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Pauline Gacouin Lablanchy, Vogüé et la Russie

 

Le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé et l'image de la Russie dans la France de la IIIe République

Pauline Gacoin Lablanchy




 

Pendant les vingt premières années de la IIIe République, l’image de la Russie tout autant que les relations de ce pays avec la France ont connu de profonds changements, qui ont abouti à la construction d’un système d’entraide militaire bien connu sous le nom d’alliance franco-russe[1]. L’intérêt pour ce pays explique le succès des romans populaires à thématique russe pendant ces années, un succès qui participe de cette curiosité sympathique de la France envers la Russie. La découverte de l’art russe a joué un rôle fondamental dans cette évolution. À l’image d’un pays « barbare » puisque « sans culture ni littérature » se substitue progressivement celle d’un pays civilisé. En 1886 paraît chez Plon un ouvrage du vicomte de Vogüé intitulé Le roman russe qui, d’un genre inédit, présente l’œuvre des romanciers russes Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï. L’essai connaît un formidable succès et met alors la littérature russe au cœur de la vie intellectuelle française. Le vicomte publie cet ouvrage après cinq années passées à Saint-Pétersbourg comme secrétaire de l’ambassade de France. De retour à Paris, il écrit aussi dans de nombreux journaux dont la prestigieuse Revue des deux mondes. Ces différentes activités font de lui un acteur médiatique et culturel notable de la perception de la Russie en France. Il s’agit donc de réfléchir, à travers l’image de la Russie qu’il a transmise en France, au rôle éventuel qu’a pu jouer Vogüé dans l’évolution des relations bilatérales.

Les recherches ont insisté sur le rôle majeur de Vogüé dans l’introduction de la littérature russe en France[2]. Cet article aspire à l’élargissement du champ d’étude au-delà du spectre de la littérature comparée. Il vise à l’analyse de la place et de l’image de la Russie chez Vogüé, prise dans son ensemble et pas uniquement dans son aspect littéraire. Pour cela, un soin tout particulier sera apporté à la remise en perspective du Roman russe dans l’ensemble des écrits de Vogüé, ainsi qu’à une étude de l’ensemble de sa vie, d’autant qu’aucune biographie du personnage n’a encore été publiée. Dans le sillon de la récente thèse de Gianni Cariani[3], l’objectif sera aussi d’intégrer la figure de Vogüé dans un temps plus long, celui du xixe siècle et de l’ensemble des acteurs médiatico-culturels des relations bilatérales. Autour de ces enjeux, l’article abordera donc dans un premier temps la vie du vicomte, afin d’y percevoir la place qu’y tint la Russie ; une deuxième partie présentera l’importance de son essai Le roman russe ; enfin, seront analysés les propos tenus par Vogüé sur la Russie.

 

La vie du vicomte de Vogüé : l’expérience de la Russie

 

Eugène-Melchior de Vogüé est né le 25 février 1848. Il est issu d’une famille de vieille noblesse ardéchoise. Il passe d’ailleurs son enfance dans la propriété familiale du château de Gourdan, en Ardèche. Après des études de droit à Grenoble, il retourne dans sa région natale où il passe quelques années solitaires à lire et écrire. Il voyage ensuite quelques mois en Italie. À son retour en France en 1870, il s’engage comme volontaire dans l’armée. Blessé à Sedan, il est fait prisonnier à Magdebourg puis libéré en mars 1871. Il retrouve alors Paris en pleine guerre civile et assiste en témoin consterné aux sanglants épisodes de la Commune. En 1873, il part pour Constantinople travailler auprès de son oncle le marquis de Vogüé qui vient d’y être nommé ambassadeur. Attaché libre de l’ambassade, ses fonctions sont alors très limitées, ce qui lui permet de voyager à la découverte de la région. Il parcourt cet « Orient » qui, au xixe siècle, fascine les Européens. Initié par ses lectures romantiques d’Hugo, de Lamartine, Chateaubriand ou Nerval, Vogüé s’y persuade, entre autres, de l’avance de la civilisation « occidentale », ou encore du caractère immuable de « l’oriental »[4]. Devenu, en 1875, attaché payé pour une mission diplomatique en Égypte, il est nommé en 1877 troisième secrétaire de l’ambassade de Saint-Pétersbourg.

