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Anaïs Aubry, Thibaut Chozard, Millénium

 

Millénium : circulation d’une trilogie venue du froid

Anaïs Aubry, Thibaut Chozard


 

Stockholm, Paris, Berlin, Tokyo, qui n’a jamais entendu parler de Millénium, n’a pas eu vent des aventures de Mickaël Blomkvist et de Lisbeth Salander ?[1] Véritable phénomène littéraire ayant affolé le monde de l’édition depuis 2007, cette saga, traduite en plus de 20 langues, est devenue, en seulement trois romans, le livre suédois le plus lu dans le monde.

Comment expliquer la circulation de ce roman policier suédois dans des espaces culturels et linguistiques si divers ? Quels sont les facteurs culturels, propres à l’écriture romanesque et au temps long des relations culturelles internationales[2], mais aussi les facteurs économiques liés aux marchés de l’édition et de la traduction[3], aux réseaux de distribution et aux industries audiovisuelles, qui permettent d’expliquer ce succès international ? L’étude des lieux et des acteurs des transferts culturels[4], l’analyse des transformations du « produit » littéraire et de son exploitation commerciale sont au cœur de cette étude consacrée à la circulation internationale de Millénium.

Pour retracer le parcours de cette œuvre littéraire, l’historien dispose de nombreuses sources, dispersées sur plusieurs continents. La constitution du corpus constitue en tant que tel un défi historiographique. Pour cette étude, nous nous sommes concentrés sur la presse – rubriques culturelles des journaux et revues littéraires –, les sites internet des principales maisons d’édition ayant permis la circulation de l’œuvre, dont Actes Sud pour la France[5], et les forums consacrés à Millénium. Dans ces derniers, les lecteurs s’expriment librement sur les traductions[6] et sur la qualité respective des trois volets de la trilogie. La principale fragilité du corpus réside dans le fait qu’il rend difficile voire impossible l’identification d’un public type, les forums Internet tout comme les chiffres de ventes tendant à masquer l’identité des lecteurs.

Dans cet article, trois angles d’approches sont privilégiés. Tout d’abord, nous nous attacherons au roman en tant que tel qui s’inscrit dans un genre déjà établi : le polar scandinave. Nous étudierons ensuite la traduction et l’appropriation de Millénium en France, le premier pays d’adoption qui joua un rôle pivot dans le succès international de l’œuvre. Enfin, nous analyserons les circulations du roman à partir de ses traductions, éditions et adaptations à l’échelle mondiale.

 

Millénium : un polar scandinave

 

Millénium s’inscrit dans un genre, celui du roman policier. Selon Régis Messiac, premier exégète de la littérature policière, le roman policier est « un récit consacré avant tout à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d’un événement mystérieux »[7]. Cette définition est ensuite simplifiée par son auteur dans Le Progrès civique : « Un crime mystérieux, graduellement éclairci par les raisonnements et les recherches d’un policier »[8]. Le terme français de roman policier est un terme générique qui, par extension, recouvre plusieurs catégories de romans. La trilogie de Stieg Larsson appartient à ce qu’on appelle communément le roman noir dont est issu le genre plus spécifique du polar scandinave.

Le roman noir naît dans les années 1920 aux États-Unis où une génération d’écrivains, menée notamment par Dashiell Hammett, écrit des ouvrages qui ont pour ambition de décrire la société américaine : gangstérisme, corruption politique et policière, toute-puissance de l'argent, utilisation ostensible de la violence[9]. Tels sont les thèmes que se sont appropriés les auteurs scandinaves et qu’ils ont appliqués à la réalité de leurs pays, à l’image de Asa Larsson, Henning Mankell, Maj Sjowal et Per Wahloo. D’après le journal Libération, ces auteurs utilisent le polar comme un « scalpel pour ouvrir le ventre d’une société malade »[10]. Le polar nordique exprime les peurs qui traversent ces nations en quête d’identité, dans le contexte spécifique de la chute du mur de Berlin, de l’après Guerre froide et des nouveaux équilibres géopolitiques de la région. Il met également en lumière une population déstabilisée face aux nouveaux courants de l’immigration, à une perte d'acquis sociaux ainsi qu’à l'apparition d'une criminalité internationale. Selon Claus Elholm Andersen, responsable du département d’études scandinaves à l’Université de Californie, le roman policier est devenu un moyen d’interroger la société :

« Comment pouvons-nous maintenir nos États providence dans un nouveau monde globalisé, où nous voyons des délits de plus en plus violents, des crimes transnationaux et des trafics en tout genre être commis ? Comment nous réorienter dans ce nouveau monde où nos pays ne sont pas aussi homogènes que nous aurions pensé qu’ils l’étaient ? »[11]

