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Benedetta Carnaghi, Virginia d'Albert-Lake

 

Virginia d’Albert-Lake, une Américaine dans la Résistance

Aspects internationaux et rôle des femmes dans les réseaux

Benedetta Carnaghi


 

 

 

 

 

« Une sueur froide m’envahit : que pouvait bien venir faire une voiture pareille, dans un chemin de terre désert ? J’appuyai à droite pour la laisser passer mais, au lieu de passer, elle s’arrêta. Trois hommes en descendirent : c’était des policiers allemands ! L’un d’eux nous donna l’ordre de descendre de bicyclette. Ils traversèrent le chemin pour nous demander nos papiers d’identité. En écrivant ceci, je recommence à trembler. Toute la scène se déroule devant mes yeux dans sa terrible réalité »[1].

 

Le 12 juin 1944, Virginia d’Albert-Lake fut arrêtée par les « Feldgendarmes » alors qu’elle convoyait des aviateurs alliés dans les alentours de Châteaudun. Américaine, née le 4 juin 1910 à Dayton, en Ohio, elle se trouvait en France car elle était mariée à un Français, Philippe d’Albert-Lake[2]. Après l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, Virginia commence à écrire un journal. Dans celui-ci, dont la première entrée date du 11 octobre 1939 et la dernière du mois d’avril 1944, elle évoque sa vie quotidienne et les conséquences de la guerre sur la vie agréable et affectueuse qu’elle avait menée jusqu’alors avec son mari. En revanche, elle ne mentionne absolument pas leur engagement dans la Résistance, qui conduit justement à son arrestation et à sa déportation à Ravensbrück. A contrario, après sa libération, en avril 1945, et son retour à Paris, le 27 mai, elle décide de rédiger ses mémoires, où elle décrit en détail tout ce qui s’est passé entre sa participation à la Résistance et son retour de la déportation[3]. Partir de l’histoire individuelle de Virginia d’Albert-Lake permet d’apporter un éclairage particulier d’une part à l’histoire de la Résistance, en explorant notamment les dynamiques de la branche française du réseau Comète, née de l’établissement d’un centre d’hébergement du réseau à Paris à la fin du mois d’avril 1942 et, d’autre part, à l’histoire de la déportation, notamment des femmes, dans le cas du complexe concentrationnaire de Ravensbrück (1939-1945). En effet, si les femmes sont présentes dans les camps de concentration, elles semblent être presque invisibles dans l’historiographie de l’extermination nazie. Comme le souligne Daniela Padoan, les historiens superposent les déportations des femmes à celle des hommes, au nom d’une sorte d’universalité qui aplanit les différences. C’est ce que montre notamment l’usage de pluriels déclinés au masculin : « déportés » ou encore « survivants »[4]. Cependant, cette recherche ne relève pas uniquement de l'histoire du genre, mais aussi de celle des relations internationales. D’une part, le réseau Comète était le seul à disposer d’une infrastructure complète de la Belgique à l’Espagne[5]. Il était par ailleurs en contact étroit avec les services secrets britanniques pour l’organisation de ses évasions. D’autre part, le parcours personnel de Virginia d’Albert-Lake, Américaine engagée dans la Résistance française, dont la nationalité joue un rôle fondamental dans sa libération du camp de concentration, nous montre l’importance de l’interaction diplomatique entre les États, même pour le destin d’un seul individu.

De Comète à Ravensbrück : le prix de l’engagement

 

Les mémoires de Virginia commencent à l’automne 1943. Elle se trouve, avec son époux, dans leur maison de Nesles-la-Vallée, à une trentaine de kilomètres de Paris, quand le boulanger, Marcel Renard, leur rend visite pour leur demander de l’aide. Il a accueilli et caché trois aviateurs américains qui ne parlent pas le français et a besoin de Virginia comme interprète. À la suite d’un dîner passé en compagnie des aviateurs, Virginia et Philippe décident de rejoindre le réseau d’évasion Comète.

