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Irina Gridan, la Roumanie de Gheorghiu-Dej

 

La Roumanie de Gheorghiu-Dej,

satellite récalcitrant de l’URSS

 

Acteurs, vecteurs et enjeux d’une politique extérieure sous influence,

1944-1965

Irina Gridan

 

 

 

« S’il fallait donner un visage au communisme [roumain], ce serait celui de Nicolae Ceauşescu »[1], pouvait-on lire en avril 2011 dans les colonnes du Monde, à l’occasion de la sortie de l’Autobiographie de Nicolae Ceauşescu, film du réalisateur Andrei Ujică. Le régime de Nicolae Ceauşescu (1965-1989) est en effet incomparablement mieux connu en France que celui de son prédécesseur, Gheorghe Gheorghiu-Dej (1945-1965). L’une des premières ambitions de notre thèse de doctorat a consisté à mettre en lumière cet autre visage du communisme roumain et, ce faisant, à combler une lacune historiographique. Partant de l’étude de la politique extérieure roumaine et des relations roumano-soviétiques, nous avons entrepris de dépasser l’opposition entre un Gheorghiu-Dej totalement aligné sur Moscou et un Ceauşescu incarnant la résistance à l’hégémonie soviétique. Cela a été rendu possible par l’ouverture récente des fonds des Archives nationales de Bucarest, pour les documents du Parti, des archives du ministère des Affaires étrangères (MAE), ainsi que de l’ancienne police politique, la Securitate. Prenant appui sur une analyse très fine des décisions en matière de politique extérieure, notre recherche explique à la fois les modalités et les motivations de la satellisation, jusqu’au milieu des années 1950, puis de la désatellisation, c’est-à-dire de la quête d’autonomie de la Roumanie par rapport à l’URSS. Par-delà les aspects politiques, géopolitiques et économiques, cette démarche nécessitait de prendre en compte le facteur humain, les stratégies des acteurs dans leur quête du pouvoir et leurs efforts pour le conserver. Si, lors des premières années du communisme roumain, l’orthodoxie et la conformité aux mots d’ordre soviétiques sont gages de légitimité et de longévité politiques, tel n’est plus le cas dans les années 1960 : ce sont les écarts au modèle soviétique qui deviennent alors synonymes du soutien populaire recherché. Pour étayer cette thèse, nous avons montré que les tensions et la lutte pour le pouvoir internes au parti communiste roumain ont joué un rôle primordial dans le rapprochement, puis l’éloignement par rapport à l’URSS. Notre recherche s’est interrogée sur la marge de manœuvre roumaine et a établi comment et pourquoi Gheorghiu-Dej et son équipe ont amplifié les concessions soviétiques initiales : la politique extérieure a été instrumentalisée afin d’asseoir une légitimité demeurée longtemps problématique.

 

Les méandres de la politique extérieure d’un État satellite de l’URSS

 

La thèse suit une progression chronologique : pour mieux saisir la déprise par rapport à l’URSS (1955-1965), il faut d’abord comprendre comment l’emprise (1944-1955) s’est effectuée. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie est un « animal aux trois quarts dans la gueule d’un python »[2] : la soviétisation de sa diplomatie est inéluctable. Par l’action conjuguée des communistes roumains, des conseillers et des diplomates soviétiques, des émissaires politiques qui séjournent à Bucarest – à l’instar d’Andreï Vychinski[3] –, l’URSS exerce pleinement son influence sur la politique extérieure roumaine. Cette influence est également manifeste dans la « diplomatie de bloc » des institutions multilatérales – le Kominform, le Conseil d’aide économique mutuelle (CAEM) et l’Organisation du traité de Varsovie. Tout en levant le voile sur les arcanes d’une prise de décision coordonnée depuis Moscou, nous avons montré comment, entre la crise titiste de 1948-1949[4] et la crise hongroise de 1956, la position des dirigeants roumains évolue radicalement, rompant avec la dépendance assumée des premières années du régime.