Selon l'auteur de polar suédois Henning Mankell, le tournant ne date pas de la chute du mur de Berlin en 1989, mais « de 1986, après l'assassinat du Premier ministre suédois Olof Palme. L'enquête a évoqué tour à tour la piste de Kurdes, des services secrets chiliens puis sud-africains, les fascistes croates ou encore les policiers suédois d’extrême-droite »[12]. Ainsi l’homogénéité supposée de la population, la stabilité des traditions et de la culture étaient remises en question. La Suède prenait un tout autre visage. Ce contexte, mêlant à la fois racisme, peur du monde extérieur, critique sociale et nostalgie d’un temps révolu, constitue une des clefs du succès de l’œuvre de Stieg Larsson, qui érige la Scandinavie en laboratoire des peurs les plus contemporaines.

 

Millénium : une trilogie

La trilogie Millénium est construite sur le schéma classique du roman policier. Il s’agit d'enquêtes destinées à résoudre des meurtres. L’originalité des romans repose sur les thèmes abordés comme la corruption des politiques, le néonazisme ou la condition des femmes au sein de la société suédoise. Les trois tomes, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, La fille qui rêvait d'un bidon d’essence et d’une allumette et La reine dans le palais des courants d’air proposent de suivre les enquêtes de Mikael Blomkvist, un journaliste économique qui écrit dans le magazine Millénium, et de son assistante, Lisbeth Salander, jeune femme de 24 ans au passé trouble, experte en informatique[13]. On retrouve ici la construction classique d'un duo d'enquêteurs que tout oppose : Blomkvist est journaliste, âgé d’une quarantaine d’années, il travaille selon des méthodes rigoureuses alors que Lisbeth est une jeune rebelle, bisexuelle, tatouée, piercée, qui n’hésite pas à entreprendre des actions illégales pour parvenir à ses fins. Les différences entre les deux héros permettent au public une identification plus forte. Le lectorat peut se projeter, éprouver de l’empathie pour les deux personnages, qu’il s’agisse du séducteur et méthodique Mikael Blomkvist ou de la fougueuse Lisbeth. La présence de ces deux héros permet à l'auteur de soulever bon nombre de thèmes s'inscrivant dans la tradition du polar scandinave[14].

Blomkvist s’érige comme le défenseur de la vérité, un homme qui n'hésite pas à faire éclater des scandales politico-économiques via le journal pour lequel il travaille. Ce trait de caractère permet d'évoquer des faits réels afin de se livrer à une critique du système judiciaire et financier suédois. Le roman fait référence à plusieurs affaires judiciaires suédoises, dont le célèbre « Krach de Kreuger » en 1932[15]. À cette date, l’empire financier fondé par Ivar Kreuger s’effondra à la suite de la nationalisation de la banque Gota, la révélation de la mauvaise gestion des finances du groupe et le suicide de son dirigeant. La trilogie évoque également le procès de l’ancien chef néo-nazi suédois Lundahl en 1965 ou encore celui de Thomas Jisander en 1997, jugé dans l’affaire Trustor pour une fraude de 600 millions de couronnes suédoises.

Parallèlement, le personnage de Lisbeth devient emblématique. C'est l’héroïne du roman, elle est un croisement « entre Fifi Brindacier et Lara Croft »[16] selon Michiko Kakutani, critique littéraire du New York Times. Ce personnage permet à l’auteur de dénoncer les violences faites aux femmes comme le viol dont est victime l’héroïne et de s’adonner à une critique de l’administration suédoise corrompue, notamment à travers la figure du tuteur de Lisbeth qui lui accorde de l’argent contre des faveurs sexuelles.

Ces évocations de l'actualité au sein de romans de fiction laissent à penser que Stieg Larsson était sensible à l’histoire et aux difficultés passées et présentes de son pays.

 

L’homme derrière les romans

Stieg Larsson est né en Suède en 1954. Il commence à travailler en 1983 comme graphiste pour la grande agence de presse suédoise Tidningarnas Telegrambyra, au sein de laquelle il devient par la suite journaliste, critique de littérature policière et de bande-dessinée. Il quitte l'agence en 1995 pour fonder son propre magazine, le trimestriel Expo, qui devient le fer de lance contre les manifestations ordinaires du fascisme en Suède. L'engagement de Stieg Larsson contre le racisme, le fascisme et l'extrême-droite n’est pas feint. En 1991, il co-écrit un livre, Extrémisme de droite[17], puis en 2001, Les Démocrates suédois : Le Mouvement national[18]. Il donne des conférences en Europe en tant que spécialiste des mouvements antidémocratiques, d'extrême droite et néonazis en Suède, notamment à Londres où il est invité par Scotland Yard[19]. Ces interventions lui valent de nombreuses menaces de mort qui le poussent à ne pas épouser Eva Gabrielsson, sa compagne depuis 1974, par peur d’exposer cette dernière à des groupes nationalistes[20]. D’un point de vue littéraire, ses influences sont à chercher dans la culture populaire. Grand amateur de Fifi Brindacier, la célèbre fillette aux couettes créée en 1945 par la romancière suédoise Astrid Lindgren, il est également un passionné de science-fiction, sa compagne ayant traduit en suédois un roman de l'auteur américain Philip K. Dick[21].