La Russie devient alors son principal centre d’intérêt jusque dans les années 1890. Les cinq années qu’il passe à l’ambassade lui offrent en effet l’occasion de découvrir ce pays, tâche à laquelle il s’applique avec énergie. Dès son arrivée, il se lance dans l’apprentissage de la langue, avec passion mais non sans difficultés. À son père, il évoque un « idiome désespérant de difficultés », qu’il finit progressivement par maîtriser[5]. En 1880, le général Chanzy, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, confie au ministre des Affaires étrangères, Charles de Freycinet, que Vogüé est le seul agent qui possède la connaissance du russe[6], ce qui lui vaut entre autres d’être promu, en juillet 1880, au rang de deuxième secrétaire. Vogüé effectue notamment de nombreuses traductions d’articles de presse, qui nourrissent ses rapports et informent sa hiérarchie sur l’opinion de la presse russe. Réel atout pour le service diplomatique, il a aussi la charge de rendre compte des procès nihilistes révolutionnaires des années 1880 dont celui de la célèbre Véra Zassoulitch.

Au-delà du cadre professionnel, Vogüé s’intègre aussi très bien au monde russe. Un an après son arrivée, le 6 février 1878, il se marie avec Alexandra Annenkova. Sa jeune épouse appartient à la plus vieille aristocratie russe. Demoiselle d’honneur de l’impératrice, c’est aussi la sœur du général Michel Annenkov, constructeur du chemin de fer transcaspien. Cette alliance permet à Vogüé d’être introduit dans les hautes sphères libérales, proches du pouvoir. En effet, sa belle-sœur, Hélène, est la femme d’Alexandre Nélidov, conseiller d’État auprès du tsar Alexandre II. Chez eux, Vogüé rencontre les ministres du tsar : le comte Loris-Mélikov, Milioutine, Abaza et même le grand-duc Constantin Nicolaïevitch, frère du tsar et chef du parti libéral. Chez Michel Annenkov, Vogüé fait la connaissance du romancier Ivan Tourgueniev. Il devient aussi l’intime de la comtesse Sophie Tolstoï, veuve du poète Alexis Tolstoï. Elle tient un important salon où Vogüé côtoie d’illustres personnages parmi lesquels l’écrivain Fiodor Dostoïevski.

Vogüé fait preuve d’une grande curiosité pour la Russie, son développement économique, industriel, mais aussi intellectuel et culturel. Il part à la découverte de nombreuses régions de ce vaste pays. En février 1877, il visite Cronstadt, puis l’été de cette même année, Kiev et le Dniepr. Il se rend aussi à plusieurs occasions à Moscou et Nijni-Novgorod. En septembre 1884, il visite le bassin du Donetz. En 1886, il parcourt la Crimée puis l’année suivante, se rend à Slavgorod pour suivre l’avancée de la ligne du chemin de fer transcaspien. Il voyage par ailleurs très régulièrement en Ukraine, dans les terres familiales de sa femme, où il rencontre des personnalités importantes dont le philosophe Vladimir Soloviev auprès de qui il découvre la pensée slavophile[7]. La connaissance de la province russe le conduit à considérer la vie de la capitale comme une existence artificielle, fort éloignée de l’évolution du pays et du véritable esprit russe[8] et ce, même s’il participe avec joie à la vie mondaine saint-pétersbourgeoise. Ainsi, à une époque où les diplomates français ne s’aventurent guère hors des milieux aristocratiques et mondains de Saint-Pétersbourg, Vogüé se démarque par son intérêt profond pour le pays dans sa diversité.

 

Le succès du Roman russe

 

