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Victor Pereira, le PC portugais en exil, 1958-1974

 

Les pratiques clandestines en exil

Le parti communiste portugais, 1958-1974

Victor Pereira

 

 

À partir des années 1930, le parti communiste portugais (PCP), créé en 1921 d’une scission au sein du mouvement anarchiste, devient le principal parti d’opposition à la dictature. Cette dernière institue ce parti comme son principal ennemi et englobe l’opposition (à l’exception des républicains) sous l’épithète de communiste. L’action du PCP se déploie surtout dans la clandestinité. Les pratiques clandestines font partie de l’identité même du PCP qui, depuis les années 1930, a dû se protéger de la répression exercée par une police politique unifiée traquant les opposants – républicains, communistes, socialistes, anarchistes –, qui sont soit contraints à l’exil[1] soit emprisonnés.

Si, jusqu’au début des années 1960, les militants et dirigeants du PCP sont peu nombreux en France, la situation est bouleversée par un double phénomène. D’une part, entre 1957 et 1974, 900 000 Portugais émigrent en France, majoritairement des travailleurs issus de la paysannerie et des jeunes refusant d’accomplir leur service militaire en Afrique. Cette population émigrée constitue un enjeu fondamental pour le PCP. D’autre part, à partir de 1961, le Parti opte pour l’envoi de ses principaux dirigeants à l’étranger, afin de les protéger de la répression policière qui a fréquemment entraîné l’arrestation des principales figures de l’organisation. En France, qu’ils se trouvent en exil ou soient de passage, les militants du PCP continuent à se soumettre aux contraintes de la vie clandestine. En effet, ils craignent que la police portugaise continue de les surveiller à l’étranger. De plus, la plupart des dirigeants du PCP sont interdits d’entrée et de séjour dans l’Hexagone. La clandestinité est donc la condition sine qua non de leur présence en France.

La présence en France de travailleurs, de jeunes étudiants, de militants et de dirigeants du PCP – mais aussi de dirigeants d’autres organisations de l’opposition – entraîne une reconfiguration des pratiques du PCP. En France, le PCP mène à la fois des actions légales, semi-légales et clandestines. Toutefois, en situation d’exil, l’hégémonie du PCP au sein de l’opposition anti-salazariste va être contestée et ce sont les pratiques clandestines, au fondement de l’engagement au sein du PCP, qui vont être l’un des éléments les plus remis en cause. Pierre de touche de l’organisation du parti, les pratiques clandestines vont canaliser les critiques de ceux qui considèrent qu’elles empêchent la lutte contre la dictature.

 

Le PCP ou la clandestinité comme identité

 

Dans le contexte répressif de l’Estado Novo[2], pour survivre, la direction du PCP adopte de strictes règles d’organisation en clandestinité. La protection du parti et l’apparition de la figure du permanent dans les années 1940, militant vivant dans la plus totale clandestinité et rémunéré pour son travail au sein du parti, deviennent un élément fondamental de l’expérience communiste portugaise.

Cependant, cette construction d’un appareil clandestin n’empêche pas la vulnérabilité du PCP dans les années 1930 et 1940. La police politique procède à des vagues répétées d’emprisonnements. De plus, le parti est traversé par de profonds conflits et divisions. Après ce qui est appelé la « réorganisation » de 1940-1941, le PCP se structure autour de la figure d’Alvaro Cunhal[3] qui établit progressivement la figure du militant clandestin, totalement dévoué au parti qu’il doit avant tout protéger des assauts de la police politique.

La survie du parti face à la répression dépend fortement de l’intériorisation de la part de ses militants et surtout de ses permanents de « règles conspiratrices »[4] strictes. Les permanents du parti doivent abandonner leur identité préalable, se séparer de leur famille et de leurs proches et s’en remettre aux ordres de la direction, ordres qui peuvent régenter leur vie jusqu’aux points les plus intimes. L’engagement au parti est vécu comme un don de soi[5]. Les comportements et les manières de voir le monde des militants ne prennent sens que dans leur appartenance au parti et aux objectifs qu’il se donne. Cet abandon, le sacrifice de soi et le refus de l’individualisme constituent la pierre de touche de l’identité communiste pendant la période de la dictature.

