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Marie-Françoise Lévy, Anaïs Fléchet Editorial

 

Éditorial

Littératures et musiques

Marie-Françoise Lévy, Anaïs Fléchet

 

 

 

C’est à l’étude des circulations contemporaines des musiques et des littératures qu’est consacré ce numéro du Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin. Il est le résultat d’un travail mené dans le cadre du séminaire « Littérature(s) et musique(s) dans les relations internationales : identités, transferts culturels et réception à l’époque contemporaine », ouvert en septembre 2010 au sein du master « Histoire des relations internationales et des mondes étrangers » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne[1]. Certains auteurs ont également participé au colloque « Les circulations littéraires et musicales au xxe siècle » tenu à Paris les 14 et 15 mars 2013[2]. Les articles qui composent ce volume sont issus des travaux de fin d’année réalisés par les étudiants et reprennent les thématiques développées dans le séminaire. Dans un dialogue à la fois expérimental et ouvert, ils interrogent les rapports entre histoire, musique et littérature dans un cadre chronologique élargi allant du second XIXe siècle aux premières décennies du XXIe siècle. La circulation des écrits et des répertoires, la fabrication de nouvelles scènes artistiques internationales et la réception des œuvres au-delà des frontières sont au cœur de la réflexion qui s’inscrit dans la perspective d’une histoire des relations culturelles internationales[3]. Plus qu’aux usages diplomatiques de la musique et de la littérature, qui ont fait l’objet de plusieurs publications récentes[4], ce numéro s’attache à l’étude des œuvres et des publics, des transferts culturels et des modes d’appropriations des pratiques littéraires et musicales venues d’ailleurs.

Plusieurs questions traversent les textes présentés : entre le compositeur et son public, l’écrivain et ses lecteurs, quels sont les acteurs et les vecteurs de la médiation ? Comment ces échanges s’inscrivent-ils dans le temps au regard de la rapidité accrue des communications, mais aussi de la longue durée des imaginaires ? Que nous disent-ils du processus de mondialisation culturelle contemporain et de ses inflexions dans le temps long du XIXe au XXIe siècle ? De l’art musical longtemps rêvé comme universel au monde des mots, traversé par les frontières de la langue, les dynamiques sont-elles similaires ?

La place des littératures et des musiques de l’Autre dans l’espace public, la manière dont elles transforment les sensibilités et contribuent à modifier les identités collectives constituent une des lignes directrices de ce dossier. La multiplication des échanges littéraires et musicaux entre la fin du XIXsiècle et le début du XXIe siècle a-t-elle favorisé l’émergence de nouvelles sensibilités interculturelles ou, au contraire, nourri des réactions inverses de crispations identitaires ? Quels ont été les « effets retours » de ces circulations sur la construction des scènes culturelles nationales et à travers quelles pratiques (traduction, interprétation, recréations) l’historien peut-il les appréhender ? Sources pour l’histoire du temps présent, musiques et littératures s’inscrivent ici dans le cadre d’une réflexion sur les formes de la mondialisation. À partir de l’étude de cas concrets, ce numéro invite à poser des jalons pour une histoire transnationale des objets et des pratiques culturelles, conçus comme une « histoire à plusieurs niveaux comprenant à la fois des aspects régionaux, nationaux et mondiaux »[5].

Le dossier se compose de huit articles, auxquels s’ajoutent trois contributions consacrées aux lieux de recherches et aux archives dont l’historien dispose pour interroger la place de la musique et de la littérature dans les relations internationales. Dans « Les fanfares en Europe. Un exemple des relations internationales de loisirs dans la deuxième moitié du XXe siècle », Laurent Martino retrace l’histoire des contacts noués entre les fanfares européennes depuis la Seconde Guerre mondiale. Si les tentatives de créer une fédération officielle se sont soldées par un échec cuisant, l’étude des formations et des répertoires atteste l’importance des échanges informels qui ont structuré le mouvement orphéonique et permis l’affirmation d’une pratique musicale commune à l’échelle européenne au-delà des divisions politiques et des clivages idéologiques de la Guerre froide.