Passionné par la Russie, il l’est cependant beaucoup moins par la diplomatie. En mars 1882, il demande sa mise en disponibilité et rentre à Paris avec le projet clairement défini d’une carrière littéraire. Depuis 1875, il écrit dans la Revue des deux mondes et, jusque dans les années 1890, la Russie reste la thématique principale de ses articles. Il y relate d’abord des épisodes historiques et culturels marquants[9] puis, en 1883, démarre une fameuse série sur les « grands romanciers russes » : Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï. Ces articles paraissent ensuite en 1886 chez Plon sous le titre Le roman russe, ouvrage unanimement salué par la critique. Ce succès lui assure une légitimité et un statut d’homme de lettres reconnu, ce que vient confirmer son élection en 1888 à l’Académie française. Dès lors, ses activités, réseaux et intérêts se diversifient, et l’on voit Vogüé se lasser du thème russe et se lancer dans des projets bien différents : il écrit sur des sujets de plus en plus variés, soutient notamment avec ferveur le développement de l’Empire colonial français. Il se lance aussi en politique et est élu député de l’Ardèche en 1893. En France, sa réputation reste cependant pour une grande part fondée sur son statut de grand connaisseur de la Russie. Il est ainsi choisi en 1887 par le baron de Morenheim, ambassadeur de la Russie en France, et par Émile Flourens, alors ministre des Affaires étrangères, pour conduire une mission diplomatique visant à lancer des négociations avec la Russie en vue d’une future alliance. Il est aussi reconnu en Russie où quelques articles paraissent au moment de la sortie du Roman russe, dont un dans le Messager de l’Europe, par le célèbre critique Alexandre Pypine. Par la suite, il collabore à la revue Russkoe obrozhenie, puis est nommé, en 1890, membre correspondant de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.

Sa réputation, univoque, s’appuie sur le succès de ses écrits sur la littérature russe. Vogüé est considéré comme l’introducteur de Tolstoï et de Dostoïevski en France et comme l’initiateur de la « mode » littéraire russe que connaît la France des années 1880, qui voit se multiplier de manière spectaculaire les parutions d’ouvrages russes[10]. S’il participe résolument à ce mouvement, en est-il réellement l’initiateur ? Traducteurs, maisons d’édition, ou encore critiques littéraires : beaucoup l’avaient précédé. Il existe déjà depuis 1875 une Histoire de la littérature russe[11]. Gogol et Pouchkine sont connus depuis plusieurs décennies grâce notamment à des articles parus dans la Revue des deux mondes. Quant à Ivan Tourgueniev, qui réside régulièrement en France, il est connu des cercles littéraires parisiens. Dans les années 1880, les éditeurs devancent le succès du Roman russe dans la publication des romanciers russes contemporains, à tel point qu’en 1884 Vogüé note dans son Journal que le terrain est admirablement préparé pour son article sur Dostoïevski[12]. La maison d’édition Plon vient en effet de publier Crime et châtiment et Humiliés et offensés. Même si le mouvement est déjà initié, il n’en demeure pas moins que Vogüé en prend la tête à partir de 1886. Il écrit alors de nombreuses préfaces et devient conseiller chez Plon. Il appuie la publication des Souvenirs de la maison des morts et dénigre Les Frères Karamazov[13] et L’Adolescent, ce qui retarde leur parution. Outre l’existence d’autres acteurs ayant travaillé à la connaissance de la littérature russe en France à la même époque que Vogüé, sa réputation d’unique introducteur est d’autant plus étonnante que le jugement d’ensemble du Roman russe est sévère. De Gogol, le Revizor n’est pas beaucoup apprécié, les dernières œuvres de Tourgueniev qualifiées de désenchantement ; quant à Dostoïevski et Tolstoï, la construction et le style de leurs romans sont très critiqués.

Comment alors expliquer son succès ? C’est surtout le point de vue nouveau et la méthode d’analyse qui expliquent le succès du Roman russe. Celui-ci doit servir de modèle à suivre pour les romanciers français. En effet, une partie de la critique littéraire s’insurge alors et ce, depuis plusieurs décennies, contre le naturalisme et le réalisme de Flaubert et Zola. Ferdinand Brunetière notamment, dans la Revue des deux mondes, vilipende l’art pour l’art et juge ces œuvres amorales. Or pour Vogüé, le réalisme russe contemporain est tout empreint d’intention morale, les œuvres sont caractérisées par leur aspect charitable et les romanciers par leur pitié, leur compassion envers leurs personnages[14]. À ces opposants au courant réaliste, Vogüé propose donc un modèle à imiter : il ne s’agit plus seulement de critiquer mais de reconstruire la littérature française grâce aux romanciers russes.