Le réseau est né en 1941 dans les milieux bruxellois qui, depuis l’été 1940, se sont impliqués dans l’aide aux soldats britanniques cherchant à échapper à la captivité. La fondatrice de la ligne d’évasion est une jeune femme de 25 ans, Andrée De Jongh. Celle-ci réussit un premier voyage en août 1941, avec un soldat écossais et deux officiers belges : ils parviennent au consulat d’Angleterre à Bilbao. Une fois passée la méfiance initiale, le service britannique chargé des évasions, le Military Intelligence, département numéro 9 (MI9), décide de financer la ligne belge, enjeu particulièrement important à un moment où les aviateurs alliés sont abattus en nombre croissant au-dessus de l’Europe occupée[6]. Comète les cache puis, après leur avoir fait traverser la frontière franco-belge et deux lignes de démarcation en France (la Nord-Ost-Linie sur la Somme, puis celle qui sépare la zone occupée de la zone sud), leur fait franchir les Pyrénées. Après un bref séjour en Espagne, les évadés regagnent la Grande-Bretagne, via Gibraltar. Malgré l’arrestation d’Andrée De Jongh, la fondatrice du réseau,  la ligne survit mais cette fois sous un contrôle plus étroit de la Sûreté belge. Entre août 1941 et juin 1944, Comète prend en charge entre 700 et 800 militaires alliés, essentiellement des aviateurs[7].

L’engagement de Virginia et Philippe dans la filière devient officiel après la rencontre, en décembre 1943, avec Jean de Blommaert, un des chefs du réseau[8]. À partir de ce moment, Virginia et Philippe accueillent et assistent plus de soixante-cinq aviateurs. Cependant, en raison de l’intensification des bombardements alliés, en préparation du débarquement en Normandie du 6 juin 1944, il devient toujours plus difficile de transporter les pilotes par train en Espagne ou de les faire évader par avion. Le réseau prend donc la décision extrêmement périlleuse de construire des camps d’accueil pour les aviateurs dans la France occupée, dans l’attente de l’arrivée des troupes alliées. Le premier camp est mis en place dans la forêt de Fréteval, près de Châteaudun, et est officiellement ouvert le jour du débarquement en Normandie. Au moment de leur libération officielle, vers la mi-août, 152 pilotes sont cachés dans le camp. Quant à Virginia et Philippe, ils se trouvent à Paris, le matin du 6 juin. À la suite d’un appel d’un ami, ils décident de se rendre au camp de Fréteval afin de garantir la sécurité des onze aviateurs qu’ils cachent à leur domicile. Ils arrivent à Châteaudun le 11 juin mais le lendemain, Virginia et un des onze aviateurs sont arrêtés par la « Feldgendarmerie », les autres parvenant à se mettre à l’abri. Virginia est alors envoyée à la prison de Fresnes, où elle reste près de sept semaines. Le 1er août 1944, elle est transférée à la prison de Romainville, qui servait de placement d’attente pour les prisonniers, avant leur déportation en Allemagne. Le 15 août, à peine dix jours avant l’entrée triomphale des Alliés à Paris, la prison est évacuée et tous les prisonniers sont conduits à la gare de Pantin, où commence leur exténuant voyage pour l’Allemagne. Dans le bus pour la gare, Virginia réussit à donner au chauffeur un message pour Philippe, ainsi que d'autres collectés parmi les prisonniers et destinés à leur famille et à leurs amis. Elle découvre ensuite à son retour que les messages avaient été livrés. Pendant tous les interrogatoires qu’elle subit de la Gestapo, elle ne révèle jamais rien de son travail avec Comète, et le camp de la forêt de Fréteval n’est pas découvert. Le 14 août, les aviateurs cachés dans le camp sont récupérés par les Alliés et mis en sécurité. Pendant qu’ils célèbrent leur libération, Virginia doit faire face à un voyage de 144 heures dans un wagon de marchandises bondé de prisonniers, dont la destination est le camp de concentration de Ravensbrück. Dans ce train, il y avait environ 3 000 prisonniers, dont 600 femmes. Il s’agit d’un des derniers convois de déportés en partance de France. Entre-temps Philippe, qui a échappé à l’arrestation, doit quitter la France et gagner l’Angleterre, pour des raisons de sécurité.

