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Michaël Mouity-Nzamba, MAKEBA


Miriam Makeba : une vie au service d’un art engagé

Michaël Mouity-Nzamba

 

 

 

Le 9 novembre 2008, à Castel Volturno près de Naples, c’est après une prestation donnée en soutien à Roberto Saviano[1] que s’éteint l’icône internationale de la musique africaine, Miriam Makeba. Symbole de la lutte contre l’Apartheid et pour la défense des droits civiques, militante panafricaine et ambassadrice des cultures musicales de son continent, Miriam Makeba, née le 4 mars 1932 à Johannesburg en Afrique du Sud, a, tout au long de sa vie, mobilisé son art pour le mettre au service de valeurs universelles.

L’évolution de sa carrière musicale est intrinsèquement liée à sa vie de militante. Miriam Makeba a utilisé la musique, le chant, sa voix, comme vecteur de paix et d’unité, à l’instar des musiciens avec lesquels elle a cheminé : de ses débuts comme choriste à la tribune des Nations unies ; des studios télévisés étasuniens aux célébrations des indépendances du Kenya ou de la Côte d’Ivoire ; par ses compositions en xhosa, en français, en zoulou, en anglais, en tswana ou en sranan tongo[2]. Ses œuvres ont connu un succès planétaire, totalisant quelques 32 albums, 11 compilations et 28 singles. Les raisons d'une telle réussite artistique sont nombreuses : la diversité des mélodies et des influences musicales de ses albums ; ses engagements militants en faveur de la défense des droits humains ; les échos entre les messages transmis par sa musique et les horizons d’attente des publics.

 

Une carrière musicale internationale

 

Les débuts en Afrique du Sud

 

C’est en Afrique du Sud, son pays natal, que commence un demi-siècle de carrière nationale et internationale. Miriam Makeba, également appelée Uzenzile, chante sous la direction de Joseph Mutuba, dans la chorale du lycée alors qu’elle n’est encore que collégienne. Pour la première fois, elle est remarquée pour ses qualités vocales. Son talent est si apprécié qu’il lui est offert d’interpréter un solo pour la venue du roi George d’Angleterre, présent en Afrique du Sud pour célébrer le 28e anniversaire de sa fille, la princesse Elizabeth. À cette occasion, elle doit chanter en langue vernaculaire[3] un morceau intitulé Quelle triste vie pour un homme noir, qui se termine sur ces paroles : « Réveille-toi mon peuple ! Unissons-nous ! Parce que la faute est en nous ! »[4]. La cérémonie est finalement annulée à la dernière minute et la chanson interdite de diffusion pour ses propos jugés subversifs par les autorités sud-africaines.

Quelques années plus tard, Myriam Makeba intègre le groupe des Cuban Brothers, avant d’être repérée par les Manhattan Brothers, avec lesquels elle donne des concerts au Swaziland et au Lesotho. Elle rejoint ensuite un groupe exclusivement féminin, the Skylarks. En 1956, elle connaît son premier véritable succès avec l’enregistrement de ce qu’elle considère être sa chanson la plus insignifiante, Pata Pata[5]. Cependant les retombées financières sont à l’époque négligeables dans le contexte de production locale.

 

La découverte des États-Unis

 

En 1959, son apparition dans Come Back Africa[6], un film sur l’Apartheid réalisé clandestinement par Lionel Rogosin, lui donne l’occasion de voyager hors d’Afrique du Sud. Elle séjourne successivement à Londres, Paris, Aix-en-Provence, avant de se rendre à la Mostra de Venise où Come Back Africa est présenté et primé. Invitée au Steve Allen Show, elle se rend de Venise à Londres afin d’obtenir un visa pour les États-Unis. À cette époque, elle rencontre également le chanteur afro-américain Harry Belafonte, qui la prend sous sa protection. Grâce à son intermédiaire, elle enregistre un premier album pour RCA (Radio Corporation of America) en 1960, Miriam Makeba[7]. Trois ans plus tard, le 33 tours The World of Miriam Makeba[8], également produit par RCA, rentre à la 86e place du Billboard 200, le classement hebdomadaire des meilleures ventes d’albums sur le territoire américain, toutes catégories musicales confondues, établie par le Billboard magazine.

