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Pierre Journoud • Vers une histoire des relations internationales contemporaines en Asie-Pacifique

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

 

Vers une histoire des relations internationales contemporaines en Asie-Pacifique

Pierre Journoud

 

 

Mots-clés : Orientalisme postmoderne – Diên Biên Phu – Guerre du Vietnam – Processus de paix – Réconciliation.

 

Towards a History of Contemporary International Relations in Asia

Keywords: Postmodern Orientalism – Dien Bien Phu – Vietnam War – Peace Process – Reconciliation.

 

Un retard historiographique français ?

L’un des grands mérites de Pierre Renouvin, puis de son successeur Jean-Baptiste Duroselle, fut d’avoir compris très tôt la nécessité d’étudier pour elle-même la « question d’extrême-Orient », selon le titre de l’ouvrage pionnier de Renouvin (1946)[1]. Dès le début des années 1950, soit avec près de trente ans d’avance sur la déconstruction de l’orientalisme classique entreprise par Edward Saïd, Renouvin exhortait à dépasser cet orientalisme au profit d’un « orientalisme postmoderne » propre à favoriser l’asiatisation de l’histoire de l’Asie. Dans le cadre du passage de l’histoire diplomatique traditionnelle à l’histoire des relations internationales qu’ils avaient inaugurée, Renouvin et Duroselle ouvraient ainsi un nouveau front dans les études contemporaines encore marquées, au-delà de l’Europe, par un fort tropisme nord-africain. Révolution dans la révolution, ce tournant épistémologique a fait éclore de nouveaux talents qui allaient transcender les clivages idéologiques profonds et souvent revendiqués, au nom d’une « éthique de conviction » caractéristique de la figure de l’intellectuel de l’époque : de Jean Chesneaux et Charles Fourniau, dont chacun connaissait l’engagement au PCF, à François Joyaux, à droite, en passant par Philippe Devillers, devenu « gaulliste de gauche »… Seul Jean Chesneaux, cependant, allait former, en Sorbonne puis à Paris VII après la dissolution de l’université de Paris en 1970, une génération de spécialistes de l’espace asiatique, notamment chinois et vietnamien (avec Pierre Brocheux, Daniel Hémery et Georges Boudarel). Mais, entre le début des années 1970 et la fin des années 2000, Paris 1 est restée dans le domaine des études asiatiques comme un « grand navire désemparé », selon la formule du général de Gaulle pour décrire l’isolement de l’Indochine pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de grand capitaine, plus d’armateurs, presque plus d’équipages. Rien qu’une poignée de bonnes volontés, autour de Duroselle et de ses successeurs, et quelques intuitions fortes pour ne pas faire sombrer le navire asiatique, avant de le voir enfin remis à flot, en 2008, avec la création de la chaire d’histoire contemporaine de l’Asie orientale et du Sud-Est, et du Centre d’histoire de l’Asie contemporaine (CHAC), sous l’égide d’Hugues Tertrais. Fluctuat nec mergitur… L’Asie pacifique était de retour, après une éclipse de près de quarante ans.

Tandis que Paris VII se concentrait sur les aspects socio-économiques, conformément à l’influence prédominante de l’école des Annales, l’histoire des relations internationales et ses objets de prédilection traditionnels comme les processus de décision, les conflits et les processus de paix, restaient peu étudiés. Pour un étudiant en histoire des relations internationales à Paris 1, au milieu des années 1990, l’Asie n’existait plus que dans un séminaire semestriel que François Joyaux, venu de l’INALCO, consacrait à la Chine et au monde chinois. Heureusement, les successeurs de Duroselle avaient parfaitement conscience de la nécessité de combler cette faille asiatique. Lorsqu’au milieu des années 1990, René Girault m’entraîna vers l’étude des relations franco-vietnamiennes après la guerre d’Indochine, l’heure était à un renouveau d’intérêt historiographique pour l’histoire de ce conflit, favorisé par l’ouverture à peu près concomitante du Vietnam… et des archives françaises. De nouveaux champs de recherches étaient explorés : politiques, diplomatiques et militaires (dans le cadre d’un certain retour de l’histoire militaire favorisé notamment par Maurice Vaïsse) ; économiques et financiers. Un peu plus tard, une génération de jeunes vietnamologues désireux de prendre leurs distances avec l’héritage marxiste de leurs aînés contribua à une nouvelle lecture de l’histoire de la construction de l'État-nation vietnamien sur la longue durée (Philippe Papin, à la tête du centre EFEO de Hanoi, puis à l’EPHE), mais aussi de « l’État-parti » vietnamien et de la guerre qui en fut la matrice, autour de Benoît de Tréglodé et Christopher Goscha. Toutefois, polarisée à l’excès par la guerre d’Indochine, l’historiographie française occulta d’autres conflits asiatiques, comme les guerres de Corée ou du Vietnam, les conflits inter- ou infra-étatiques pourtant nombreux dans le Sud-Est asiatique.

