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Anne-Claire Douzou, chirurgien Larrey

 

Un chirurgien dans la débâcle de 1812 :

Larrey, « Sisyphe philanthrope » ?

Anne-Claire Douzou


 

La campagne de Russie a marqué un tournant majeur dans l’histoire de la Russie et de l’Europe[1]. C’est la campagne qui a sonné le déclin de l’empereur français. Ce fut aussi un événement d’une violence inouïe. La Grande Armée franchit le Niémen le 24 juin 1812 avec 440 000 hommes. Six mois plus tard, il ne restait que 40 000 soldats. Ce bilan était encore grevé par la masse des blessés ; on en comptait déjà 60 000 en Pologne avant même l’entrée en Russie. L’étude que nous avons entreprise visait à tenter de cerner la force du traumatisme engendré par cette guerre d’une ampleur inédite. Cela supposait de trouver un poste d’observation privilégié. Notre choix s’est fixé sur le point de vue d’un homme, le chirurgien militaire Dominique-Jean Larrey, qui vit toutes les failles se former et s’aggraver, jour après jour, pendant la durée entière de l’expédition. Chirurgien en chef de la Grande Armée en 1812, il a laissé des mémoires[2] et une correspondance[3] qui constituent un corpus de sources décrivant la réalité du conflit dans ses moindres détails.

Les souffrances du soldat sont au cœur des préoccupations du chirurgien. La pénurie et la désorganisation qui règnent en 1812 sont terribles pour Larrey qui ne dispose plus des hommes ni des ressources nécessaires pour soigner les soldats. Ceux qu’il appelle les « malheureux »[4] ou « mes camarades »[5] sont, dans cette campagne, réduits au rang de simples survivants exposés aux pires épreuves. C’est pour définir ce paradoxe qu’André Bolzinger pense la formule de « Sisyphe philanthrope »[6]. Il évoque « l’écart immense entre les idéaux humanitaires des assemblées élues et la sauvagerie des mœurs dans les armées en guerre »[7]. C’est cet écart que le service de santé doit en permanence tenter de combler, en soignant les victimes. Sous le feu de l’ennemi, médecins et chirurgiens risquent leur vie pour en sauver. Cette tâche difficile se répète sans cesse, ce qui explique l’idée du « Sisyphe ». La question des motivations du service de santé pendant la tragique campagne de Russie se pose dès lors. L’exemple de Dominique-Jean Larrey donne des éléments de réponse à trois niveaux. D’une part, sa proximité avec les soldats le pousse à se démener pour eux. Par ailleurs, sa loyauté envers l’Empereur implique un dévouement sans faille. Enfin sa vision novatrice de la guerre, qu’il analyse comme un humaniste, constitue une des clés de compréhension de son abnégation.

 

Un homme proche des soldats

Des circonstances hostiles

L'attachement de Larrey pour les soldats dont il partage l'expérience est un moteur de son action. Après une ascension professionnelle fulgurante[8] s’engage dans les armées de la Révolution puis auprès de Bonaparte pendant la campagne d’Italie en 1797. Lorsque s’ouvre la campagne de 1812, Larrey entame sa quinzième année d’expédition militaire. Pendant ces longues et denses années de service, il a soigné quantité de soldats. Des liens se sont tissés créant ainsi un passé commun et un ensemble de références partagées comme en témoigne la description qu’il fait de la tour d’Ivan comparée à un « minaret »[9], analogie reprise dans les correspondances des hommes de troupes. En outre, il est aux côtés des hommes et vit comme eux dans les conditions les plus hostiles. Dès les débuts de la campagne de Russie, les difficultés minent l’armée. Si le froid est toujours mis en avant, on évoque moins les pluies diluviennes qui s’abattent sur la Grande Armée dès les premiers jours et qui sont tout aussi redoutables que le froid. Les soldats vivent à ciel ouvert, à la merci des intempéries ce qui les fragilise. Le chirurgien est persuadé de sa valeur et de son endurance. Il se pense même comme « l’un des plus robustes de l’armée »[10]. Et pourtant, la campagne de Russie l’éprouve durement, lui aussi. Il tombe malade dès le premier mois de la campagne[11]. Il est victime d’une ophtalmie puis d’un abcès. À la fin de la campagne, il souffre de la fièvre catarrhale de congélation[12]. Pour la seconde fois, Larrey pense perdre la vie[13]. Toutefois, confié aux Sœurs de la charité et éloigné du milieu pathogène que constitue la troupe, il est sauvé en quelques jours : il dit être rétabli le 1er janvier 1813, dix jours après son arrivée à Königsberg.