« Si nous ne faisons pas un virage à 180° dans nos relations avec les Soviétiques, nous sommes perdus ! »[5], déclare alors Gheorghiu-Dej, qui craint la contagion révolutionnaire. La remise en cause de la tutelle de l’URSS se traduit par le départ des conseillers et des troupes, en 1957-1958[6]. Analyser ce recul des vecteurs d’influence soviétique comme la réussite d’une entreprise cohérente et délibérée, initiée par l’équipe de Dej, est cependant un leurre. L’assouplissement de la tutelle de l’URSS n’est à aucun moment consenti, mais octroyé par les Soviétiques. Nous avons pu situer cette inflexion avec précision et montrer qu’en réalité, ce sont des injonctions soviétiques, motivées par des considérations politiques et économiques, qui sont à l’origine de la réorientation des positions roumaines. À ce titre, les entretiens roumano-soviétiques de Moscou, en juillet 1953, sont déterminants. Dans un contexte de révolte à Berlin-Est, où l’on craint à Moscou un risque de contagion et où les informations reçues de Roumanie font état d’agitations sporadiques, les Soviétiques aspirent à la stabilité. Dej se voit alors violemment reprocher l’impopularité de sa politique économique : « Vous risquez de perdre le pouvoir, de tout perdre »[7], lance Malenkov[8]. Les Soviétiques exigent des ajustements et suggèrent de démanteler les Sovroms, ces entreprises roumano-soviétiques dans lesquelles l’apport en capital est partagé entre les parties, sans pour autant que les bénéfices soient équitablement répartis. Pour les dirigeants roumains, la suppression des Sovroms marque l’acte fondateur d’un nationalisme économique qui ne cesse dès lors de s’étoffer.

Dans la première moitié des années 1960, la politique extérieure roumaine s’émancipe par rapport à l’URSS : le satellite obéissant devient un « satellite récalcitrant »[9]. La désatellisation culmine en 1964, avec l’adoption par le parti ouvrier roumain (PMR) d’une déclaration urbi et orbi qui constitue un véritable manifeste d’indépendance. Grâce à des documents d’archives récemment déclassifiés, notre thèse montre que les positions hétérodoxes de la Roumanie, notamment à l’égard du conflit sino-soviétique, lui ont valu d’importantes pressions de la part des Soviétiques : à plusieurs reprises au cours de l’année 1964, ces derniers ont fait planer la menace de représailles territoriales concernant la Transylvanie, dans un contexte de résurgence de l’irrédentisme hongrois. Cela n’a pas empêché Gheorghiu-Dej d’accentuer sa « diplomatie nationale ». La diversification des partenariats avec les pays d’Europe occidentale, d’Asie et du Moyen-Orient implique, à cette époque, un rôle renouvelé des acteurs de la politique extérieure.

 

Une histoire incarnée : acteurs et stratégies d’acteurs en communisme

 

Inspirée par les travaux de Sabine Dullin sur les diplomates soviétiques[10], la prise en compte du facteur humain situe la thèse à la croisée d’une histoire des élites et d’une histoire sociale du politique. Lavinia Betea soulignait combien la démarche est délicate :

« Il est difficile de se familiariser avec l’atmosphère des relations au sein du groupe de décision politique, avec les biographies et les personnalités de ses membres, […] le plus souvent aux antipodes des représentations sociales engendrées par la propagande communiste »[11].

Le paradoxe veut que ce soient souvent les mêmes personnalités qui, au gré de trajectoires complexes et fluctuantes, aient d’abord été les acteurs de la soviétisation et de la satellisation, pour ensuite devenir les artisans de la désoviétisation et de la désatellisation. D’où la nécessité de saisir les itinéraires, les stratégies et les intérêts personnels, la structuration de ce qui ressemble par bien des aspects à une constellation d’egos, de rivalités et d’alliances.