La circulation des répertoires est également au centre de la contribution de Jessica Semsary et Nils Wekstein sur « Le Boléro de Ravel. Adaptations, réinterprétations et transformations, 1928-2008 » qui retrace l’itinéraire international de l’œuvre et les différentes significations qui lui ont été attribuées depuis sa création, de l’érotisme d’un rythme exotique et hispanisant au symbole d’une modernité post-industrielle. L’analyse des adaptations chorégraphiques et cinématographiques met à jour la diversité des interprétations du Boléro, devenu un véritable « objet musical » mondialisé à l’aube du XXIe siècle. Dans « Carmen sur les scènes françaises 1875-1970. Jalons pour l’histoire d’un succès international », Maria Mellouli s’intéresse quant à elle à l’impact des circulations théâtrales internationales sur la réception nationale de l’opéra. Après des débuts difficiles à l’Opéra-Comique en 1875, c’est en effet le succès obtenu à l’étranger qui a permis à Carmen de s’imposer sur les scènes parisiennes et d’être progressivement reconnue par les instances culturelles françaises jusqu’à son entrée officielle à l’Opéra Garnier en 1970. Dans Millénium. Circulation d’une œuvre venue du froid, Anaïs Aubry et Thibaud Chozard poursuivent la réflexion sur le rôle central des passeurs culturels dans la diffusion d’une œuvre et d’un genre littéraire à l’aube du XXIsiècle. Ici, deux hommes et une maison d’édition – Actes Sud – acquièrent les droits de l’ouvrage pour la France, prennent le risque de la publication et se trouvent à l’origine de la circulation de ce « polar scandinave » à l’échelle mondiale. L’étude du relais français et de la construction de la trilogie comme référence d’un genre littéraire en pleine ascension montre les liens aigus entre enjeux culturels et économiques[6].

Si Millénium pose en creux la question de la traduction, facteur essentiel de la circulation et de la réception des textes, Pauline Gacoin et Adèle Bastien-Thiry se penchent sur le travail et la réflexion d’Andreï Markowicz, traducteur de l’œuvre de Dostoïevski, et soulignent les enjeux de la retraduction. « L’ensemble de la théorie de Markowicz, écrivent-elles, repose ainsi sur la conviction que la retraduction serait un mouvement progressif de chaque nouvelle traduction vers le texte d’origine, les premières traductions servant à introduire une œuvre, à la faire connaître, tandis que les suivantes seraient plus généralement portées à mettre en valeur ce qui pourrait être perçu comme une étrangeté du texte par des lecteurs français. » Le choix de la langue d’écriture et du lieu où l’écrivain choisit de vivre sont deux aspects majeurs de la contribution d’Élodie Keiflin, Dusan Markovic et Velkjo Stanic. Leur article, « Danilo Kis en France. “Exil”, création, réception (1935-1985) », étudie les mécanismes d’un transfert culturel et le processus de reconnaissance internationale d’une œuvre littéraire. Le poids du politique et des contextes historiques – celui de l’Europe centrale – sont ici examinés comme facteurs mais aussi comme limites de la réception.

L’exil tient également une place centrale dans l’itinéraire de la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba retracé par Michaël Mouity-Nzamba dans « Miriam Makeba : une vie au service d’un art engagé ». Bannie de son pays pour avoir dénoncé l’apartheid, la chanteuse connaît le succès aux États-Unis, avant de devoir s’exiler à nouveau, vers la Guinée de Sékou Touré, en compagnie de son mari le militant noir américain Stokeley Charmichael. De part et d’autre de l’Atlantique, son art est intimement associé à son combat politique pour la défense des droits humains. La portée de ses créations musicales, qui associent des rythmes africains, afro-américains et caraïbes, et la force de ses engagements personnels ont contribué à en faire une véritable icône internationale dans le contexte post-colonial du dernier XXe siècle.

