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Stéphane Popescu • L’Albanie dans la politique étrangère de la France, 1919-juin 1940

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

L’Albanie dans la politique étrangère de la France,

1919-juin 1940

Stephane Popescu

 

 

Mots clés : Relations institutionnelles bilatérales – France-Relations extérieures – Albanie-Relations extérieures – Albanie 1912-1940.

 

Albania in the French Foreign Policy (1919-1940 June)

Keywords : Bilateral Institutional RelationsFrance-External RelationshipsAlbania-External RelationshipsAlbania 1912-1940.

 

Une histoire des contacts franco-albanais s’avérait nécessaire car l’historiographie française s’est souvent davantage intéressée aux relations entre la France et ses alliés d’Europe orientale[1]. Les chercheurs français se sont également intéressés aux relations avec les Pays baltes et la Finlande, qui entrent dans la catégorie des relations périphériques de la France[2]. À côté de ces dernières recherches, notre étude constitue ainsi une autre tentative pour mettre en lumière les acteurs secondaires en tant que sujets de la scène internationale, même dans le cas du plus petit d’entre eux, l’Albanie. La période étudiée s’inscrit entre 1919 et 1940, une période d’évolutions majeures de l’équilibre des puissances, de l’architecture du Sud-Est européen, de l’évolution de l’Albanie. En dehors de l’aspect chronologique, d’autres questions se posent. L’entre-deux-guerres est pour l’Albanie une période de construction institutionnelle et identitaire. L’État albanais est nouveau. Son indépendance a été proclamée en novembre 1912, après 500 ans de présence ottomane. Occupée pendant la Première Guerre mondiale, l’Albanie retrouve son indépendance en 1920, mais le pays est déchiré par des luttes internes pour le pouvoir. À partir de 1925, le pays est stabilisé par l’instauration d’un pouvoir centralisé, autoritaire et personnel, incarné par le président Ahmed Zogou qui devient par la suite Zog Ier. Malgré la fragilité de l’État albanais, pour la première fois dans l’histoire du pays, le pouvoir se trouve dans les mains des Albanais. Cette étude peut donc constituer un apport supplémentaire à l’analyse du processus de décision, car l’État albanais lui-même se confond avec la personnalité d’Ahmed Zogou. En quoi ce personnage qui incarne les habitudes du pays, mélange de bey et de chef de tribu, mais impressionné par les cours des monarchies européennes et les régimes autoritaires, va-t-il déterminer les relations diplomatiques de l’Albanie ? N’oublions pas que ce pays s’ouvre pour la première fois de son histoire vers l’Europe, avec toute l’infrastructure institutionnelle exigée : législation, organisation d’un ministère chargé des Affaires étrangères, d’une administration publique unifiée, etc. Une autre question porte sur la place des rapports franco-albanais dans la politique balkanique de la France. Dans cette optique, l’insertion de notre problématique dans la confrontation géopolitique et idéologique franco-italienne dans la Méditerranée orientale et dans l’Europe médiane a été incontournable.

Cette étude permet donc de regarder au-delà des rapports bilatéraux proprement dits : la disparition de la solidarité interalliée après la Grande Guerre, le déclin de l’influence française dans l’Europe du Sud-Est, l’évolution de l’Albanie de l’entre-deux-guerres, le fonctionnement et la vie autour d’une représentation diplomatique française. Toutes ces données, associées aux conditions géographiques, aux mouvements démographiques, aux intérêts économiques et financiers, aux traits de la mentalité collective et aux spécificités socioculturelles de l’Albanie, bref aux forces profondes, permettent de mesurer les initiatives, les gestes du gouvernement français, ses décisions et ses intentions qui déterminent le caractère de cette relation et, en fin de compte, l’élaboration d’une politique albanaise par la France. Par l’intermédiaire de cette thèse, je me suis aussi proposé de participer au débat méthodologique dans l’histoire des relations internationales, portant sur les relations bilatérales, en général, et sur la dissymétrie des acteurs impliqués – grande puissance/petit État, en particulier.