La thèse a ainsi permis de mieux comprendre la lutte pour le pouvoir, qui a joué un rôle déterminant dans la soviétisation de la Roumanie. Jusqu’en 1953, le pouvoir s’acquiert, s’exerce et se conserve avec l’aval de Staline, juge et arbitre des querelles internes au PMR. Sa confiance est patiemment acquise par Gheorghiu-Dej, au terme de manœuvres savamment construites : l’électricien des chemins de fer devenu secrétaire général gagne un à un tous ses combats, survivant à ses rivaux comme à ses maîtres. Débarrassé du très influent Lucreţiu Pătrăşcanu dès 1948, d’Ana Pauker en 1952, puis de Miron Constantinescu et de Iosif Chişinevschi en 1957, il franchit sans encombres les écueils de la campagne antititiste, instrumentalise la campagne anticosmopolite et dépasse les remous de la déstalinisation. En cela, Dej est un personnage singulier dans sa génération, non seulement en Roumanie, mais aussi à l’échelle des autres « démocraties populaires ».

Mais Dej n’est pas un homme seul : cette recherche a mis en lumière ses lieutenants, son « cercle »[12]. Membre du parti dans l’illégalité, il passe de nombreuses années en détention. Se forgent alors des amitiés durables, des fidélités politiques, qui dessinent les contours de son entourage dans les années d’exercice du pouvoir. Avec la désatellisation, la détermination des orientations de politique extérieure devient l’œuvre de cette équipe restreinte. En son sein, des portraits privilégiés émergent, comme celui de Ion Gheorghe Maurer. D’abord ministre des Affaires étrangères dans les années 1950, il devient un Premier ministre inamovible pendant plus de dix ans (de 1961 à 1974) et l’un des principaux concepteurs et protagonistes de la politique extérieure de la Roumanie. Il est secondé par des spécialistes compétents, qui jouent un rôle primordial dans le processus de désatellisation. Tel est le cas de Corneliu Mănescu, à la tête du ministère des Affaires étrangères de 1961 à 1972, qui s’entoure de diplomates à son image. Cette nouvelle génération, à qui Dej choisit de confier des postes de haut rang, œuvre au service d’une diplomatie qui contribue à la légitimation du régime : la politique extérieure, notamment dans sa dimension économique, devient un maillon essentiel du cercle vertueux qui conforte l’assise intérieure du pouvoir, tout autant que sa crédibilité extérieure. Le refus du modèle soviétique en constitue l’assise.

 

La Roumanie et le modèle soviétique : entre acceptation, adaptations et refus

 

Une réflexion sur les liens au modèle soviétique, dans ses dimensions institutionnelle, idéologique, diplomatique, économique ou culturelle, nous a conduite à poser les jalons d’une histoire des transferts qui lient la Roumanie à l’URSS. L’étude des Sovroms a mis au jour un système asymétrique de relations économiques, débouchant non seulement sur un partage déséquilibré des bénéfices, mais aussi sur une ponction de ressources roumaines comme l’uranium. En matière de coopération culturelle, l’Association roumaine pour le resserrement des liens avec l’URSS (ARLUS) illustre ces échanges inégaux. Mais ce sont les modalités et le rythme des transferts institutionnels dans le domaine de la politique extérieure que la thèse a avant tout permis de saisir. Entre 1947 et 1952, sous l’égide d’Ana Pauker, le MAE est réduit à un rôle subalterne ; la représentation à l’étranger fait l’objet d’une épuration qui ne se soucie guère des compétences spécifiques nécessaires à l’exercice du métier de diplomate. Les structures et les acteurs de la politique extérieure sont enrégimentés dans une collaboration totale avec l’URSS et un décalque de son modèle. Cependant, la thèse montre qu’au début des années 1960, l’inféodation des diplomates aux mots d’ordre du Bureau politique est remise en cause : la politique extérieure de mouvement mise en œuvre par Dej a recours à des spécialistes compétents, des communistes policés et raffinés, à même de séduire les chancelleries occidentales et de servir une diplomatie économique plus ouverte, désireuse de signer des contrats et d’importer des technologies occidentales.