La contribution de Patricia Noirault met l’accent sur la place des médias comme rouage essentiel de la communication et comme passerelle entre auteurs et publics ; elle souligne leur importance comme lieu de signalisation de la parution des ouvrages. Son article sur Radio France Internationale (RFI) qui en 2011 diffuse en treize langues, porte plus particulièrement sur les émissions littéraires qu’offre la station à 38 millions d’auditeurs environ. Elle analyse trois émissions dont « Littérature sans frontières » et s’interroge sur la capacité des littératures à lier les cultures dans leurs différentes composantes.

La dernière partie de cette livraison rassemble trois articles sur des centres d’archives : lieux de recherches et institutions essentielles pour penser l’histoire de la littérature et de la musique au regard des relations internationales. Pascal Cordereix présente les collections sonores du département de l’Audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France, fondées à partir du dépôt légal des phonogrammes et de la collecte d’archives sonores inédites, et récemment enrichise par le don de la discothèque de Radio France Internationale. La création de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) à la fin des années 1980 a pour but, rappelle André Derval, de « reconstituer et mettre en valeur le patrimoine des maisons d’édition, des revues et des différents acteurs de la vie du livre au vingtième siècle » mais aussi d’accueillir chercheurs et publics et de leur donner accès à des instruments de documentation et de recherches. C’est aujourd’hui à l’abbaye d’Ardenne que sont conservés les fonds et collections : « traces d’activités des métiers du livre, de la production littéraire et intellectuelle ». La valorisation des documents est également au cœur des activités de l’IMEC. Pour ce « Premier centre d’archives éditoriales au monde », l’heure est venue de déployer plus encore les coopérations entre partenaires français et étrangers. Marie-Dominique Nobécourt-Mutarelli retrace l’histoire de La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet – qui doit son nom au grand couturier qui l’a créée – décrit ses particularités et la richesse des fonds et collections. Elle précise les modalités d’accès pour les chercheurs et les outils de documentation, souligne l’importance de la valorisation des archives comme les projets en cours de numérisation.

Les auteurs de ce numéro, que nous remercions pour leurs contributions, mettent en valeur la richesse des matériaux, sources et archives, leur diversité et leurs usages. Ils invitent par les questions qu’ils posent – et celles qui restent en suspens – à poursuivre le dialogue entre musique et littérature pour une histoire des relations culturelles internationales.

 


[1]      Ce séminaire d’enseignement et de recherche est animé par Anaïs Fléchet, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et, depuis 2013, Antoine Marès.

[2]      Ce colloque est le fruit du partenariat scientifique entre l’UMR IRICE et le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et du soutien de l’Institut français. L’ouvrage Les circulations littéraires et musicales. XXe-XXIe siècle sera publié aux Publications de la Sorbonne en février 2015.

[3]      Voir Anne Dulphy, Robert Frank, Marie-Anne Matard-Bonucci, Pascal Ory (dir.), Les relations culturelles internationales au xxe siècle. De la diplomatie culturelle à l’acculturation, Bruxelles, Peter Lang, 2010.

[4]      Voir, entre autres, “Musical Diplomacy: Strategies, Agendas, Relationships”, Diplomatic History, vol. 36, no. 1, January 2012 ; « Musique et Relations internationales » dossier coordonné par Anaïs Fléchet et Antoine Marès, Relations internationales, Paris/Genève, n° 155-156, 2013-2014 ; Laurence Badel, Gilles Ferragu, Stanislas Jeannesson, Renaud Meltz (dir.), Écrivains et diplomates. L’invention d’une tradition (xixe-xxie siècle), Paris, Armand Colin, 2012 ; Claude Hauser, Thomas Loue, Jean-Yves Mollier (dir.), La diplomatie par le livre : réseaux et circulation internationale de l’imprimé de 1880 à nos jours, Paris, Nouveau Monde éditions, 2011.

[5]      « Pour une histoire transnationale du livre », dossier coordonné par Martyn Lyons et Jean-Yves Mollier, Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, n° 8, 2012.

[6]      Gisèle Sapiro (dir.), Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, 2008 ; Gisèle Sapiro (dir.), Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau Monde éditions, 2009 ; Pascale Casanova, La République mondiale des Lettres, Paris, Le Seuil, 2008.