De sa participation en 1962 à la célébration de l'anniversaire de John F. Kennedy aux plateaux télévisés du Steve Allen Show ou du Mike Douglas Show, elle traverse les États-Unis et connaît un succès grandissant. Son répertoire intègre alors de multiples influences, préfigurant les musiques du monde[9]. La diversité linguistique est de règle : les titres Malaika et Suliram sont enregistrés en kiswahili et en indonésien, Chove-Chuva en portugais, Beau Chevalier en français, etc.[10].

 

Tournées et festivals

 

Outre les tournées à travers les États-Unis, Miriam Makeba participe à de nombreux festivals, marqueurs de sa carrière et de ses engagements. En 1969, elle se présente au Festival panafricain d’Alger (Panaf), trois ans après avoir décliné l’invitation au Festival mondial des arts nègres de Dakar (FESMAN)[11]. Sa présence, très appréciée, est un symbole fort de son positionnement en faveur d’une Afrique unie contre l’idéologie impérialiste coloniale. En 1972, elle chante à Cuba puis à Berlin Est lors du Festival mondial de la jeunesse, avant de se rendre au Danemark et de rejoindre New York pour le concert de la Saint-Valentin. Au Nigéria, elle participe au Festival des Arts et de la Culture du Monde Noir (FESTAC), organisé à Lagos en 1977[12], où elle fait notamment la connaissance de Stevie Wonder. L’année suivante, elle retourne à Cuba pour la onzième édition du Festival mondial de la jeunesse.

Les rencontres musicales organisées au Zaïre[13] en 1974 et au Zimbabwe en 1987 sont emblématiques des évolutions de la carrière de Miriam Makeba et des orientations qu’elle a données à son art. Le festival « Zaïre 74 » a lieu quelques jours avant « le combat du siècle » entre le champion du monde de boxe George Foreman et Muhammad Ali, promu par Don King et patronné par Mobutu Sese Seko[14]. Au-delà de l’aspect exceptionnel de la rencontre sportive, les concerts réunissent des stars zaïroises, africaines et afro-américaines trois nuits durant, avec notamment la participation de James Brown, The Spinners, BB King, Miriam Makeba, Ray Baretto, The Crusaders, Franco et Luambo Makiadi (Zaïre). En 1987, les métissages sonores sont également au cœur de l’expérience menée par Paul Simon au Zimbabwe[15]. Un an après la sortie de l’album Graceland[16], véritable manifeste en faveur de la world music, ce dernier organise des rencontres musicales à Harare et invite Miriam Makeba pour célébrer, avec lui, l’interculturalité dans The African Concert[17]. Enregistré principalement en Afrique du Sud, l’album Graceland remporte successivement le Grammy du meilleur album de l’année (1986) et le Grammy du meilleur enregistrement de l’année pour le morceau Graceland (1987), offrant une projection internationale majeure aux artistes sud-africains. Un an plus tard, Miriam Makeba participe au concert organisé à l’occasion du 70e anniversaire de Nelson Mandela au Wembley Stadium de Londres. L’événement attire un public de plus de 600 millions de personnes et est retransmis dans 67 pays.

 

Un message politique

 

L’engagement panafricain

 

Miriam Makeba est une ambassadrice des cultures et musiques africaines. Elle a sans cesse cherché à promouvoir l’unité des nations de son continent et a constamment rappelé le rôle de la jeunesse dans le choix d’un engagement similaire. Le contexte historique de la Guerre froide, des luttes contre la ségrégation raciale et des indépendances africaines a eu une influence certaine sur l'évolution de sa carrière.

Alors qu’elle se trouve aux États-Unis après avoir participé à la Mostra de Venise de 1959 pour Come Back Africa, sa mère décède en Afrique du Sud. Elle apprend à cette occasion qu’elle a été déchue de sa nationalité en raison de sa participation au film. Elle ne peut donc retourner dans son pays pour assister aux obsèques. Le premier à réagir est le président guinéen Ahmed Sékou Touré qui lui octroie un passeport diplomatique. Débutent ainsi 25 ans de liens très étroits avec la Guinée, qui devient sa deuxième patrie sur le continent africain. Dans le contexte du mouvement des non-alignés, de la lutte contre l’impérialisme et le colonialisme, cet État joue en effet à maints égards un rôle central dans sa vie.