L’analyse de la réception du modèle soviétique a en outre mis en lumière l’émergence d’une résistance antisoviétique d’un type nouveau, pas nécessairement anticommuniste. Avec la désatellisation, pouvoir et société semblent avoir trouvé en Roumanie le répertoire d’une action conjointe face à la soviétisation. Gheorghiu-Dej explore, à travers la campagne d’opinion ouvertement antisoviétique de 1964, la mise à profit de l’adhésion populaire pour consolider la stabilité de son régime face aux pressions extérieures. Ce processus de légitimation permis par la désatellisation est à nouveau expérimenté en 1968, avec la dénonciation par Ceauşescu de l’hégémonisme soviétique et de l’intervention des troupes du pacte de Varsovie à Prague. 

 

Pendant les deux décennies où il est au pouvoir, l’objectif de Gheorghiu-Dej est immuable : y rester. La politique extérieure est mise au service de ce but. Du vivant de Staline, Dej a montré qu’il était un fervent défenseur de la soviétisation et de l’orthodoxie diplomatique. Puis il a su faire sien le langage de la déstalinisation, amplifier l’assouplissement de la tutelle soviétique permis par Moscou et inscrire la Roumanie dans la voie d’une ouverture diplomatique et d’un communisme national dont la composante économique est primordiale. Il devient le dirigeant incontesté d’un parti uni derrière son secrétaire général, car il incarne la résistance au modèle soviétique et non plus la conformité à ce dernier. De ce point de vue Ceauşescu est bien, jusqu’au début des années 1970, l’héritier de Dej, dont il poursuit et accentue la prise de distance avec l’URSS.

 

 


[1]    Jacques Mendelbaum, « L’Autobiographie de Nicolae Ceauşescu, les images retournées comme un gant », Le Monde, 12 avril 2011. Agrégée d'histoire et ancienne élève de l’École normale supérieure de Paris, Irina Gridan a soutenu une thèse de doctorat, dont est issu le compte rendu, intitulée « Le Satellite récalcitrant. La Roumanie de Gheorghiu-Dej face à l’URSS : acteurs, vecteurs et enjeux d’une politique extérieure sous influence », soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne le 6 avril 2013, devant un jury composé de Catherine Durandin (INALCO), Sabine Dullin (Université Charles de Gaulle – Lille III), Antoine Marès (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Jacques Lévesque (UQAM) et Marie-Pierre Rey (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directrice de thèse), mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité. Ses recherches portent sur la politique extérieure roumaine et les relations entre la Roumanie communiste et l'URSS.

[2]    Ulrich Burger (éd.), Misiunea Ethridge în România [La Mission Ethridge en Roumanie], Bucarest, Fundaţia Academia Civică, 2000, p. 118.

[3]    Andreï Vychinski est le premier vice-commissaire aux Affaires étrangères de l’URSS et la deuxième personnalité la plus importante de la diplomatie soviétique, après Viatcheslav Molotov.

[4]    Lors de la réunion du Kominform à Matra, en novembre 1949, Dej est le rapporteur de la résolution contre Tito.

[5]    Apud  Silviu Brucan, Generaţia irosită : Memorii [La Génération perdue : Mémoires], Bucarest, Ed. Teşu, 2007, p. 72.

[6]    Les dirigeants roumains ont une première fois demandé le retrait des troupes soviétiques dès août 1955.

[7]    Archives nationales historiques centrales (ANIC), Comité central du parti communiste roumain (CC du PCR), Section relations extérieures II, 26/1953, entretiens du 8 juillet 1953, p. 4.

[8]    Georgi Malenkov est président du Conseil des ministres entre mars 1953 et février 1955.

[9]    Cf. Victor Fay, « La Roumanie, satellite récalcitrant, pratique une politique d’indépendance », Le Monde diplomatique, septembre 1969 [consulté le 20/01/2014] : http://www.monde-diplomatique.fr/1969/09/FAY/29187.

[10]   Cf. Sabine Dullin, Des hommes d’influences. Les ambassadeurs de Staline en Europe. 1930-1939, Paris, Payot et Rivages, 2001.

[11]   Lavinia Betea (éd.), Partea lor de adevăr [Leur part de vérité], Bucarest, Compania, 2008, p. 219.

[12]   Cf. Oleg Khlevniouk, Le Cercle du Kremlin. Staline et le Bureau politique dans les années 30 : les jeux du pouvoir, Paris, Éd. du Seuil, 1996.