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Élodie Keiflin, Dušan Marković, Veljko Stanic, KIS

Danilo Kiš en France

« Exil », création, réception, 1935-1989

 

Élodie Keiflin, Dušan Marković, Veljko Stanić

 

 

Dans son texte Penser l’exil, écrire l’exil[1], Jean-Pierre Morel, spécialiste français de littérature comparée, opère une distinction entre plusieurs types d’exils d’écrivains[2]. Répondant à la question des phénomènes migratoires des hommes de lettres dans le siècle précédent, il ouvre un panorama sur des écrivains exilés tels que Brecht ou des écrivains émigrés tel Bounine. Dans cette perspective, une autre catégorie est présentée : celle de l’exil volontaire, voire littéraire, incarné par Joyce dans le Paris des années 1920. C’est précisément sous le registre d’un « exil joycien » que Danilo Kiš (1935-1989), l’un des écrivains les plus remarqués de la littérature serbe et yougoslave de la deuxième moitié du xxe siècle, justifie son choix de vivre en France à la fin des années 1970[3]. Lié intimement à ce pays et sa culture dès sa jeunesse, Danilo Kiš est en outre traducteur des poètes français, enseignant, lecteur de serbo-croate dans plusieurs universités françaises, mais avant tout écrivain qui écrit ses meilleures œuvres en France. L’œuvre de Danilo Kiš dans sa réception française nous révèle les mécanismes d’un transfert culturel, sa nature et ses enjeux, mais aussi ses limites. Le cas de cet écrivain montre bien le moment du passage, de l’interaction et de la circulation d’une œuvre littéraire, s’émancipant des frontières nationales. L’étude de l’échange culturel à travers la trajectoire individuelle de Kiš permet d’analyser les différents passeurs culturels dans les processus de transfert et de circulation d’une œuvre littéraire à l’échelle internationale.

 

Un enfant du siècle

Danilo Kiš est né le 22 février 1935 à Subotica, ville yougoslave située près de la frontière hongroise. Sa famille déménage aussitôt pour Novi Sad. Son origine familiale le pousse vers une culture bilingue. Son père est juif de Hongrie et sa mère monténégrine orthodoxe. Selon ses propres mots, Kiš représente ainsi une « rareté ethnographique »[4]. La Seconde Guerre mondiale crée une rupture par rapport au monde de l’enfance : Kiš est le témoin des massacres de Juifs et de Serbes par les nazis hongrois pendant les « Journées froides » dans le Danube en 1942. Son père meurt à Auschwitz en 1944. Après la guerre, Kiš est rapatrié avec sa mère au Monténégro, à Cetinje, dans sa famille maternelle. Il y finit ses études au lycée, s’intéresse à la littérature et joue du violon. Mais le traumatisme de l’enfance atteint son paroxysme en 1950 avec le décès de sa mère à la suite d’un cancer et après beaucoup de souffrances[5]. Entre 1954 et 1958, Kiš entreprend des études de littérature comparée à Belgrade et s’initie au nouveau mouvement de la littérature moderniste qui émergea en Yougoslavie titiste dans les années 1950. De plus, il appartient à un cercle de jeunes écrivains, de peintres, de gens de théâtre qui incarnent une nouvelle bohème belgradoise dont l’œuvre se déroule sous le signe d’un modernisme résolu.

Peu à peu, Danilo Kiš devient un des personnages clés de cette génération, « un aristocrate au sens baudelairien du terme »[6]. À la fin des années 1960, il est engagé comme dramaturge au théâtre Atelier 212, berceau du nouveau théâtre belgradois. À partir des années 1960, il se rend régulièrement en France en tant que lecteur de serbo-croate dans plusieurs universités, à Strasbourg (1962-1964), à Bordeaux (1973-1976) et à Lille (1979-1985). S’installant définitivement à Paris à partir de 1979, il y passe la dernière décennie de sa vie et y meurt le 15 octobre 1989. Pourtant, il n’a jamais rompu avec son pays. Qui plus est, il y est récompensé par les prix les plus prestigieux. Ses Œuvres sont publiées en 1983 et Kiš est élu membre par correspondance de l’Académie serbe des Sciences et des Arts en 1988[7]. À partir des années 1960, Danilo Kiš est à l’origine de la « littérature critique » en Yougoslavie, un terme bien vague et oublié qui définit le corpus littéraire orienté vers la démystification du totalitarisme. Étant un pays du « socialisme à visage humain », la Yougoslavie titiste est privée d’un mouvement dissident à l’inverse des pays du bloc soviétique. Pourtant, des intellectuels dits « critiques » trouvent dans la liberté d’expression un moyen de révolte et de résistance contre le régime autoritaire et communiste[8].

