Manifeste scientifique de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

À l’occasion de la tenue de ses premières Assises de la recherche, du 10 au 15 décembre 2018, dont le thème est Déplacer les frontières dans les sciences humaines et sociales, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne propose ce manifeste, par lequel elle entend s’interroger sur ses pratiques et ses valeurs, et repenser la place de ses domaines d’exploration scientifique, tant dans le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche, qu’au service de la Cité.


- La recherche pour l’enseignement, l’enseignement par la recherche
- Unité, universalité et diversité des savoirs
- Disciplines, pluridisciplinarité, interdisciplinarité
- Libertés et contraintes
- Sciences humaines et sociales : sciences dangereuses, sciences en danger

Introduction

L’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne se place dans une perspective européenne où elle propose son modèle d’excellence, tout en dialoguant avec des établissements comparables.

Ce questionnement sur le travail de la recherche saisit l’université dans ses rapports avec de très nombreux partenaires : ces relations la définissent, notamment celles qui se développent rapidement au sein de UNA Europa. En France, les membres de Sorbonne Alliances, mais aussi le Centre national de la recherche scientifique, d’autres universités et organismes de recherche, le Campus Condorcet – pôle sans équivalent pour les sciences humaines et sociales – et un nombre croissant de partenaires extra-académiques, permettent à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne de construire collectivement des réflexions et des connaissances.

Dépositaire d’une tradition d’accueil et de rayonnement, ouverte à l’environnement scientifique mondial, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne incarne une référence qui refuse la sélection par l’argent, ne fait pas de la compétition un étalon universel, et revendique la qualité pour le plus grand nombre. Elle prend place dans la construction savante commune à toute l’humanité en favorisant la circulation des idées et des personnes (cotutelles de thèse, accueil des chercheurs étrangers, notamment réfugiés…). Au-delà de la maîtrise de l’anglais, elle favorise le transfert des contenus et des thématiques par d’autres voies : intelligibilité des concepts pris dans leur contexte de culture et de civilisation, animation de réseaux en particulier à destination de pays émergents, francophonie…

La recherche pour l’enseignement, l’enseignement par la recherche

Université de recherche intensive, héritière directe de l’une des institutions d’enseignement supérieur les plus anciennes et les plus prestigieuses au monde, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne demeure d’abord très attachée à l’idée de communauté des maîtres et des étudiants, par laquelle se désignaient dès son origine les membres de l’ancienne université de Paris. Il y a au cœur du projet scientifique de la recherche universitaire l’idée de transmission des savoirs qu’elle construit, et de formation par ces savoirs, dès les premières années. Le système français présente la particularité (et la complexité) d’avoir à la fois des établissements spécialisés dans la recherche, des lieux d’enseignement supérieur qui en sont éloignés, et des universités dont la valeur et la pertinence sont d’allier les deux et de les enrichir mutuellement. L’enseignement n’y est ni considéré comme une charge détournant des ambitions intellectuelles, ni envisagé dans une vue de formation uniquement pratique et technique. 

L’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a donc pour mission de se situer dans ce continuum d’interactions, où l’ensemble du cursus de formation, de la première année jusqu’à la thèse et après, est marqué par les pratiques intellectuelles du questionnement, et où également la nécessaire adaptation des enseignements à la transformation des besoins de la société accompagne l’évolution des intérêts cognitifs. Par fidélité au principe d’université, d’une cohésion intentionnelle, les étudiants, de tous niveaux, en sont pleinement membres, et comme tels participent à l’effort de réflexion qui est au cœur de sa mission d’universalisation du savoir : en aucun cas ils ne sont considérés comme des usagers ou des clients. 

Unité, universalité et diversité des savoirs

Le propos ne doit pas seulement porter sur le constat de ce qui est : le périmètre scientifique actuel de l’université, l’articulation à des enseignements de haut niveau, et leurs conséquences. Il doit aussi s’élever dans une perspective gnoséologique. La question ici posée est celle de la dialectique entre l’unité et la diversité dans l’ordre du savoir. L’apparition même de la forme universitaire, en conséquence directe de la renaissance du XIIe siècle, est liée à la remise en cause de la théologie comme discipline architectonique. Les tentatives n’ont pas manqué cependant de reconstruire une hiérarchie des savoirs (qui s’accompagne souvent d’une centralité des institutions, l’université devenant celle non plus des personnes mais des sciences). En France, le conflit des facultés, sous l’influence du modèle humboldtien, s’est résolu à la fin du XIXe siècle par une association, que ne pratiquait pas l’université napoléonienne, entre l’enseignement supérieur et la recherche, mais où les déterminants scientistes d’inspiration comtienne plaçaient explicitement l’étalon de la scientificité dans l’exactitude mathématique.