 

Le service de santé en première ligne

Outre les combattants, l’armée est composée d’un certain nombre de services, sans l’assistance desquels les opérations ne pourraient pas se dérouler convenablement. Le service de l’intendance doit ainsi ravitailler l’armée, l’habiller, régler toutes les contingences. Si son rôle est crucial, il se situe hors du champ de bataille. Le service de santé sillonne quant à lui le théâtre des hostilités avec pour seul objectif de secourir les blessés et se trouve donc dans des conditions d’exposition maximales. Au sein de ce service, structuré par Louis XIV et régulièrement réorganisé par des ordonnances successives[14], Larrey joue un rôle primordial. Proche des hommes qu’il soigne et qu’il connaît, Larrey, en sa qualité de chirurgien, est souvent au cœur des opérations militaires pour ramasser les blessés le plus rapidement possible et les opérer sans tarder. En sa qualité de chirurgien en chef de la Grande Armée, Larrey dispose, en outre, d’un pouvoir de décision important en 1812. Il applique, depuis les guerres de la Révolution, des dispositifs de triage des blessés en fonction de la gravité des blessures. Le service de santé est donc en Russie un des éléments de soutien et d’aide aux soldats. Cependant, à cette époque où la notion de sacrifice est à la fois normale et glorifiée, la mort de ces auxiliaires de vie des combattants que sont médecins et chirurgiens est une variable parmi d’autres.

 

La nostalgie du soldat

L’exposition au feu conduit Larrey à partager le désespoir qui frappe les hommes. Les Mémoires offrent une vision très noire des événements[15] et la correspondance ne fait que confirmer ce sentiment[16]. Le ton que Larrey emploie dans son récit de la campagne est souvent poignant. Rompu à l’analyse des symptômes, il décrit les faits de manière très précise et transmet au lecteur une vision réaliste de la campagne. À travers son récit, il donne à voir le désarroi de la troupe. Ainsi, à propos de l’incendie de Moscou, il note :

« Cette calamité jeta l’armée dans une grande consternation, et nous présagea de plus grands malheurs. Nous crûmes tous ne pouvoir trouver ni subsistances, ni étoffes, ni les autres objets nécessaires à l’habillement des troupes dont on avait le plus pressant besoin. Quelle idée plus sinistre pouvait se présenter à notre imagination ! »[17]

 À ses yeux, la peur et le découragement qui frappent les troupes sont aussi psychologiques. L’incendie de Moscou en est un exemple révélateur. Là où l’armée croyait trouver réconfort et vivres, elle ne rencontre que flammes et cendres. Peut-être est-ce là que réside la spécificité de la campagne de Russie. La stratégie russe épuise moralement les soldats qui ne se battent pas, ne trouvent pas l’ennemi et voient leur avancée comme vaine. C’est sans doute la compréhension intime de leur désespoir qui lui permet de théoriser la « nostalgie du soldat » dans son Mémoire sur le siège et les effets de la nostalgie[18]. Larrey y dresse un tableau clinique de l’affection qui touche les soldats éloignés de leur pays en établissant un lien entre le sentiment de tristesse et des répercussions cérébrales[19]. La sensibilité[20] dont Larrey fait preuve ne l’empêche pourtant pas d’être simultanément un officier de métier qui mène carrière.

