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Antoine Marès - Éditorial

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

Éditorial

Meilleurs mémoires

 

Antoine Marès

directeur du Centre d’histoire de l’Europe centrale

 

 

 

Neuf articles tirés des mémoires de Master 2 soutenus en 2014 dans le cadre du master « Histoire des relations internationales et des mondes étrangers », quatre comptes rendus de thèses et deux d’habilitation à diriger des recherches constituent un bel échantillon des travaux réalisés l’an passé au sein de l’Institut Pierre Renouvin, lui-même adossé pour la recherche doctorale et post-doctorale à l’UMR IRICE. En tout, quinze contributions dans un champ si vaste qu’il ne peut échapper à une certaine hétérogénéité. Il est par conséquent difficile de trouver un axe unique à cet ensemble, en dehors de la présentation de recherches prometteuses et de jeunes – ou moins jeunes – chercheurs pleins d’avenir.

On notera toutefois que l’Asie se taille la part du lion dans ce numéro avec un tiers des interventions, qui témoignent de l’aboutissement de la création du Centre d’Histoire de l’Asie contemporaine (CHAC) en 2008, fondé par Hugues Tertrais, professeur alors élu sur cette chaire, avant qu’il ne soit rejoint par Pierre Singaravélou, élu maître de conférences en 2009. Or, c’est précisément cet été que le fondateur du CHAC quittera officiellement ses fonctions avec certainement un sentiment de devoir accompli et de réussite au vu des résultats obtenus. Que ce numéro soit aussi l’occasion d’un amical salut et de l’expression de notre reconnaissance pour la direction du master qu’il a assurée depuis la rentrée 2013.

Géographiquement, dans un vrai tour du globe, nous partons des États-Unis et du Brésil avant de rejoindre l’Europe : la vénérable Vienne et son Empire, la Russie soviétique, le monde ottoman ou ex-ottoman, qu’il s’agisse de la Serbie, de l’Albanie ou de Salonique ; puis c’est l’Extrême-Orient qui est abordé avec l’Indochine, la Chine, la Corée et le Japon. Le Pacifique n’est pas oublié à travers sa dimension géopolitique et comme lieu d’expansion des grandes puissances.

Chronologiquement, le xxe siècle est privilégié sans que le xixe ne soit négligé : cinq des contributions l’abordent, en partie ou en totalité. Quant au xxie siècle, une seule contribution le touche.

La variété thématique n’est pas moindre. Certains textes s’inscrivent dans la tradition des relations diplomatiques : c’est le cas de l’histoire du consulat de France à Salonique, des relations franco-albanaises de l’entre-deux-guerres ou des relations internationales contemporaines en Asie-Pacifique. D’autres relèvent de l’histoire des relations internationales conçues dans un sens plus large tel le développement du droit international, l’expansion coloniale des grandes puissances (de la Russie et en Chine) ou les mobilités migratoires. La guerre est également très présente à travers la tragédie de Diên Biên Phu, la guerre d’Indochine et la division de la Corée en deux. Le thème des représentations et des modèles n’est pas ignoré avec l’exemple franco-serbe et la diffusion des jeux vidéo. Enfin, quelques communications échappent à tout classement : la question du « genre », abordée par le prisme soviétique, et l’approche historiographique comparée de l’Autriche-Hongrie en France et en Italie.

 

Quel est l’apport de chacun de ces textes ?

Dans le cadre d’un thème de recherche privilégié par Annick Foucrier, Tristan Chaussende s’est intéressé aux francophones de la côte Est des États-Unis : il montre et explique la présence canadienne française, française et belge dans la petite ville de Woonsocket, centre textile important qui, lorsque la crise mondiale éclate, compte environ trois quarts de descendants de populations francophones. C’est cette importante communauté dont l’auteur fait l’analyse en s’interrogeant sur la pertinence du critère national pour délimiter ces différents groupes. Au carrefour de l’histoire économique (le développement des entreprises textiles), de l’histoire des migrations (entre les années 1870 et 1920) et de l’histoire sociale (la position socio-économique des immigrants), cette contribution articule les rapports entre trois groupes initialement différents à travers leurs références culturelles, leurs sociabilités, leurs pratiques exogamiques.