Contributions à l’histoire des relations franco-vietnamiennes, des conflits et des processus de paix dans la péninsule indochinoise

Après un mémoire de maîtrise consacré au « départ des Français du Vietnam » entre 1954 et 1957, suivi en 1997 d’une traversée du Vietnam à vélo avec des étudiants vietnamiens francophones, sur la route des « lieux de mémoire franco-vietnamiens », le séminaire de DEA que Robert Frank consacrait alors aux « logiques de guerre et processus de paix » fut déterminant dans l’orientation principale de la thèse que j’entrepris sous sa direction. La paix, nous enseignait-il, était sous-étudiée par rapport à la guerre ; il était nécessaire d’en comprendre les causes et la mécanique, au même titre que la guerre. La guerre et la paix, au demeurant, n’étaient pas deux états antinomiques et successifs, mais cohabitaient souvent, en coulisses… Je choisissais donc de concentrer mes recherches sur la guerre du Vietnam, demeurée à ma grande surprise marginale dans l’historiographique française alors qu’elle avait été l’un des moteurs de l’ambitieuse politique étrangère du général de Gaulle dans la deuxième moitié des années 1960, tout en favorisant l’engagement de nombreux militants de la lutte politique et de l’engagement humanitaire, en France. La guerre, cependant, n’était pas l’objet principal de cette thèse. Résolument ancrée dans l’histoire des relations internationales, celle des relations entre la France, les États-Unis, les deux Vietnam et leurs voisins, entre 1954 et 1975, elle tentait surtout d’analyser les efforts consentis par la France pour en abréger le terme, qu’ils fussent publics, secrets ou privés, d’origine officielle ou officieuse, issus de la société civile[2]. Dans sa version publiée[3], j’insistais sur une dimension prépondérante de mes travaux : la réconciliation, devenue le sous-titre de l’ouvrage. Le mot renvoyait en l’occurrence à une triple réalité : réconciliation du général de Gaulle avec lui-même, selon un processus de « décolonisation mentale » qui le conduisit à reconnaître son ancien adversaire vietnamien comme un interlocuteur politique valable et digne d’être encouragé, mais aussi les erreurs qu’il avait lui-même commises entre 1945 et 1953, en soutenant constamment une politique de force dans la région ; réconciliation des Français avec le Vietnam qui redevenait ainsi, dix ans après Dien Bien Phu, un horizon positif d’action et de réflexion ; réconciliation, enfin, entre la France et les États-Unis, après quatre années de fortes tensions, mais avant le mouvement de « Mai 68 » et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie…

Mes recherches doctorales et postdoctorales furent propices à l’approfondissement de plusieurs notions clés de l’histoire des relations internationales, encore peu confrontées à l’espace est-asiatique : la diplomatie secrète, sous l’angle des interactions entre diplomatie officielle et diplomatie informelle pendant la guerre du Vietnam[4] ; la diplomatie culturelle, à travers une comparaison des moyens, du rôle et de l’influence des diplomaties culturelles de la France et des États-Unis au Sud-Vietnam ; la « sortie de guerre » du Vietnam, sous un aspect essentiellement diplomatique et mémoriel[5]. Bien qu’elle eût provoqué un formidable essor des Peace studies aux États-Unis, la longueur, l’intensité et la violence de cette guerre souvent réduite à sa dimension exclusivement militaire, avaient en effet éclipsé les efforts nombreux et déterminés, visibles et invisibles, en faveur de l’ouverture, de la survie et de l’aboutissement d’un authentique processus de paix. Dans une région précisément marquée par le « choc des mémoires historiques », la mémoire des guerres de la péninsule indochinoise allait occuper une place non négligeable dans mes travaux, tout particulièrement celle de Dien Bien Phu, fil conducteur d’un premier cycle de recherches.

De Diên Biên Phu à l’« ASEAN 2015 » :