Le modèle n’est pas uniquement littéraire. Il a aussi vocation à reconstruire la société française alors en pleine crise identitaire, assommée par la défaite de 1871, inquiète des mutations sociales, tout particulièrement de la nette perte d’influence de l’Église et de la religion dans la société. Vogüé analyse la compassion des romanciers russes comme le résultat du fort sentiment religieux des Russes. Il loue le caractère intime de leur forte pratique religieuse, un point de vue qui lui permet d’ailleurs d’évacuer de son modèle toute référence, gênante pour un catholique, aux institutions orthodoxes russes. Ainsi Vogüé peut-il proposer à l’Église catholique cet exemple compassionnel, charitable, comme un modèle de mise en action sociale de la morale religieuse. Il participe alors aux débuts du christianisme social prôné par le pape Léon XIII, appelant, dans une série d’articles, l’Église à prendre la tête du mouvement socialiste[15]. Il effectue plusieurs voyages à Rome, développe des liens étroits avec les hautes autorités ecclésiastiques – avec Mgr de Béhaine, ambassadeur de France au Saint-Siège ou bien encore avec le cardinal Rampolla, secrétaire d’État du pape – et rencontre le pape lui-même à plusieurs occasions, en 1892 puis en 1893. Il organise surtout en 1890, avec son ami Henri Lorin, la parution d’un message de Léon XIII adressé aux ouvriers dans l’organe de presse très populaire Le Petit Journal, une parution par laquelle il inaugure son tournant vers le christianisme social en France[16].

Si le modèle russe inspire très largement en France, il convient cependant de préciser combien le modèle russe de Vogüé se veut utilitaire et, par conséquent, suppose un processus de sélection et de mise à l’écart d’un certain nombre d’auteurs et d’œuvres. Ainsi celles et ceux qui ne correspondent pas au message véhiculé par Vogüé, parce que trop progressistes ou encore parce que la thématique religieuse en est absente, sont au mieux dénigrés, sinon présentés de manière très négative.

 

Vecteur de l’image de la Russie en France

 

Cette limite n’enlève toutefois rien à la nouveauté de son propos. C’est la première fois que la Russie est présentée d’une manière si positive en France et, en cela, Vogüé ouvre la voie à la fin d’une tradition séculaire de suffisance et de mépris français envers la Russie. Le roman russe inaugure et participe ainsi à l’intégration d’auteurs russes comme Tolstoï et Dostoïevski au patrimoine littéraire français. Ils y font leur entrée à grand bruit, et Guerre et paix ou Les Frères Karamazov y acquièrent instantanément une place de choix. Les Russes sont lus par tous, admirés et loués par de nombreux critiques, qui n’oublient jamais de remercier, dans leurs articles, Vogüé pour cette découverte. La parution du Roman russe conduit alors certains jeunes auteurs français, dont Paul Bourget, à écrire des romans développant des thématiques psychologiques, religieuses, selon le modèle russe prôné par Vogüé. Le succès de son ouvrage et la multiplication des parutions qui en ont découlé interrogent aussi la France sur sa capacité d’accueil, et un débat oppose pour plusieurs années Vogüé et le critique Jules Lemaître, tenant d’un certain nationalisme protectionniste et percevant comme une menace « l’invasion » de livres russes[17].

Face à l’exacerbation des réactions russophobes, Vogüé est alors amené à prôner avec d’autant plus de force le bien-fondé des échanges entre nations, signe de vitalité plus que de déclin. C’est en cela qu’il participe à la marche vers l’alliance franco-russe. Dans la préface du Roman russe, il s’exprimait en ces termes :

« Pour des motifs d’un autre ordre que je tairai parce que chacun les devine, je crois qu’il faut travailler à rapprocher les deux pays par la pénétration mutuelle des choses de l’esprit. Entre deux peuples comme entre deux hommes, il ne peut y avoir amitié étroite et solidarité qu’alors que leurs intelligences ont pris contact »[18].

 

La connaissance que Vogüé apporte sur la Russie vise donc à promouvoir les bienfaits d’une alliance entre les deux peuples. Vogüé en est convaincu dès son arrivée à Saint-Pétersbourg lorsqu’il assiste aux premières discussions diplomatiques en ce sens à l’ambassade.  À son niveau, il cherche alors à multiplier les contacts entre Français et Russes qui souhaitent voir aboutir les rêves d’alliance. En 1882, il semble qu’il ait présenté Léon Gambetta au général russe Michel Skobélev, personnalité très populaire en Russie à l‘époque et qui soutenait publiquement l’alliance franco-russe. Le rôle diplomatique direct de Vogüé est toutefois très limité compte tenu de son départ de l’ambassade cette même année. Par la suite, il n’est appelé qu’une seule fois, en 1887, à participer à une mission diplomatique (cf. supra). Son soutien à l’alliance s’effectue surtout en réalité par la publication de nombreux articles de presse. Il s’est appliqué à y présenter, soutenir et défendre la Russie, ce qui lui vaut d’être choisi pour présider, le 26 octobre 1893, le banquet donné par la presse russe en hommage à leurs confrères français pendant les fêtes de l’alliance. Toutefois, son soutien se voulant modéré et discret, il s’empêche rarement d’exprimer des critiques à l’encontre de la Russie sur des sujets qui lui tiennent à cœur : indépendance de la justice, censure de la presse, ou mise à mal de la fierté française. C’est seulement en 1904, lorsque l’alliance désormais effective connaît une période de crise qu’il sort de sa réserve. Alors que beaucoup ne voient plus l’utilité d’une alliance avec un pays affaibli par son conflit avec le Japon, Vogüé s’indigne dans une série de parutions du manque de soutien à l’alliée russe[19].

