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Daniel Rojas Castro, Relations diplomatiques colombo-brésiliennes, 1821-1831

 

Relations diplomatiques colombo-brésiliennes, 1821-1831

Daniel Rojas Castro

 

 

L’article a pour but de rendre compte d’un travail de thèse[1], association entre histoire politique, histoire du droit et réalisme politique[2], directement appliquée à la naissance des relations internationales en Amérique latine. Le travail se propose d’étudier la naissance des relations officielles entre la Colombie et le Brésil sur la base d’un corpus documentaire inédit et qui a été construit à partir d’archives latino-américaines, étatsuniennes et européennes. Loin de ne constituer qu’une dynamique bilatérale, l’origine des relations entre ces deux États-nations répond à des phénomènes et des conjonctures hémisphériques en lien avec l’apparition d’un système étatique en Amérique du Sud dans les années 1820. L’émergence de ces relations s’inscrit dans un processus plus large, au cours duquel les territoires américains de l’Espagne et du Portugal se constituent en États souverains, et que l’on a désigné sous le terme de guerres ou révolutions d’indépendance[3].

Fondée en 1821, la République de Colombie correspondait à l’ancienne vice-royauté espagnole de Nouvelle Grenade et réunissait les territoires actuels du Panama, de la Colombie, de l’Équateur et du Venezuela. L’empire du Brésil, la monarchie sud-américaine proclamée en 1822 qui s’étendait de l’Amazone jusqu’au Río de la Plata, correspondait au territoire du Royaume du Brésil, une des composantes de la monarchie portugaise. Les relations entre les deux pays participèrent au basculement des empires aux nations car l’érection de gouvernements indépendants en Amérique du Sud fut la réponse à la crise que traversèrent les sociétés ibériques du début du xixe siècle. Conséquence de l’irruption de la modernité dans deux structures d’Ancien Régime, la crise produisit la fragmentation des territoires impériaux des deux hémisphères – qui se divisèrent en une pluralité d’États souverains –, et une révolution politique, c’est-à-dire l’adoption de nouvelles références capables de fonder l’unité sociale et l’autorité sur des bases différentes.

La lecture de la genèse des relations colombo-brésiliennes pendant cette période s’appuie sur deux piliers différents. D’une part, l’histoire politique inspirée des travaux de François-Xavier Guerra et Sergio Buarque de Holanda. Leurs angles d’analyse soulignent l’importance des traditions ibériques dans la constitution des nouvelles nations et octroient une importance centrale aux pouvoirs politiques locaux. Histoire politique qui, sans méconnaître la place qu’occupent les transformations du monde ibérique dans le contexte plus large des révolutions atlantiques des débuts du xixe siècle, met en valeur la singularité, l’originalité de sa trajectoire historique et souligne la filiation ibérique des nouveaux États indépendants. D’autre part, la recherche s’appuie sur le réalisme politique. L’école réaliste défend l’indépendance de la sphère politique, définit le concept d’intérêt national en termes d’acquisition du pouvoir et considère le conflit comme une part essentielle des relations internationales. Dans l’échafaudage conceptuel du travail, Raymond Aron et Carl Schmitt sont ainsi présents. Aron, par exemple, est l’auteur de plusieurs analyses concernant l’apparition des équilibres internationaux survenus à différentes époques historiques qui aidèrent l’auteur à comprendre la fondation de la Bolivie en 1825 et le rôle de la Colombie dans le contexte sud-américain[4]. Par ailleurs, la figure de la reconnaissance internationale entre États est examinée à la lumière des travaux de Schmitt et adaptée à l’étude de la reconnaissance colombo-brésilienne de 1827. Un chapitre entier de la thèse est d’ailleurs consacré à cette question[5].