Ahmed Sékou Touré est connu pour avoir été parmi les responsables du « Non » au référendum de septembre 1958 sur « l’union – partenariat », proposée  par le général de Gaulle. Il a également été un soutien des mouvements indépendantistes anticolonialistes et antiségrégationnistes menés sur le continent et par la diaspora africaine en général, offrant l’asile politique à ceux qui en étaient les victimes[18]. Il reçoit une première fois Miriam Makeba à l’occasion des célébrations de la fête de l’indépendance le 2 octobre 1960 et l’aide dans l’organisation de sa première tournée des nations africaines nouvellement indépendantes. Après lui avoir proposé de vivre en Guinée, il la laisse rentrer aux États-Unis la même année sur ces mots : « L’Amérique ne sera jamais votre pays »[19]. Huit années plus tard, Miriam Makeba s’installe en Guinée avec son mari, le militant afro-américain Stokely Carmichael et entame une tournée africaine qui la mène notamment au Libéria, en Tanzanie, au Kenya, en Angola et en Côte d’Ivoire. Traitée avec tous les égards en tant qu’invitée officielle, elle y cultive son esprit d’entrepreneur, s’investissant notamment dans la mode.

Déplorant l’absence d’usage d’une langue commune sur l’ensemble du continent, Miriam Makeba prône la valorisation des cultures africaines sur les scènes internationales. Tout au long de sa carrière, elle met son talent au service de ses idéaux. Après l’abolition de l’Apartheid, ces engagements lui permettent d’être enfin reconnue en Afrique du Sud. Proche de Nelson Mandela, elle est nommée « Ambassadrice de bonne volonté » de l’Afrique du Sud pour l’Afrique par le président Thabo Mbéki en 2001, en reconnaissance de son combat contre l’Apartheid et pour la promotion des cultures africaines sur les scènes internationales. Trente-six ans plus tôt, le disque An Evening with Harry Belafonte and Miriam Makeba illustrait déjà bien cette orientation. Enregistré en hommage aux cultures zulu, sotho et swahili, cet album dénonce les conditions de vie des populations victimes de l’Apartheid. Première production américaine sur le sujet, il est récompensé par le Grammy Award du meilleur disque folk de l’année en 1965. Miriam Makeba s’attendait sans doute d’autant moins à ce succès qu’elle a déploré à plusieurs reprises le peu d’intérêt des publics pour la musique traditionnelle, ainsi que la tendance à se focaliser sur la rythmique plutôt que sur les paroles[20].

Plus encore que les enregistrements, les concerts et les festivals offrent à Miriam Makeba l’occasion de promouvoir ses engagements. À cet égard, le Festival Panafricain d’Alger occupe une place particulière. En effet, après son accession à l’indépendance, l’Algérie inscrit dans sa constitution son appartenance au continent africain en 1963. Six ans plus tard, Houari Boumediene décide d’organiser un festival en réponse à la première édition du Festival mondial des arts nègres, qui s’est tenu à Dakar en 1966 sous l’égide du président Léopold Sédar Senghor et le haut patronage du général de Gaulle. Le premier président du Sénégal est en effet considéré comme un collaborateur de l’ancienne puissance coloniale par les sphères d’influence algériennes qui rejettent également la notion de négritude au profit du combat panafricain. Avec le Panaf d’Alger, Houari Boumediene souhaite prendre le leadership du combat panafricain. La manifestation doit promouvoir « les réalités de la culture africaine et le rôle de la culture africaine dans la libération nationale, dans la consolidation de l’unité africaine et dans le développement économique et social de l’Afrique[21] ». Cuba, la Guinée et les États proches de l’URSS, ainsi que de nombreux intellectuels et artistes qui avaient boycotté le Fesman de Dakar trois ans plus tôt, participent au Panaf à l’image de Miriam Makeba. À cette occasion, la chanteuse se voit également remettre un passeport diplomatique des mains du président algérien.

Au-delà de son activité musicale, Miriam Makeba livre un combat contre l’Apartheid et pour la libération de l’Afrique dans ses multiples déclarations publiques. En 1963 et 1971, elle s’exprime à la tribune des Nations unies grâce au soutien de la Guinée, à travers son président Ahmed Sékou Touré et son premier représentant à l’ONU, Boubacar Diallo Telli[22]. Deux décennies plus tard, ce positionnement lui permet d’obtenir le trophée de la « femme du siècle » de la Bedford Stuyvesant Community of New York City, ainsi que le titre de commandeur des Arts et des Lettres et la Légion d’honneur en France. En 1993, elle est la première femme interprète à recevoir le prix du Conseil international de la musique de l’Unesco, qui distingue « des musiciens ayant contribué par leur activité à l’édification humanitaire du monde [et] au rehaussement de la culture musicale de l’humanité »[23].