Il faut souligner les ambivalences de l’image de la Russie présentée par Vogüé dans ses écrits qui en font un agent médiatique et culturel très puissant. Reprenant à son compte la méthode d’observation d’Hippolyte Taine, s’inspirant aussi des travaux de son contemporain Anatole Leroy-Beaulieu[20], Vogüé conclut à l’existence d’une psychologie nationale russe immuable. Ses articles apparaissent alors comme de vastes enquêtes sur « l’âme russe », avatar de l’agrégat de préjugés circulant en France tout au long du xixe siècle sur « l’âme slave ». Cette notion mythique analysée par Michel Cadot ou encore Jean Bonamour[21] avait été introduite en France par le poète polonais Adam Mickiewicz dans ses cours au collège de France de 1840 à 1844, puis reprise par de nombreux intellectuels, dont Jules Michelet en 1854 dans ses Légendes démocratiques du Nord où il évoquait l’énigmatique mystère de l’âme slave. Mystérieuse donc, l’âme slave – dont le Russe est un élément constitutif majeur – est à l’époque aussi dépeinte comme trouble, passionnelle, portée à l’extrême, ou encore jeune et immature. À leur suite, l’image que Vogüé transmet de l’âme russe ne laisse pas d’étonner, empreinte autant de modernité que d’archaïsme, de nouveautés que de préjugés. Il y reprend un certain nombre de stéréotypes associés jusqu’à présent à l’âme slave, mais en forge aussi de nouveaux : le mysticisme tout d’abord, puisqu’il a admiré la compassion d’essence religieuse des romanciers russes, compassion qu’il pense avoir observée dans le peuple russe tout entier. Le nihilisme ensuite : influencé là encore par son expérience du pays où il avait assisté aux nombreux attentats révolutionnaires des années 1880, Vogüé en fait une autre caractéristique naturelle de l’âme russe, qu’il explique par un penchant à l’anéantissement et à l’extrême. Le succès des écrits de Vogüé assure une grande publicité à ces images que les journaux de l’époque diffusent très largement. Beaucoup de journalistes reprennent alors à leur compte des expressions de Vogüé, comme celle de la « religion de la souffrance humaine »[22] et perpétuent le cliché du Russe mystique et nihiliste qui devient une figure récurrente dans l’imaginaire français.

 

La Russie de Vogüé : une appréciation générale empreinte d’ambiguïté

 

Mysticisme et nihilisme : notons que ces deux attributs font de l’âme russe, selon Vogüé, une parente de l’Orient bien plus que de l’Occident. C’est selon un rapprochement entre bouddhisme et orthodoxie qu’il explique le sentiment religieux du Russe et par son « fatalisme oriental » qu’il interprète l’incapacité du paysan russe à la politique et son acceptation du tsarisme. S’il n’est pas question pour lui de voir la Russie se replier hors de l’espace européen – ce qui l’entraîne à critiquer de manière assez régulière les thèses slavophiles tout autant que la politique nationaliste menée par le tsar Alexandre III –, Vogüé ne va jamais jusqu’à remettre en question une différenciation entre âme russe et âme occidentale.

Ainsi l’image de la Russie diffusée par Vogüé semble-t-elle bien plus sombre que sa présentation littéraire ne l’avait laissé supposer, car ses écrits véhiculent une image très stéréotypée de l’âme russe. Son rôle dans les relations bilatérales fut donc bien paradoxal, ayant assuré autant de rapprochement que de distanciation. Cela ne doit pas faire oublier cependant combien les écrits du vicomte ont initié l’intégration de la Russie à l’Europe par la littérature, mettant fin à plusieurs siècles de mépris français et ouvrant la voie à la coopération entre les deux pays.