 

Un baron d’empire

Distinctions et honneurs

Sur la foi des documents officiels, des écrits de Larrey lui-même et des commentaires souvent dithyrambiques auxquels son action a donné lieu, le chirurgien apparaît comme un homme que seul un dévouement sans bornes à ses semblables aurait motivé et guidé. La réalité est plus complexe : Larrey, ayant aussi une volonté d’ascension sociale forte, n’hésite pas à solliciter décorations et récompenses. Sa demande de Légion d’honneur au temps du Consulat montre qu’il se jugeait déjà privé des distinctions qu’il pensait mériter[21]. Le chirurgien souffre de ne pas percevoir ce qu’il estime être son dû. Il s’en ouvre sans détour au premier consul. Il exprime ainsi sa soif de récompenses et d’ascension. Il comprend cependant que les récompenses sont difficiles à obtenir. En effet, durant la campagne de 1812, la situation est plus préoccupante encore dans la mesure où la rétribution au jour le jour des services du chirurgien n’est pas assurée. La consultation des archives montre des irrégularités de paiement qui sont susceptibles de créer une gêne dans la marche de sa maison. Larrey l’écrit sans fard à sa femme : « Nos dépenses vont tous les jours en augmentant ma besogne il faut espérer que je sois dédommagé »[22]. Cette situation permet de mieux comprendre l’obsession pécuniaire et la stratégie financière qui se manifestent dans sa correspondance : il s’agit pour le chirurgien d’obtenir le paiement de son traitement et des frais qu’il contracte pour ses blessés. Mais l’argent n’est pas tout et Larrey puise aussi sa motivation dans la loyauté qu’il éprouve pour l’Empereur.

 

La loyauté à l’épreuve de 1812

Les débuts de la campagne de Russie sont une épreuve pour le chirurgien qui ne connaît ni la destination, ni les étapes de la route qu’il doit emprunter. Cependant, même dans ce moment de doute, Larrey croit au génie militaire de Napoléon. Il écrit à sa femme le 17 juin 1812, quelques jours avant l’entrée sur le territoire russe :

« Tout me fait croire à l’exécution du plan que je t’ai succinctement tracé. […] Au reste quel qu’il soit, le génie qui l’a créé est bien capable de l’exécuter et nous pouvons le suivre avec confiance »[23].

Larrey obtient le titre de baron en 1809, qui fait de lui un membre de la noblesse d’empire dévouée corps et âme au souverain. Larrey est donc aussi un homme de cour. Présent au lever de l’Empereur, où il espère recevoir des compliments, il agit en serviteur de Napoléon et aime à savoir que celui-ci est satisfait de son service. Les marques d’estime que Napoléon manifeste à l’égard de Larrey sont multiples. La citation de Larrey en 15e position dans le testament de l’Empereur en est l’exemple le plus flagrant. Ce souci d’être apprécié de l’Empereur va de pair avec une autre motivation, celle de recevoir la gratitude des hommes de troupe.

 

L’amour de tant de braves soldats

Ambroise Paré, chirurgien humaniste du xvie siècle, écrivait dans ses Œuvres :

« J’ai vécu les guerres, où l’on traite les blessés sans fard et sans les mignarder à la façon des villes. Je me suis trouvé en campagne, aux batailles, escarmouches, assauts et sièges de villes et forteresses, aussi enclos ès villages avec les assiégés, ayant charge de traiter les blessés. Et Dieu sait combien le jugement d’un homme se parfait en cet exercice où, le gain étant éloigné, le seul honneur qui vous est proposé est l’amitié de tant de braves soldats auxquels on sauve la vie, ainsi qu’après Dieu je puis me vanter d’avoir fait à un nombre infini »[24].

Pour Paré, la récompense de tant d’efforts, c’était l’amitié des soldats. La reconnaissance était le moteur de son action. Et de même, pour le blessé de 1812, Larrey est vu comme « la providence du soldat » pour reprendre un topos de l’époque. Lorsqu’on le voit approcher, on se sait déjà pris en charge. Le rôle de second après Dieu est aussi une source de réconfort pour le chirurgien militaire en campagne. Ce pouvoir de sauver la vie induit certainement une sensation grisante. C’est probablement une des explications de son courage au feu. Le « Sisyphe philanthrope » se doit d’avoir un espoir pour continuer sa tâche sans voir qu’elle est parfois vaine. Dès lors, les analyses livrées dans les Mémoires livrent une vision étonnante du conflit qu’il traverse.