La génération de Kiš se trouve au carrefour du modernisme et du postmodernisme dans la littérature serbe. Sa Leçon d’anatomie (publiée en 1978), objet d’une virulente polémique, en est l’une des expressions. Sa prose sublime à la fois les plus hautes valeurs esthétiques et les questions profondément éthiques. Répondant au malheur du siècle, son œuvre est portée par deux grands thèmes : le nazisme et le communisme. L’omniprésence du Mal, l’homme pris dans les paradoxes et dans les illusions de l’Histoire, tels sont les grands sujets de sa littérature[9]. Imprégné du sentiment de la faiblesse de l’Homme et de son être à l’époque des idéologies totalitaires, Kiš consacre sa trilogie « Cirque familial » (Jardin, cendre en 1965, Chagrins précoces cinq ans plus tard et Sablier en 1972) à l’expérience tragique provoquée par l’horreur du nazisme. Ses livres ultérieurs comme Un tombeau pour Boris Davidovitch (1976) ou, dans une moindre mesure, Encyclopédie des morts (1983) évoquent l’autre pôle totalitaire, dénonçant le stalinisme. L’absurde et l’ironie, si chers à la facture littéraire de Danilo Kiš, proviennent ainsi de l’univers maudit des souffrances humaines du xxe siècle.

Le centre de son intérêt littéraire est dominé par un monde qui n’est plus, « un monde d’hier » – ceux des Juifs d’Europe centrale. Malgré son origine, Kiš y trouve avant tout une littérarité plutôt qu’une identité. En détestant la littérature « qui se veut minoritaire, de n’importe quelle minorité », il souligne qu’il est « un écrivain bâtard, venu de nulle part. Je ne suis pas un écrivain juif […] Je ne suis pas un écrivain dissident non plus. Peut-être un écrivain d’Europe centrale, si cela veut dire quelque chose. […] Le sujet de mes livres, c’est, pour citer Nabokov, le style »[10].

Un lien particulier lie Danilo Kiš à la France. Celle-ci entre précocement dans sa vie grâce à sa traduction de la poésie de Baudelaire, Lautréamont, Apollinaire et Prévert. Les années 1950, en Yougoslavie, connaissent un véritable renouvellement de l’influence française dans la vie intellectuelle, surtout dans les milieux de la capitale. Le premier roman de Danilo Kiš, La Mansarde (1962), partage ainsi une inspiration qui le rapproche de Boris Vian. Dès sa première visite de Paris, en 1959, il s’inscrit dans la longue lignée de ses prédécesseurs, jeunes intellectuels serbes et yougoslaves, dont les itinéraires furent marqués par la France[11]. Ses séjours successifs en France au cours des années 1960 et 1970 correspondent à l’essor de son œuvre littéraire. En effet, « c’est à Strasbourg qu’il écrit Jardin, cendre, à Bordeaux Un tombeau pour Boris Davidovitch, à Paris Encyclopédie des morts »[12]. Finalement, à ses yeux, la France est la terre de la médiation littéraire par excellence et la scène de sa consécration dans les rangs de la littérature mondiale[13]. Cependant, Kiš cultive une relation ambivalente avec l’Hexagone et sa scène intellectuelle – il admire la tolérance de Paris, sa générosité, mais il déteste la politisation générale de la culture française, son engagement politique et ce qu’il appelle « la sartrose »[14]. Le Paris des années 1980 joue incontestablement le rôle de capitale culturelle pour Danilo Kiš. Pourtant, son itinéraire quotidien à Paris est assez simple et il s’en satisfait. Sans se cacher, il apprécie cette vie calme, celle d’un inconnu à Paris, où sa solitude est au « carrefour d’idées » : « À Paris, écrit-il, je suis tranquille et on me laisse tranquille »[15].