 


[1]    Le présent article est le compte-rendu du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction de Marie-Pierre Rey, « Le vicomte E.-M. de Vogüé et la Russie. Relecture d’une vie et d’une œuvre », soutenu en 2013 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Cf. Magnus Rohl, Le roman russe d’E.-M. de Vogüé. Études préliminaires, Stockholm, Almqvist & Wiksell International, 1976 ; Michel Cadot (éd.), E.-M. de Vogüé. Héraut du roman russe, Paris, Institut d’Études slaves, 1989. Michel Cadot est professeur émérite de littérature comparée de l’Université Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Spécialiste de l’implantation littéraire russe en France, il a notamment publié sa thèse sous le titre La Russie dans la vie intellectuelle française, 1839-1856, Paris, Fayard, 1967.

[3]    Gianni Cariani, Une France russophile ? Découverte, réception, impact : la diffusion de la culture russe en France de 1881 à 1914, Lille, Éditions du Septentrion, 2001.

[4]    Perceptions mises à jour dans Edward Saïd, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, Paris, Éd. du Seuil, 1980, (1re éd. 1978, trad. Catherine Malamoud).

[5]    Archives privées de la famille Vogüé (APV), Correspondance d’Eugène-Melchior de Vogüé, Carton 11, Lettre du 7 août 1877 à son père ; citée in Magnus Rohl, Le roman russe, op. cit., p. 19.

[6]    Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), Papiers d’agent, Eugène-Melchior de Vogüé, lettre du 2 juin 1880, du général Chanzy (ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg) à Charles de Freycinet (MAE).

[7]    Courant de pensée apparu en Russie dans les années 1840 en opposition aux doctrines occidentalistes qui encourageaient la Russie à s’inspirer de l’Occident, synonyme de progrès et de liberté. Au contraire, les slavophiles, dont Khomiakov et les frères Aksakov sont les représentants, considèrent que la Russie s’est pervertie depuis qu’elle s’est engagée dans une imitation occidentale sous Pierre le Grand (1682-1725). Ils revendiquent une spécificité culturelle et religieuse russe, fondée entres autres sur l’orthodoxie chrétienne, la commune paysanne traditionnelle ou encore le système politique tsariste. Si la doctrine slavophile perd de son influence sous le règne d’Alexandre II (1855-1881), ces idées sont ravivées dans les années 1880. Alexandre III (1881-1894), prenant alors le contrepied des réformes libérales de son prédécesseur, mène une politique conservatrice. La « russification » de l’empire est à l’ordre du jour et exacerbe le sentiment national de nombreux intellectuels, au moment où se propagent les thèses panslavistes et se multiplient les soulèvements des peuples slaves de l’empire ottoman. On trouve notamment dans l’œuvre de Dostoïevski l’idée du « génie national », génie qui confère à la Russie une mission sacrée de guide des nations, de protecteur des peuples slaves.

[8]    AMAE, Correspondance politique, Russie (CPR), t. 258, janvier-juin 1879, E.M. de Vogüé à Charles Waddington (MAE), Annexe à la dépêche de Saint-Pétersbourg du 15 février 1879, f. 120-131.

[9]    Cf. notamment : « Une guerre servile en Russie. La révolte de Pougatchev », Revue des deux mondes, 15 juillet 1879, p. 267-303 ; « Le fils de Pierre le Grand. 1re partie », Revue des deux mondes, 1er mai 1880, p. 125-163 ; « Le fils de Pierre le Grand. 2e partie », Revue des deux mondes, 15 mai 1880, p. 295-332 ; « Mazeppa. La légende et l’histoire », Revue des deux mondes, 15 novembre 1881, p. 320-351 ; « Un changement de règne. La mort de Catherine II et l’avènement de Paul Ier », Revue des deux mondes, 1er juillet 1883, p. 142-169.