En 2002, il commence la rédaction de Millénium à partir d'un texte écrit en 1997 sur un homme sexagénaire recevant une fleur chaque année à Noël. Il écrit alors plus de deux milles pages en deux ans sans réellement savoir ce qu’il construit. Sa compagne détaille a posteriori sa méthode de travail dans un livre publié à la suite d’une polémique au sujet de l’héritage de l’auteur : « Il écrivait des séquences qui, souvent, n'avaient pas de lien avec les autres. Ensuite, il les "cousait" ensemble au fil de son envie et de l'histoire »[22]. L'auteur assemble ses écrits et pense à réaliser une saga de dix tomes. Il se met alors en quête d'un éditeur. S’il voyait ses romans comme une « assurance retraite »[23], Stieg Larsson décède brutalement d'une crise cardiaque en 2004, un an avant la sortie du premier tome de Millénium.

 

Millénium : le pari français

La France fut le premier pays étranger d’accueil de la trilogie de Millénium. Actes Sud a acheté les droits de la trilogie avant même la parution suédoise et l’engouement national qu’a suscité le premier volet, devenant ainsi le premier acteur d’un succès international. Le rôle des passeurs culturels et de leurs réseaux a été alors déterminant.

La trilogie Millénium doit sa parution en France à un homme, Marc de Gouvenain. Personnage doté d’une culture pluridisciplinaire, à la fois diplômé de sciences naturelles, de lettres et d’anglais, il s’installe en Suède durant trois ans à la fin de ses études avant de revenir vivre en France où il exerce tour à tour les métiers de professeur, d’ouvrier agricole, d’assistant entomologiste et même d’éleveur de chèvres[24]. Il passa également plus de quarante ans de sa vie à traduire des romans et à découvrir des auteurs notamment pour Actes Sud, Gallimard et Flammarion. Il dirigea chez Actes Sud les collections Comprendre avant d’apprendre et Antipodes avant de devenir directeur de la collection scandinave. Dès lors, il fit publier de nombreux auteurs des pays nordiques comme le suédois Torgny Lindgren[25]. Actes Sud, qui cherchait à lancer une collection de polar lui confia la mission délicate de lancer Actes Noirs. Ses contacts avec le monde de l’édition scandinave lui ont permis de découvrir de nouveaux ouvrages. C’est une de ses amies, travaillant dans la maison d’édition suédoise Norstedts[26] qui lui parla du manuscrit de Millénium qu’il lut en une nuit[27]. Fasciné, Marc de Gouvenain ne tarda pas à contacter sa maison d’édition afin d’acheter les droits de la trilogie avant même sa publication en Suède, pari osé pour Actes Sud, en raison des coûts de publication de ce premier roman d’un auteur inconnu. Marc de Gouvenain réalisa lui-même la traduction des trois volets. Premier passeur culturel, il dut faire appel à un second : Bernard Py, le directeur littéraire de la maison, afin de permettre à la trilogie de voir le jour en France.

Plus qu’un ouvrage unique, c’est la politique éditoriale de la maison qu’il faut comprendre afin d’étudier le cheminement de la trilogie. C’est en 1989 que Bernard Py demande à des spécialistes linguistiques et à de fins connaisseurs de littératures étrangères de rechercher de nouveaux auteurs dans le but d’enrichir les collections d’Actes Sud. Dans une interview donnée à Savoirs CDI à l’occasion de la sortie de Millénium, le directeur littéraire évoque le fonctionnement de la maison quant au choix d’une œuvre ou d’un produit littéraire :

« Dans mon travail de direction éditoriale, de collaboration avec un directeur de collection, nous avons à un moment donné une conversation autour de tel ou tel projet. Le directeur de collection a repéré un livre qui lui paraît intéressant, je le cuisine un petit peu et, au bout du compte, on décide d’en acquérir ou non les droits pour la traduction. Cela passe par des conversations en tête-à-tête sans comité de lecture, sans réunion collégiale »[28].