Ce présupposé positiviste d’un progrès technique et d’un progrès moral corollaires n’est plus défendable, tout comme n’est plus hégémonique le substrat social et politique qui l’accompagnait (l’État-Nation, la famille bourgeoise…). Il ne s’agit pas de nier la possibilité d’une unité organique du savoir, sans laquelle la question même du sens serait disqualifiée. Mais les conditions situées de la réflexion sont un élément de variation trop important pour qu’une uniformisation ne soit pas dommageable.

Il importe donc de repenser les conséquences institutionnelles d’un rapport à la connaissance fixé à l’époque de Louis Liard, qui sub specie aeternitatis, et avec une volonté explicite de formation des élites n’anticipant en rien la massification à venir, voulait unir « en un même faisceau toutes les branches du savoir humain, comme sont unies en fait toutes les puissances de l'esprit et tous les phénomènes de la nature, […] pour le développement et le progrès de la science ». Il ne faut pas se voiler la face : de même que les universités ont absorbé les facultés à la fin du XIXe siècle, aujourd’hui dans beaucoup de villes les universités à thématique disciplinaire nées après la loi Faure du 12 novembre 1968 sont à nouveau réunies en une seule entité. Un tel modèle omnidisciplinaire d’enseignement supérieur et de recherche, tant du point de vue des structures que des modalités, crée d’importants risques de normalisation des pratiques (durée des thèses, critères d’attribution des financements, usages d’évaluation, canaux de diffusion etc.). 

Ils se situent aussi au niveau des conditions de l’intuition : toute démarche de chercheur mobilise la créativité. Mais si, à côté du nécessaire approfondissement, l’hybridation des savoirs la stimule, la pertinence du périmètre où elle s’opère est déterminante. L’inspiration vient plus souvent de la proximité scientifique, et s’épanouit dans un milieu méthodologique cohérent, un cadre commun de formation, de culture et de références. Un tel environnement propice à l’innovation va jusqu’à se traduire dans les disciplines pratiquées à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne par le déploiement de protocoles qui peuvent leur être propres : recherche-action, recherche-création, prise en compte du patrimoine, réflexivité sur les usages scientifiques du numérique… Le dialogue des sciences s’y établit donc d’abord sur la base d’une culture partagée, dans une proximité des questionnements, des méthodes et des objets qui facilite les échanges et les transferts. Cette communauté de vue détermine la communauté de recherche, et c’est de l’aveu général de ses membres dans sa configuration articulant en liberté la plupart des sciences humaines et sociales que réside le secret de l’excellence de Paris 1 et de chacune de ses disciplines, soulignée pour la plupart d’entre elles dans les classements internationaux. Elle est aussi la condition de sa considérable attractivité, tant pour les chercheurs, les universitaires, que les doctorants et bien d’autres étudiants.

Disciplines, pluridisciplinarité, interdisciplinarité

Au cœur des questionnements sur ce que va être la recherche dans l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, partant de ce constat d’une pluralité nécessaire des accès au savoir, se pose donc le problème disciplinaire. Quelle que soit l’évolution du périmètre scientifique de l’université et les alliances qu’elle va nouer, si elle ne veut pas se fondre dans un grand ensemble omnidisciplinaire, sa compétence propre demeurera centrée sur les sciences humaines et sociales. Il faut souligner d’abord qu’un tel constat n’invalide aucunement les collaborations avec toutes les autres sciences, mais que celles-ci ne peuvent être menées à bien que par croisement, c’est-à-dire sous condition de réciprocité, parité, et non inclusion. Mais le problème doit aussi être diffracté à l’intérieur même des disciplines pratiquées dans l’université. 

Dans le processus de recherche, l’approfondissement est une phase ingrate et peu visible, qui se retrouve dans l’appréciation de la portée des résultats. Une des formes principales que prend alors le cheminement intellectuel est la confrontation aux démarches contiguës, qui, dans la période d’apprentissage de chercheur, correspond aussi à une socialisation aux usages de la communauté. Interdisciplinarité et transdisciplinarité ne doivent pas être, comme souvent, des prétextes obliques pour disqualifier les compétences et les acquis proprement disciplinaires et les communautés qui s’y articulent. Certes, mené dans les conditions adéquates, l’échange entre disciplines plus éloignées offre certaines des réponses à la complexification des connaissances, mais il implique une relation d’égalité pour n’être pas un dialogue de sourds ou la construction d’une domination.

Libertés et contraintes

Revendiquer un tel positionnement tient donc à ce que l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne est centrée sur les sciences humaines et sociales. D’abord le rapport à l’expérience ne peut y être le même que dans d’autres champs, et suppose le respect de normes éthiques propres. Ensuite, les équipements y sont principalement constitués par les bibliothèques et tous les dispositifs d’accès à l’information, à la connaissance et aux données scientifiques. Dès lors, l’université accorde une très grande importance à leur ouverture la plus libre, et à une diffusion scientifique demeurant sous la responsabilité de ceux qui conduisent les recherches, limitant le rôle et le poids des intermédiaires, tant à destination des pairs que lorsqu’il s’agit de transférer les savoirs dans des espaces autres que ceux de l’enseignement, en particulier via le numérique. 

