Mikhail, poursuivre la recherche depuis l’exil
Accueilli dans le cadre du programme PAUSE, Mikhail Bashkirov, chercheur en sciences humaines et sociales (ethnographie, anthropologie, histoire), est arrivé en France en 2022, contraint de quitter son pays d’origine, la Russie, afin de poursuivre ses recherches librement. Entre résilience et courage, son parcours témoigne de la nécessité de surmonter l’adversité pour la science.
Universitaire dans l’âme, Mikhail a poursuivi ses études à l'Institut d'histoire universelle de l'Académie des sciences de la Russie (Moscou), où il a soutenu en 2014 sa thèse de doctorat consacrée à l’étude des minorités francophones d'Amérique du Nord. C’est lors d’un voyage à Manitoba, au centre du Canada, qu’il découvre par hasard les minorités métisses francophones et décide d’en faire son objet d’étude.
Au fil de ses travaux, il a étendu sa recherche à d’autres minorités, notamment en Sibérie, et les a comparées à celles d’Amérique du Nord. « J'ai essayé de comprendre ce qui se passe dans le monde entier et de dresser un tableau commun de ces processus : de l'Afrique à l'Amérique latine, en passant par l’Asie », explique-t-il.
De Moscou à Paris : reconstruire sa vie et sa recherche
Quelques années plus tard, le début de la guerre est venu compromettre ses recherches et s’exiler est malheureusement devenu une nécessité. Ainsi, peu après les premières opérations militaires annoncées par la Russie en février 2022, Mikhail a été contraint de quitter son pays pour arriver en France quelques semaines plus tard, en mars de la même année.
« J'avais vraiment besoin de quitter la Russie à cause de la guerre qui commençait. La situation changeait très fort et très, très vite. C'était une obligation de quitter le pays parce que c'était devenu beaucoup plus dangereux qu'avant. Les règles du jeu ont changé vraiment d’une semaine à l’autre. »
Il décrit un climat d’incertitude permanente, entre censure diffuse et autocensure. « On ne comprend jamais quelles sont les lignes rouges. Beaucoup de chercheurs se protègent en ne disant pas certaines choses. Moi, je ne voulais pas tomber là-dedans. »
Accueilli à Paris 1 Panthéon-Sorbonne dans le cadre du programme PAUSE, il a su trouver un cadre pour reprendre son souffle. « Grâce à PAUSE, j’ai eu le temps de respirer un peu. J’ai pu comprendre et prendre du recul sur la situation afin de reconstruire quelque chose. »
Transformer l’exil en opportunité
Malgré l’urgence et la nécessité pour Mikhail de quitter son pays, cela a impliqué de laisser derrière lui certains membres de sa famille, ses repères et tout cela dans l’incertitude de l’avenir. À son arrivée à Paris, il a dû trouver où se loger, dans quelle école scolariser son enfant et s’adapter à un tout nouveau quotidien. Par ailleurs, le chercheur a aussi dû s’acclimater aux codes culturels qui ne sont pas les mêmes entre la Russie et la France.
« En général, la culture académique, la culture universitaire, c'est quelque chose plus ou moins commun dans tous les pays. Mais il y a des nuances culturelles auxquelles il faut s'habituer et qu’il faut parvenir à comprendre. Cela nécessite de l’adaptation et, souvent, en tant qu’exilés, nous sommes fragiles et, à certains moments et dans certaines situations, j’ai pu être paranoïaque face à certaines façons de faire de mes collègues qui étaient en fait intégrées dans leurs codes culturels. »
Dans ce chamboulement, Mikhail souligne l’importance de l’accompagnement proposé par le programme. « PAUSE facilite l'adaptation parce qu'il peut y avoir des problèmes administratifs ou psychologiques à gérer. Personne ne comprend vraiment quoi faire et je connais bien les membres de PAUSE, ils réagissent vraiment vite à nos questions, c'est amical, c'est ouvert. »
Pour lui, PAUSE contribue au développement des travaux des chercheurs accueillis. Cela a notamment été le cas pour lui puisqu’il a choisi de saisir la nécessité de venir poursuivre sa recherche en France comme une opportunité pour l’élargir.
« Dans cette situation d'exilé, j'ai essayé de comprendre comment continuer ma recherche. Je n'ai plus d'accès aux archives russes et je doute pouvoir aller au Canada. J’ai donc essayé de comprendre ce qui se passe en France en lien avec mon sujet. J'ai renouvelé ma recherche dans les nouvelles circonstances. J'ai pu continuer d’une autre manière et ça m'a permis de réinventer mon cadre et ma vision de la problématique du métissage. »
Mikhail explique s’être réinventé au travers des échanges qu’il a pu avoir avec ses collègues, mais aussi par son accès aux ressources bibliographiques et aux archives. Malgré les défis auxquels il a dû faire face, il a ainsi pu renverser la vapeur et utiliser cette situation à l’avantage de son travail de recherche.
Écrire au nom de la liberté
Depuis son arrivée à Paris, Mikhail a publié quelques articles en français et prépare une monographie consacrée au métissage, synthèse de ses travaux menés depuis plus de dix ans. Son quotidien alterne consultations d’archives, travail en bibliothèque et longues heures d’écriture.
Mais, son activité ne se limite pas au champ académique. Avant la guerre, il écrivait également pour le théâtre. L’invasion de l’Ukraine marque une rupture. « Après la guerre, j’ai compris que je ne pouvais plus écrire de pièces. J’avais la nausée quand je pensais au théâtre. » Mikhail se tourne alors vers la littérature documentaire et publie, ce début d’année 2026, un ouvrage consacré au chaman iakoute, Alexandre Gabychev, qui avait entrepris de traverser la Russie à pied pour « exorciser » Vladimir Poutine. Arrêté après des milliers de kilomètres, Alexandre Gabychev est interné en hôpital psychiatrique. « C’est le premier cas en Russie moderne de psychiatrie punitive », explique-t-il. Ce livre, publié hors de Russie, dans une maison d’édition de Tel Aviv, participe à un mouvement d’édition en exil, destiné à documenter des réalités impossibles à publier dans le pays.
Parallèlement, Mikhail travaille sur un projet plus intime : l’histoire de sa propre famille, marquée par les migrations entre la Russie et la France dans les années 1920. En consultant les archives françaises, il redécouvre des fragments oubliés.
« Quand j’étais adolescent, ma grand-mère nous racontait toutes ces histoires de migration, nous parlait beaucoup de la France qui était pour moi un mythe familial. À mon arrivée à Paris j’ai trouvé des archives et ai découvert une partie caché de l’histoire de ma famille. »
Chercheur spécialiste du métissage, il vit désormais lui-même une expérience de déplacement et de recomposition. Entre continuité scientifique et réinvention personnelle, son parcours témoigne d’une conviction : même contraint à l’exil, il est possible de poursuivre la recherche, et parfois de l’enrichir autrement.