 

 

La France comme lieu de transit dissimulé

Si le parti privilégie la présence et l’action de ses militants au Portugal, certains de ses membres sont amenés à se rendre, pour des durées variables, en France. La France possède en effet un statut particulier dans les représentations politiques et culturelles des communistes portugais. Ces derniers voient dans la France à la fois le pays de 1789, de 1848, de 1871, de 1936 et de la Résistance[6], même si l’écart entre une France idéalisée et la réalité surgit souvent.

Pour l’organisation du PCP, la France sert de base arrière, la plus proche du Portugal depuis la fin de la Guerre d’Espagne. Le PCF est aussi un des principaux appuis logistiques du PCP. C’est en France que les dirigeants du PCP peuvent rencontrer des personnalités étrangères – notamment Jacques Duclos qui possède un rôle non négligeable auprès des partis communistes ibériques mais aussi Jorge Amado[7] –, chercher à obtenir des appuis d’autres partis et de l’Internationale communiste (IC). Paris sert souvent de plaque tournante pour les militants portugais qui doivent se rendre en Union soviétique ou, après 1945, dans les pays de l’Est pour y suivre des formations ou y exercer des fonctions.

Lorsqu’ils arrivent à Paris, les militants clandestins du PCP reçoivent la consigne de ne pas se rendre dans le Quartier latin, haut lieu de la sociabilité des exilés portugais et des étudiants ayant fui le Portugal pour éviter les guerres coloniales, et de ne pas fréquenter ses cafés[8]. Il existe, en effet, le risque d’être reconnu par des proches mais aussi d’être repéré par des informateurs ou des agents de la police politique. La fréquentation de café, tant au Portugal qu’à l’étranger, est, du reste, pour les militants du PCP, synonyme de l’action, à leurs yeux, inutile, des groupes républicains ou d’extrême-gauche constitués, toujours selon leur terminologie, par des bourgeois et petits-bourgeois coupés des masses. Ces mêmes militants du PCP en France, contraints de vivre à huis clos, ont également pour consigne de ne pas participer aux mouvements de grève de 1968, afin de ne pas être arrêtés ou repérés par la police voire expulsés comme ce fut le cas pour quelques dizaines de travailleurs immigrés[9].

 

L’émigration : une fuite des contraintes de la vie clandestine ?

 

Parmi les nombreux Portugais qui viennent travailler en France dans les années 1960, certains sont sympathisants du parti, voire militants. Si le parti accepte parfois de faire sortir du pays des militants, pour des raisons de sécurité (éviter les emprisonnements) ou pour y développer certaines actions en relation avec des « partis frères », il désire freiner ces départs qui apparaissent comme une fragilisation du parti au Portugal et une fuite du combat. En 1967, une résolution du Comité central vise à « contrarier la facilité avec laquelle de nombreux membres du parti tournent le dos à la lutte au Portugal pour prendre le chemin de l’étranger »[10]. La directive du Comité central de 1967 est claire :

« Les membres du parti communiste portugais ont des devoirs envers le Parti et envers la classe ouvrière et le peuple. […] Il est pour cela de l’obligation de tous les militants de ne pas prendre la décision d’émigrer sans consulter le Parti et, sauf raisons d’ordre majeur, se maintenir fermement à son poste de combat, c’est-à-dire, au Portugal »[11].

La direction du PCP est hostile à l’émigration. D’une part, le phénomène migratoire nuit au développement du pays qui perd sa force de travail. D’autre part, le parti souffre de la défection d’une partie non négligeable de ses membres et sympathisants. Enfin, le PCP appréhende l’émigration de la population (« l’exit » dans les mots d’Albert Hirschman[12]) comme un affaiblissement de la prise de parole (« voice »). En effet, après la fugue de Cunhal de la prison de Peniche, la stratégie du PCP pour mettre à bas la dictature – connue comme stratégie du « soulèvement national » –  est l’insurrection populaire, qui ne pourrait avoir lieu qu’après un patient travail de propagande du parti auprès des travailleurs, soutenue par une partie des militaires[13]. Dans cette perspective, qui met au cœur de l’action du PCP l’instrumentalisation des difficultés économiques des travailleurs, l’émigration constitue un problème. Elle offre aux travailleurs mécontents et insatisfaits une solution individuelle et, selon le PCP, empêche une action collective contre la dictature[14].