À l’arrivée de Virginia à Ravensbrück, le 21 août 1944, Judy Barrett Litoff estime que la population du camp avait presque atteint son plafond, comptant entre 45 000 et 65 000 déportées, dont 80 % étaient des prisonnières politiques[9]. Le 11 septembre 1944, Virginia est parmi les 500 prisonnières qui ont été sélectionnées pour être transférées dans le camp de Torgau, un sous-camp de Buchenwald, situé à une centaine de kilomètres au sud de Berlin[10]. Les SS leur imposent de travailler dans une usine de munitions. Au début, étant une des sept Anglo-Américaines présentes dans le camp, Virginia reçoit un meilleur traitement que les autres et est désignée pour le travail en cuisine. Ensuite, elle est affectée à la tâche plus fatigante de biner les champs de pommes de terre.

Elle trouve le camp de travail de Torgau plus supportable que les horreurs de Ravensbrück. Cependant, le 6 octobre, elle y est reconduite avec 250 déportées françaises. Elle y reste alors une dizaine de jours et, le 16 octobre, elle est transférée dans un des sous-camps près de Königsberg, dans la Nouvelle-Marche, à peu près à huit kilomètres à l’est de Ravensbrück. Les 800 femmes que les SS ont rassemblées dans ce camp doivent travailler à élargir une piste d’atterrissage, où elles souffrent à la fois de la brutalité des SS mais aussi du froid insupportable aggravé par le manque de vêtements. Pour essayer d’échapper au gel, Virginia demande à être transférée dans le groupe qui travaille dans la forêt. Il y fait certes moins froid, les arbres protégeant du vent, mais la forêt est à une bonne demi-heure du camp et le travail est plus dur. Il consiste à tracer une route qui doit rejoindre le camp d’aviation et servir éventuellement à évacuer des avions. À intervalles réguliers, on y construit aussi des hangars, soigneusement camouflés parmi les arbres. Cependant ce que redoute le plus Virginia c’est de poser les tronçons de rails de la voie ferrée destinée à recevoir les wagonnets : ses mains sont engourdies, ses pieds gelés et le sol bosselé, son dos courbé par le poids des rails.

 

Les conditions de vie dans le camp s’aggravent de jour en jour. Le 31 janvier 1945, l’armée Rouge se rapprochant de plus en plus, les nazis paniquent, incendient les hangars des avions et s’enfuient du camp. Deux jours passent, pendant lesquels les prisonnières prennent tout ce qu’elles peuvent, surtout de la nourriture et des couvertures, mais elles sont terrifiées à l’idée que les nazis puissent revenir d’un moment à l’autre. D’ailleurs une première patrouille arrive de Königsberg, mais elle n'est pas assez nombreuse pour restaurer l’ordre dans le camp. Le 2 février, quand l’armée Rouge n’est qu’à quatre kilomètres de distance, une patrouille beaucoup plus nombreuse de SS provenant de Ravensbrück arrive et oblige les déportées à endurer une exténuante marche forcée jusqu’à la gare, où elles sont remises dans un train pour Ravensbrück. Toutes celles qui s’opposent sont fusillées.

Ce dernier retour à Ravensbrück est tragique. Le complexe concentrationnaire s’est désormais effondré. Les nazis ne permettent pas aux déportées de prendre une douche, ni de changer de vêtements ou d’examiner leur tête pour se débarrasser des poux. Elles sont tout de suite amenées au bloc 25, la tente (Zelt). Les nazis avaient fait placer cette tente en août 1944, dans un endroit où ils n’avaient pas fait construire de baraques car le sol était particulièrement marécageux[11]. Les cinq rangées de baraques étaient pleines et les nazis ne savaient plus où mettre les femmes. Aussi décident-ils de les entasser dans cette tente, qui se transforme très vite en mouroir, car le manque d’espace et les conditions de vie à l’intérieur y sont misérables. La section des lits est déjà occupée : les déportées provenant de Königsberg doivent se mettre par terre. Elles sont autour de 600 dans la tente[12].