Étudiant d’Annick Lempérière, Alexandre Puche aborde un épisode marquant de la présidence de Juscelino Kubitschek de Oliveira (31 janvier 1956-31 janvier 1961) qui avait annoncé « cinquante ans de progrès en cinq ans ». Cette politique volontariste s’est notamment traduite par le gigantesque chantier de Brasilia, confié notamment à l’urbaniste Lucio Costa et à l’architecte Oscar Niemeyer, entreprise titanesque menée en 41 mois. C’est par l’intermédiaire du photographe Marcel Gautherot (né en France en 1910, mais installé au Brésil au début de la guerre, fasciné par Jorge Amado) que le sujet est abordé, Gautherot se confondant très largement avec les cycles de photographies célébrissimes sur la construction de Brasilia, vitrine spectaculaire d’un nouveau Brésil et symbole de la modernité mondiale. Il s’agit ici de voir comment la photographie met en scène un propos résolument progressiste qui traduit le « juscelinismo » et comment Gautherot s’insère dans ce nouveau discours.

L’Institut Pierre Renouvin attire aussi en son sein nombre d’étudiants étrangers. C’est ainsi que Francesco Plazzotta, de l’Université de Trieste, y est venu pour soutenir un M2 sur « les institutions du compromis austro-hongrois vues par les historiographies française et italienne ». L’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne étant la seule en France à disposer d’une chaire d’histoire de l’Europe centrale contemporaine, il était pertinent que cet essai d’histoire comparée l’accueille. En effet, depuis Ernest Denis et Louis Eisenmann – des années 1900 aux années 1930 –, puis avec Victor-Lucien Tapié et Bernard Michel, la Sorbonne a toujours été un pôle important de la recherche française sur cette zone. Cette contribution met en exergue les différences historiographiques liées à des différences d’expérience, depuis le Risorgimento et le mazzinisme en Italie et depuis la défaite de Sedan en France. L’Europe centrale est en effet une terre d’expansion italienne, et parfois de rivalité avec la France, en particulier culturelle. Ce qui n’empêche pas une nostalgie commune – dans certains milieux – pour la « Mitteleuropa », qui s’exprime notamment à Trieste pour l’Italie.

Les équilibres du genre sont bien respectés au sein de l’IPR où cinq chaires sur sept sont occupées par des professeures. L’histoire du genre a aussi sa place au sein de notre master à travers les enseignements de Fabrile Virgili, bien connu pour ses travaux novateurs sur la question. Élève de Marie-Pierre Rey, Cyliane Guinot a abordé la question du « travail parmi les femmes » lors de la phase de construction de la Russie soviétique entre 1917 et 1922. On connaît la place que les bolcheviks accordaient aux femmes, dans une rupture radicale avec les traditions politiques russes. On connaît aussi la figure emblématique d’Alexandra Kollontaï, une des icônes féminines du bolchevisme, qui, à la suite de ses dissensions avec Lénine (elle est à sa gauche dans les années 1920), sera cantonnée dans des fonctions diplomatiques. On connaît moins les structures qui en ont découlé, notamment le Zhenotdel (les sections féminines), à propos desquelles l’auteur montre comment une impulsion venue par le haut du pouvoir a été appropriée par le bas, c’est-à-dire par les femmes elles-mêmes.

