Une mémoire nationale, un héritage universitaire
Avec l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, toute la nation rend hommage à l’un des plus grands historiens du XXe siècle, cofondateur de l’école des Annales et figure de la Résistance. Ayant légué de son vivant l’Institut d’histoire économique et sociale, fondé en 1938, et, de manière posthume, sa bibliothèque, confisquée et expédiée en Allemagne par l’occupant nazi à la fin de l’année 1940 et dont le Laboratoire de médiévistique occidentale (LaMOP) rattaché à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en est aujourd’hui le dépositaire. Cet évènement trouve ainsi un écho particulier.
L’historien médiéviste Florian Mazel, professeur à l’université, revient sur les enjeux scientifiques, pédagogiques et symboliques de cette panthéonisation, entre mémoire nationale et transmission du savoir.
Professeur d’histoire médiévale, Florian Mazel, étudie depuis de nombreuses années les formes de pouvoir et les transformations des sociétés médiévales. Héritier d’une tradition historiographique attentive aux dynamiques sociales et aux évolutions de longue durée. Il s’inscrit dans le sillage des questionnements qui ont profondément renouvelé la discipline historique au XXe siècle.
L’entrée d’un historien dans le récit national
Pour Florian Mazel, l’entrée de Marc Bloch au Panthéon ne relève pas uniquement de la reconnaissance individuelle. Elle marque un basculement symbolique dans la manière dont la nation considère les sciences humaines, en soulignant la portée symbolique de ce geste pour les sciences humaines.
« Avec Marc Bloch, un historien, c’est le premier. C’est quand même un geste. »
Jusqu’ici, le Panthéon honorait surtout des figures issues des sciences dites dures ou de personnalités politiques et militaires. L’entrée d’un historien change la donne : elle consacre une discipline entière et, à travers elle, la place de l’université dans la fabrication du savoir public.
Un héritage toujours vivant
L’université entretient un lien direct avec Marc Bloch, qui a enseigné à la Sorbonne, l’une des institutions dont est issue l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dans les dernières années de sa vie universitaire, à partir de 1936. Il y devient professeur d’histoire économique et sociale en 1937, et poursuit son activité universitaire jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondial.
Cet héritage est aussi matériel et vivant. Florian Mazel insiste sur la dimension patrimoniale.
« Nous sommes les dépositaires, grâce à la bibliothèque Halphen, de ce qui a pu être sauvé et récupéré de l’ancienne bibliothèque de Marc Bloch. »
Ce fonds fait aujourd’hui objet d’un travail scientifique ambitieux avec la reconstitution d’une bibliothèque virtuelle. Celle-ci permet de retrouver non seulement les ouvrages possédés par Bloch, mais aussi les annotations et traces de ses réseaux intellectuels.
« L’enjeu n’est pas uniquement d’accueillir les livres, mais de reconstituer un univers savant. »
Ce travail, encore en cours, est également un outil de recherche pour comprendre les circulations intellectuelles européennes du XXe siècle.
Entre découverte et appropriation
L’un des effets les plus visibles de la panthéonisation est pédagogique. L’œuvre de Marc Bloch est désormais davantage enseignée, lue et discutée. Florian Mazel observe un changement dans les pratiques universitaires, il explique : « Avant, Marc Bloch était davantage une figure de révérence plus qu’une référence. Aujourd’hui, la panthéonisation est une occasion de le faire connaître et de le faire lire. »
Concrètement, des cours spécifiques lui sont consacrés en licence, notamment en historiographie, avec plusieurs séances dédiées à son œuvre et à sa trajectoire intellectuelle. En master, son travail est également mobilisé dans différents séminaires. L’objectif est de faire entrer les étudiants dans les textes eux-mêmes, et pas seulement dans la légende intellectuelle.
Loin d’être une figure figée, Marc Bloch apparaît aux étudiants comme un objet de découverte. « Ils ont tout de suite été passionnés. Ce qui les a motivés, c’est que ce n’était pas abstrait. »
Cette appropriation passe notamment par des projets concrets, comme une exposition réalisée dans un cadre pédagogique autour de la panthéonisation.
Florian Mazel souligne un point important, qui est que le décalage temporel avec Marc Bloch crée paradoxalement un effet de proximité intellectuelle. Ses questionnements sur l’écriture de l’histoire restent au cœur des pratiques actuelles. Son héritage se trouve dans une historiographie qui interroge davantage ses méthodes et revendique une réflexion constante sur la construction du récit historique.
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