 

Les passeurs culturels de l’œuvre de Danilo Kiš en France

Quelle est alors la réception de l'œuvre de Danilo Kiš en France ? Quels sont les vecteurs de sa diffusion ? Qu’en est-il de la chronologie des traductions ? Des années 1970 à aujourd'hui, la réception de Kiš emprunte trois chemins : la traduction alliée à deux maisons d'édition prestigieuses, la critique journalistique et universitaire ainsi que les liens avec les « nouveaux philosophes », dont Bernard-Henri Lévy. Ajoutons que Kiš estime l’importance des individus, des personnages-clés, qui, comme des « bons et dévoués lecteurs », rendent possible le début d’une diffusion littéraire. Il fait la même remarque quant à la réception de son œuvre tant en France qu’aux États-Unis :

« Il suffit qu’une personne, disons connue, influente, apprécie un livre pour qu’on se mette à en parler un peu. Ce n’est pas assez pour faire une percée, comme on dit, et je ne sais quoi encore, mais suffisant pour trouver un certain nombre de lecteurs intéressants qui font que ta présence est notée, qui en sont une sorte de garants »[16].

Le domaine de la traduction occupe une place particulière dans le transfert de la littérature de Danilo Kiš en France. Il est l’auteur yougoslave le plus traduit en France après Ivo Andrić, prix Nobel de 1961[17]. Bien que son roman Jardin, cendre ait été publié en français en 1971, dans la traduction de Jean Descat, son œuvre n’émerge dans l’Hexagone qu’à la fin des années 1970. À partir de ce moment, la traduction de ses livres est exclusivement confiée à Pascale Delpech, son ancienne étudiante de Bordeaux, qui devint sa compagne. Un lien personnel, intime, privilégié assure que la traduction soit une part intégrale de leur vie commune, et aussi le produit d’une coopération dévouée. N’écrivant qu’en serbo-croate, Kiš est néanmoins grand connaisseur de la langue française, traducteur lui-même et par conséquent accompagnateur sévère des traductions de Pascale Delpech[18]. Après la mort de Danilo Kiš, elle garde un contact permanent avec son pays et ses amis. Interprète pour la présidence française et le ministère français des Affaires étrangères, elle continue à traduire les livres de Kiš. En 2008, Pascale Delpech est devenue la directrice du Centre culturel français à Belgrade, alliant ainsi son travail de traductrice à une action concrète en matière de politique culturelle[19].

Deux grandes maisons d’édition françaises, Gallimard et Fayard, à l’exception de la Mansarde qui est d’abord publiée chez Grasset, s’occupent de l’œuvre de Danilo Kiš. Si Gallimard le publie durant sa vie, c’est Fayard qui prend le relais après sa disparition avec Claude Durand, un ami de longue date de Danilo Kiš, qui réalise le projet de publier les « œuvres complètes », dans les années 1990 et 2000[20]. Sans conteste, ces deux éditions rendent possible la visibilité et la diffusion de l’œuvre de Kiš en France. Le prestige des collections « Du monde entier », fondées en 1931 chez Gallimard, et de la « Littérature étrangère » chez Fayard est largement reconnu. Les auteurs qui y sont publiés en témoignent : Roth, Fuentes, Vargas Llosa, Handke pour la première ou Brodsky, Soljenitsyne, Nabokov, Miłosz pour la seconde. Ainsi Kiš fait-il partie de la littérature européenne et mondiale.