Toujours sur le domaine russe, mais cette fois en remontant au premier quart du xixe siècle, Irina Tsitsovitch-Kozlova nous entraîne sur une voie originale. Si, à cette époque, l’expansion de la Russie dans le Caucase est l’axe essentiel du développement territorial de l’Empire tsariste, on ignorait largement les ambitions de Saint-Pétersbourg vers le Pacifique Sud, en rivalité avec la France et l’Angleterre. L’auteure a « cartographié » ces expéditions qui visaient à une meilleure connaissance de la région et à une éventuelle implantation ultérieure, en utilisant surtout les services de la Compagnie russe d’Amérique : l’épisode de la négociation avec les chefs traditionnels des îles Sandwich est particulièrement révélateur de cette ambition, tout comme l’analyse des cartes russes de l’époque, qui montre l’appropriation de cet espace par les dénominations russes données à ces territoires. Finalement, les Russes, qui n’ont pas cherché à s’implanter dans la région, même sur le plan religieux, préférèrent se retirer face à leurs rivaux occidentaux.

Dans sa contribution utilement illustrée, Irvin Louaas aborde une question qui est rarement mise en avant à propos de la Guerre d’Indochine commençante : la collaboration avec les caodaïstes. Né en 1921-1925, le caodaïsme est une religion syncrétique qui s’inspire à la fois du taoïsme, du bouddhisme, du confucianisme et du christianisme et qui réunit rapidement plusieurs centaines de milliers de fidèles, encouragés par l’administration française dès 1926. C’est dans le cadre du « jaunissement » (terme alors en usage) du conflit que les autorités françaises ont armé plusieurs milliers de caodaïstes à partir de 1947. L’auteur revisite l’image négative de cette communauté à la lumière des archives du Service historique de la défense de Vincennes. Il remet en cause la légende noire de la trahison qui règne à propos de ce groupe pour mettre au contraire en lumière un cheminement chaotique (avec les raisons du ralliement des caodaïstes à la France) dû aux contradictions mêmes de la politique française qui les mobilise contre le Viêt Minh. L’histoire se terminera mal.

Avec les jeux vidéo, Romain Lebailly s’empare de manière très novatrice d’un objet qui intéresse les transferts culturels. Originaires des États-Unis, les jeux vidéo sont passés par le Japon pour conquérir l’Europe. Pourquoi ce retournement, malgré le retour ultérieur américain dans le secteur ? Et qu’y a-t-il de japonais dans ces jeux ? Comment le Japon s’est-il présenté alors et quelle image du Japon a été reçue par le consommateur français ? Autant de questions que l’auteur encadre dans une réflexion sur la nippophilie et cette nouvelle filière du soft power. Cet article pose notamment la question de la triangulation des transferts.

Un des centres de l’Institut Pierre Renouvin est consacré à l’histoire des relations internationales contemporaines : c’est dans le cadre du CHRIC dirigé par Laurence Badel que Marguerite Lavialle a étudié la genèse de la Commission du droit international des Nations Unies. Cette question du droit et des juristes intéresse de plus en plus les historiens, comme en témoignent en particulier les travaux de Dzovinar Kévonian et de Jean-Michel Guieu. Il s’agit de voir d’une part comment le droit a évolué aux xixe et xxe siècles (en confirmant ses contingences historiques) et comment se sont construites les communautés et les sociabilités des juristes internationaux. Ici, l’auteure s’appuie sur les archives des organismes internationaux pour voir l’évolution de la SDN à l’ONU, à travers la place des individus de l’entre-deux-guerres à l’après-guerre, avec la domination de l’Europe, mais un élargissement progressif au monde. C’est la personnalité du Britannique Hersch Lauterpacht qui est ici centrale.