Cette interview qui vante, certes, les mérites d’Actes Sud, témoigne du rôle prépondérant de Bernard Py dans l’aventure Millénium. Il donna carte blanche à Marc de Gouvenain pour acquérir les droits pour la traduction, premier pallier financier à franchir pour publier ces livres en France.

Outre l’achat des droits, sur lequel Actes Sud ne souhaite communiquer aucune information, la traduction représente un budget de 20 euros par page, sans compter le coût de la publicité. La rentabilité d’un tel dessein ne pouvait être atteinte qu’à condition de vendre 7 000 exemplaires de chacun des romans, ce qui était loin d’être acquis au départ. Marc de Gouvenain en témoigne : « Je me souviens même qu’après une émission où j’étais invité à France Culture, on m’avait dit que c’était suicidaire de sortir Millénium »[29]. Une traduction à coût élevé qui, de plus, fut remise en cause. En effet, de nombreux forums Internet mettent en exergue les erreurs de traduction de la trilogie. Le plus remarquable est le site tradeona.com[30] qui analyse mot après mot les différents tomes afin de relever les erreurs de traduction telles que : « Camilla avait été pleine de réussite à l’école »[31] ; « Il reçoit des soins compétents »[32] ; « Je suis désolée de la tournure que ça a prise »[33] ou encore « Il se frotta les yeux pour enlever le sommeil »[34]. L’hebdomadaire L’Express consacra même un article sur ces erreurs de traduction[35].

La mort de Stieg Larsson, peu après la transmission de ces trois premiers manuscrits, présentait d’après Marc de Gouvenain une difficulté supplémentaire quant au décollage des ventes[36]. La fidélisation du lectorat résultant du charisme de son auteur ou de la sortie de nouveaux tomes n’était plus envisageable. En effet, seuls trois romans sur les dix initialement prévus furent rédigés. L’hypothèse de l’existence d’un quatrième manuscrit détenu par la compagne de l’auteur, Eva Garbrielsson, n’est cependant pas écartée[37]. Ainsi, de nombreuses questions entourent les écrits de Stieg Larsson qui suscitent, à l’image de son auteur, une véritable fascination.

L’enjeu de la création d’une nouvelle collection

 

Une première collection de policiers, Polars Sud, vit le jour chez Actes Sud mais elle connut un succès très relatif et éphémère, avec seulement seize œuvres éditées de 1989 à 1993.  Vingt-cinq ans plus tard, Bernard Py décida de retenter l’expérience à travers une collection plus riche, composée de polars venus du monde entier. Il partit à la recherche d’une œuvre originale venue d’ailleurs pour lancer Actes noirs. C’est alors que Marc de Gouvenain entra en jeu. Actes noirs fut créée en 2006 et Millénium servit son succès. Pourtant, il existe une véritable différence entre le discours relayé par la presse et l’histoire d’Actes noirs. Alors que le premier tome de Millénium est souvent présenté comme étant à l’origine de la collection, pour souligner la force commerciale de l’ouvrage de Stieg Larsson, les chiffres de vente suggèrent un processus inverse. La sortie du premier tome fut confidentielle et il fallut attendre le deuxième roman pour que les ventes de Millénium décollent, avant d’atteindre un apogée avec le troisième volume. Aujourd’hui Millénium participe grandement au succès de la collection. D’après Le Figaro[38], les trois volets ont généré 30 millions d’euros de chiffre d’affaires pour Acte Sud. Actes noirs compte quatre œuvres en 2007 en plus de Millénium, 12 en 2008, plus de 18 en 2012 et 21 en 2013. Au total, ce sont 104 ouvrages qui ont vu le jour depuis 2006 au sein d’Actes noirs[39]. D’autres auteurs ont été publiés dans cette collection dont Camilla Lackberg[40]. La couverture choisie participe de ce succès. Elle est inspirée de celle de la Série Noire de Gallimard des années 1980. Les couvertures de cette dernière étaient alors composées d’un liseré jaune, d’un fond noir et d’une illustration centrale contenue dans une forme ovale. De légères modifications ont été apportées – notamment la couleur du liseré qui est rouge – mais la référence est bien là, le style du polar est aisément reconnaissable.

Cette trilogie est le reflet de transferts culturels de la Suède à la France grâce à deux passeurs culturels principaux, Bernard Py et Marc de Gouvenain, qui traduit d’ailleurs, par la suite, d’autres ouvrages de la littérature suédoise dans la même collection. Il est important de noter aussi le rôle primordial de la maison Actes Sud qui publie de nombreux romans étrangers. L’importance des échanges transnationaux, de flux nationaux et d’influences entre les différentes maisons d’édition contribua au succès de la trilogie.