 

Une vision novatrice du conflit

 

Description du pays envahi

La description de Moscou par Larrey dans les Mémoires est appréciative. Le 14 septembre, l’armée entre dans la capitale russe. Larrey y voit une ville européenne majeure. Loin d’être dépeinte comme une cité barbare comme le faisaient nombre de récits[25], Moscou est l’objet, sous sa plume, d’une description plus que flatteuse. Le tableau qu’il en brosse commence en ces termes : « Rien ne semblait être en discordance dans cette cité. Tout annonçait son opulence et le commerce immense qu’elle faisait des produits des quatre parties du monde »[26]. Moscou est ici présentée comme une ville au rayonnement international, une métropole ouverte au commerce mais aussi aux grands courants intellectuels. La capitale de l’Empire russe est, aux yeux de Larrey, un joyau. Il élargit son éloge et sa surprise aux hôpitaux qu’il décrit avec un luxe de compliments : « Les hôpitaux, qui fixèrent particulièrement mon attention, sont dignes de la nation la plus civilisée du monde »[27]. Sous sa plume experte, le compliment n’est pas mince. Par ailleurs, mettre la Russie au rang des nations civilisées n’est pas épouser la doxa du temps.

Larrey se montre très attentif à ce qu’il voit. Les établissements – civils et militaires – qu’il parcourt sont décrits de façon détaillée. C’est le cas de cette « caserne immense qu’on peut comparer à l’école royale militaire de Paris »[28]. La comparaison avec la prestigieuse école parisienne est audacieuse, il insinue que les deux nations comportent des écoles et des services de santé d’égale qualité. De même qu’il fait toute confiance aux médecins russes pour soigner ses blessés, il ne critique jamais leurs procédés dans les pages qu’il consacre aux hôpitaux de Moscou. C’est à nouveau le signe d’une vision hors du commun, celle d’un Larrey érudit qui prend note de ce qu’il découvre, à rebours parfois des préjugés les plus établis.

 

Description du tsar

Comme le suggère le titre de l’ouvrage du polygraphe Cate Curtis, 1812 : le duel des empereurs[29], la campagne de Russie oppose deux souverains, deux visions du monde. Or, Larrey, bien que proche de Napoléon qu’il révère, parle du tsar en termes élogieux. Le tsar de Russie est un personnage respectable aux yeux de Larrey[30]. Cela peut s’expliquer par la volonté d’Alexandre de protéger les civils et les prisonniers par exemple. En outre, le tsar choisit de s’entourer de personnages passionnés et ouverts aux idées neuves. C’est ce souverain dont Larrey vante la « munificence »[31] et l’« humanité »[32]. Au demeurant, les deux hommes avaient déjà eu des échanges alors que leurs deux empires venaient de s’allier, en 1807. Larrey avait reçu le 16 août 1807 une lettre du conseiller d’État au département russe des Affaires étrangères dans laquelle il expliquait qu’Alexandre considérait les soldats comme une « classe respectable qui sacrifie son sang et sa vie pour l’honneur et le bien de la patrie ayant des droits incontestables à l’intérêt de sa majesté impériale »[33], opinion que partageait incontestablement Larrey. Le chirurgien en chef de la Grande Armée était donc favorablement disposé à l’égard du tsar qui s’était montré intéressé par les innovations apportées par Larrey au fonctionnement du service de santé sur le champ de bataille, notamment le triage des blessés. Pendant la campagne de Russie, Alexandre a l’occasion de prouver l’estime dans laquelle il tient les membres du service de santé lorsque le médecin en chef de l’armée, René-Nicolas Dufriche, baron Desgenettes, fait prisonnier par les Russes, est raccompagné dans les lignes françaises sur ordre du tsar. C’est une marque de plus du respect qu’Alexandre Ier montre à l’égard de l’idéal d’humanité dont ces médecins sont porteurs. Cette relation entre les deux hommes montre un idéal d’une médecine neutre, qui soigne les soldats des deux camps, dans le seul souci du bien-être des blessés, considérés comme des patients qui sont tous justiciables des mêmes soins.

