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Laure Monin-Cournil • Diên Biên Phu. Des tranchées au prétoire, 1953-1958

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

 

 

Diên Biên Phu. Des tranchées au prétoire, 1953-1958

Laure Monin-Cournil

 

 

Mots-clés : Diên Biên Phu – Vietnam – Armée française – Société militaire – Guerre.

 

Dien Bien Phu. From the Trenches to the Courtroom, 1953-1958

Keywords : Dien Bien Phu – Vietnam – French Army –  Military Society – War.

 

En 1954, la dernière grande bataille de l’Armée française se déroulait au nord-ouest du Vietnam. Menée par le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO), elle est devenue l’une des batailles les plus étudiées du second xxe siècle[1]. Pourtant, ses principaux acteurs, leur vie pendant et après les combats, restaient assez peu connus. De nombreux ouvrages et publications ainsi qu’un grand nombre d’archives militaires, mais surtout des témoignages d’anciens combattants, nous ont permis de circonscrire un sujet qui s’est porté non pas uniquement sur les soldats présents dans le camp retranché de Diên Biên Phu mais sur tous les protagonistes qui, de près ou de loin, ont, à un moment donné, participé à ce moment particulier de la guerre d’Indochine rapidement dénommée « l’affaire ». Notre étude s’est limitée au domaine militaire français, et les dimensions politique et internationale de cette affaire qui transparaissent en filigrane ne font que rarement surface. Les buts recherchés étaient alors de définir à la fois la composition de la garnison de Diên Biên Phu ainsi que ses rôles et son cadre de vie, pour en montrer, tout d’abord le fonctionnement en tant que véritable microsociété, l’évolution de la vie quotidienne tant dans ses formes matérielles que psychologiques, et ensuite tenter d’expliquer comment cette affaire militaire est devenue une affaire publique mais également judiciaire. Notre étude s'est ainsi organisée en une structure tripartite dans laquelle la troisième partie se rattache aux deux précédentes par la présence d’acteurs fondamentaux dans cette affaire qui plonge ses racines en 1953 pour se terminer en 1958.

 

La première partie, « Ceux de Diên Biên Phu », a contribué à établir la mise en place et l’évolution du cadre géographique de cette microsociété ainsi que la composition du groupe des combattants du camp retranché. Retraçant les parcours de vie de ces combattants, des profils types de soldats de l’armée française en 1954, elle se présente ainsi comme une étude prosopographique de la microsociété de Diên Biên Phu. La partie centrale de notre synthèse, intitulée « Ils sont venus, ils y ont vécu et ils y ont été vaincus », constitue l’idée originelle du sujet à savoir l’étude du quotidien de ces combattants, vie quotidienne divisée en trois temps : l’avant-bataille, la bataille elle-même et la vie en captivité. Enfin, notre thèse se termine par l’étude de « l’affaire ». À partir des développements précédents, trois dimensions principales mais postérieures aux combats sont clairement apparues : le mythe de la bataille perdue, la recherche des responsabilités de ce qui est appelé un désastre mais pas si souvent une défaite, et pour finir la dimension juridique à travers un procès opposant les deux généraux en chef au moment de la bataille[2]. Le lien avec les parties précédentes se fait naturellement par ce biais bien que l’on sorte de la bataille en elle-même pour passer à une autre forme de bataille. Ce dernier affrontement fait pleinement partie de Diên Biên Phu par les acteurs impliqués ainsi que par le simple fait que ce conflit tout autant professionnel que personnel suit la même chronologie que Diên Biên Phu et est amplifié par la bataille et sa conclusion. Les apports de cette étude sont nombreux, et ils en ont ponctué les différents temps et moments. Diên Biên Phu apparaît bien comme une affaire aux multiples acceptions et dimensions.

Elle est avant tout une affaire de soldats, une affaire d’hommes : « Ceux de Diên Biên Phu ». Les combattants de Diên Biên Phu sont bien représentatifs du combattant dit « français », de la fin de la Guerre d’Indochine. Pourtant ils ont des parcours divers et des origines nationales, sociales, culturelles, etc. différentes et multiples : 17 nationalités étaient représentées au sein des combattants du CEFEO présents à Diên Biên Phu, en majorité parmi les bataillons de Légion étrangère et les bataillons et unités dits « indochinois ». Finalement, peu d’entre eux appartiennent à la catégorie des « soldats français » et il n’y a pas de réel groupe uni et unique comme l’appellation générique « Ceux de Diên Biên Phu » le laisse entendre. Par conséquent, il est tout aussi difficile de faire une synthèse générale du quotidien des combattants de Diên Biên Phu : chaque combattant a pu vivre les événements différemment des autres ; la variété des expériences, leur multiplicité, sont trop importantes. Ce groupe semble donc être très partagé et avoir plutôt émergé après avoir vécu l’expérience des combats : ils sont « Ceux de Diên Biên Phu » qui ont combattu dans le camp retranché et partagé l’enfer des combats, puis, surtout, il sont ceux qui ont partagé l’après-bataille, la captivité, qui a joué un rôle fondamental de ciment du groupe. Cette troisième vie de prisonniers, après celle de garnison et celle des combats, a véritablement créé le groupe global, mais bien défini, de « Ceux de Diên Biên Phu ».