Notons que l’engagement panafricain de Miriam Makeba et les excellentes relations qu’elle a entretenues avec des chefs d’État ne l’ont jamais inféodée à des pouvoirs nationaux. Tout au long de sa carrière, la chanteuse s’est signalée par une nette indépendance d’esprit tant sur le plan politique qu’au niveau esthétique. Ainsi, en 1967, à la suite de la victoire d’Israël lors de la guerre des six jours face à l’Égypte, membre fondateur de l’ONU et de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), elle refuse de céder aux pressions des délégués de nations africaines à l’ONU qui lui demandent de retirer un chant en hébreu de son répertoire. Cette décision, prise en pleine tournée, met fin à sa collaboration avec Harry Belafonte. En 1970, elle fait face à des difficultés similaires quand une lettre du Premier ministre Abdou Diouf l’informe qu’elle est désormais persona non grata au Sénégal en raison de sa proximité avec Sékou Touré. Alors qu’elle vient d’atterrir pour une deuxième tournée dans ce pays, elle est contrainte de quitter immédiatement le territoire.

 

Le combat pour les droits civiques

 

Militante panafricaine, Miriam Makeba s’est également engagée pour la défense des droits civiques aux États-Unis. À la suite de l’incident avec Harry Belafonte, elle se rend à Conakry, à l’invitation du président Sékou Touré, pour prendre part au festival organisé parallèlement au huitième congrès de l’OUA. À cette occasion, elle rencontre alors Stokely Carmichael, représentant des Afro-Américains, qui participe à la conférence en tant qu’observateur international. Miriam Makeba repart aux États-Unis avec ce jeune militant et participe à ses côtés aux différentes actions du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) dont il est le président. Depuis 1960, le SNCC est en effet l’un des fers de lance du mouvement étudiant américain : il organise des sit-in, des mobilisations non-violentes pour le respect de l’égalité des droits au sein de la société américaine, avec pour slogan « Black is not a vice. Nor is segregation a virtue »[24]. En 1967, Carmichael quitte cependant la tête du SNCC pour se rapprocher des positions plus radicales du Black Panther Party. Après l’assassinat de Martin Luther King en avril 1968, le FBI craint d’ailleurs qu’il ne prenne la tête des mouvements de révoltes provoqués par ce drame et le soumet à une étroite surveillance. Dans ce contexte, le mariage entre Miriam Makeba et Carmichael porte un coup d’arrêt à la carrière de la chanteuse aux États-Unis en 1968[25]. RCA rompt son contrat, ses concerts sont annulés et Miriam Makeba est finalement contrainte à quitter le territoire américain. Après un concert au Coconut Grove de Hollywood en avril 1968, elle se rend en Jamaïque, où l’ambassade des États-Unis lui apprend que son visa n’est pas reconduit. Miriam Makeba et Stokely Carmichael trouvent alors refuge en Guinée, où ils résident jusqu’à leur séparation en 1973. À la suite de cet exil forcé, la chanteuse ne se produit pas aux États-Unis avant 1987.

Si elle partage les engagements de son époux en dénonçant un « establishment [qui] réprime ceux qui voudraient le renverser », elle le met cependant en garde sur la stratégie à adopter pour atteindre ses objectifs. De l’idéologie des Black Panthers au contenu des discours qu’il prononce, Miriam Makeba l’engage à faire « très attention à l’effet que produisent [ses] paroles ». Ainsi elle lui rappelle qu’à l’instar du message qu'elle transmet par la musique à des millions de personnes, l’objectif est de « construire et unir les gens et non de les diviser »[26].