 

Une chirurgie neutre

 

Lorsque la Grande Armée quitte des lieux en y laissant des blessés, le chirurgien en chef leur remet des lettres à destination des officiers de santé russes. Il leur recommande ainsi les blessés. Larrey considère donc bel et bien qu’il existe une manière de solidarité au sein des services de santé et que ceux-ci se doivent de prendre en charge les blessés ennemis. Larrey lui-même soigne les blessés russes[34]. C’est une confrérie dont Larrey dessine ainsi les contours. Dans les précédents tomes des Mémoires, on trouve d’ailleurs trace de l’influence que les médecines étrangères exercent sur lui. Il est nécessaire, à ses yeux, de confronter les observations des médecins de toutes nationalités pour parvenir au meilleur traitement. La palette des maladies connues diffère selon les pays. Larrey fait confiance à ses confrères étrangers et progresse à leur contact. Il se fonde souvent sur ses expériences passées et sur les récits médicaux qu’il a lus ou entendus pour décider du protocole à appliquer. Pour lui, il n’est pas de hiérarchie entre les médecines, quelle que soit leur nationalité. Par exemple, les Anglais, ennemis jurés de l’armée française, sont dignes de foi en ce qui concerne le traitement des malades.

Lors de l’expédition d’Égypte, le chirurgien de l’armée française écoute avec respect les conseils des médecins égyptiens. Il apprend en Égypte une médecine différente et peu connue en Occident. Le pouvoir des pierres se situe ainsi en Égypte aux confins des domaines de la superstition et de la médecine. Larrey prend en compte cette observation. Intellectuellement, le chirurgien, grand voyageur, s’inspire de ces préceptes. Outre ces méthodes particulières, il est grandement influencé par les pratiques médicinales égyptiennes dans leur ensemble. Le traité « De la médecine et de la chirurgie des Égyptiens » atteste cette ouverture d’esprit. Il y fait une immersion dans la clinique égyptienne qui, à elle seule, témoigne de l’insatiable intérêt de Larrey pour tous les aspects de son art. Il y souligne l’idée que certains moyens de soigner ont été négligés par la clinique européenne. La méthode utilisée au front en 1812 est imprégnée de toutes ces influences. Il utilise l’arnica, le bouillon et les scarifications pour les cas les plus complexes, toutes méthodes issues de ce qu’il a observé en Égypte[35]. En somme, faisant fond sur l’expertise qu’il avait acquise antérieurement, Larrey a donné sa pleine mesure en Russie lorsqu’il a dû faire face à des difficultés et à des situations qui l’ont poussé à mobiliser toute sa science.

 

Un lieu de mémoire

Peut-on espérer mieux comprendre la campagne de Russie à travers l’expérience d’un homme et la vision que celui-ci a offerte des événements qu’il a traversés ? Dominique-Jean Larrey a promené un regard acéré sur cette campagne dont il avait été un protagoniste. La qualité de son témoignage, rehaussée par la réputation qu’il avait acquise dans les milieux médicaux, est peut-être ce qui lui a valu une notoriété qui perdure jusqu’à nos jours dans des cercles étroits et élitistes, éclipsant parfois la mémoire d’autres personnels du service de santé, tout aussi méritants[36]. À l’Académie de Médecine, un immense tableau de Charles-Louis Muller représentant Larrey opérant sur le champ de bataille domine la salle de lecture de la bibliothèque. Au Val-de-Grâce, sa statue trône dans la cour d’honneur, au cœur par conséquent de la partie historique du bâtiment. Objet d’hagiographie, érigé au rang de « lieu de mémoire » par la fine fleur du monde médical, Larrey retient peut-être surtout l’attention de l’historien par l’approche à la fois technicienne et humaniste qu’il autorise sur une campagne de Russie qui défie encore souvent l’analyse.