[10]   Des chiffres sont indiqués dans l’ouvrage de Vladimir Boutchik, La littérature russe en France, Paris, Librairie Honoré Champion, 1947, ainsi que dans la thèse d’Anne-Marie Mallet, « Les traductions françaises des romans russes à la fin du xixsiècle et leur public », soutenue sous la direction de Charles Dedeyan à l’Université Paris-Sorbonne en 1974. Si tout au long du xixsiècle, on comptabilise en moyenne deux à cinq publications d’ouvrages russes par an, à partir de 1884 ces chiffres connaissent une augmentation spectaculaire : huit publications cette année-là, neuf l’année suivante ; en 1886, année de la parution du Roman russe, seize publications ; vingt en 1887, puis vingt-cinq en 1888.

[11]   Céleste Courrière, Histoire de la littérature russe contemporaine, Paris, Charpentier, 1875.

[12]   APV, Carton 17, Journal d’Eugène-Melchior de Vogüé, notes du 3 janvier 1885. Le vicomte a tenu un journal quotidiennement de 1877 à 1910. Je remercie ses descendants de m’avoir permis de le consulter, il fut une source précieuse d’informations.

[13]   Ouvrage que Le roman russe n’évoque que de manière succincte : « Je ne m’arrêterai pas d’avantage aux Frères Karamazov. De l’aveu commun, très peu de Russes ont eu le courage de lire jusqu’au bout cette interminable histoire, pourtant, au milieu de digressions sans excuses et à travers des nuages fumeux, on distingue quelques figures vraiment épiques, quelques scènes dignes de rester parmi les plus belles de notre auteur comme celle de la mort de l’enfant », Eugène-Melchior de Vogüé, Le roman russe, Lausanne, Éd. L’Âge d’Homme, 1971 (1re éd. 1886), p. 249.

[14]   Le roman russe fournit à son lecteur de nombreux exemples qui viennent expliciter ce jugement. Dans l’Avant-propos, le traitement des personnages chez Gustave Flaubert est par exemple comparé à celui de Gogol. Selon Vogüé, si le romancier français « s’acharne sur son bonhomme, le bafoue, le conspue, Gogol au contraire se moque mais avec une tendresse intérieure », Eugène-Melchior de Vogüé, Ibid., p. 134.

[15]   Cf. notamment Eugène-Melchior de Vogüé, « Affaires de Rome », Revue des deux mondes, 15 juin 1887, p. 816-853 ou encore « Léon XIII », Le Figaro, 2 mars 1892, p. 1.

[16]   APV, Carton 17, Journal d’Eugène-Melchior de Vogüé, notes du 17 février 1890 : « Journée pleine de promesses. Déjeuné chez Lorin avec Judet, le rédacteur politique du Petit Journal, qui met sa feuille à notre disposition pour y essayer prudemment nos idées ».

[17]   Cf. Jules Lemaître, « De l’influence récente des littératures du Nord », Les contemporains. Études et portraits, 6e série, Paris, H. Lecène et H. Oudin, 1896, p. 226-270.

[18]   Eugène-Melchior de Vogüé, Le roman russe, op. cit., p. 33.

[19]   Cf. notamment l’article d’Eugène-Melchior de Vogüé, « Russes et Japonais d’Occident », Le Gaulois, 3 juin 1904.

[20]   Hippolyte Taine a développé dans son essai, Histoire de la littérature anglaise (Paris, Hachette, 1863), une méthode d’observation scientifique appliquée à l’étude et à la description d’un pays. Il indique trois facteurs déterminants : le milieu – climat, géographie physique et humaine –, la race – caractéristiques physiologiques de l’homme – et enfin le moment, à savoir l’impact de l’histoire du peuple. Anatole Leroy-Beaulieu est le premier à appliquer cette méthode à la Russie. Il écrit lui aussi dans la Revue des deux mondes, à la même époque que Vogüé, de nombreux articles sur la Russie, dont est tiré son fameux essai L’Empire des tsars et les Russes (Paris, Hachette, 1881-1889). Sur Anatole Leroy-Beaulieu, cf. l’avant-propos de la réédition de L’Empire des tsars et les Russes, rédigé par Marc Raeff (Robert Laffont, 1990).

[21]   Michel Cadot, « Naissance et développement d’un mythe ou l’Occident en quête de l’âme slave », Revue des études slaves, 1974, vol. 49, n° 49, p. 91-101 ; Jean Bonamour, « La littérature russe en France à la fin du xixe siècle : la critique française devant l’âme slave », Revue russe : La Russie et la France. Trois siècles de relations, n° 6, 1994, p. 71-76.

[22]   Titre du chapitre du Roman russe consacré à Dostoïevski.