Pourtant, cette perception assez négative de l’émigration pour la lutte du parti et les réticences face à l’émigration de militants ou de sympathisants ne sont pas sans ambiguïtés. En effet, à partir des années 1960, un nombre croissant de permanents et de militants du PCP vit en exil. Et notamment Alvaro Cunhal. En 1961, après la fugue collective de la prison de Peniche, à laquelle ont pris part dix membres du PCP, la direction du parti décide que, pour des raisons de sécurité, une partie des responsables, et notamment Cunhal, doit résider à l’étranger. Cette année-là, la police politique a opéré de nombreuses arrestations et il est à craindre qu’elle arrête de nouveau Cunhal[15]. Jusqu’alors, les principaux dirigeants avaient vécu à l’« intérieur », encourant les risques d’une arrestation. Cette capacité à maintenir ses dirigeants au Portugal constituait pour le PCP la preuve de l’efficacité de son organisation. Mais au milieu des années 1960, une rupture majeure se produit : la direction du parti est désormais en exil. Le parti ne révèle-t-il pas de la sorte qu’il n’est plus capable de se prémunir contre les assauts de la police politique ?

Pour certains militants restés au Portugal, cette décision peut également s’assimiler à une solution de confort pour les dirigeants qui s’éloignent du combat et de ses dangers[16]. En effet, la directive du PCP de 1967 sur l’émigration de ses membres précise :

« Pour être membre du PCP il est fondamental d’être disposé à s’engager dans une activité clandestine dans les conditions de la dictature fasciste existante au Portugal. L’affiliation au PCP a tout de suite ce sens. […] Qui n’a pas le courage pour affronter ces risques ne possède pas les conditions nécessaires pour militer dans les rangs du PCP »[17].

 

Dès lors, la direction du PCP peut sembler s’accorder des avantages qu’elle refuse à sa base. Et les dirigeants semblent s’exempter de la posture sacrificielle, voire héroïque, présente dans la littérature censée former et « éduquer » ses militants.

Cependant, dans les documents internes de militants et de fonctionnaires du PCP à Paris,  une autre image de l’exil est donnée. La France y est présentée comme la « base arrière » ou « le front secondaire », un complément nécessaire et stratégique à la lutte menée au Portugal. Ainsi, en 1967, afin de justifier l’exil et récuser son inanité, Carlos Antunes, contrôleur du parti dans la région parisienne entre 1967 et 1970, rappelle aux communistes portugais appartenant au PCF que « Lénine a vécu dans l’émigration »[18].

 

Un peuple à politiser

 

En parallèle, l’émigration massive des années 1957-1974 devient un enjeu considérable pour le PCP. Des milliers de travailleurs, en grande partie issus de la petite paysannerie du centre et du nord du Pays, fraction de la population que le PCP avait eue des difficultés à mobiliser, se trouvent en France et peuvent être « éduqués politiquement ».

L’action de politisation des travailleurs se fait, d’abord, par le biais du PCF et de la CGT, auxquels les militants communistes portugais doivent s’affilier, selon les règles provenant du temps de l’IC. À partir des années 1960, le PCP incite ses militants en France non seulement à rejoindre la CGT, mais aussi à y travailler auprès des immigrés portugais afin qu’ils rejoignent le combat de la classe ouvrière en France. Dans cette perspective, la CGT publie O trabalhador à partir de 1964[19]. De son côté, le PCF organise plusieurs actions de solidarité avec la lutte des peuples ibériques. Avec l’aide de militants du PCF, les communistes portugais essaient d’internationaliser la lutte de l’opposition anti-salazariste, la rattachant au combat des gauches occidentales contre l’impérialisme. Les guerres coloniales, initiées en 1961 en Angola et qui s’étendent en Guinée-Bissau en 1963 et au Mozambique en 1964,  sont ainsi connectées à la guerre du Vietnam. Dans la presse liée au PCF, des articles sont régulièrement consacrés à la dictature portugaise et au combat des « démocrates portugais ».

