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Editorial Alya Aglan

Editorial Alya Aglan

 

Éditorial

Meilleurs mémoires

Alya Aglan

 

 

 

Des cinéastes européens à Hollywood, des cinéastes argentins à Paris, des Corses en Indochine, un chirurgien français sur le front russe, des « French Doctors » en Afghanistan, une Américaine dans la Résistance française, des romanciers russes lus à Paris, des Japonais à la Société des Nations, la guerre de Sécession vue de France, des frontières traversées dans les deux sens entre l’Espagne et la France… En allant à l’encontre des idées reçues, on pourrait dire avec Georges Perec, « les petits oublis font les grandes mémoires » (Penser/Classer). Le présent numéro, en ouvrant ses pages aux articles issus des meilleurs mémoires de master soutenus en 2013 suivis de trois comptes rendus de thèse de doctorat, atteste par la diversité des thèmes abordés, inscrits dans le temps long de l’histoire contemporaine XIXe-XXIe siècle, la vitalité des recherches entreprises au sein du master recherche « Histoire des relations internationales et des mondes étrangers ». Tout en constituant autant d’injonctions au voyage, les articles proposés à la lecture démontrent la fécondité des croisements entre approches culturelle, politique, sociale, diplomatique, militaire et économique subsumées dans l’histoire des Relations internationales. Mais au-delà de l’insolite et de ce qui pourrait figurer dans un cabinet de curiosités, les différentes études font émerger des questions essentielles pour les historiens du contemporain qui doivent inévitablement s’interroger sur les échanges d’expériences et de savoir-faire, le partage ou l’imposition de normes à l’instar de Leïla Hincelin et de Marion Delestre ; les regards croisés et les médiations comme Jo Saade et Pauline Gacoin Lablanchy ; l’attraction paradoxale pour le lointain et la construction d’un ailleurs comme Lauriane Millet et Pascal Bonacorsi ; le franchissement des frontières comme Kalilou Diakité, Benedetta Carnaghi et Stéphane Marquès. Malgré des objets et des contextes très différents, tous se consacrent à l’examen de l’écart, de la différence et du passage qui motivent et nourrissent, chacun à sa manière, les actions des passeurs tant individuels que collectifs : l’étranger, le métèque étant bien celui qui vit « à côté » (metoikos). Cet écart, s’il s’affranchit des normes en vigueur, n’en constitue pas moins le lieu d’émergence d’identités nouvelles, construites par le déplacement d’horizons et de multiples voies de passage d’une réalité à une autre, d’un imaginaire à un autre.

Leïla Hincelin, dans « Imported directors 1920-1931. L’immigration de sept cinéastes européens à Hollywood au temps du muet », se penche sur le premier appel lancé depuis la capitale du cinéma américain aux grandes figures du cinéma européen, allemandes, scandinaves ou hongroises, provoquant la venue outre-Atlantique de Ernst Lubistch, F.W. Murnau, Paul Leni, Victor Sjöström, Mauritz Stiller, Benjamin Christensen ou encore Manó Kertész Kiminer, qui troque son nom contre celui de Michael Curtiz. Parvenus à Hollywood via Berlin pour certains, ils découvrent la puissance de l’industrie alors florissante du cinéma américain, atteinte de gigantisme, mais font également l’expérience de nouvelles méthodes de travail aux prix d’une relative perte de liberté artistique. Si l’ouverture du continent américain au cinéma européen s’avère génératrice de créations, elle contribue à l’inverse à une certaine américanisation du cinéma du vieux continent avant les bouleversements introduits par le cinéma parlant. Les contraintes cumulées incitent quelques cinéastes à prendre le chemin du retour.

Jo Saade, dans « La guerre de Sécession vue par les journaux français » entre 1860 et 1865, examine les prises de positions en faveur du Nord ou du Sud pris dans une guerre civile meurtrière. Cette presse française, qu’elle soit gouvernementale comme Le Constitutionnel ou Le Pays ou orléaniste libérale comme le Journal des Débats ou Le Temps, offre des représentations brouillées ou médiatisées par des considérations politiques concernant le Second Empire et les relations franco-américaines où les velléités d’intervention de Napoléon III dans le conflit américain viennent encore troubler la vision. Jo Saade montre bien comment la presse s’empare d’une occasion inespérée, en raison d’une sévère censure, de critiquer le régime impérial sous couvert de défense, ou au contraire de critique, de la démocratie revendiquée par les Nordistes, au-delà de la question de l’esclavage incarné par l’économie sudiste. Véritable sujet-écran, la guerre de Sécession génère un débat d’idées insolite au tournant de l’Empire autoritaire à l’Empire libéral des années 1860.

Marion Delestre, dans « Les soutiens diplomatiques français au nouveau cinéma argentin, 1997-2013 », examine les raisons du récent engouement du public français pour le cinéma argentin. Ce nouveau cinéma argentin, qui fait émerger des films d’auteurs réalisés par une nouvelle génération de cinéastes, se révèle porté par la France qui constitue d’un des principaux soutiens grâce aux critiques de la presse, des invitations dans les festivals (le Festival Méliès, manifestation phare des contacts franco-argentins) et des subventions. Tout en contribuant à l’internationalisation de ce cinéma nouvelle vague, la France n’en acquiert pas moins une certaine visibilité diplomatique pour elle-même, proposant ainsi une « alternative cinématographique à l’hégémonie américaine », explorant par la politique du « don contre don », les diverses voies de l’influence internationale.

