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Elsa Génard, de la Sorbonne à Harvard : la prison comme terrain de recherche

Ancienne étudiante de l’ENS (Ulm) et agrégée d’histoire, Elsa Génard a soutenu sa thèse en 2021 au Centre d'histoire du XIXe siècle de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est actuellement postdoctorante au Center for History and Economics à Harvard où elle continue de travailler sur son thème de prédilection, l’histoire de l’enfermement carcéral. Elle a été désignée lauréate du Prix Joinet 2022 dans la catégorie « histoire du droit et des institutions ».

Quelques heures avant d’attraper son avion pour Boston et son campus de Cambridge, Elsa Génard est repassée place du Panthéon, dans son ancienne université, pour un entretien où elle nous a parlé de ses travaux de recherche, de son brillant parcours universitaire, de son expérience actuelle à Harvard et de son prix obtenu pour sa thèse « À la peine. Une histoire sociale des interactions carcérales (France, années 1910 – années 1930) ».

Pouvez-vous nous présenter votre parcours universitaire ?

Elsa Génard : Après un baccalauréat littéraire, j’ai fait deux années de prépa A/L au lycée Henri IV, puis j’ai intégré l’École normale supérieure (ENS) rue d’Ulm. J’ai choisi de suivre un cursus d’histoire à l’ENS, tout en prenant des cours de droit, de géographie, de sociologie et d’économie. En parallèle, j’ai obtenu une licence puis un master en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. C’est en master 2 que j’ai rencontré Dominique Kalifa, qui a accepté d’encadrer ma recherche sur l’histoire de la libération conditionnelle. J’ai ensuite passé l’agrégation d’histoire en 2014, avant de partir pour un semestre de recherche à Columbia University (New York). En 2015, j’ai entamé ma thèse au Centre d’histoire du XIXe siècle, toujours sous la direction de Dominique Kalifa. Après son décès en septembre 2020, Claire Zalc a accepté de diriger la fin de ma thèse.

Que faites-vous aujourd’hui ?

Elsa Génard : Je suis actuellement post-doctorante (Prize Fellow) au Center for History and Economics à Harvard. J’ai commencé ce post-doc après avoir soutenu ma thèse le 12 mars 2021. D’une durée totale de 3 ans, ce postdoc m’a emmenée des deux côtés de l’Atlantique. J’ai passé la première année au Center for History and Economics de Paris (centre partenaire de celui d’Harvard, installé à Sciences Po Paris). En janvier 2022, j’ai rejoint le campus d’Harvard où je vis actuellement.

Sur quoi portent vos travaux de recherche ?

Elsa Génard : Mon travail cherche à développer une histoire sociale de la prison au plus près des acteurs et de leurs interactions. La thèse que j’ai soutenue en 2021 visait à comprendre comment les relations de pouvoir et d’autorité se nouent, se dénouent et se reconfigurent dans les établissements pénitentiaires en France des années 1910 jusqu’à la fin des années 1930. Dans une institution aussi disciplinaire que la prison du premier XXe siècle, j’ai montré qu’il existait une gamme élargie de formes et de moyens de coercition, qui dépendent à la fois des propriétés sociales des individus, de leur genre, de leur catégorie pénale et de leurs ressources mobilisables dans et hors les murs. Mon intérêt pour la discipline et l’administration des populations jugées déviantes s’incarne également dans des projets collectifs, qui m’ont amenée à étudier la production des chiffres de la prison, l’administration des punitions dans les lieux clos ou encore les relations familiales à l’épreuve de l’enfermement. Plus largement, je réfléchis à la manière dont on peut écrire l’histoire des lieux disciplinaires en partant des traces archivistiques que laissent les interactions entre les murs.

En quoi la thématique de l’incarcération vous intéresse-t-elle ?

Elsa Génard : En choisissant la prison comme terrain de recherche, je me situe au croisement de l’histoire de l’État, l’histoire des classes populaires et l’histoire de la disqualification et de la déviance. J’envisage cette institution comme un prisme pour observer le social au sens large. Je cherche à comprendre comment les logiques sociales se rejouent en prison, et inversement, combien la prison déborde sur l’environnement social, familial ou spatial. Ce questionnement est aujourd’hui partagé par beaucoup de chercheuses et chercheurs en sociologie, géographie ou en anthropologie. Je suis convaincue que l’approche historique y a toute sa place, et que les outils de l’histoire sociale permettent de mettre en lumière, parfois avec un grand niveau de détail, les pratiques de femmes et d’hommes confronté(es) à l’expérience du pouvoir de l’État. Historiciser les rapports de pouvoir permet de mesurer la force d’inertie de la prison, mais aussi constater la porosité d’une telle institution que l’on a souvent qualifiée de « totale ».

Vous êtes aujourd’hui postdoctorante à Harvard, qu’apporte ce nouvel horizon à vos travaux de recherche ?