Par ailleurs, les communistes portugais qui ne sont pas liés à l’appareil clandestin et qui peuvent entreprendre une action légale investissent le milieu associatif. En 1962, des militants communistes portugais, dont certains possèdent également la nationalité française, échappant ainsi à la procédure d’autorisation à laquelle sont soumises depuis avril 1939 les associations étrangères, créent l’« Association des Originaires du Portugal ». L’association, qui officiellement limite son champ d’action au domaine culturel, publie un bulletin intitulé Trait d’Union – avec une version en langue portugaise – qui incite à la mobilisation politique de ses lecteurs. De jeunes militants du PCP prennent le contrôle de l’Union des Étudiants Portugais en France, créée en 1960. Un des objectifs de l’UEPF, est de diffuser des informations sur les luttes estudiantines qui ont lieu au Portugal. Enfin, parmi d’autres activités, des militants portugais participent chaque année à la fête de l’Humanité. Un stand « des démocrates portugais » est tenu par des militants du parti.

Les actions de solidarité avec le Portugal, organisées en France, tendent à nuancer le discours, pourtant présent au Portugal, qui dépeint l’exil comme vain. Il s’agit pour les militants en France de démontrer leur utilité, de prouver que même depuis l’étranger, ils peuvent aider efficacement la lutte menée au Portugal. Par le biais de la nébuleuse de comités et associations qu’il contrôle, le parti peut à la fois gagner de nouveaux militants, appuyer la lutte des communistes au Portugal et dénoncer internationalement la dictature portugaise qui dépend en partie de l’appui des démocraties occidentales pour continuer les guerres coloniales[20].

 

Le maintien de la clandestinité

 

 Toutefois, la visibilité de l’engagement des « démocrates portugais » sur le stand de la fête de l’Humanité n’est en aucun cas extensible aux fonctionnaires du PCP qui résident en France. Des personnalités comme Cunhal ne peuvent évidemment pas apparaître à cette occasion. Les dirigeants et fonctionnaires qui se rendent en France, pour des durées de séjour variées, conservent les pratiques clandestines pour se protéger. Pourquoi ? D’une part, les dirigeants du PCP pensent que les agents et les informateurs de la police politique se trouvent également à l’étranger et qu’ils continuent à les y traquer. D’autre part, les principaux dirigeants du PCP ne peuvent légalement pas entrer en France. En effet, dans le cadre des bonnes relations diplomatiques entre la France et le Portugal, les principaux dirigeants de l’opposition portugaise sont interdits de séjour en France. Ainsi, en février 1966, des arrêtés d’expulsion sont-ils émis à l’encontre d’Alvaro Cunhal et de Pedro Santos Soares, membre du Comité central du PCP. De simples militants sont étroitement surveillés par la police française qui craint « une pénétration de la propagande communiste qui leur donnerait (aux immigrants) une mentalité de révolte, une vue agressive de la situation, une perspective marxiste-léniniste de la solution à leurs difficultés »[21]. Selon les autorités françaises, les travailleurs étrangers ne doivent pas exercer d’activité politique et se limiter à travailler[22].

Les autorités françaises collaborent également avec la police politique portugaise, lui envoyant des informations sur les opposants portugais, informations qui peuvent déboucher sur des arrestations au Portugal[23]. Ces collaborations sont liées à l’anticommunisme que partagent les polices de renseignement des deux pays et au fait que la police politique portugaise a réussi à se faire passer pour une police de renseignement comme les autres. Les dirigeants du PCP savent donc pertinemment qu’ils ne peuvent agir ouvertement sur le territoire français.

Par conséquent, si des dirigeants communistes portugais entrent en France et s’y installent plus ou moins longuement, c’est qu’ils disposent de faux papiers, fabriqués par le PCP ou fournis par le PCF, et de logements mis à disposition par le PCF, notamment dans les municipalités qu’il contrôle en région parisienne. Le cas le plus connu est celui de Cunhal dont la présence en France, à Montreuil plus précisément, n’est possible que grâce à l’appui logistique donné par le PCF. En dépit de cette protection, Cunhal donne une importance fondamentale au maintien des règles conspiratrices pour les permanents clandestins de son parti. Selon les mémoires de Carlos Brito qui le rencontre pour la première fois à Paris en 1966, le Secrétaire général s’assure que les rencontres entre permanents clandestins à Paris ou en région parisienne se déroulent bien « techniquement », c’est-à-dire que les « questions conspiratrices »[24] ont été traitées précautionneusement.