 

Un succès inespéré en France : vente, critique et réception

En juin 2006, la sortie du premier tome de Millénium en France s'est faite de manière plutôt discrète[41]. La maison Actes Sud avait décidé de faire paraître le deuxième volume quatre mois après le premier, pour la rentrée littéraire 2006. Durant un an, les ventes se stabilisèrent autour de 15 000 exemplaires pour les deux volumes. Puis vint le temps de l'engouement. Portée par le bouche à oreille et par une critique favorable, la saga de Stieg Larsson devient un phénomène littéraire. Peu avant la sortie du troisième tome en octobre 2007, le tome 1 comptabilise 70 000 exemplaires vendus et le second 42 000. C'est le début de la Milléniumania[42]. La presse s’intéresse à ces trois romans aux titres longs et ambigus, aux couvertures si repérables et s'empare de l'histoire de Stieg Larsson. Les Inrockuptibles parlent d’un roman « diaboliquement prenant, [...] pas d'une grande invention littéraire, mais clair et captivant »[43], pour Le Monde, la trilogie rassemble « des gens issus de milieux très différents et aux habitudes de lecture qui le sont tout autant, tous unanimes dans leur jugement »[44]. La trilogie est aussi bien accueillie par la presse que par le public. 2008 devient l'année Millénium, durant laquelle les trois romans occupent les premières places des ventes de fiction en France[45]. Le troisième tome enregistre 1 500 ventes par jour les premières semaines de sa parution. Le premier tome reste pendant plus de 42 semaines en tête dans le palmarès hebdomadaire des meilleures ventes du magazine Lire/L'Express[46]. Fin 2012, les trois tomes se sont écoulés à plus de 4 millions d'exemplaires en France. La même année, la trilogie sortait en version poche permettant d’élargir le lectorat et une adaptation cinématographique américaine du premier roman vit le jour[47].

 

Un succès à l’échelle mondiale

Les Français n’ont pas été les seuls à prendre part à la Milléniumania. En effet, le roman a été vendu à presque 3 millions d’exemplaires en Suède, ce qui représente environ un tiers de la population du pays. Lorsque l’on s'intéresse à la carte de la circulation du premier tome, on remarque que le livre a tout d'abord voyagé en Europe de 2006 à 2010, date à laquelle Stieg Larsson figure en tête des auteurs les plus vendus sur le vieux continent. Les romans de la trilogie représentent cette année-là 24 % des ventes totales de livres[48]. 2008 constitue cependant une année charnière puisqu’elle est celle de la traduction anglaise, The Girl with the dragon tatoo, succès en Grande-Bretagne. L'ouvrage est alors aussitôt exporté aux États-Unis où il caracole en tête de la liste des best-sellers du New York Times pendant plusieurs semaines. 2008 est également l’année de création du site Internet stieglarsson.com, entièrement en langue anglaise, destiné aux lecteurs anglophones de la saga.

 

Carte des publications Millenium


On y trouve des avis de lecteurs, des informations supplémentaires sur Millénium, notamment sur l'éventuel quatrième opus, des cartes satellites de la Suède retraçant l’itinéraire des protagonistes et les lieux importants de l’intrigue. Suivent les traductions du roman en Russie en 2010 et en Asie en 2011, notamment en Chine, Japon, Corée et Vietnam. L’événement devient planétaire et le site officiel de Stieg Larsson en Suède affiche un compteur des ventes des trois ouvrages au niveau mondial. Ce dernier comptabilise 63 millions d’exemplaires dans le monde au 20 décembre 2011, date de l’arrêt du compteur sur le site. Toutefois la trilogie a dépassé les 75 millions d'exemplaires vendus[49]
. La saga est alors la plus lue après l'ouvrage de Dan Brown, Da Vinci Code. Parallèlement à ce triomphe de la version papier, le premier tome de Millénium est devenu l’an passé le livre électronique le plus vendu de l’histoire des États-Unis avec un total d’1,5 million d'exemplaires[50]. La trilogie comptabilise 3 millions de livres électroniques sur le sol américain, ce qui constitue le record de ventes du livre numérique dans le monde.

 

Acculturation, rayonnement et transfert culturel

Après le succès de Millénium et le triomphe posthume de Stieg Larsson, chaque éditeur a souhaité avoir « son auteur nordique »[51]. Actes Sud ont publié la Suédoise Camilla Läckerberg, Métaillé l’Islandais Arnaldur Indridason ou le norvégien Jo Nesbø dans la collection Gallimard noir. Les derniers titres parus en France de ces auteurs sont tous classés dans les dix meilleures ventes de romans policiers. Pour les ouvrages publiés après Millénium, le marketing est un élément clef. Le directeur de la collection Actes Sud explique dans un entretien au Nouvel Observateur[52] que la politique de lancement du premier roman de Camilla Läckberg, La princesse des Glaces en 2008 était la suivante : « Vous avez aimé Millénium, vous aimerez Läckberg ». Le risque de cette profusion du polar nordique post-Millénium est de voir certains de leurs codes tourner au cliché. Toutefois, selon Benjamin Guérif, directeur de la collection Rivages noirs, « l’expansion du polar nordique repose sur le schéma suivi autrefois par l’école américaine : des maîtres précurseurs ; un boom avec sa profusion d’épigones ; puis un tri, qui débouche sur une tradition vivace »[53].