La nationalité américaine de Virginia, enfin, lui permet de recevoir un traitement de faveur. Le 25 février 1945, la capitaine du bloc entre dans la tente et appelle « L’Américaine qui était à Königsberg ». On la fait déshabiller, on lui donne une poudre contre les poux et des vêtements propres. Trois jours après, le 28 février, on l’informe qu'elle est destinée à partir, quelques heures plus tard, pour un camp de la Croix-Rouge, à Liebenau, près du lac de Constance[13].

 

La libération de Virginia du camp de Ravensbrück est en grande partie le résultat des efforts de sa mère, Edith Roush. À partir du moment où celle-ci avait été informée de son arrestation par Philippe, elle avait infatigablement écrit des lettres à des officiers de haut rang du Département de la guerre, de la Croix-Rouge américaine et du Département d’État, en espérant qu’ils puissent assurer la libération de sa fille à travers un échange de prisonniers. Son cas avait donc été transféré au MIS-X, une section secrète du Service de renseignements américain (Military Intelligence Service) du Département de la guerre, qui s’occupait de faire évader les Américains tombés entre les mains des nazis. De son côté, Philippe était rentré à Paris en septembre, après la libération de la ville le 25 août 1944. Il avait commencé à travailler comme agent de renseignements pour les forces de la France libre, et il en avait profité pour continuer à chercher où Virginia se trouvait. Finalement, le 23 février 1945, le major John F. White Jr., qui travaillait pour le MIS-X, avait écrit à Mme Roush que le mari de Virginia avait découvert qu’elle se trouvait à Ravensbrück, qu’elle était en « bonne santé » et qu’ils étaient en train de prodiguer tous les efforts possibles pour assurer sa libération[14].

Virginia arrive à Liebenau le 6 mars 1945. Elle se sent tout de suite en sécurité, car il s’agit d’un camp d’internement pour prisonniers de guerre, parmi lesquels se trouvent des Américains, des Britanniques et des figures éminentes, tous protégés par la convention de Genève du 27 juillet 1929. Finalement, elle reçoit les soins médicaux dont elle avait besoin et elle peut envoyer un courrier à son mari. Les troupes de la France libre libèrent le camp dans l’après-midi du 21 avril. Elle est autorisée à repartir pour le centre de rapatriement de Strasbourg, et elle arrive à Paris le 27 mai 1945. Avec 24 autres femmes, elles sont les seules à avoir survécu du groupe originel de 250 femmes qui avaient été envoyées à Königsberg en octobre 1944.

Pour son travail avec la Résistance, Virginia reçoit de nombreux prix et honneurs : à l’étranger, la médaille du roi Léopold II en Belgique et la croix de guerre belge, l’ordre de l’Empire britannique en Grande-Bretagne, la croix de Malte des vétérans des guerres étrangères des États-Unis, la Medal of Freedom et la Medal of Honor américaines ; en France, la croix de guerre, la médaille des Évadés, la croix du Combattant, la croix du Combattant volontaire de la Résistance et, en 1989, la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Elle décède à Cancaval, en Bretagne, le 20 septembre 1997, à l’âge de 87 ans.

 

La spécificité de l’engagement des femmes et le tabou de la déportation

 