Si le PCP avait acquis une profonde expérience de la clandestinité – c’était le parti communiste occidental qui devait, depuis le plus longtemps, se déployer dans ces conditions –, il semble que les règles conspiratives instituées en France ne sont pas une simple reproduction de celles employées au Portugal. Certes des pratiques subsistent : veiller à s’assurer de ne pas être filé, coder la correspondance et les documents internes envoyés au Portugal, éviter de vivre près d’un autre fonctionnaire, ou encore ne pas avoir des habitudes de vie pouvant éveiller des soupçons. Cependant, les fonctionnaires doivent s’adapter à un environnement différent de celui qu’ils ont connu au Portugal. Certaines pratiques développées par le PCF, notamment pendant l’Occupation, semblent avoir été transmises aux militants portugais. Ainsi Carlos Antunes[25] se remémore-t-il avoir rencontré Alvaro Cunhal, qui modifie fréquemment son apparence, dans le métro parisien[26]. Ce type de rencontre clandestine n’a pas pu être pratiqué fréquemment par les militants du PCP à Lisbonne car le métro n’y ouvre ses portes qu’en 1959. En revanche, pendant l’Occupation, la Résistance parisienne avait utilisé les réseaux de transport, dont le métro, pour échapper à la surveillance policière[27]. Les pratiques clandestines développées par les militants portugais en France bénéficient ainsi des expériences portugaise et française et s’adaptent à un environnement urbain distinct de l’agglomération lisboète ou de Porto.

La clandestinité comme pomme de discorde

 

La situation d’exil et le rapport à la clandestinité ne sont pas pour rien dans les évolutions du communisme portugais. En 1964, Francisco Martins Rodrigues, un ancien membre du Comité central du PCP, opère une scission maoïste au sein du parti[28]. S’il est en désaccord depuis quelques années avec la direction de Cunhal[29], cette scission est facilitée par son exil à Paris. En effet, pour de nombreux militants, l’exil permet une prise de distance face à une double censure : celle opérée par le régime salazariste mais aussi celle organisée par le PCP qui contrôle l’information à laquelle ont accès ses militants qui vivent dans la clandestinité. En France, les militants et les sympathisants du PCP, ainsi que les autres opposants à la dictature, ont accès à une littérature qu’ils pouvaient difficilement avoir au Portugal, du fait de cette double censure. Les sociabilités étudiantes, au sein du Quartier latin, l’accès à des librairies comme Joie de Lire de François Maspero, la lecture de revues ou de journaux ouvrent d’autres horizons aux militants ou sympathisants du PCP et aux jeunes réfractaires qui viennent en France pour éviter les guerres coloniales. L’extrême gauche – tant maoïste que celle influencée par le guévarisme comme c’est le cas de la Liga de União e Acção Revolucionária (LUAR)[30] – reproche au PCP son obsession pour l’organisation et pour sa propre protection, obsessions qui se font, selon elle, au détriment de la lutte contre la dictature. Plusieurs organisations qui se forment à la gauche du PCP défendent la lutte armée – que certains entreprennent – et fustigent ce qu’elles nomment une opposition par « les papiers », se limitant à imprimer des journaux et des tracts et tombant selon elles dans un excès de bureaucratie. Le PCP est considéré par une partie de l’extrême-gauche comme l’allié objectif de la dictature en refusant d’entreprendre une vigoureuse lutte armée. Certains militants, passés par l’expérience de la clandestinité, quittent le PCP, désirant se libérer de ce qui leur semble désormais une forme de domination insupportable.