Elsa Génard : Le centre qui m’accueille aujourd’hui regroupe des historiens, historiennes et des économistes. Ce postdoc me permet une double ouverture à la fois internationale et interdisciplinaire. J’ai ainsi commencé à travailler sur la question de l’effet des crises économiques sur le quotidien carcéral. Je cherche à comprendre, par exemple, comment l’inflation et les désordres monétaires des années 1920 et 1930 affectent les relations dans la prison, en créant de nouvelles hiérarchies ou en renforçant les clivages existants. Approcher la prison avec des questions issues de la sociologie économique me permet d’envisager un pan souvent oublié de l’histoire de cette institution. Or les questions matérielles – de la cantine au prix du travail, en passant par les trafics et les sanctions pécuniaires – sont centrales pour analyser les rapports de force dans les espaces d’enfermement.

Quel est votre sentiment après avoir obtenu le prix de thèse Joinet 2022 ?

Elsa Génard : Ce prix m’honore. Je suis heureuse que mon travail ait retenu l’attention du jury car je suis très sensible aux valeurs de justice et de démocratie portés par l’Institut Louis Joinet. Je suis également rassurée de voir que l’histoire de la prison que je défends, au ras du sol et au ras des murs, a convaincu le jury. Enfin, ce prix me fait également très plaisir dans la mesure où il me donne l’opportunité de faire connaître l’histoire d’une institution si régulièrement placée au cœur du débat public. Je suis frappée de voir combien les nombreuses polémiques autour de la prison font se rejouer des questions très anciennes qui structurent les rapports entre société et prison.

Quels souvenirs gardez-vous de votre doctorat à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et qu’est-ce-que ce parcours vous a-t-il apporté ?

Elsa Génard : J’ai eu la chance de faire ma thèse dans les meilleures conditions à l’université. D’abord – et ce n’est pas un détail - j’ai bénéficié d’un financement continu grâce à un contrat doctoral puis de deux années d’ATER à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. J’ai aussi profité d’un environnement très stimulant au Centre d’histoire du XIXe siècle, où j’ai noué des collaborations étroites. C’est aussi là que j’ai mieux compris le type d’histoire que je souhaitais faire et que j’ai appris à naviguer dans le monde parfois opaque de l’université. En somme, ce parcours doctoral a non seulement confirmé mon intérêt pour la recherche mais m’a aussi formée au métier d’historienne, à ses ficelles et à ses codes. Enfin, je suis heureuse d’avoir pu enseigner pendant mes années de thèse. Je suis convaincue que le travail de recherche se nourrit de ces moments de transmission auprès des étudiantes et étudiants.

Quels conseils donneriez-vous à un (une) étudiant(e) qui souhaite s’engager dans un parcours doctoral ?

Elsa Génard : Je dirais qu’il faut d’abord choisir un sujet qui lui tient particulièrement à cœur et qui fait sens pour elle/lui. Ce n’est pas rien de passer plusieurs années entièrement absorbé(e) par une question de recherche. Ensuite, je pense qu’il ne faut pas hésiter à saisir toutes les opportunités données aux doctorants, et elles sont nombreuses à Paris 1 Panthéon-Sorbonne : présenter son travail lors des journées doctorales, mais aussi proposer une journée d’étude, créer un séminaire avec des collègues ou participer à la confection d’un numéro de revue. Ce sont des moments précieux de formalisation des idées, d’affinement des questions et de mise à l’épreuve des résultats. Enfin, je dirais qu’il faut savoir accepter la temporalité du travail de recherche, longue et souvent fastidieuse. Ce qui signifie aussi qu’il faut admettre qu’une recherche a une fin et qu’on ne pourra pas tout dire ni tout voir d’un sujet. En bref, assumer de construire un point de vue et un dispositif d’observation à sa mesure.

Quels sont vos projets, qu’envisagez-vous après votre expérience aux États-Unis ?

Elsa Génard : Je souhaite poursuivre mes recherches en histoire. Chercher un poste est une gageure actuellement, j’en ai conscience. Mon postdoctorat s’achèvera en janvier 2024, et d’ici là, je m’engagerai dans les campagnes de recrutement. Difficile de dire où cela m’emmènera et où j’atterrirai. En attendant, j’essaie de mettre à profit le temps que mon postdoc me donne pour parachever la publication de la thèse et avancer mes projets de recherche.

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Pour en savoir plus :

Sur la thèse d’Elsa Génard : Intitulé : « A la peine. Une histoire des interactions carcérales (France, années 1910 – années 1930) ». Ecole doctorale de rattachement : Ecole doctorale d’histoire de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne de 2015 à 2018. Equipe de recherche de rattachement : Centre d’histoire du XIXe siècle. Directeur/directrice de thèse : feu Dominique Kalifa (jusqu’en septembre 2020), puis Claire Zalc. Date de la soutenance : 12 mars 2021. Pour en savoir plus sur les travaux de recherche d’Elsa Génard : Academia https://harvard.academia.edu/ElsaG%C3%A9nard

Sur le Prix de thèse Joinet : Le Prix de thèse Joinet (anciennement Varenne) est un concours créé et organisé par l'IFJD-Institut Louis Joinet. Destiné aux jeunes docteurs, il est ouvert dans neuf catégories en droit et sciences sociales et vise à récompenser l’excellence et l’originalité de leurs travaux. Elsa Génard a obtenu le Prix 2022 dans la catégorie « Histoire politique et sociale depuis 1870 », membres du jury : Christian Ingrao, Emmanuel Laurentin, Carole Christen, Philippe Nivet.