Ce qui fait l’intérêt majeur des mémoires de Virginia c'est de nous montrer à quel point les expériences de résistance et de déportation des femmes sont différentes de celles vécues par les hommes. Les femmes semblent moins intéressées à diriger un réseau ou à avoir des responsabilités plus élevées : elles se contentent souvent d’être hébergeuses, convoyeuses, agents de liaison ou « boîtes aux lettres ». Cependant, dans le réseau Comète, elles assument parfois les rôles les plus importants : sa fondatrice est une femme, Andrée De Jongh, la seule en Belgique à recevoir le grade de lieutenant-colonel[15] ; par ailleurs, le secteur Sud de la ligne, appelé « Bayonne », avait été placé sous la direction d’une autre femme, Elvire De Greef. Nous irons jusqu’à dire que la grande efficacité du réseau Comète est en partie due à la remarquable présence des femmes parmi ses agents, ainsi qu’à l’autonomie accordée à celles-ci. D’après ce qui résulte de l’enquête menée par Adeline Remy, ces femmes ne furent pas intéressées à être reconnues pour leur engagement[16] : elles avaient résisté parce qu’il fallait le faire. Les décorations qu’elles reçurent par la suite furent ainsi attribuées directement par l’État ou à la suite de demandes faites par d’autres, notamment par le biais d’associations.

Les femmes s’engagent très souvent au côté de leur famille ou de leur mari, comme c’est le cas de Virginia. Cependant, leur implication dans la Résistance est aussi une revendication d’autonomie, une occasion pour elles d’exorciser l’image de leur passivité face à l’intrusion d’une armée d’occupation masculine et de s’engager dans une activité non traditionnelle, qu’une vision stéréotypée leur interdisait d’entreprendre. Margaret Collins Weitz affirme que les femmes se pliaient plus facilement et plus rapidement que les hommes aux exigences de la vie clandestine. Elle écrit également que, face à un comportement social masculin plus codifié, elles étaient plus flexibles, ayant plus d’imagination et d’esprit d’initiative[17]. Ainsi lors de son arrestation à Châteaudun, Virginia réussit à avaler la liste d’adresses des résistants de la ville pour les sauver de l’arrestation. Par ailleurs, Margaret Collins Weitz ajoute que, très souvent, les femmes maîtrisaient les langues étrangères. Virginia est bilingue car elle est de nationalité américaine, mais beaucoup de femmes avaient étudié l’allemand, connaissance qui se révéla précieuse pour comprendre les occupants[18].

Quant aux raisons de l’engagement des femmes, à l’exception de quelques-unes, militantes communistes ou socialistes, celles-ci n’avaient pas d’idées ou de projets politiques particuliers : comme dans le cas de Virginia, elles s’engageaient au nom de la liberté et du bien commun.

Enfin, nous citons toujours Collins Weitz pour rappeler que la différence entre les sexes réapparaît devant la torture : il paraît que les femmes y résistent mieux[19].

La spécificité de la déportation des femmes, qui n'a pas encore été étudiée par les historiens, est peut-être encore plus marquée que celle de leur engagement.

Dans la mentalité nazie, les femmes étaient considérées comme a priori plus faibles que les hommes. Nous avons précisé que le Reichsführer-SS Heinrich Himmler avait décidé que pour les femmes, les tours de surveillance n’étaient pas nécessaires. Nous ajoutons que Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz de 1940 à 1943, avait noté dans ses mémoires que pour les femmes, tout était beaucoup plus dur, et que quand elles avaient atteint la limite extrême, elles se laissaient littéralement mourir. Elles erraient alors dans l’enceinte du camp comme des fantômes inertes et devaient être poussées en avant par les autres, jusqu’à ce qu’elles s’abandonnassent quiètement à la mort[20].

La déportation privait les femmes de tout aspect de leur féminité. Une femme souffre beaucoup plus qu’un homme s’il lui est impossible de se laver et de soigner son aspect physique. Ces privations entraînent une dépression physique et mentale que Virginia a observée chez ses compagnes de déportation. Par ailleurs, Mirella Stanzione, une ancienne déportée italienne que nous avons interviewée, nous a expliqué pourquoi, pour les femmes, c’était encore plus terrible de devoir parader nues devant des hommes pendant les visites médicales. Il s’agissait d’années pendant lesquelles le corps nu était un tabou, et l’exposer devant des inconnus était une action contre nature et représentait une violation de leur pudeur et de l’éducation que ces femmes avaient reçue.