Anne-Claire Douzou, dans « Un chirurgien dans la débâcle de 1812 : Larrey, “Sisyphe philanthrope ?” », dresse le portrait de Dominique-Jean Larrey dont une rue de Paris porte le nom. Lié de manière indéfectible à l’Empereur qui l’anoblit, chirurgien militaire participant à la campagne de Russie, Dominique-Jean Larrey déploie une incessante activité auprès de la multitude de blessés de la Grande Armée et de ses ennemis dont il tente de soulager les souffrances, manifestant ainsi une préoccupation nouvelle, « humaniste » et neutre, envers les combattants des deux bords.

Pauline Gacoin Lablanchy, dans « Le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé et l’image de la Russie dans la France de la IIIe République », interroge le moment de la découverte de la littérature russe dans les années 1880 grâce aux travaux d’un passeur, auteur d’un ouvrage à succès, Le roman russe, publié en 1886 chez Plon. À cette occasion, Pauline Gacoin Lablanchy reconstitue la biographie du vicomte de Vogüé et ses multiples contacts avec la Russie après un séjour de cinq années à Saint-Pétersbourg tout en démontant les stéréotypes construits et véhiculés à la même époque concernant « l’âme slave » et la Russie, terre de mysticisme et de nihilisme.

Lauriane Millet s’attache également, dans « Esprit japonais et prémices du multiculturalisme. Le Japon au sein de l’Organisation de coopération intellectuelle dans l’entre-deux-guerres », à traquer « les racines de la rhétorique » d’un Japon appréhendé comme une « civilisation à part ». L’entrée du Japon à la Société des nations après la Grande Guerre, doté d’un siège permanent, significative de son accession au statut de nouvelle puissance internationale, s’accompagne de la « construction étatique » d’une identité appelée à une certaine pérennité : « l’Esprit japonais » synonyme de supériorité culturelle, l’OCI servant en quelque sorte de porte-voix à la propagande gouvernementale tout en restant, un temps, le lieu privilégié d’échanges entre intellectuels malgré les signes avant coureur d’une guerre mondiale.

Pascal Bonacorsi, dans « Au service de la “Plus grande France”. Histoire et mémoire des Corses en Indochine, XIXe-XXe siècle », étudie les motivations de l’installation de nombreuses familles corses dans la colonie française, départs et retours. Il montre comment l’expérience coloniale a paradoxalement facilité l’intégration des habitants de l’île à la nation française dans l’entre-deux-guerres avant de nourrir, au contraire, les discours régionalistes, autonomistes et indépendantistes, aux temps de la décolonisation d’après la Seconde Guerre mondiale.

Dans « Une ONG humanitaire sur tous les fronts de la solidarité. Action internationale contre la faim, 1979-1989 », Kalilou Diakité montre l’émergence de l’humanitaire français. Fondée à l’initiative d’intellectuels comme Jacques Attali, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy et d’autres, l’Action internationale contre la faim propose une intervention originale mettant en relation des citoyens bénévoles et des donateurs avec des régions où les populations souffrent de la faim. Structurée autour d’un bureau national muni de comités locaux, l’organisation combine action médicale et action agricole au-delà des frontières nationales. Elle intervient, pour la première fois en janvier 1980 en faveur de l’Afghanistan puis poursuit ses activités en Ouganda en 1981, au Cambodge malgré les difficultés et en Amérique latine (Pérou, Mexique) dans les années qui suivent.

Il est également question de transgressions de frontières et d’évasion dans l’article de Benedetta Carnaghi, « Virginia d’Albert-Lake. Une Américaine dans la Résistance », comme dans celui de Stéphane Marquès concernant « Le contrôle de la frontière pyrénéenne pendant la Seconde Guerre mondiale. Des enjeux de souveraineté et de sécurité pour la France ». En temps de guerre, les frontières, littéralement travaillées par les clandestins, acquièrent une importance toute particulière dans la mesure où elle constitue des points de passage extrêmement surveillés qui mettent en jeu la survie des passeurs, des personnes convoyées, des réfugiés et des combattants de toutes origines. Benedetta Carnaghi découvre une personnalité inconnue du monde de la résistance dont le caractère cosmopolite se révèle plus marqué que ne le laisse entendre l’historiographie. Agent d’un vaste réseau qui court de la Belgique à l’Espagne, elle se consacre au retour des aviateurs alliés tombés sur le territoire français avant d’être elle-même arrêtée, déportée puis libérée sur intervention des Américains. Stéphane Marquès consacre son étude aux enjeux soulevés par la maîtrise de la frontière espagnole à la fois surveillée par le gouvernement de Vichy, d’État franquiste et, sur une brève portion, les occupants allemands. La séquence chronologique concerne la Seconde Guerre mondiale et le régime rétablissant la souveraineté républicaine d’après libération, l’enjeu étant toujours l’affirmation de l’autorité politique, la permanente négociation ou aménagement des relations avec Franco et ainsi que la circulation des combattants et des personnes qui s’établit, après 1944-1945, en ordre inversé. Voilà somme toute de quoi apprendre, comprendre, réfléchir et s’émouvoir. Comme le disait Lucien Febvre, « au fond de l’Histoire, il y a des sentiments ».