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Jae Yeong Han • Division et guerre dans la mémoire coréenne depuis 1945

 

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

 

Division et guerre dans la mémoire coréenne depuis 1945

 

Jae Yeong Han

 

 

Mots-clés : Mémoire – Transmission mémorielle – Reconnaissance mémorielle – Commission vérité et réconciliation – Guerre De Corée.

 

Division and War in the Korean Memory from 1945

Keywords : MemoryTransmission of MemoryRecognition of MemoryTruth and Reconciliation Commission Korean War.

 

À la suite de la partition de la Corée en 1945 et de la guerre de Corée de juin 1950 à juillet 1953, la question mémorielle est devenue un enjeu majeur pour chacune des deux Corées[1]. Pendant la Guerre froide, chaque Corée a tenté de renforcer sa propre unité nationale en élaborant une mémoire collective essentiellement fondée sur les événements de la guerre de Corée. Dans cette mémoire, certains éléments ont été valorisés et d’autres condamnés à l’oubli. Cette instrumentalisation mémorielle a creusé encore plus profondément le fossé entre les groupes mémoriels au sein de la société sud-coréenne ainsi qu’entre les deux Corées[2].

Après la fin de la Guerre froide, la Corée du Sud a pris conscience de la nécessaire réconciliation mémorielle au sein de la société sud-coréenne. L’aboutissement de ce processus a conduit à la création de la « Commission vérité et réconciliation » en 2005, dont l’objectif premier était de valider certains éléments mémoriels écartés et de permettre la cicatrisation des plaies mémorielles. Malgré le travail de réconciliation mémorielle accompli par la Commission, la population a remis en cause sa légitimité et son efficacité à résoudre les différends qui entretenaient la division mémorielle dans la société sud-coréenne.

Cette thèse cherche à présenter les fluctuations de la mémoire de la guerre de Corée dans la société sud-coréenne, son instrumentalisation par les gouvernements successifs, ainsi que la manière dont les différents passeurs de mémoire ont été, à tour de rôle, mis en valeur et finalement, comment, de nos jours, la Corée du Sud tente de se libérer du poids de la mémoire de la guerre, pour se recentrer sur la pleine intégration de la Corée du Sud parmi les grands acteurs économiques mondiaux.

Place de la guerre de Corée dans la mémoire coréenne

À travers trois questions qui constituent son fil conducteur, cette thèse tente d’analyser l’évolution de la mémoire coréenne contemporaine. Tout d’abord, comment la mémoire de la guerre de Corée a-t-elle été intégrée dans la mémoire collective sud-coréenne ? Ensuite comment les éléments mémoriels écartés ont-ils été récupérés dans la mémoire officielle sud-coréenne ? Enfin, quelle est, pour l’avenir de la société sud-coréenne, l’importance de la réconciliation mémorielle ?

Trois périodes ont été choisies : la première période, de 1945 à 1990, correspond à la construction de la mémoire collective sud-coréenne pendant la tension entre les deux Corées durant la Guerre froide ; la deuxième période, de 1990 à 2005, années qui ont suivi l’avènement de la démocratie en Corée du Sud, est centrée sur la recherche et la validation de la mémoire écartée et sur les mouvements pour la réécriture de l’histoire contemporaine sud-coréenne afin d’y réintégrer les faits volontairement omis ; la troisième période, de 2005 à nos jours, concerne les efforts gouvernementaux pour la réconciliation mémorielle en Corée du Sud, notamment la création de la « Commission vérité et réconciliation », ses activités et d’autres politiques en vue de la cohésion sociale et de l’harmonie mémorielle.

Les divers aspects des interactions entre la mémoire et l’histoire au sujet de la division coréenne et de la guerre de Corée ont été étudiés dans la première partie de ce travail et, en particulier, les acteurs essentiels dans la transmission de la mémoire. Différents groupes socioprofessionnels, des décideurs politiques, des soldats, des miliciens, des résistants, des civils ordinaires et même des intervenants étrangers ont été, en effet, des dépositaires mémoriels influents. Étant donné la pluralité des éléments mémoriels de cette guerre, l’enjeu sud-coréen, entre 1945 et 1990, a été de sélectionner et de valider les éléments qui pouvaient promouvoir une unité nationale dont l’épine dorsale devait être l’anticommunisme[3].

Dans cette optique, les gouvernements sud-coréens de cette époque ont publié des documents concernant les combats glorieux de l’armée sud-coréenne, les négociations diplomatiques, les discours politiques emblématiques et les exploits des héros civils anticommunistes. Ces éléments mémoriels sous diverses formes écrites, orales et visuelles étaient omniprésents dans la société sud-coréenne. La mémoire de la guerre de Corée, grâce à une diffusion massive et à des commémorations, s’est uniformisée de façon à ne conserver que les mémoires officiellement reconnues et à écarter les mémoires jugées incompatibles avec l’intérêt général[4].

Reconnaissance des éléments mémoriels écartés

La deuxième partie montre la redécouverte d’autres aspects mémoriels de la guerre de Corée longtemps demeurés dans l’oubli, ignorés ou écartés pour des raisons politiques. Avec l’arrivée au pouvoir des gouvernements civils et démocratiques en Corée du Sud, des politiciens et des intellectuels ont tenté de faire la lumière sur les témoignages de ces groupes mémoriels qui avaient été obligés de dissimuler leur mémoire ou de se taire sous la pression politique et sociale[5].