Notre étude comble un vide historiographique. Jusque-là, la France était absente de toutes les synthèses d’histoire des relations internationales concernant l’Albanie allant de la prétendue indépendance de novembre 1912 jusqu’en 1939/40 avec deux ou trois exceptions : la retraite de l’armée serbe et l’épisode de l’occupation militaire française au sud-est de l’Albanie[3]. On mentionnait, bien évidemment, de manière passagère, que la République française fut représentée à la Conférence des Ambassadeurs de Londres de 1912 à 1914, qu’elle accepta une sorte de protectorat italien en Albanie dans le traité de Londres d’avril 1915 et qu’elle fut signataire, avec d’autres grandes puissances, de la Déclaration de 1921 qui rétablissait l’indépendance de l’Albanie dans les frontières de 1912. Bien sûr, lorsqu’on traitait aussi de la naissance d’un mouvement communiste en Albanie, d’habitude on n’oubliait pas d’ajouter que pendant ses études en France Enver Hodja fut « contaminé par l’idéologie marxiste ».

C’est un plan à la fois chronologique et thématique que j’ai adopté. Une première partie, intitulée La France et la constitution étatique de l’Albanie, commence par un chapitre consacré au poids de la tradition, aux souvenirs historiques « communs » franco-albanais avant la Première Guerre mondiale. Avec le deuxième chapitre allant jusqu’en 1921, on entre dans la problématique proprement dite. Il analyse comment la présence militaire française, déterminée par des raisons strictement stratégiques, influence l’avenir de l’Albanie : création d’un noyau étatique et établissement d’une tête de pont culturelle qui ne va pas laisser insensible l’Italie, puissance voisine. Mais à la Conférence de la Paix, puis à la Conférence des Ambassadeurs de Paris de 1921 (chapitre III), la politique française et celle des autres puissances européennes ne sont pas très loin du Concert européen de 1815 : les frontières albanaises, qui résultent du grand concours des géographes français, tiennent plus compte des susceptibilités stratégiques et historiques des alliés serbes et grecs que du principe des nationalités. L’indépendance albanaise est finalement acceptée dans la mesure où elle se trouve à l’interférence des espaces de sécurité des alliés de la France pendant la Première Guerre mondiale. Une prééminence formelle est reconnue à l’Italie.

La deuxième partie analyse l’élaboration de la politique albanaise de la France après la reconstitution de l’État albanais. L’évolution de la mission diplomatique française en Albanie est éloquente à cet égard : consulat à Scutari, en zone catholique et à la frontière avec le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, chargé d’une mission d’observation, puis transformation en légation dirigée par un chargé d’affaires, transfert à Tirana (en 1923) et, finalement, envoi d’un ministre plénipotentiaire en 1927. Ces jalons marquent aussi l’évolution de la perception française de l’Albanie, vue d’abord comme une création politique provisoire sous un protectorat collectif, puis comme une entité permanente sur la carte politique européenne, dans l’orbite italienne. Il est intéressant de noter que, durant l’entre-deux-guerres, les seuls instruments juridiques bilatéraux franco-albanais sont représentés par trois conventions, aucun traité d’amitié n’étant conclu entre les deux pays. Mais une politique bilatérale n’est pas uniquement l’œuvre des gouvernements et des appareils diplomatiques. Elle reflète également l’intensité des contacts entre les sociétés civiles et la perception générale qu’on se fait à propos de l’autre.

La perte progressive des positions économiques que la France détenait à l’époque ottomane et dans les premières années de l’entre-deux-guerres est compensée par le dynamisme des Œuvres et le statut de la langue française (chapitre V). Ces derniers éléments apportent une contribution décisive à la préservation de ce que René Girault appelle la « perception de la puissance », qui est tout aussi importante que la puissance elle-même[4]. L’exemple franco-albanais montre que l’influence économique et l’influence culturelle ne déclinent pas d’une façon parallèle. D’où l’importance des facteurs sociaux (réseaux relationnels, actions des individus), culturels, politiques et subjectifs qui doivent donc être comptabilisés au même titre que les facteurs économiques, stratégiques et diplomatiques.