Alors que pendant les années 1970 le nom de Kiš est peu connu en France, il n’en va pas de même au cours de la décennie suivante. Les années 1980 témoignent de l'essor international de sa littérature. La Nouvelle Revue Française et La Quinzaine littéraire sont les deux principales revues qui contribuent, avec une dizaine d'articles, à sa reconnaissance aux côtés d’autres périodiques tels que Libération, Le Nouvel Observateur et Le Figaro. Le tournant est annoncé en 1979 par la presse[21] à laquelle se joignent rapidement des critiques de renom[22]. Ce sont les premiers passeurs qui ouvrent la piste de la lecture et de la réception de Kiš. Le fait qu’un si bel intérêt soit trouvé à Un tombeau pour Boris Davidovitch ne surprend guère. Le déclin de l’âge sartrien et l’effet intellectuel du phénomène Soljenitsyne contribuent amplement à cette réorientation, sans sous-estimer néanmoins la dimension littéraire de la prose de Kiš[23]. En 1980, il est lauréat du prix Grand Aigle d’Or de la ville de Nice pour l’ensemble de son œuvre qui couronne avant tout Un tombeau pour Boris Davidovitch[24]. Sablier en 1982 se signale par l’authenticité de l’intériorisation de la Shoah[25]. Les critiques découvrent notamment dans l’œuvre kišienne la sensibilité centre-européenne[26] qui s’inscrit dans le cadre d’une redécouverte de l’Europe centrale en France[27]. Trois ans plus tard, le succès de l’Encyclopédie des morts consacre déjà un grand écrivain européen et distingue une œuvre qui s’associe à celles de Nabokov, Borges et Kafka[28]. Mansarde, publiée à la veille de la mort de son auteur en 1989, apparaît comme la matrice d’un monde littéraire[29]. La disparition précoce de l'écrivain en est révélatrice. Les hommages publiés lors de son décès manifestent, en effet, l’importance d’une œuvre prématurément interrompue[30].

C’est au milieu des années 1980 que l’œuvre kišienne se trouve également sous la loupe des universitaires, tâche poursuivie dans les années 1990 et 2000. Deux noms émergent de cette lecture approfondie : Guy Scarpetta et Jean-Pierre Morel. Tous les deux se distinguent par l’intérêt particulier qu’ils portent à l’œuvre de l’écrivain yougoslave, par les conceptions plus vastes dans lesquelles ils placent son œuvre, mais aussi par la continuité de leurs analyses. Ils l’accompagnent dans les années 1980 et poursuivent leurs études sur Kiš encore aujourd’hui. En 2010, ils sont présents à Belgrade pour une conférence sur l’héritage des écrivains de l’Europe centrale, notamment Kiš et Kundera[31]. Guy Scarpetta n’est pas exclusivement lié au monde universitaire. Maître de conférences à l’Université de Reims dans les années 1980, où il enseignait la littérature et le cinéma, il est aussi romancier, essayiste, traducteur, le premier rédacteur en chef de la revue Règle du jeu et collaborateur régulier à Art Press, au Globe, au Nouvel Observateur et enfin au Monde diplomatique. Ce critique littéraire, spécialiste de Kundera, a consacré plusieurs travaux à Danilo Kiš, notamment dans ses livres L’Artifice (1988) et L’Age d’or du Roman (1996). Selon ses propres mots, il s’est tourné vers Danilo Kiš après la lecture des livres de Kundera et selon la suggestion de Kundera lui-même[32]. Normalien, Jean-Pierre Morel, est professeur émérite à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris III. Spécialiste de Kafka et de la littérature d’exil, il est traducteur, entre autres, de Brecht, Müller et Tsvétaeva. Dans un article consacré aux points communs des œuvres de Borges, Nabokov et Kiš, Morel souligne l’importance de l’histoire dans l’œuvre de Kiš en la reliant à celle des grands maîtres de la prose mondiale du xxe siècle[33]. D’autre part, il voit dans son œuvre une force particulière de médiation : « C’est grâce à l’écrivain yougoslave qu’on doit la découverte de Musil et Gombrowicz en France »[34]. Jean-Pierre Morel demeure l’un des passeurs culturels privilégiés de la littérature kišienne en France. Tout récemment, il a préfacé le recueil de travaux du jeune Kiš intitulé Varia[35]. Enfin, il faut signaler une nouvelle génération d’universitaires français représentée notamment par Alexandre Prstojević (INALCO) et Milivoj Srebro (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3). D’origine serbe, tous deux sont des spécialistes de l’œuvre kišienne, l’incluant ainsi dans les cursus universitaires français. Nul doute que cela n’ouvre une nouvelle perspective dans l’étude de sa réception française.