Mais, pour que cette mémoire écartée soit officiellement reconnue et validée par le gouvernement sud-coréen, il a fallu s’engager dans un processus législatif et ouvrir des enquêtes pour contrôler la véracité des faits concernés. A la suite de nouvelles lois relatives à ce genre d’enquêtes, plusieurs commissions spécialisées ont été créées avant la « Commission vérité et réconciliation ».

Les éléments mémoriels officieux ont donc commencé à être intégrés dans la mémoire collective coréenne et l’éviction d’un certain type de mémoire taboue est devenue politiquement incorrecte pour la Corée du Sud, entrée dans une nouvelle phase mémorielle. Parallèlement à ce défi mémoriel, l’unité dans la mémoire coréenne s’est centrée sur l’unité interne en se désintéressant d’une éventuelle réunification mémorielle des deux Corées car les différences politiques, économiques et sociales entre les deux Corées ne leur permettaient pas de construire une mémoire commune.

Réconciliation mémorielle

La troisième partie de cette thèse décrit le travail de la « Commission vérité et réconciliation » en Corée du Sud. Cette Commission était chargée d’examiner les litiges dans la mémoire sud-coréenne contemporaine puis, grâce aux témoignages et aux documents recueillis, de rétablir la véracité des faits et de résoudre les problèmes mémoriels pour attribuer une reconnaissance honorifique à ceux dont la mémoire avait été écartée. La Commission était jugée indispensable à la construction d’une mémoire collective sud-coréenne et, pour ce faire, elle a dû résoudre des problèmes épineux, en particulier celui de la mémoire des civils victimes d’exactions[6]. Malgré les efforts entrepris, la Commission n’a pas pu atteindre pleinement ses objectifs par manque de mesures de suivi, notamment en termes de réparation financière[7]. Qui plus est, une partie de la population sud-coréenne n’était pas prête aux changements qu’impliquaient ces travaux.

Notre thèse se conclut sur les perspectives d’évolution de la mémoire sud-coréenne dans l’optique du développement économique et de la cohésion sociale de la société sud-coréenne contemporaine[8]. Cet aperçu permet de comprendre les mouvements mémoriels plus récents, nés du désir des Coréens de dissiper le cauchemar qui perturbe la société coréenne depuis plus de soixante ans. Le soixantième anniversaire du déclenchement de la guerre de Corée, en 2010, a marqué un tournant dans l’évolution mémorielle qui souligne la volonté de la Corée du Sud de renouveler son image internationale et de se positionner comme un acteur économique mondial de premier plan.

 


[1]    Le présent article est le compte rendu de la thèse de doctorat de Jae Yeong Han, « Division et guerre dans la mémoire coréenne depuis 1945 », réalisée sous la direction d’Hugues Tertrais et soutenue en septembre 2014, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Bruce Cumings, The Korean War : a history, New York, Modern Library, 2010.

[3]    D’après Robert Frank, « au niveau de la nation, la mémoire officielle’, celle des instances de l’État, tente par la glorification, la mythification ou l’occultation, de forger et de maintenir une identité et une mémoire nationale ». Robert Frank, « La mémoire et l’histoire », Cahier de l’IHTP, n° 21, « La bouche de la Vérité ? La recherche historique et les sources orales », novembre 1992, p. 69.

[4]    Joongang Ilbosa, 민족의 증언 (Minjogui jeung-eon) [Témoignages du peuple], Séoul, Eulyu Munhwasa, 1972 ; 좌익사건실록 (Jwaic sageon silog) [Chronique d’incidents de partisans de gauche], Séoul, Bureau de Parquet général, 1975.

[5]    Voir notamment « Pardon, réconciliation et véritable paix », discours à l’occasion de la réception du prix des leaders politiques du monde (25 septembre 2001), Allocution du Président Dae-jung Kim, vol. 4, Séoul, Secrétariat du Président, 2002, p. 419 ; Myung-lim Park, 한국전쟁의 발발과 기원 (Hanguk Jeonjaeong-ui balbal-kwa Kiwon) [Déclenchement et origine de la guerre de Corée], Séoul, Nanam, 1996 ; Dong-choon Kim, 전쟁과사회 (Jeonjaeng-gwa sahoe) [Guerre et société], Paju (Corée du Sud), Dolbaegae, 2008.

[6]    Truth and Reconciliation – Activities of the Past Three Years, Séoul, Commission vérité et reconciliation, Corée du Sud, mars 2009.

[7]    « Truth and Reconciliation Commission Comes to an End, Its Work Unfinished », The Kyunghyang Shinmun (Corée du Sud), 30 décembre 2010 ; Sang-hun Choe, « Unearthing War’s Horrors Years Later in South Korea », The New York Times, 3 décembre 2007.

[8]    Allocution du Président de la Corée du Sud, Myung-bak Lee, le 15 août 2008, à l’occasion du 63e anniversaire de l’indépendance coréenne et du 60e anniversaire de la proclamation de la République de Corée.