Aux femmes était ôté le cycle menstruel : il revenait ensuite avec des douleurs atroces, mais certaines femmes sont devenues stériles. Pour toutes les déportées qui ont réussi à survivre, avoir des enfants après a été un risque, mais aussi un pari pour la vie. Beaucoup de femmes qui revenaient de la déportation étaient minées par l’absence d’écoute qui accueillait leur histoire ou par l’insinuation qu’elles s’étaient prostituées pour ne pas être tuées. Ne pouvant pas prendre la parole, elles essayaient de continuer à vivre dans leur intimité, et devenir mères était pour elles une grande forme de rachat : mettre au monde une vie signifiait avoir vaincu la mort.

Enfin, nous rappelons le cas des femmes qui ont accouché dans le camp de concentration et qui n’avaient aucun moyen de nourrir leurs enfants et de les aider à survivre : nous ne pouvons imaginer pire souffrance que de voir son propre enfant mourir de faim dans ses bras.

 

La force d'une Résistance internationale

 

L’histoire de Virginia démontre la fausseté d’une idée de la Résistance comme étant uniquement franco-française. La Résistance, notamment celle de frontière, se nourrit d’apports internationaux et est efficace quand elle se fonde sur une collaboration entre différentes nationalités. Tout d’abord, l’efficacité du réseau Comète est à rechercher dans l’infrastructure complète dont la ligne disposait. S’étendant sur trois pays, la Belgique, la France et l’Espagne, le réseau s’appuyait aussi sur les services secrets britanniques pour l’organisation de ses évasions, et pouvait envoyer à Londres les agents qui avaient été « brûlés ». Le système fonctionnait bien, et le seul moyen pour la Gestapo de le démanteler était d’y infiltrer ses agents. Cela s’est produit à plusieurs reprises, mais le réseau a toujours réussi à reprendre son activité, car si l’un de ses secteurs était en situation critique, un autre pouvait prendre le relais de l’organisation des évasions. En deuxième lieu, nous avons pu remarquer le caractère de « famille élargie » de Comète : ses agents, même s’ils étaient de nationalités différentes, arrivaient à s’entendre, à collaborer, à nouer des amitiés et à se sacrifier les uns pour les autres. En troisième lieu, nous ne devons pas oublier les hommes sauvés par la ligne, qui étaient, dans la plupart des cas, des aviateurs britanniques ou américains. Ainsi, nous pouvons affirmer que le réseau s’est fondé, dès le début, sur un principe de solidarité internationale : des agents belges, français et espagnols risquaient leur vie pour rapatrier des aviateurs de la Royal Air Force ou de l’U.S. Air Force. Cette amitié internationale s’est poursuivie après la Seconde Guerre mondiale, par le biais de l’Amicale du réseau ou tout simplement dans les relations que les aviateurs ont gardées avec les agents qui les avaient sauvés, comme nous l’avons vu avec les lettres de remerciement que Virginia et Philippe ont reçues.

En revanche, le modèle du complexe concentrationnaire représentait la négation de cette collaboration parmi les nationalités, de cette solidarité internationale. La loi qui était en vigueur dans les camps de concentration était celle du plus fort. Les nazis visaient à diviser les déportés le plus possible, en les traitant différemment et en privilégiant souvent certains groupes par rapport à d’autres : ainsi, ils s’assuraient qu’ils ne pouvaient dépasser les différences de nationalité pour se coaliser entre eux et s’opposer à leurs bourreaux. Quoiqu’il ait existé des formes de résistance aussi dans les camps de concentration, cette technique des nazis s’est révélée efficace dans la plupart des cas. Par exemple, Virginia remarque que cette incompréhension parmi les nationalités contribue à la brutalité de l’ambiance de Königsberg : là, il n’y a aucun contact entre les déportées françaises et les Russes et les Polonaises. Les Allemands incitent les Slaves à mépriser les Françaises, qu’ils considèrent « comme les trouble-fête têtus et déraisonnables d’une nation vaincue »[21], alors qu’ils accordent un régime de faveur aux Russes, qu’ils craignent à cause de leur armée toujours plus victorieuse. Mirella Stanzione nous a décrit une situation similaire pour les déportées italiennes, qui étaient généralement méprisées par les autres déportées, lesquelles les considéraient comme fascistes, et par les déportées allemandes et les nazis, qui les voyaient comme des traîtres, « les sales femmes de Badoglio ».