 

Une icône internationale

 

L’art comme facteur d’unité

 

Unir les peuples et non les diviser, tel a été le message permanent de Miriam Makeba. Selon elle, la défense des droits humains n’était pas liée à une origine sociale, géographique ou religieuse prédéfinie mais à des valeurs universelles. L’art comme langage d’unité, telle a été sa ligne de conduite tout au long de sa carrière. Elle a participé depuis son plus jeune âge aux différentes célébrations organisées par les peuples d’Afrique du Sud. Adolescente, ses premières références internationales sont Ella Fitzgerald et Billie Holliday[27]. Elle rejette les affirmations tribales et identitaires qui, selon elle, constituent une autre forme de racisme qu’elle ne peut accepter. Sa mère Christina, qu’elle considère comme une musicienne accomplie – elle chantait et jouait de nombreux instruments de musique –, lui a transmis cette conception de la musique comme vecteur de paix. Ses conditions de vie ne prêtaient pourtant pas à une telle ouverture d’esprit. Une semaine après sa naissance, Miriam Makeba est arrêtée avec sa mère et passe les premiers six mois de son existence en prison.

« Nous sommes opprimés et pourtant nous sommes la majorité ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces mots sont ceux du candidat du Parti Nationaliste Afrikaner pro-Apartheid, le docteur Milan[28]. Ils sont repris par Miriam Makeba pour illustrer la situation qui prévalait en Afrique du Sud après l’arrivée des Hollandais à la fin du xviie siècle et, plus encore, à la suite de la victoire de leurs héritiers aux élections de 1947. « C’en [était] fini complètement de l’enseignement séparé mais plus ou moins égal dont j’avais fait l’expérience sous l’autre régime. Les Boers nous voulaient aussi ignorants que possible »[29]. Contre la répression, l’humiliation et le mépris des cultures et des peuples autochtones, Miriam Makeba a choisi le chant comme seule arme de persuasion massive. À cet égard, elle s’inscrit dans la lignée des artistes et intellectuels qui ont choisi de promouvoir les cultures du continent africain, appelant à la réappropriation de ce patrimoine culturel par les plus jeunes générations pour achever la « renaissance africaine »[30].

 

Come back Africa : une réalisation transculturelle

 

Les engagements de Miriam Makeba pour la défense de valeurs universelles lui permettent de travailler avec des artistes d’origines très variées ainsi que de conduire des artistes et réalisateurs à collaborer avec elle. Le cinéaste Lionel Rogosin est l'un d'entre eux. Il se définit lui-même comme appartenant au courant néo-réaliste. Arrivé à Cape Town en mai 1957, son projet cinématographique a ouvert les portes du « monde libre » à Uzenzile en 1959[31]. Les raisons de cette initiative cinématographique et son déroulement parsemé d'obstacles mettent en lumière de manière éloquente la profonde complexité du contexte historique dans lequel évolue Miriam Makeba. À ce titre, l'ouvrage de Lionel Rogosin, Come Back Africa, est une source précieuse. Sur ses motivations, le cinéaste déclare : 

« J'ai entendu parler de l'Afrique du Sud et de l'essor de l'Apartheid […] et j'étais très préoccupé par la résurgence du fascisme. Parce que nous avions défait le fascisme durant la Guerre Mondiale, mais je n'avais pas l'impression qu'il était totalement vaincu. Je sentais qu'il ré-émergerait et continuerait sous d'autres formes »[32].

La réalisation de Come Back Africa, initiative interculturelle, a été un véritable chemin de croix, la majorité des scènes devant être tournées de nuit par souci de discrétion et en raison des restrictions de circulation imposées aux noirs. L’équipe du film est étroitement surveillée par le Criminal Investigation Department (CID) et le casting des acteurs blancs se révèle très périlleux :

« J'ai cherché pendant longtemps des personnes blanches. […] Je voulais trouver le visage idéal. Le seul problème était que les gens qui avaient le visage idéal étaient généralement ceux qui n'avaient pas un positionnement adéquat et je ne pouvais prendre le risque de les mettre dans la confidence »[33] .

Pendant le tournage, les acteurs blancs et noirs ainsi que l’équipe de réalisation sont dans une situation de permanente insécurité. Rogosin se heurte à un mur quand il tente d’alerter les responsables politiques sur la situation vécue par les noirs en Afrique du Sud :

« C'est une regrettable affaire que la façon dont on traite les Sud-Africains et on voudrait les voir libres, mais après tout les détenteurs du pouvoir sont anti-soviétiques. Les leaders politiques doivent être pragmatiques. Le traitement que subissent ces personnes est secondaire comparé à la lutte contre le communisme. Nous ne pouvons prendre le risque de l'avènement d'un Gouvernement pro-soviétique »[34].

Tel est également le message reçu par Lionel Rogosin à son retour aux États-Unis, après son premier séjour en Afrique du Sud en 1957 et à la veille du deuxième voyage qui marque les débuts du tournage de Come Back Africa.