 


[1]    Anne-Claire Douzou a soutenu, sous la direction de Marie-Pierre Rey, un mémoire de Master 2  intitulé, « Le chirurgien Larrey en 
Russie, la vertu à l'épreuve de la débâcle de 1812 ? », à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, juin 2013.

[2]    Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et Campagnes, Paris, J. Smith, 1817.

[3]    Six lettres ont été publiées en Annexes aux Mémoires de chirurgie militaire et Campagnes, Paris, Tallandier, 2004, t. 2. De plus, notre étude a bénéficié d’un corpus de lettres inédites conservées aux Archives départementales des Hautes-Pyrénées (carton 1J non classé, carton 2).

[4]    Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et Campagne, tome IV, op. cit., p. 25.

[5]    Ibid., p. 65.

[6]    André Bolzinger, Histoire de la Nostalgie, Paris, Campagne Première, 2006, 287 p.

[7]    Ibid., p. 67.

[8]    À 15 ans, il sort  major du concours de sous-aide anatomie pour lequel il doit obtenir une dérogation d’âge. À 19 ans, il est maître et donne des leçons publiques. En février 1796, alors qu’il n’a pas encore 30 ans, il devient chirurgien professeur de 1re classe au Val-de-Grâce. Il  est le premier titulaire de la chaire d’anatomie et de médecine opératoire.

[9]    Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire…, op. cit., p. 65.

[10]  Ibid., p. 107.

[11]   Annexes aux Mémoires de chirurgie militaire et Campagnes, Paris, Tallandier, 2004, t. 2. Six lettres de Wilna à Moscou.

[12]   Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire…, op. cit., p. 121.

[13]   Ibid., p. 108.

[14]   Monique Lucenet, Médecine, chirurgie et armée en France au siècle des Lumières, Paris, éd. I. et D., 2006, 159 p.

[15]  Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire…, op. cit., p. 25.

[16]   Annexes aux Mémoires de chirurgie militaire et Campagnes, Paris, Tallandier, 2004, t. 2. Six  lettres, de Wilna à Moscou.

[17]   Ibid., p. 76.

[18]   Publié dans le Recueil de mémoires de chirurgie, Paris, Compère Jeune, 1821.

[19]   Ibid.

[20]   La sensibilité est théorisée par Claude Lafisse dans son Discours prononcé aux écoles de médecine pour l’ouverture solennelle des écoles de chirurgie, Paris, Imprimeur de la faculté de Médecine, 1775.

[21]   Dossier de légion d’honneur de Larrey LH/1486/79 consulté en ligne sur le site du ministère de la Culture et de la Communication (base Léonore).

[22]   Archives de l’Institut de France, Dossier de Larrey, sans cote.

[23]   Id.

[24]   Ambroise Paré, Œuvres, Lyon, Chez la veuve de Claude Rigaud et Pierre Rigaud fils, t. 1, 1641, p. 11. Édition consultable sur Gallica. Cette citation figure pour partie sur une plaque de marbre apposée sur un mur du cloître du Val-de-Grâce.

[25]   Maya Goubina, « La perception réciproque des Français et des Russes d'après la littérature, la presse et les Archives », thèse à l’université Paris Sorbonne, soutenu en 2007, sous la direction d’Alain Blondy.

[26]   Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire…, op. cit., p. 63.

[27]   Ibid., p. 65.

[28]   Ibid., p. 66.

[29]   Curtis Cate, 1812 : le duel des empereurs, Paris, Robert Laffont, 1987, 483 p.

[30]   Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire, op. cit., p. 110.

[31]   Id.

[32]   Id.

[33]   Archives du musée du service de santé des armées, carton 112, dossier 11.

[34]   Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire…, op. *cit., p. 24.

[35]   Ibid., p. 13.

[36]   Pierre-François Percy par exemple, chirurgien également au sein de la Grande Armée.