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Blog de droit constitutionnel

UNE DÉMOCRATIE DE CONVICTIONS NE PEUT ADMETTRE L’IMPORTANCE ACCORDÉE AUX SONDAGES

 

Le 23 avril, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française ont confirmé les estimations produites par les derniers sondages. Les responsables des différents instituts s’en sont réjouis. Pourtant, à vouloir faire de la justesse des sondages l’unique critère de leur utilité, nous tendons à oublier les conséquences néfastes que leur existence et leur fréquence constituent pour le bon fonctionnement de la démocratie.

 

Car le principe même du sondage, combiné à une production quotidienne, rend impossible l’exercice d’une démocratie de convictions et donne le sentiment paradoxal à l’électeur de la dépossession de son vote.

 

Une démocratie de convictions suppose que l’électeur vote pour le candidat dont les propositions sont les plus proches de celles qu’il estime nécessaire à la vie collective. En agissant de la sorte, l’électeur concrétise l’autonomie que le système juridique lui reconnait.

 

La mécanique du sondage supprime dans les faits cette possibilité. Les estimations produites incitent l’électeur à tenir compte des dynamiques et à privilégier avant tout celui ou celle des candidats dont les chances sont sérieuses et dont les propositions sont les moins éloignées des siennes. Ce que nous désignons par le concept de « vote utile ». Mais constater cette trivialité n’est pas suffisant. Il faut encore relever que les instituts de sondage interrogent des électeurs informés des dynamiques par les sondages précédents. Ceux-ci indiquent des préférences construites, en partie au moins, à partir des dynamiques constatées.

 

Mécaniquement, les candidats en tête dans les sondages connaissent au mieux un accroissement progressif des intentions de vote en leur faveur, au pire une stabilisation ou une légère baisse de ces intentions. Cette mécanique peut être perturbée en cas d’élément externe significatif (affaires, performance notable lors d’un débat). La dynamique de vote utile peut alors changer de camp. Mais son principe de fonctionnement reste identique.

 

Par conséquent, le vote utile est le produit d’un mécanisme circulaire de pensée, entretenu par l’existence et la quotidienneté des sondages. Celui-ci se rend particulièrement visible lorsque plusieurs candidats proposent des idées relativement différentes, construites sur des constats et une axiologie relativement identiques.

 

Surinformé, interrogé à de multiples reprises, l’électeur conduit au vote utile a pourtant le sentiment de la dépossession de son vote. Car celui-ci n’exprime qu’une adhésion faible en termes de conviction. Le risque est alors, à très court terme, celui de l’abstention, à moyen terme, celui du désintérêt pour le fonctionnement collectif. In fine, c’est l’existence même de l’autonomie collective instituée par notre système juridique qui est menacée.

 

L’on objectera que l’existence de sondages ne conduit pas forcément au vote utile et prendre l’exemple de l’élection présidentielle de 2002. Mais l’on constatera aussi qu’elle a été celle, plus que d’autres, de l’abstention et du rejet.

 

Cette circularité de la pensée est la conséquence la plus problématique des sondages. Celle-ci se révèle, hors période d’élection, lorsque les gouvernants indexent leur politique à l’aune de l’état de l’opinion qu’ils indiquent. Ce qui contribue à figer cette opinion. De fait, ils s’interdisent par là-même de la faire évoluer.

 

Par leur fonctionnement même, privilégiant une réalité auto-entretenue et réduisant a priori les possibles, les sondages favorisent une pensée conservatrice.

 

L’on objectera de nouveau que ce ne sont pas les sondages en tant que tels qui sont responsables des conséquences constatées, mais l’utilisation que nous en faisons. C’est sans doute vrai. Mais se borner à cette objection pour maintenir la situation présente serait faire fi d’une contrainte pragmatique forte : gouvernants comme gouvernés peinent à marcher à contre-courant, et l’individualisme, comme l’écrivait Musil, a créé bien peu d’individus. Il ne semble pas que le maintien du statu quo constitue, au-delà des avantages évidents qu’il présente pour l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, la meilleure façon de remédier aux difficultés soulevées par une situation qui existe effectivement.

 

Il est illusoire d’espérer une suppression définitive des sondages. L’économie qu’ils entretiennent est importante. Il est cependant possible de penser des solutions intermédiaires. Le délai de 48 h laissé à l’électeur avant chaque vote, pourrait être étendu s’agissant de la production de sondages. De cette façon, il serait davantage en mesure de remplir la fonction qu’il prétend tenir : laisser à l’électeur le temps de la réflexion et la possibilité de décider en suivant ses convictions.

 


Bertrand Garrigue-Guyonnaud

ATER en droit public et doctorant à l’École de Droit de la Sorbonne (ISJPS-CERAP UMR 8103), il prépare une thèse de droit public sur le devoir de désobéissance du fonctionnaire.

 


Pour citer l’article : GARRIGUE-GUYONNAUD Bertrand, « Une démocratie de convictions ne peut admettre l’importance accordée aux sondages », Blog de Droit constitutionnel de l’ISJPS, 27 avril 2017 [https://www.pantheonsorbonne.fr/unites-de-recherche/isjps/blog-de-lisjps/blog-de-droit-constitutionnel/].