La troisième partie est consacrée à l’environnement géopolitique régional à travers les relais France-Albanie-Italie et France-Petite Entente/Entente balkanique-Albanie-Italie : la solution des problèmes entre les deux nations intéresse désormais non seulement les parties en cause, mais encore tous les acteurs impliqués dans la région. Dans ce contexte du jeu des alliances, la France a des partenaires privilégiés – la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Yougoslavie, la Grèce et la Turquie –, qu’elle considère plus fiables que les États restés hors du Cordon sanitaire – l’Albanie, la Bulgarie et la Hongrie. Pourtant, même si son action est moins visible dans ces derniers États, la France cherche au moins à neutraliser leurs frustrations, en essayant, d’ailleurs sans succès, de les faire entrer dans sa politique de sécurité collective. L’échec de la démarche française favorise l’avènement d’une « contre-Petite Entente », ayant comme tête de pont l’Albanie, cette fois-ci patronnée par l’Italie, qui se présente comme puissance alternative dans la région. Notre analyse porte aussi sur l’opposition albanaise à l’égard de l’Italie et sa base logistique parisienne, ses contacts avec les mouvements antifascistes, avec l’Internationale communiste et les radicaux-socialistes. Il est alors inévitable de se demander comment cette forme d’opposition s’articule avec la politique albanaise de la France. L’arrivée au pouvoir du Front populaire et la guerre d’Espagne déplacèrent l’intérêt de la France vers l’Ouest alors que l’Europe centrale et orientale était déjà inscrite au chapitre des pertes. Il est donc légitime de s’interroger dans un tel contexte sur une éventuelle nouvelle vision géopolitique de la France (chapitre VII). Je me suis enfin arrêté sur les conséquences de l’attitude française face à l’événement du 7 avril 1939 – l’occupation de l’Albanie –, élément d’une série qui réussira à éclipser irrévocablement la France dans les rapports qu’elles entretient avec ses alliés de la région[5].

 


[1]    Thèse de doctorat soutenue le 30 septembre 2013 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Robert Frank.

[2]    Julien Gueslin, « La France et les petits États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) : réalités baltes, perceptions françaises et ordre européen (1920-1932) », sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2004 et Louis Clerc, « La Finlande dans la politique étrangère et de sécurité de la France, 1918-1940 », thèse de doctorat préparée sous la direction de Jean-Christophe Romer, 2007.

[3]    Jean Chabanier, « La Campagne d’Albanie 1917 », Revue historique des Armées, n° 90, décembre 1967, p. 68-74 ; Renaud Dorlhiac, « Les Territoires albanais sous Administration française (1916-1920) », mémoire de DEA, sous la direction de Gilles Veinstein à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), juin 1999 ; Etienne Augris, « Korçë dans la Grande Guerre. Le Sud-est albanais sous Administration française (1916-1918) », Balkanologie, n° 4, décembre 2001, p. 3-15 ; Jean-Noël Grandhomme, « La France en quête d’influence en Albanie ? La République de Korça et la zone d’occupation (1916-1920) », in Claude Carlier, Georges-Henri Soutou (dir.), 1918-1925 : Comment faire la paix ?, Paris, Economica, 1999, p. 101-124.

[4]    René Girault, Être historien des relations internationales, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 281-282.

[5]    On voit très bien comment la disparition d’un petit État change les données géopolitiques dans une région. Un petit État est l’expression d’un équilibre entre les Grandes Puissances. Son effacement est synonyme de disparition de l’équilibre en faveur de l’hégémonie d’une seule puissance.