Au sommet de sa réussite littéraire en France, Danilo Kiš compte parmi ses interlocuteurs parisiens un certain nombre d’intellectuels français et étrangers qui ne cachent pas leur sympathie pour son œuvre. Tel est le cas de Milan Kundera ou bien de Jack Lang, alors ministre de la Culture, qui, en 1986, nomme Danilo Kiš chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Pourtant, Kiš ne dissimule pas son mépris pour le comportement d’une partie de l’intelligentsia française après 1945. Dans l’arène publique française, le cercle des « nouveaux philosophes », et en particulier Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, se distingue par l’estime particulière de l’écrivain yougoslave. Remarquons que Kiš a traduit L’Éloge des intellectuels en serbe et que Lévy a souligné l’importance de l’écrivain yougoslave dans son projet des Derniers jours de Baudelaire[36]. L’affinité étant mutuelle et en se reconnaissant un langage commun, leur amitié nouée au cours des années 1980 ne résulte pas uniquement du transfert culturel de la littérature de Danilo Kiš en France. Cette interaction se révèle autant politique que culturelle. Bernard-Henri Lévy envisage à la fin des années 1980 de devenir l’éditeur principal de Danilo Kiš, chez Grasset.

« Je pensais que Danilo n’avait pas, en France, la place qui lui revenait. Il me semblait qu’il l’avait dans d’autres pays, qu’il commençait peut-être à l’avoir aux États-Unis. Et en France […], il était à mon avis scandaleusement sous-évalué. Et, en effet, je lui ai demandé de me donner ses livres suivants et j’ai donc souhaité être son éditeur. »[37]

Néanmoins, le projet n’a pas abouti.

 

Le transfert culturel et ses limites

Danilo Kiš est, sans doute, satisfait de la réception de son œuvre par les milieux littéraires : « J’aime beaucoup (comment en serait-il autrement ?) la façon dont la critique parisienne a accueilli mes livres, écrit-il, la compréhension avec laquelle elle les a lus et la générosité avec laquelle elle en a fait des compliments »[38]. En outre, la réception de son œuvre en France ne concerne pas seulement le public français ; au contraire, elle ouvre également quelques pistes de réflexion à l'égard de la circulation de l'œuvre kišienne dans le monde – notamment aux États-Unis et en Scandinavie (la Suède précisément). On a déjà mentionné l’importance de la France comme médiatrice. Kiš lui-même remarque qu’« il faut passer par Paris pour exister »[39]. C'est à partir du succès d'Un tombeau pour Boris Davidovitch en France que sort en 1980 une nouvelle édition américaine de ce livre (la première fut publiée en 1978) avec la préface programmatique de Brodsky. Ainsi commence, sur le continent américain, la diffusion de la littérature de Kiš dont les amis très proches dans les années 1980 ne sont autres que Susan Sontag, Philip Roth, Brodsky lui-même. Quelles sont cependant les limites de la réception de l’œuvre de Kiš en France ? Milivoj Srebro, l'un des spécialistes de son œuvre, souligne que la critique française « aurait pu être, il est vrai, encore plus généreuse à son égard »[40]. Toutefois, il semble que cette problématique dépasse le domaine de la littérature et se situe dans le champ des relations entre deux cultures.

Kiš trouve-t-il parmi les intellectuels français des interlocuteurs dans le sens propre du terme ? Il écrit à ce titre :

« Tout ce qui se passe ici, dans la culture, en politique, en littérature, c’est mon monde, une partie du moins, c’est même ma culture. Je connais tous les noms de la culture française. Je vis avec eux, je leur parle, ils me répondent. Mais eux ne vivent pas avec moi. Entre nous, aucune référence n’est possible à ma culture, à ses grands thèmes. Leurs thèmes sont les miens, mes thèmes ne sont jamais les leurs »[41].

Kiš regrette beaucoup que Paris « n’ait jamais eu l’oreille assez fine pour sentir le génie d’écrivains comme Andrić, Krleža ou Crnjanski, qui sont mes maîtres »[42]. En suivant cette trace, Frédéric Ferney remarque que les Français insistent sur les origines centre-européennes de la littérature de Danilo Kiš (« Un héritier de Broch, de Kafka et de Musil ») parce qu’ils ignorent ceux qu’il revendique comme ses maîtres[43].