Choix chronologiques

 

Chronologiquement, les relations du Brésil avec la Colombie connaissent deux phases différentes. Dans la première, qui se situe entre 1821 et 1826, des rapprochements indirects s’effectuèrent. Ceux-ci inclurent, d’une part, des rencontres entre des membres des légations de chacun des deux États dans les capitales européennes et aux États-Unis et, d’autre part, l’échange de correspondances entre les représentants des autorités colombiennes et brésiliennes dans le Haut Pérou (qui correspond aux territoires du Pérou et de la Bolivie actuels). Dans la seconde phase, entre 1826 et 1831, un échange d’agents diplomatiques s’effectua entre les deux pays. On entrevoit alors la possibilité de créer une alliance politique qui garantirait leur sécurité interne et on créa un réseau de consulats colombiens sur le littoral de l’Atlantique sud. Durant cette seconde période les premières guerres interétatiques éclatèrent en Amérique du Sud, au cours desquelles le Brésil et la Colombie agirent en tant que belligérants et qui constituèrent d’authentiques écoles diplomatiques pour l’ensemble des nouveaux gouvernements de la région.

Organisation de la thèse

 

Ce travail comprend trois parties. La première, Souverainetés en construction, décrit la période de formation des gouvernements colombien et brésilien entre 1821 et 1825 ainsi que les grands projets de coopération continentale qui furent élaborés pour assurer le succès des Indépendances. Guerre et Paix, la seconde partie, analyse les rapports de force qui s’établirent entre les différents gouvernements sud-américains et la position de la Colombie et du Brésil dans la politique internationale de la région entre 1825 et 1827. La troisième partie, Pouvoir local et pouvoir international, étudie la phase isolationniste dans laquelle entrèrent les nouveaux gouvernements à partir de 1827 et l’impact international du pouvoir politique des élites provinciales. L’isolationnisme des gouvernements de la région constitua, pendant cette période, un moteur pour les relations entre la Colombie et le Brésil, car ces deux pays envisagèrent pour la première fois d’établir une alliance capable d’assurer leur sécurité interne.

Trois chapitres de ce travail présentent un intérêt particulier pour l’historiographie latino-américaniste. Projets politiques alternatifs, 1823-1824, le troisième chapitre, offre une lecture nouvelle de la « Confédération de l’Équateur », projet républicain qui apparaît dans le Nordeste brésilien pendant les années 1820 et le met en relation avec l’élaboration de la politique internationale sous le « premier règne » (qu’on connaît en portugais comme primeiro reinado et qui a eu lieu de 1822 à 1831), ainsi qu’avec les conceptions de la nation et de la souveraineté présentes en Amérique hispanique. Le quatrième chapitre, Un système d’équilibre des pouvoirs, 1825, propose de comprendre la politique internationale sud-américaine de la moitié des années 1820 à travers l’hypothèse de l’apparition d’un système d’équilibre qui relie tous les gouvernements de la région. Cette année ne vit pas seulement l’établissement des premières communications directes entre autorités brésiliennes et colombiennes en Amérique du Sud, mais également la possibilité d’une guerre générale entre les républiques hispano-américaines et l’Empire brésilien. Le sixième chapitre, La reconnaissance colombo-brésilienne, 1827-1828, illustre et problématise l’arrivée de la première légation diplomatique colombienne à Río de Janeiro, ce qui constitue l’acte d’acceptation réciproque de la souveraineté des deux gouvernements. Les fondements de cette reconnaissance représentèrent, comme nous le verrons par la suite, une nouvelle pratique de l’appropriation de l’espace en Amérique du Sud. Le huitième et dernier chapitre, Un océan de doutes, 1829-1831, se concentre sur l’arrivée de la première légation diplomatique brésilienne en Colombie. Le déroulement de la mission est non seulement une bonne illustration permettant d’étudier la politique interne de la Colombie et du Brésil, mais c’est également un prisme par lequel on observe l’état des relations sud-américaines à la fin des années 1820. L’année 1831 clôt cette période initiale dans les relations colombo-brésiliennes et représente surtout la fin d’une période dans la politique interne du sud du continent. En attestent la mort de Bolívar, l’abdication de Don Pedro I, la séparation de la Colombie en trois États différents et la réorientation radicale des pactes politiques qui avaient rendu possible l’Indépendance. Cependant, le modèle qui allait dicter la fréquence des liens entre la Colombie et le Brésil se trouvait déjà pleinement établi et loin d’obéir à une dynamique bilatérale, les relations colombo-brésiliennes continuèrent d’obéir à une dynamique continentale pendant tout le xixe siècle.