Enfin, l’université organise pour la recherche ses relations et ses interfaces avec le monde économique sur une base nettement paritaire, par le biais de sa fondation, de chaires, etc., dans un cadre contractuel d’écoute mutuelle. En effet, l’absence de valorisation directement industrielle des résultats de la recherche dans la plupart de ses domaines d’exercice l’éloigne d’une logique de rentabilité immédiate, voire de subordination à des intérêts économiques. Son utilité est autre : sans toujours donner à ses propositions les contenus attendus, elle veut répondre aux questionnements sociaux, et même les susciter, en particulier par l’importante visibilité médiatique de ses membres. Indéfectiblement attachée aux conditions d'indépendance et de sérénité indispensables à la réflexion et à la création intellectuelle et à l’entière liberté de leur expression, son honneur est de les réaliser au-delà des proclamations.

La mission prioritaire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne demeure l’élaboration et la transmission de savoirs certifiés, au plus haut niveau mondial, malgré le manque de moyens et de soutiens que rendent criantes les comparaisons internationales, et alors que le temps pour la recherche devient la ressource la plus précieuse. C’est pourquoi sa politique pour la recherche passe avant tout par la mise en place des conditions favorables, y compris matérielles, dans lesquelles elle se développe. L’université fonde avant tout sa confiance dans les personnes de celles et de ceux qui la mènent, au-delà des incitations extérieures. Par leur diversité individuelle, elles sont une garantie de richesse et d’initiative, et les communautés qu’elles forment permettent de traduire en actes collectifs l’édification de la science, la gestion de ses moyens, et le respect de l’éthique qui la fonde, seules protections face à une domestication, qui serait dramatique, des disciplines portant sur l’humain et le social. C’est dire l’importance de la co-expertise des pairs, la commune opinion des docteurs, disaient les médiévaux, seule alternative à un contrôle hiérarchique qui risquerait d’aboutir à la formalisation d’un discours unique sur les objets de la recherche.

Sciences humaines et sociales : sciences dangereuses, sciences en danger 

Dans le contexte actuel de crise de la vérité sinon de la culture, les valeurs et les pratiques de la recherche en sciences humaines et sociales se heurtent au risque du relativisme. Il prend deux formes. La première est la contestation de l’extérieur des savoirs savants, ce qui suppose que ceux-ci, sans verser dans la polémique, ne s’enferment pas dans un entre soi érudit à partir de bases communes, mais fassent l’effort à la fois de rigueur et de réfutabilité dans leur élaboration, et d’accessibilité dans leur diffusion auprès d’un public élargi, sans sombrer dans le consumérisme. Le second danger du relativisme, intérieur, est en effet l’idéologisation de la recherche, c’est-à-dire renoncer à l’établissement des connaissances et à la neutralité axiologique. La science ne peut se confondre avec les opinions de ceux qui occupent des positions institutionnelles dominantes dans les structures où se mène la recherche. L’une des spécificités des sciences humaines et sociales est précisément leur interaction avec les espaces autres que scientifiques, elles ne doivent pas leur être assujetties pour y rester mobilisables. Loin d’être le produit de rapports de force, les résultats du chercheur visent à une réception durable et dépassionnée. Or une démarche seulement motivée par la promotion des intérêts de groupes et des valeurs qu’ils prétendent incarner sacrifie l’intégrité, et ouvre la voie aux pseudo sciences. 

Au contraire, le recours au doute, la contestation des certitudes supposées, s’il est commun à l’ensemble des méthodes scientifiques, est au cœur des disciplines pratiquées à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. C’est tout le paradoxe de mises en forme du réel qui progressent par leur propre remise en cause, et d’institutions chargées de les transmettre et les critiquer en même temps. De cette autoréflexivité, de ce souci des conditions de possibilité de nos savoirs, et donc de la capacité de recul par rapport aux données, résulte pour la recherche menée sur les objets humains et sociaux une dimension fondamentalement contestataire des ordres établis, c’est-à-dire objectivement subversive, ne serait-ce qu’en envisageant qu’ils puissent être autres, ou meilleurs. En ce sens, inscrite dans une tradition d’excellence internationalement reconnue, ne se mettant ni au service de l’État, ni au service du marché, la recherche en sciences humaines et sociales pratiquée à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne doit à la fois savoir se faire entendre, et ne pas renoncer à ses exigences propres.

Au total, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne reste fermement attachée au modèle du service public, sans logique de court terme qui condamnerait les savoirs non immédiatement « utiles ». Elle entend offrir, par le potentiel d’innovation, de critique et de proposition considérable qui lui est propre, un pôle indépendant et fondamental en France pour les recherches dont le cœur tient au social et à l’humain.