Outre l’Europe centrale juive qu’il décrit, la biographie de Danilo Kiš évoque la disparition du monde dans lequel il vit. Kiš meurt en 1989, au moment où se clôt le « court vingtième siècle » qui l’a tant marqué et seulement quelques années avant l’effondrement de la Yougoslavie, son pays natal. La période qui s’ouvre après la mort de Danilo Kiš ne tarde pas à révéler une certaine ambiguïté à l’égard de la réception de son œuvre en France. Entrant dans la postérité, l’œuvre de cet auteur prématurément disparu se transforme en un héritage littéraire qui vit et parle désormais pour lui-même. Le changement de paradigme politique, l’avènement d’un nouveau régime d’historicité enferment-ils l’œuvre kišienne dans la « vocation politique » de la Guerre froide si fréquemment attachée à la littérature de l’Europe centrale ? [44]

Dans le cas de Kiš, ce moment s'accompagne d’une autre dimension, celle de l’éclatement de la Yougoslavie et de la guerre civile qui brisent l’identité yougoslave à laquelle il tenait profondément en se définissant comme « le seul écrivain yougoslave sur cette planète »[45]. De ce fait, dans les années 1990 en France, le nom de Kiš est souvent évoqué sous le visage du prophète qui presse le poids historique des nationalismes qui détruiraient son pays. Ces nouvelles lectures n'échappent pas à une erreur de perspective, en réduisant son projet esthétique aux pures significations politiques[46]. De plus, une telle approche abaisse l'œuvre de Danilo Kiš au niveau de la littérature locale et minoritaire qu'il détestait tant.

La question identitaire est ainsi fortement réactualisée durant les deux dernières décennies[47]. Kiš est-il condamné à rester en France tel un écrivain de l'Autre Europe, un intellectuel de l'Est ? Autour de quelles questions son œuvre dialogue-t-elle avec le nouveau public français ? Pourrait-elle forger une nouvelle identité, favorisant ainsi l'intégration de Kiš à la littérature européenne ? Dans cette perspective, la comparaison avec Kundera serait fructueuse. Kiš n'est jamais devenu un écrivain français. Son ami et confrère Kundera s'est lancé entre-temps dans une nouvelle aventure et a commencé à écrire en français, apportant ainsi une nouvelle couleur à son passage du « petit contexte » national au « grand contexte » mondial[48].

Donnant place à ses écrits et s’ouvrant à son monde littéraire, la France a offert un accueil favorable à l’œuvre de Danilo Kiš. L’écrivain yougoslave a trouvé dans sa « deuxième patrie » non seulement des critiques fidèles, mais aussi des lecteurs dévoués, bien que ses romans n’aient pas touché le plus grand nombre. Son œuvre était indubitablement accompagnée d'un vif intérêt attisé par la vie littéraire française. « L’exil littéraire » a ainsi conduit, dans ce cas précis, à une réception importante et à un transfert littéraire de son œuvre. Mieux, l’œuvre de Kiš a connu le prestige mondial à partir de sa consécration littéraire en France. Néanmoins, ne cédons pas trop vite à un élan optimiste. Guy Scarpetta a émis un avis assez amer quant à l'audience accordée aux écrits kišiens qu'il considère comme « restreinte, presque confidentielle », demandant un changement, étant donné qu'il « serait temps de réparer cette injustice »[49]. Saluée pour sa modernité d’expression, l’œuvre de Kiš n’a pas pu échapper aux lectures politiques et idéologiques de la Guerre froide dont la fin coïncidait ironiquement avec la disparition prématurée de l’écrivain. Liée intimement aux mondes intellectuels de l’Europe centrale et de la Yougoslavie, la production littéraire de Danilo Kiš reste également un lieu de mémoire européen du xxe siècle.



[1]    Jean-Pierre Morel, Wolfgang Asholt, Georges-Arthur Goldschmitt (éd.), Dans le dehors du monde. Exils d’écrivains et d’artistes au xxsiècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2010, p. 11-20.