Succès en librairie, Millénium a très vite été adapté au cinéma en 2009. La version suédoise, diffusée en France, totalise 1 225 000 entrées en salle[54]. Sony achète peu après les droits du film, pour la somme de 210 000 dollars, afin d’en faire une version américaine. David Fincher est choisi pour réaliser l'adaptation. Son film, doté d'un budget de 90 millions de dollars[55], totalise 1 236 000 entrées en France (soit dix mille de plus que la version suédoise) et 232 millions de dollars de recettes dans le monde, ce qui est jugé insuffisant par Sony au regard des coûts de production et de marketing. Si la critique souligne la réalisation soignée de Fincher[56], elle pointe également l’inutilité de réaliser « le même film » deux ans après la version suédoise[57]. Ces deux films peuvent être perçus comme des traductions visuelles de l’œuvre de Larsson, qui ont contribué au rayonnement et à la continuité de la Milléniumania. L’aventure Millénium ne s’est pas achevée avec les adaptations cinématographiques puisque le premier tome de l’adaptation en bande-dessinée de Millénium est paru aux Éditions Dupuis le 23 mars 2013. La bande-dessinée a été scénarisée par Sylvain Runberg, l’auteur d’Orbital, qui partage sa vie entre la France et la Suède. L’espagnol José Homs, auteur du roman graphique L’Angélus[58], en a signé les dessins. Six tomes doivent paraître au total, soit deux pour chacun des romans, afin de couvrir l’intégralité de la saga. S'agit-il ici d’exploiter un filon commercial ou bien d'une réelle volonté de créer une adaptation graphique du roman ? Le Figaro pose la question de l’intérêt de cette nouvelle adaptation[59].

 

Millénium est le livre suédois le plus lu dans le monde. Il diffuse une partie de la culture de son pays permettant aux lecteurs étrangers de l’identifier comme telle. Plus qu’Ikéa c’est désormais Millénium qui est associé à la Suède. Depuis la remise en question de l’homogénéité nationale de 1986, le polar scandinave fraye son chemin et défraie la chronique. Racisme, peur, critiques sociales, scandale et auteur engagé sont les éléments d’un succès planétaire. Suivons un instant le chemin parcouru par le manuscrit. De son auteur à la maison d’édition suédoise Norstedts, sa circulation planétaire se fit par l’intermédiaire de passeurs culturels tels que Marc de Gouvenain et Bernard Py pour la France. Ce sont aussi les lieux de transferts que sont les maisons d’éditions que nous avons mis en évidence. Il ne faut cependant pas négliger le rôle d’Internet qui brise les frontières et relaie l’information d’un polar spectaculaire à l’échelle mondiale. Entre enjeu économique et enjeu culturel, il est impossible de trancher tant les deux se recoupent et s’assemblent. L’annonce d’un quatrième opus[60] à paraître en 2015, rédigé par un nouvel auteur poursuivant les aventures des deux héros de la trilogie laisse à penser que le phénomène Millénium n’est pas encore terminé. C’est aujourd’hui le cinéma qui s’intéresse au géant suédois. Après trois films scandinaves et un premier volet américain aux recettes commerciales décevantes, le second opus est entré en phase de pré-production.

 


[1]    Cet article résulte d’un travail réalisé en 2013 dans le cadre du séminaire « Littérature et musiques dans les relations internationales » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne dirigé par Marie-Françoise Lévy et Anaïs Fléchet. Anaïs Aubry et Thibaut Chozard sont étudiants en Master d’histoire et audiovisuel à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Anne            Dulphy, Robert Frank, Marie-Anne Matard-Bonucci, Pascal Ory (dir.), Les relations culturelles internationales au xxe siècle. De la diplomatie culturelle à l’acculturation, Berne, Peter Lang, 2010.

[3]    Jacques Michon et Jean-Yves Mollier (dir.), Les mutations du livre et de l’édition dans le monde, actes du colloque international Sherbrooke 2000, Paris, L’Harmattan, 2001.

[4]    Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999.

[5]    Site Internet d’Acte Sud [consulté le 09/12/2012] http://www.actes-sud.fr/.