Ainsi, la dimension universelle du combat pour l’égalité des droits humains a permis de transcender les origines culturelles des acteurs qui se sont engagés dans ce sens. Toutefois tant Miriam Makeba que ceux qui ont travaillé avec elle se sont fréquemment heurtés, dans l'accomplissement de leurs projets, aux réticences exprimées par de nombreux interlocuteurs pour des raisons géopolitiques.

 

Héritage et postérité

 

Deux facteurs peuvent expliquer le succès de Miriam Makeba : une voix et des engagements militants. Deux atouts qui l'ont conduit des townships aux tribunes d’instances internationales ; des scènes de concert d’Afrique à celles d’Europe, des États-Unis et des Caraïbes ; et qui permettent de comprendre ses collaborations tout au long de sa carrière au-delà des luttes anti-Apartheid, dans un cadre plus général de défense des droits humains. Ainsi sa participation aux côtés d’artistes féminins d’Algérie, de Bolivie, d’Espagne, d’Israël, du Tibet notamment, de la Fondation Yehudi Menuhin (IYMF) et de Stéphane Grappelli, lors du concert « voix de femmes pour la paix » en 1997 à Bruxelles.

Miriam Makeba était une femme pragmatique qui ne s'est pas laissée dominer par ses idéaux : trente années de lutte internationale contre le régime de l’Apartheid ne l’ont pas empêchée de constater, dix ans après la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990, que les conditions de vie des populations noires en Afrique du Sud n’avaient pas fondamentalement changé. Ce même pragmatisme et ce goût pour les actions concrètes menées en faveur de la défense de valeurs universelles, l'ont donc conduit à soutenir avec d’autres, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano.

Son parcours et sa personnalité ont sans doute permis à des musiciens de s’inscrire dans un registre similaire, tels Johnny Clegg, dit le « zulu blanc », ou Zenzile, petite-fille de Miriam Makeba, qui a reçu pour sa grand-mère à titre posthume en mars 2010, le Massao d’honneur à l’occasion de la sixième édition de ce Festival International de Voix de Femmes à Douala, organisé en hommage à cette grande artiste disparue deux ans plus tôt.



[1]    L’écrivain a en effet été déclaré « homme à abattre » par les parrains de la Camorra napolitaine. Roberto Saviano, Gomorra, A Personnal Journey Into The Violent International Empire of Naple's Organized Crime System, New York, Picador, 2008. Michaël Mouity-Nzamba est titulaire d’un master en histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et du diplôme de géoéconomie et intelligence stratégique de l’IRIS. Il achève actuellement un master de management des projets internationaux à l’ESCP Europe.

[2]    Le zoulou et le tswana sont des langues bantoues, très répandues en Afrique du Sud et au Botswana, le sranan tongo désigne un ensemble de langues créoles du Suriname.

[3]    En langue xhosa.

[4]    Miriam Makeba et James Hall (dir.), Makeba: My Story, Londres, Bloomsbury, 1988, p. 28.

[5]    Ce titre est par la suite enregistré dans un studio professionnel haut de gamme en 1967. Cf. Miriam Makeba, Pata Pata ©Reprise Label, États-Unis, 1967.

[6]    Come Back Africa ©Milestone Films, États-Unis/Afrique du Sud, 1959.

[7]    Miriam Makeba ©RCA Records, États-Unis, 1960.

[8]    The World of Miriam Makeba ©RCA, États-Unis, 1963.

[9]    À la fin de sa vie, Miriam Makeba affirme d’ailleurs avoir « toujours aimé chanter la musique du monde ». Cf. Alain Foka, Archives d’Afrique : portrait de Miriam Makeba – partie 3/4, RFI, 7 janvier 2012, http://www.rfi.fr/emission/20111231-1-portrait-david-dacko-36 (consulté le 05/02/2013). Sur l’apparition de la catégorie « musiques du monde » et sa popularisation dans les années 1980, cf. Steven Feld, « Une si douce berceuse pour la World Music », L’Homme, n° 171-172, 2004, p. 389-408.

[10]   Ces titres figurent respectivement sur les disques An Evening with Harry Belafonte and Miriam Makeba ©RCA Records, États-Unis, 1965 ; Miriam Makeba ©RCA Records, États-Unis, 1961 et, pour les deux derniers, Makeba Sings ©RCA Records, États-Unis, 1965.