[2]    Élodie Keiflin est professeure certifiée d'histoire-géographie. Dušan Marković travaille sur un mémoire de Master 2, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, intitulé, « La gauche française et l'autogestion yougoslave dans les années 1960 », sous la direction du professeur Antoine Marès. Veljko Stanić est doctorant à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et à l’Université de Belgrade, où il achève actuellement une thèse consacrée aux relations culturelles franco-yougoslaves à l’époque de l’entre-deux-guerres. Il est également chercheur à l’Institut d’études balkaniques de l’Académie serbe des Sciences et des Arts à Belgrade. Ses recherches portent sur l’histoire culturelle des relations franco-yougoslaves et l’histoire de la dissidence en Europe centrale et orientale au xxe siècle.

[3]    Danilo Kiš, Le résidu amer de l’expérience, Paris, Fayard, 1995, p. 173.

[4]    Danilo Kiš, « Extrait de naissance », Sud, n° 66, 1986, p. 9.

[5]    Danilo Kiš, Le résidu amer..., op. cit., p. 289.

[6]    Mirko Kovač, « Nécrologie », La Revue Est-Ouest Internationale, n° 3, 1992, édition spéciale à la mémoire de Danilo Kiš « Pour Danilo Kiš », p. 17.

[7]    Serbian Academy of Sciences and Arts, Deceased Members of SSL, SLS, SRA, SAS/SASA, http://www.sanu.ac.rs/English/Clanstvo/IstClan.aspx?arg=972, consulté le 27 août 2014.

[8]    Predrag Palavestra, « Da li Kiš pripada (srpskoj) kritičkoj književnosti ? » [Kiš appartient-t-il à la littérature critique (serbe) ?], Spomenica Danila Kiša [Souvenir de Danilo Kiš], Belgrade, SANU, 2005, p. 68.

[9]    Predrag Matvejević, « La Poétique de Danilo Kiš », La Revue Est-Ouest Internationale, n° 3, 1992, op. cit., p. 32-38.

[10]   Danilo Kiš, « Le dernier bastion du bon sens », Gulliver, n° 2-3, 1990, p. 350.

[11]   Danilo Kiš, Varia, Paris, Fayard, 2010, p. 281-282.

[12]   Mirko Kovač, « Nécrologie », op. cit., p. 22.

[13]   « Qu’est-ce qu’un écrivain yougoslave à Paris ? », entretien avec Janine Matillon, La Quinzaine littéraire, 16-31 janvier 1980, p. 17.

[14]   Danilo Kiš, « Paris. La grande cuisine des idées », in Homo poeticus, Paris, Fayard, 1993, p. 49.

[15]   « Danilo Kiš. Après Kundera », entretien avec Gabi Gleichmann, Globe, n° 5, 1986, p. 114.

[16]   Danilo Kiš, Le résidu amer..., op. cit., p. 111.

[17]   Milivoj Srebro, « ‘Princ Danilo’, vitez umetnosti i književnosti, i ‘njeno visočanstvo’ francuska kritika » [Prince Danilo’, chevalier de l’art et de la littérature et ‘sa majesté’ la critique française], Letopis Matice srpske, vol. 475, n° 5, mai 2005, p. 753.

[18]   « Za saradnju Francuske i Srbije u oba smera » [Pour la coopération entre la France et la Serbie dans les deux directions], Danas, 18 octobre 2008.

[19]   « Od Beograda do Pariza, i nazad » [De Belgrade à Paris et retour], Politika, 12 août 2008.

[20]   Ce projet est presque achevé.

[21]   Patrice Bolon, « Chronique du stalinisme ordinaire », Libération, 11 octobre 1979, p. 11 ; Jorge Semprun, « Il est toujours minuit dans le siècle », L'Express, 8-14 mars 1980, p. 59.

[22]   Jean-Pierre Morel, « Des récits de l’ère stalinienne », La Quinzaine littéraire, 16-31 janvier 1980, n° 317, p. 16-17 ; Laurand Kovacs, « Danilo Kis : un tombeau pour Boris Davidovitch », La Nouvelle Revue Française, n° 325, fevrier 1980, p. 145-147.

[23]   Antoine Marès, « L’émigration/exil d’Europe centrale en France après 1945 », in Antoine Marès et Wojciech Fałkowski (éd.), Intellectuels de l’Est exilés en France, Paris, IES, 2011, p. 29.