Les hommes les premiers concernés restent les soldats combattants dans le Camp retranché. Ils sont les soldats de Diên Biên Phu et de l’Armée française, plutôt que le soldat, et le soldat français à Diên Biên Phu. Il est en effet absolument impossible de ne trouver qu’un genre de soldat à Diên Biên Phu : s’il existe, à un moment donné de la bataille, un soldat « type Diên Biên Phu », il n’y a pas de soldat type à Diên Biên Phu. D’autant plus qu’ils ne sont pas seulement les soldats de l’Armée française à Diên Biên Phu : ils sont aussi tous ceux du front et de l’arrière, ayant participé de quelque manière que ce soit à la bataille et à son soutien[3].

Etudier ces soldats, tant dans leurs différences que dans leurs similitudes a permis de mieux en comprendre les fonctionnements individuels et de groupes, dans un espace circonscrit à un champ de bataille de plus en plus restreint, en un moment considéré comme exceptionnel et presque hors de son temps.

 

Diên Biên Phu est bien une affaire à dimension sociale : il s’agit d’une réelle microsociété définie comme  multiethnique, prioritairement militaire, mais fonctionnant dans son propre environnement géographique et temporel, et dans un contexte bien particulier. Cette image réduite de la société militaire de 1954 fonctionne bien à Diên Biên Phu, avec autant de liens de sociabilités et de solidarité que d’oppositions et de dissensions. Il apparaît néanmoins que, malgré tous ces liens qui la sous-tendent, la cohésion de cette petite société ait été difficile et soumise à de nombreuses tensions. Il y a de nombreux sous-groupes bien distincts mais inhérents à l’organisation militaire, avec leur traditions, leurs symboles, leur comportement particuliers, chacun ayant un rôle bien défini pour le fonctionnement général de la garnison. Et, dans ce contexte, la cohésion sociale a bien plus joué aux niveaux d’échelle inférieurs que représentent tous ces sous-groupes, qu’à l’échelon supérieur et bien trop global de la garnison de Diên Biên Phu.

Cependant, Diên Biên Phu apparaît pour tous comme un point de rupture fondamental. Les questions principales et évidentes qui se sont posées ont en effet été de savoir quelles avaient été les conséquences de la bataille et ses suites, sur les combattants de l’Armée française, sur leurs parcours ultérieurs ainsi que sur les autres acteurs de cette affaire devenue hautement politique.

Il y a tout d’abord la création du mythe de Diên Biên Phu, une sorte de « défaite héroïque » qui a effacé, tout au moins masqué, volontairement ou non, les différents problèmes annexes et connexes à la bataille. L’« Affaire de Diên Biên Phu » est pleine de non-dits dont les rares émergences sont toujours restées très confidentielles. Un mythe est bien né et s’est développé autour de la bataille et de ses combattants, un mythe qui a été largement entretenu par la presse contemporaine et les publications postérieures. Mais l’héroïsme et la gloire ont été aussi éphémères que certains gouvernements de la IVe République. Les Anciens de Diên Biên Phu ont été des héros tant qu’ils étaient au combat ou prisonniers de guerre ; ils ont été tout aussi vite oubliés dès leur retour en Métropole où ils ont été fondus dans la masse des combattants pour l’Algérie, ou dans celle des Anciens combattants.

 

Mythe de l’Armée française, héroïsme des combattants, et pourtant Diên Biên Phu est une bataille méconnue. Les Anciens combattants ont souvent eu le sentiment d’être oubliés. Les seuls à sortir du lot ont alors été les généraux Navarre et Cogny en charge de la bataille à leurs échelons de commandement supérieur. Ce sont eux qui, dans les années immédiatement postérieures à Diên Biên Phu, ont continué de faire parler de la bataille héroïque mais quelque peu maudite. Leur opposition fondamentale s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large qui est celui de la recherche, discrète cependant, des responsabilités du désastre. Les autorités comme l’opinion publique sont vite passées à autre chose et n’avaient pas forcément envie de remettre sur le devant de la scène une polémique qui n’aurait pas aidé un contexte politique et militaire déjà tendu. Il n’y a bien que ces deux généraux qui ont tenté, par le biais de leur conflit très personnel, de faire revivre cette affaire de Diên Biên Phu, ou plutôt de ne pas la laisser s’évanouir et disparaître. Ils l’ont fait aussi pour des intérêts personnels, chacun cherchant à défendre son point de vue et ses actions au moment de la bataille face aux accusations de l’autre et à d’autres accusations publiques. Ce qui est nouveau dans ce processus judiciaire est cette dimension apportée par une juridiction civile à une affaire personnelle entre deux hommes, qui a pourtant porté devant des juges une affaire beaucoup plus large, hautement publique, à caractère militaire et politique.

 

Cette intrigue autour des responsabilités est bien l’élément principal qui a mené l’affaire de Diên Biên Phu des tranchées au prétoire. Continuité temporelle et unité d’acteurs forment les contours de cette affaire, même si les échelons concernés ne sont pas les mêmes en fonction des moments jusqu’en 1958. Car il s’agit bien d’une affaire qui s’est nouée dès sa préparation, puis s’est déroulée dans de durs combats de tranchées, suivis d’une indéniable défaite qui l’a définitivement scellée.

 


[1]    Le présent article est le compte rendu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne le 23 septembre 2014, intitulée « Diên Biên Phu. Des tranchées au prétoire, 1953-1958 », sous la direction d’Hugues Tertrais.

[2]    Le général Navarre était le commandant en chef en Indochine entre mai 1953 et juin 1954. Le général Cogny était, au même moment, le commandant des forces terrestres du Nord Vietnam.

[3]    Il s’agit en grande partie des unités de l’Armée de l’Air et de l’Aéronavale ainsi que des autorités de commandement.