Bilan et conclusions principales

 

Comme on le constate tout au long du travail, les indépendances latino-américaines constituent un contexte intéressant pour étudier le fonctionnement d’un système d’États en formation et de plusieurs de ses éléments consubstantiels, c’est-à-dire l’établissement de rapports de force, l’éclatement de guerres et l’exercice de la neutralité, la naissance d’équilibres de pouvoir, de nouvelles modalités de reconnaissance internationale, des changements dans la pratique diplomatique et la réinterprétation de concepts politiques et d’outils juridiques. En outre, la recherche aborde plusieurs enjeux présents lors du début des rapports diplomatiques entre les deux pays : des accords limitrophes, des rapprochements avec l’Europe et les États-Unis, le passage par l'Isthme du Panama et par l'Atlantique Sud, la possibilité d'établir une alliance politique face à un climat régional de plus en plus hostile, le développement du commerce international et des réseaux consulaires, l’échange d'agents diplomatiques et, naturellement, des transformations substantielles dans la conception de la souveraineté, de la nation et de la reconnaissance internationale. L'un des phénomènes les plus intéressants des années 1820, et qui constitue l’une des idées centrales du travail, est l'oscillation permanente du pouvoir politique entre les pueblos (cités) et les États souverains. Oscillation qui résulte de la nécessité de légitimer et d'exercer le pouvoir politique à la fois sur la base des anciennes juridictions ibériques – qui survivent en dépit de l'organisation administrative établie par les appareils centraux des nouveaux États –, et sur celle des nouvelles juridictions nationales – fondées sur le paradigme de la souveraineté populaire. Notre travail tente d'exposer les conséquences de ce dualisme pour les relations internationales de la période et montre à quel point il a façonné les relations initiales entre le Brésil et la Colombie.

 

Outre la dimension historique de cette thèse, il s’agissait d’interroger la pertinence d’étudier la naissance des relations colombo-brésiliennes à l’aide de concepts propres à la diplomatie actuelle tels que « relation diplomatique » ou « rapport bilatéral ». Nous concluons que l'emploi que quelques historiens font de ces notions dans le contexte des relations internationales latino-américaines du xixe siècle est susceptible d’être remis en question, en raison de la difficulté à déterminer de quelle manière se différencient les entités politiques qui ont établi des relations officielles pendant la période post-indépendante. Cette thèse démontre aussi que le problème essentiel ne concerne pas la pratique diplomatique elle-même, puisque ce qui détermine l'existence de liens diplomatiques est la conception politique et philosophique de la souveraineté et de la nation, ainsi que les pratiques mises en œuvre pour sanctionner leur reconnaissance.

 


[1]    Daniel Rojas Castro est docteur en histoire des relations internationales. Né à Bogotá en 1983, il entreprend des études  d’histoire et de philosophie à l'Université des Andes et intègre ensuite l’École normale supérieure. Il est actuellement enseignant d'histoire contemporaine de l'Amérique latine à l'Université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle. Site personnel http://danielrojascastro.wix.com/danielrojascastro.

[2]    Le réalisme est une école des relations internationales. Pour le réalisme, la poursuite par l’État d’une politique de puissance est à la fois un fait et une conduite souhaitable.

[3]    François-Xavier Guerra, Modernidad e independencias, Madrid, Mapfre, 1992 ; John Lynch, The Spanish American Revolutions, Londres, W.W. Norton & Co., 1986.

[4]    Cf. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984 (8e éd.).

[5]    Carl Schmitt, Der Nomos der Erde im Völkerrecht des IusPublicum Europaeum, Berlin, Duncker & Humblot, 1988 (3e éd.),  édition française parue aux PUF en 2001.