 C'est grâce à une nouvelle collaboration internationale que Virginia est sauvée du complexe concentrationnaire : même s’il ne s’agit pas de résistance, mais de diplomatie internationale, nous pouvons affirmer que l’interaction parmi les peuples l’emporte sur la tentative de les diviser et de les rendre esclaves des nazis. C’est en effet grâce à la collaboration entre les Forces françaises combattantes, dont Philippe d’Albert-Lake fait partie, la Croix-Rouge, le Département d’État et le Département de la guerre américains, notamment par le biais des renseignements récoltés par le MIS-X, que Virginia peut être repérée et que son rapatriement peut être organisé.

 


[1]    Archives privées de la famille d’Albert-Lake, Paris, traduction du manuscrit de Virginia d’Albert-Lake faite par la tante de son mari, Mme de Gourlet, p. 19.

[2]    Élève de l’École normale supérieure, Benedetta Carnaghi a soutenu en 2013 un mémoire de Master 2, sous la direction d'Alya Aglan, intitulé « Virginia d'Albert-Lake, une “comète” à Ravensbrück (1910-1997). Résister au féminin », à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[3]    Le journal intime et les mémoires de Virginia d'Albert-Lake n’ont été publiés que de manière posthume, sous la direction de Judy Barrett Litoff, An American Heroine in the French Resistance. The Diary and Memoir of Virginia d’Albert-Lake, New York, Fordham University Press, 2006.

[4]      Daniela Padoan, Come una rana d’inverno. Conversazioni con tre donne sopravvissute ad Auschwitz, Milan, Bompiani, 2010, p. 184-185.

[5]      Étienne Verhoeyen, La Belgique occupée : de l’an 40 à la Libération, Bruxelles, De Boeck Université, 1994, p. 370.

[6]    Archives privées de la famille d’Albert-Lake, traduction du manuscrit de Virginia d’Albert-Lake, doc. cit., p. 4.

[7]    Yves Le Maner, « le réseau Comète », in François Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, R. Laffont, 2006. Cf. également Adeline Remy, « L’engagement des femmes dans la ligne d’évasion Comète (1941-1944) : entre mythe et réalité ? », mémoire soutenu sous la direction de Pieter Lagrou, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 2005, vol. 1. Dans la note 104, à la page 44, Adeline Remy explique que le nombre exact des pilotes sauvés n’est pas connu. Étienne Verhoeyen parle de 700 militaires alliés (cf. La Belgique occupée, op. cit., p. 371-372). Le major R.B. Ford, dans la préface de l’ouvrage de Cécile Jouan (Comète, histoire d’une ligne d’évasion, Furnes, Éditions du Beffroi, 1948, p. V-XI), augmente le nombre à 800, mais la liste des aviateurs et militaires alliés fournie en fin d’ouvrage par Cécile Jouan ne reprend que 288 noms (cf. p. 188-193). Le colonel Rémy propose également la même tranche, entre 700 et 800. Il faut ensuite distinguer entre le nombre d’hommes rapatriés en Angleterre, correspondant à 288 noms ; les pilotes cachés à Bruxelles au moment de la libération, environ 70 ; les pilotes placés dans les camps de la mission Marathon, plus ou moins 270 – dont autour de 150 étaient cachés dans les camps de Fréteval au moment de leur libération officielle, camps à la mise en place desquels Virginia et Philippe contribuent ; enfin, ceux qui avaient été transférés à d’autres lignes, Comète étant surchargée, entre 50 et 70.

[8]      Cf. Archives de la Sûreté de l’État de Londres, entreposées au Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (Cegesoma) de Bruxelles, cote AA 1333, dossier A.R.A. (agent de renseignement et d’action) d’Aline Dumon, fichier « Témoignages », copie du rapport de Jean de Blommaert, alias Rutland.