approfondissements et élargissements des objets

Le cinquantième anniversaire de la bataille de Diên Biên Phu, en 2004, avait été l’occasion d’aborder l’histoire de la dernière grande bataille livrée par l’armée « française » après 1945, à travers sa mémoire orale. Les nouveaux témoignages d’anciens combattants recueillis m’avaient permis d’en présenter une vision plus incarnée, plus riche, moins figée[6]. Ils m’avaient convaincu, outre de l’importance du témoignage en histoire, du fait que l’historien pouvait jouer à son niveau un rôle d’apaisement, en accordant une place équitable à des mémoires concurrentes et souvent antagonistes, et parfois même, influencer à son tour la mémoire individuelle des survivants. Dix ans plus tard, le mémoire inédit du dossier HDR confère une place plus importante au versant vietnamien – et sino-vietnamien – de cette histoire appelée à devenir plus asiatique, malgré un accès encore très insuffisant aux sources locales. Plutôt qu’une énième histoire de la bataille, il se présente comme un essai sur ses dimensions stratégiques, internationales et mémorielles[7]. Il croise des thématiques déjà abordées dans des travaux précédents – la politique française dans la région, la relation franco-américaine, la mémoire de guerre, le rôle de la culture – mais aussi de nouvelles – l’histoire militaire vietnamienne sur la longue durée, la relation sino-vietnamienne, l’impact de la bataille sur la guerre d’Algérie, etc. Il traduit, dans le cadre d’une histoire des guerres au Vietnam désormais plus internationale, plus « connectée » et plus vietnamienne, le souci des interactions entre longue et courte durée, histoire diplomatique et histoire militaire, histoire internationale et histoire locale, histoire des relations Est-Ouest et histoire des relations Sud-Sud. Il reflète une nouvelle étape de recherches, marquée par leur « vietnamisation » croissante, qui s’ouvre à l’étude de la culture stratégique des Vietnamiens et des représentations de leur passé militaire, à l’évolution de la politique étrangère et de défense du Vietnam. Il s’inscrit également dans le cadre d’un premier élargissement des recherches personnelles et collectives que j’ai impulsées de manière plus transversale et pluridisciplinaire, à partir du début des années 2010, vers l’Asie du Sud-Est[8] ; vers l’Asie du Nord-Est[9] et vers ce qui contribue à faire le lien entre ces deux espaces : la Chine, dont la politique étrangère et de défense est aujourd’hui plus que jamais active sur la scène régionale[10] ; et l’Asean[11], dont les États-membres espèrent ouvrir fin 2015 une nouvelle page de la jeune histoire de cette organisation.

 

Les chantiers historiographiques sont vastes, les projets nombreux, et les constructions auxquelles nous aboutissons, très imparfaites. Or, dans cette Asie pacifique à nouveau sous tension, les chocs de mémoires, les rivalités de puissance et de pouvoir, les appétits de croissance et d’énergie, l’augmentation constante des budgets militaires, l’absence de confiance et d’une architecture de sécurité collective, rendent d’autant plus urgente, notamment pour les historiens des relations internationales, la nécessité d’éclairer les mécanismes de conflits et les moyens de les surmonter ; de multiplier, entre les hommes comme entre les disciplines, les ponts, les échanges et les coopérations, sans lesquels l’Asie ne saurait être durablement pacifique.

 


[1]    Ce compte rendu est tiré d’un dossier d’habilitation à diriger des recherches intitulé « 1945-2015 : L’Asie pacifique sous tension ». Il a été soutenu, le 24 novembre 2014 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, devant un jury composé de Pierre Asselin, PR à l’Université du Pacifique à Hawaii ; Laurence Badel, PR à l’université Paris 1 ; Antoine Coppolani, PR à l’université Montpellier III, Robert Frank, PR émérite à l’université Paris 1, Hugues Tertrais, PR à l’université Paris 1 (garant) et Stein Tonnesson, research professor au Peace Research Institute of Oslo.

[2]    « Les relations franco-américaines à l’épreuve du Vietnam. De la défiance dans la guerre à la coopération pour la paix », Paris 1, 2007.

[3]    De Gaulle et le Vietnam, 1945-1969. La réconciliation, Paris, Tallandier, 2011 (préface de Robert Frank).

[4]    Par exemple : « Diplomatie informelle et réseaux transnationaux. Une contribution française à la fin de la guerre du Vietnam », Relations internationales, n°138, printemps 2009, p. 93-109.

[5]    Pierre Journoud et Cécile Menétrey-Monchau (dir.), Vietnam 1968-1976. La sortie de guerre, Bruxelles, Peter Lang, 2011 (préface de Robert Frank).

[6]    Paroles de Diên Biên Phu. Les survivants témoignent (avec Hugues Tertrais), Paris, Tallandier, 2004, réédition collection Texto 2012.

[7]    Diên Biên Phu. Le basculement d’un monde, à paraître chez Vendémiaire.

[8]    Pierre Journoud (dir.), L’évolution du débat stratégique en Asie du Sud-Est depuis 1945, Études de l’Irsem n°14, 2012 (préface d’Hugues Tertrais).

[9]    Pierre Journoud (dir.), La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2014 (préface d’Alain Delissen).

[10]   Pierre Journoud (dir.), Stratégie, puissance et influence chinoises depuis la guerre froide, à paraître chez L’Harmattan.

[11]   « L’ASEAN et la sécurité en Asie du Sud-Est pendant la guerre froide. Entre diplomatie officielle et diplomatie informelle », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, printemps 2010, n°30, p. 109-124.