Pour en terminer avec ces toutes jeunes recherches, Ksenia Smolovic se concentre sur la construction de l’image de la Serbie en France. Joseph Reinach, connu surtout comme avocat, journaliste et député républicain engagé dans l’Affaire Dreyfus, est au centre de son intérêt comme auteur en 1876 de La Serbie et le Monténégro, auteur dont un premier article paru sur le sujet dans la Revue bleue avait attiré l’attention de Gambetta et avait favorisé la carrière. C’est à la genèse de ce livre étudiée à travers les archives de la Conférence de Tocqueville que la jeune chercheuse s’attache tout en remettant en perspective l’image française de la Serbie au xixe siècle. Elle est significative des modes français d’appréhension de la région que cet ouvrage ait été écrit par un intellectuel qui ne s’y était pas encore rendu : nous sommes alors à une période charnière dans la connaissance de l’Europe médiane. Cette contribution montre bien la construction d’une tradition qui restera profondément ancrée dans la vision française et qui subsistera jusqu’aux cruels conflits yougoslaves des années 1990.

 

Les articles suivants sont le résultat de travaux de chercheurs expérimentés. Deux d’entre eux ont consacré leurs thèses à l’Europe du Sud-Est, les quatre autres ont travaillé sur l’Extrême-Orient.

Stéphane Popescu, doctorant roumain de Robert Frank, est un des premiers historiens des relations internationales à traiter de l’Albanie dans la politique étrangère française dans l’entre-deux-guerres. Il comble une lacune historiographique en s’appuyant sur les sources françaises, italiennes et roumaines : un travail précieux qui renseigne notamment sur la rivalité franco-italienne et qui méritera d’être un jour complété par des sources albanaises. Quant à Mathieu Jestin, dirigé également par Robert Frank, il présente dans un dense compte rendu la problématique de l’histoire du consulat de France dans la Salonique ottomane, de ses origines en 1781 à sa disparition à la fin de l’année 1913. L’intérêt de ce travail ne tient pas seulement au fait que Salonique ait été alors la principale métropole balkanique, mais aussi à l’évolution rapide de la région sous l’impulsion des idées nationales et au traitement d’une histoire consulaire qui montre tout son apport à l’histoire des relations internationales. Une pièce capitale qui vient compléter un puzzle encore lacunaire sur le sujet.

Une thèse et deux habilitations dirigées et « parrainées » par Hugues Tertrais sur l’Extrême-Orient s’ajoutent à ce vaste panorama. Laure Monin-Cournil a étudié, sur le plan militaire, la bataille de Diên Biên Phu, sous l’angle de la prosopographie. On sait l’importance pratique et symbolique de cet événement dans la guerre d’Indochine. On connaît moins ses enjeux de mémoire, pour les survivants même et pour la constitution d’une « réelle microsociété », qui se structure autour du passage de la réalité au mythe et de la recherche des responsabilités, des combats au prétoire. Ces travaux incitent évidemment à aller consulter les thèses dont ils sont issus.

 

Le volume s’achève par la présentation de deux habilitations, l’une de Pierre Journoud, l’autre de Pierre Singaravélou. Le premier propose une réflexion à partir de sa HDR « 1945-2015 : l’Asie Pacifique sous tension » en partant des développements de l’historiographie française sur l’Extrême-Orient et de sa trajectoire scientifique personnelle. Ici encore, Diên Biên Phu est central dans le développement des travaux de Pierre Journoud, et par conséquent leur dimension vietnamienne, même si celle-ci est étendue à la Chine, voire l’ASEAN.

Le propos de Pierre Singaravélou est tout autre, à la suite de ses recherches sur l’orientalisme, sur les questions coloniales et celles de la mondialisation. Elles se croisent à Tianjin, en 1900, dans une ville chinoise qui est capitale sur les plans économique, stratégique et diplomatique. On y vit une sorte de climax des affrontements entre Occidentaux et Chinois dans un microcosme mondialisé. Moment de rupture apparente et de continuités réelles où les imbrications entre « jaunes » et « blancs » dessinent un paysage complexe, qui est plus généralement celui des colonisations.

Inutile d’ajouter que le lecteur éprouve l’envie de se plonger dans ces deux mémoires d’habilitation – avant qu’ils ne se transforment en ouvrages – tant il peut se sentir frustré par ces brefs résumés riches de tant de promesses.