[9]    Judy Barrett Litoff (dir.), An American Heroine, op. cit., p. XXI. Pour plus de renseignements sur le camp, cf. Bernhard Strebel, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, Paris, Fayard, 2005.

[10]   Les déplacements de Virginia sont attestés par les listes de transport conservées aux Archives du Mémorial et lieu d’exhortation national de Ravensbrück (Mahn- und Gedenkstätte Ravensbrück), AGB100, 21 septembre 1944, liste de déportés concernés par le transport de Ravensbrück à Buchenwald (Virginia fait partie du groupe qui s’arrête dans le camp-annexe de Torgau avec un commando de travail) ; une liste sous la cote AGB46/54 rédigée le 26 octobre 1944, concerne le retour du commando de Torgau à Ravensbrück ; enfin, une liste sous la cote AGB101 rédigée le 29 octobre 1944 à Buchenwald (destination illisible).

[11]    Bernhard Strebel précise qu’il s’agissait de la dépression entre les blocs 24 et 26, et que la tente était longue d’une cinquantaine de mètres. Cf. op. cit., p. 175.

[12]    Aux Archives nationales (AN), dans la série 72AJ (cartons 333-334-335), nous avons lu les témoignages de certaines déportées qui ont rendu visite aux femmes reléguées dans la tente et ont décrit avec horreur la situation à l'intérieur. Le fait que les autres déportées puissent considérer les souffrances de ces femmes comme pires que les leurs donne une idée de l’enfer que constituait ce bloc.

[13]    Virginia entreprend le voyage de Ravensbrück à Liebenau avec Geneviève de Gaulle. Geneviève décrit Virginia, à la fin de ses mémoires, comme l’image de la souffrance : « […] Une femme terriblement décharnée et qui me semble très vieille. Sur sa tête rasée quelques rares cheveux follets ont repoussé. Elle rassemble à Gandhi dans les derniers moments de sa vie. Nous échangeons un regard, nous n’osons nous parler encore, mais je lui tiens la main pour descendre les trois marches du bunker. Ensemble, encadrées des deux SS et de la surveillante, nous franchissons la porte du camp », in Geneviève de Gaulle-Anthonioz, La Traversée de la nuit, Stuttgart, Reclam, 2005, p. 67.

[14]    Archives privées de la famille d’Albert-Lake, album « Résistance Virginia », lettre du Major John F. White Jr. à Edith Roush, 23 février 1945 : « Dear Mrs. Roush, I saw Philip yesterday, and he told me that he had at last had news from Virginia. I cannot give you the source of it, but it seems fairly recent, and says that she is alright and detained at Ravensbrück. Ravensbrück is near Stettin and the Russians may reach it any time now. Philip says that we may still have some anxious moments ahead, but that it is already wonderful to know that Virginia is in good health, and in a definite place ». Le fait que le Major White puisse croire à la « bonne santé » de Virginia dans un endroit comme Ravensbrück donne une très bonne idée de l’obscurité totale qu’il y avait sur les conditions de vie dans ces camps. Au moins, cela réconforte un peu sa mère. Cette dernière meurt cependant la veille de la libération de Virginia, sans savoir que ses efforts pour sauver la vie de sa fille n’ont pas été vains.

[15]   Adeline Remy, « L’engagement des femmes… », op. cit., vol. 1, p. 128.

[16]   Ibid., p. 132.

[17]   Margaret Collins Weitz, Les combattantes de l’ombre : histoire des femmes dans la Résistance, 1940-1945, Paris, A. Michel, 1996, p. 338-339.

[18]   Id.

[19]   Id.

[20]   Rudolf Höss, Le commandant d'Auschwitz parle, Paris, la Découverte, 2004.

[21]    Archives privées de la famille d’Albert-Lake, traduction du manuscrit de Virginia d’Albert-Lake, doc. cit., p. 84.