[24]   Radioscopie, 13 mai 1980, entretien avec Jacques Chancel http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/audio/PHD99234431/danilo-kis.fr.html, consulté le 27 août 2014.

[25]   Edgar Reichmann, « Dans les ruines d'un empire éclaté », Le Monde, 4 juin 1982.

[26]   Alain Bosquet, « Un art poétique de la persécution », Le Magazine Littéraire, n° 183, avril 1983, p. 58.

[27]   Catherine Horel, Cette Europe qu’on dit centrale, Paris, Beauchesne, 2009, p. 440.

[28]   Dominique Autrand, « Une certitude qui donne son prix à la vie », La Quinzaine littéraire, n. 447, 16-31 septembre 1985, p. 7 ; Norbert Czarny, « Danilo Kiš : Encyclopedie des morts », La Nouvelle Revue française, n° 393, octobre 1985, p. 110-113.

[29]   Claude Roy, « Le bleu et le noir », Le Nouvel Observateur, 6 avril 1989, p. 128.

[30]   Voir par exemple : Guy Le Clec’h, « Mort de Danilo Kiš, écrivain yougoslave », Le Figaro, 17 octobre 1989 ; Laurand Kovacs, « Pour accompagner Danilo Kiš », La Nouvelle Revue Française, n° 444, janvier 1990, p. 77-80 ; Bernard-Henri Lévy, « Danilo Kiš, roman », Lettre internationale, n° 24, printemps 1990, p. 63-64.

[31]   « Kiš je patio više od Kundere » [Kiš souffrait plus que Kundera], Politika, 10 mai 2010.

[32]   Guy Scarpetta, « Introduction à Danilo Kiš », in L'Artifice, Paris, Grasset, 1988.

[33]   Jean-Pierre Morel, « Le Cercle des assassins disparus. À propos de : Borges, “Thème du traître et du héros” ; Nabokov, “Feu pâle” ; Danilo Kiš, “Le livre des rois et des sots” », La Licorne, n° 44, Poitiers 1998.

[34]   « Kiš je patio više od Kundere », op. cit.

[35]   Danilo Kiš, Varia, Paris, Fayard, 2010.

[36] « Hommage à Danilo Kiš au Centre culturel yougoslave, Paris, octobre 1989 », La Revue Est-Ouest internationale, n° 3, 1992, op. cit., p. 106.

[37]   Id.

[38]   Danilo Kiš, « Paris, la grande cuisine des idées », op. cit., p. 51.

[39]   Danilo Kiš, Le Résidu amer de l’expérience, op. cit., p. 105.

[40]   Milivoj Srebro, « L’image et le miroir. Danilo Kiš vu par la critique française », in Alexandre Prstojević (dir.), Temps de l’Histoire. Études sur Danilo Kiš, Paris, l’Harmattan, 2003, p. 124.

[41]   Danilo Kiš, Le résidu amer..., op. cit., p. 105.

[42]   Idem, « Paris, la grande cuisine des idées », op. cit., p. 51.

[43]   Frédéric Ferney, « Neuf nouvelles entre le reportage et le songe. Nous sommes tous des Juifs hongrois ! », Le Nouvel Observateur, 27 mars 1985, p. 90.

[44]   Maria Delaperrière (dir.), Littérature et émigration dans les pays d’Europe centrale et orientale, Paris, IES, 1996, p. 7.

[45]   Danilo Kiš, Le résidu amer…, op. cit., p. 274.

[46]   Cf. Sophie Kepes, « Aux beaux temps yougoslaves », La Quinzaine littéraire, 16 mai 1993 ; André Clavel, « Les rêves amers de Danilo Kiš », L’Express, 3 août 1995.

[47]   Maria Delaperrière et Marie Vrnat-Nikolov (dir.), Littérature de l’Europe médiane : après le choc de 1989, Paris, IES, 2011, p. 10.

[48]   François Ricard, « Préface et biographie de l’œuvre », in Milan Kundera, Œuvre, I, Gallimard, Pléiade, 2011.

[49]   Guy Scarpetta, « Un romancier à redécouvrir, Danilo Kiš ou l’art du mentir-vrai », Le Monde diplomatique, juin 2007.