[6]    Emmanuelle Alfeef, « Les erreurs qui ont changé la donne », L’Express, [consulté le 25/03/2013] http://www.lexpress.fr/culture/livre/traduction-les-erreurs-qui-ont-change-la-donne.

[7]    Régis Messac, Le « Detective Novel » et l'influence de la pensée scientifique, Paris, Les Belles Lettres, 2011 [1re  éd. 1929].

[8]    Le Progrès civique, n° 540, 21 décembre 1929.

[9]    Dashiell Hammet, Red Harvest, 1929, publié en français sous le titre La Moisson rouge dans une traduction de Henri Robillot, Paris, Gallimard, Série noire n° 56, 1950.

[10]   Anne-Françoise Hivert, « Le nouveau polar venu du nord », Libération, 26 juin 2007.

[11]   Christophe Rymarsky, « Polar. La Scandinavie impose sa marque », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, n° 26, 2012, p. 30-32.

[12]   Entretien avec Henning Mankell, « Les Littératures nordiques », Le Magazine Littéraire, n° 506, 2011, p. 13.

[13]   La trilogie est éditée pour la première fois en Suède entre 2005 et 2007 : Män som hatar kvinnor, Stockholm, Norstedts, juillet 2005 ; Flickan som lekte med elden, Stockholm, Norstedts, 2006 ; Luftslottet som sprängdes, Stockholm, Norstedts, mai 2007. En France, les traductions paraissent entre 2006 et 2007 : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, Paris, Actes Sud, 2006 ; La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, Paris, Actes Sud, 2006 ; La reine dans le palais des courants d’air, Paris, Actes Sud, 2007.

[14]   Anne-Françoise Hivert, « Le nouveau polar venu du nord », Libération, 26 juin 2007.

[15]   Christian Chavagneux, « Secret bancaire : une légende helvétique », Alternatives Économiques, n°188, janvier 2001, p. 28.

[16]   Michiko Katutani, « A punk pixie's ominous past », The New York Times, 20 mai 2010, [consulté le 14/01/2013]

http://www.nytimes.com/2010/05/21/books/21book.html?pagewanted=all&_r=0.

[17]   Stieg Larsson et Anna-Lena Lodenius, Extremhögern, Stockholm, Tidens, 1991.

[18]   Mikeal Ekman et Stieg Larsson, Sverigedemokraterna: den nationella rörelsen, Stockholm, Ordfront,? 2001, 364 p.

[19]   Alain Beuve-Mery, « À la recherche du vrai Stieg Larsson, journaliste et justicier », Le Monde des Livres, 4 février 2011, [mis en ligne le 04/02/2011, consulté le 02/01/2013], lemonde.fr/livres/articles/2011/02/03/A-la-recherche-du-vrai-stieg-larsson-journaliste.

[20]   L’absence de lien légal entre l’auteur et sa compagne est à l’origine de la querelle sur l’héritage de Stieg Larsson entre Eva Gabrielsson et les enfants de l’auteur.

[21]   Philip K. Dick, The Man in the High Castle, 1962, publié en suédois sous le titre Mannen i det höga slottet dans une traduction d’Eva Gabrielsson, Kindberg, 1979.

[22]   Eva Gabrielsson, Millénium, Stieg et moi, Paris, Actes Sud, 2011, p. 87.

[23]   Id.

[24]   France Inter, Marc de Gouvenain, [consulté le 05/03/2013], http://www.franceinter.fr/personne-marc-de-gouvenain-0.

[25]   Torgny Lindgren, Le Chemin du serpent, Arles, Éditions Actes Sud, 1985.

[26]   Fondée en 1823, Norstedts est une des principales maisons d’édition littéraire de Suède mais aussi la plus ancienne.

[27]   Amélie Charnay, Les Français fous de millénium, [consulté le 29/01/201]  http://www.01men.com/editorial/374175/les-francais-fous-de-millenium/.

[29]   Amélie Charnay, Les Français…, op. cit.

[30]   Emmanuelle Alfeef, « Les erreurs qui ont changé la donne », L’Express, [consulté le 25/03/2013], http://www.lexpress.fr/culture/livre/traduction-les-erreurs-qui-ont-change-la-donne.

[31]   Stieg Larsson, La fille…, op. cit, p. 104.

[32]   Ibid., p. 168.

[33]   Stieg Larsson, La reine…, op. cit., p. 53.

[34]   Stieg Larsson, Les hommes…, op. cit., p. 383.

[35]   Emmanuelle Alfeef, « Les erreurs qui ont changé… », op. cit.

[36]   Amélie Charnay, Les Français…, op. cit.