[11]   Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, « Festan, Festac, Panaf », in Anaïs Fléchet et alii (dir.), Une Histoire des festivals xxe-xxie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, p. 317-330.

[12]   Cf. Andrew Apter, The Pan-African Nation. Oil and the Spectacle of Culture in Nigeria, Chicago, The University of Chicago Press, 2005.

[13]John Parales, « Zaïre's Moment of the Soul », New York Times, 5 juillet 2009 [En ligne] http://www.nytimes.com/2009/07/05/movies/05pare.html?_r=0 (consulté le 05/02/2013).

[14]   Ce dernier offre un prix de 5 millions de dollars au vainqueur. Sur la préparation du combat et le festival « Zaire 74 », cf. le film de Jeffrey Levy-Hinte, Soul Power, ©Sony, 2008.

[15]   Robin Denselow, «Paul Simon's Graceland: the acclaim and the outrage », The Guardian, 19 avril 2012, http://www.theguardian.com/music/2012/apr/19/paul-simon-graceland-acclaim-outrage, (consulté le 05/02/2013).

[16]   Graceland ©Warner Bros, États-Unis, 1986.

[17]   Les images filmées lors du concert sont disponibles sur Internet : http://www.youtube.com/watch?v=85rr5SqrCZI (consulté le 05/02/2013).

[18]   Ahmed Sékou Touré, Des États-Unis d’Afrique, Conakry, Bureau de presse de la Présidence de la République, 1982.

[19]   Miriam Makeba et James Hall (dir.), Makeba…, op.cit., p. 191.

[20]   Alain Foka, Archives d’Afrique  : Portrait de Miriam Makeba – partie 2/4, RFI, 31 décembre 2011, [En ligne], http://www.rfi.fr/emission/20111231-1-portrait-david-dacko-36 (consulté le 05/02/2013). La focalisation sur la rythmique au détriment du message apparaît de manière très nette dans certaines reprises des chansons de Miriam Makeba, comme Tape Tape, l’adaptation de Pata Pata enregistrée par Sylvie Vartan pour RCA en 1980.

[21]   Ammar Kessab, « Festival Culturel Panafricain d'Alger VS Festival Mondial des Arts Nègres. Au-delà du spectacle : enjeux géopolitiques et idéologiques », Le Quotidien d’Oran, 10 mai 2009, [En ligne], http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=8640 (consulté le 05/02/2013). Cf. également Catherine Coquery-Vidrovitch, « Festan… », art. cit.

[22]   Miriam Makeba et James Hall (dir.), Myriam Makeba. Une voix pour l’Afrique, Abidjan, Nouvelles Éditions Africaines, 1988. Un extrait filmé de l’intervention de 1963 est disponible sur internet : http://www.youtube.com/watch?v=uWP5mBJ4HWs (consulté le 05/02/2013).

[23]   Statuts du prix Unesco de la musique, cités par Anaïs Fléchet, « Le Conseil international de la musique et la politique musicale de l’Unesco (1945-1975) », Relations internationales, n° 156, 2014, p. 64.

[24]   Clayborne Carson, In Struggle: SNCC and the Black Awakening of the 1960, Cambridge-Massachussets, Harvard University Press, 1995.

[25]   April Sizemore-Barber, « The Voice of (Which ?) Africa: Miriam Makeba in America », Safundi. The Journal of South African and American Studies, vol. 13, n° 3-4, 2012, p. 251-276.

[26]   Miriam Makeba et James Hall (dir.), Makeba…, op. cit., p. 200.

[27]   Ibid., p. 21.

[28]   Ibid., p. 35

[29]   Ibid., p. 37.

[30]   Cette notion, mise en avant par le président Thabo Mbeki, a été reprise dans de nombreuses manifestations culturelles organisées sur le continent depuis les années 2000, comme le Festival mondial des arts nègres, dont la troisième édition a eu lieu à Dakar en 2010. Cf. William Gumede, « Thabo Mbeki et la renaissance africaine », Africultures, n° 1, 2006, p. 61-71.

[31]   Lionel Rogosin, Come Back Africa: A Man Possessed, Johannesburg, STE Publishers, 2004.

[32]   Ibid., p. 18.

[33]   Ibid., p. 98.

[34]   Ibid., p. 71.