[37]   « Bientôt un quatrième tome du polar suédois Millénium », Le Monde, [consulté le 01/02/13], http://www.lemonde.fr/livres/article/bientot-un-quatrieme-tome-du-polar-suedois-millenium ; « Millénium le tome 4 sortira en aout 2015 en France », L’Express, [consulté le 02/06/2014], http://www.lexpress.fr/culture/livre/millenium-le-tome4-sortira-en-aout-2015-en-france.

[38]   « Millénium un jackpot pour Actes Sud », Le Figaro, [consulté le 12/05/13], http://www.lefigaro.fr/culture/livre/millenium-un-jackpot-pour-actes-sud.

[39]   À ce propos, cf. le site d’Actes Sud qui recense tous les ouvrages de la collection, http://www.actes-sud.fr/catalogue.

[40]   Camilla Lackberg, La Princesse des glaces, Arles, Actes Sud, coll. Actes noirs, 2008.

[41]   Annick Cojean, « Des millions de Millénium », Le Monde, 23 avril 2008, [consulté le 05/03/2013] http://www.lemonde.fr/livre/des-millions-de-millenium.

[42]   Anne Crignon, « La Milléniumania », Le Nouvel Observateur, 14 février 2008, [consulté le 05/05/2013] http://www.lenouvelobs.fr/culture/livre/la-milleniumania.

[43]   Serge Kaganski, « La folie Millénium », Les Inrockuptibles, n° 700, 28 mai 2008, p. 32-34.

[44]   Gérard Meudal, « La Suède l'autre pays du polar », Le Monde des livres, 12 octobre 2007, [consulté le 29/01/2013] http://www.lemonde.fr/livres/article/la-suede-l-autre-pays-du-polar.html.  

[45]   Anne Crignon, « La Milléniumania »…, op.cit.

[46]   Pour la réalisation de cette étude les palmarès hebdomadaires Lire/L'Express publiés dans le magazine L’Express ont été analysés de juin 2006 à décembre 2011, date de la sortie en poche du premier tome.

[47]   Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes, film réalisé par David Fincher, États-Unis, Scott Rudin Productions / Yellow Bird Films, 2011.

[48]   David Caviglioli, « Le boom du polar polaire », Le Nouvel Observateur, 10 mars 2010, [consulté le 01/02/2013] http://www.lenouvelobs.fr/culture/livre/le-boom-du-polar-polaire.html.

[49]   Gérard Julien, « Millénium, un quatrième volume va compléter la trilogie », L’Express, 18 décembre 2013, [consulté le 18/12/2013] http://www.lexpress.fr/culture/livre/millenium-un-quatrieme-volume-va-completer-la-trilogie.

[50]   Éric Libiot, « Millénium bat des records de vente d'ebooks », L'Express, 8 avril 2011,  [consulté le 13/01/2013] http://www.lexpress.fr/culture/livre/millenium-bat-des-records-de-vente-d-ebooks.

[51]   Gérard Meudal, « La Suède l'autre pays du polar », Le Monde des livres, 12 octobre 2007, [consulté le 13/01/2013] http://www.lemonde.fr/livres/articles/la-suede-l-autre-pays-du-polar.

[52]   Grégoire Lemenager, « Polar Nordique, ça marche en France », Le Nouvel Observateur, [consulté le 05/04/13] http://www.lenouvelobs.fr/culture/livre/polar-nordique-ca-marche-en-france.

[53]   Id.

[54]   Selon les chiffres de l’Internet movie database, base de données en ligne sur le cinéma mondial [consulté le 06/02/2013]  http:// http://www.imdb.com/title/tt1568346/.  

[55]   Ben Fritz, « MGM to co-finance Sony's Girl With the Dragon Tatoo », Los Angeles Time, [consulté le 30/03/2013] http://latimesblogs.latimes.com/entertainmentnewsbuzz/2011/05/mgm-to-co-finance-sonys-girl-with-the-dragon-tattoo,

[56]   Samuel Blumenfeld, « Millénium + Fincher : le casting parfait », Le Monde, 8 octobre 2011,  [consulté le 21/02/14] http://lemonde.fr/livres/article/millenium-fincher-le-casting-parfait.

[57]   Jacques Morice, « Millénium le film : critique », Télérama du 13 mai 2009, p. 28.

[58]   José Homs, L’Angélus, Paris, Dupuis, 2010, 56 p.

[59]   Aurélia Vertaldi, « Millénium en BD l'adaptation de trop ? », Le Figaro, 26 janvier 2013, [consulté le 27/01/13] http://lefigaro.fr/culture/millenium-l-adaptation-de-trop.

[60]   Gérard Julien, « Millénium, un quatrième volume… », op.cit.