Les événements de Mai 68 ne sont pas en rien dans ce refus de la clandestinité. Le contrôle sur les individus, sur les affects, sur les corps, sur la parole qu’implique l’engagement dans le PCP est désormais refusé par de nombreux jeunes opposants. Les premières organisations maoïstes, dont la grande majorité des militants sort des filières du PCP, conservent des pratiques clandestines rigoureuses. Mais, dans la seconde moitié des années 1960, avec l’influence des idées libertaires et des pratiques militantes développées lors de Mai 68, les organisations fondées en France prennent peu de précautions pour dissimuler leur action, surtout lorsque leurs militants ne sont jamais passés par le PCP. Ces organisations affirment souvent que ces pratiques clandestines ne constituent qu’une excuse utilisée par le PCP pour ne pas agir et qu’il est nécessaire de rendre l’action politique visible dans l’espace public. Au Portugal, certains groupes maoïstes organisent des manifestations spontanées dans les rues de Lisbonne et multiplient les inscriptions sur les murs[31]. Les organisations mettent en exergue le courage de leurs militants qui, à l’inverse de ceux du PCP, n’hésitent pas à braver la police politique. En France, des groupes fondent de nombreux journaux, mettent en place des comités d’aide aux déserteurs, organisent des concerts, participent à des « actions exemplaires »[32] comme la distribution de tracts dans les bidonvilles où résident les Portugais ou recrutent des militants dans les cafés, sans connaître profondément leur trajectoire. Ces procédés ouvrent la porte aux infiltrations policières et aux arrestations. Mais, en dépit de ces arrestations, le PCP perd son hégémonie dans l’opposition et voit de nombreux partis et organisations attirer les jeunes générations militantes. La consigne du PCP obligeant ses militants à accomplir leur service militaire et à aller en Afrique, afin d’y noyauter l’armée et d’y déployer une action militante auprès des soldats, ne fait que renforcer cette tendance[33]. L’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 par les troupes du pacte de Varsovie, pour sa part entraîne la désaffection de nombreux militants et même de dirigeants qui vivaient en exil. En effet, le PCP est l’un des rares partis communistes européens à l’appuyer.

 

À la fin des années 1960, le militantisme au sein du PCP et l’apprentissage de ses pratiques clandestines ne sont plus un passage obligé pour ceux qui désirent combattre la dictature. Dans le processus de reconfiguration de l’opposition en exil et avec les effets des guerres coloniales, de Mai 68 et de la critique des organisations qui suit cet événement, la clandestinité, pierre de touche de l’engagement au sein du PCP dans les années 1940 et 1950, devient ainsi l’une des causes de sa désaffection auprès de larges secteurs de la jeunesse politisée, tant au Portugal qu’en exil. Ce qui a fait la force du PCP devient une de ses principales faiblesses. 

 


[1]    Cristina Clímaco, « L’exil politique portugais en France et en Espagne (1927-1940) », thèse de doctorat en histoire contemporaine sous la direction d’Andrée Bachoud, Université de Paris 7, 1998.

[2]    État Nouveau. Dictature qui a dominé le pays de 1933 à 1974 et dont la principale figure fut António de Oliveira Salazar, président du Conseil entre 1932 et 1968.

[3]    Né en 1913, Alvaro Cunhal rejoint le PCP au début des années 1930 et devient l’une de ses principales figures au début des années 1940. Il est emprisonné de 1949 à 1960 et devient Secrétaire général du parti à partir de 1961.

[4]    José Pacheco Pereira, A sombra: estudo sobre a clandestinidade comunista, Lisbonne, Gradiva, 1993.

[5]    Marc Lazar, « Le parti et le don de soi », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 60, 1998, p. 35-42.

[6]    José Neves, Comunismo e Nacionalismo em Portugal. Política, Cultura e História no século xx, Lisbonne, Tinta-da-China, 2008, p. 171-185.

[7]    José Pacheco Pereira, Alvaro Cunhal. Uma biografia política, vol. 2, “Duarte”, o dirigente clandestino (1941-1949), Lisbonne, Temas e debates, 200, p. 787 et sq.

[8]    Voir, par exemple, Vasco de Castro, Montparnasse até ao esgotamento das horas, Porto, Campo das letras, 2008. 

[9]    Xavier Vigna, « Une émancipation des invisibles ? Les ouvriers immigrés dans les grèves de mai-juin 68 », in Ahmed Boubeker, Abdellali Hajjat (dir.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales, France, 1920-2008, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 85-94.

[10]   Carlos Brito, Álvaro Cunhal. Sete fôlegos do combatante. Memórias, Lisbonne, Nelson de Matos, 2010, p. 32.

[11]   Comité central do Partido Comunista Português, « Resolução sobre a filiação no Partido Comunista Português de Portugueses residentes no estrangeiro », Avante, n° 382, 1967, p. 4.

[12]   Albert Hirschman, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995 (1re éd. 1970).

[13]   Sur la stratégie du « soulèvement national », voir João Madeira, « O Partido Comunista Português e a Guerra fria : ‘sectarismo’, ‘desvio de direita’, ‘Rumo a vitória’ (1949-1965) », thèse de doctorat en histoire sous la direction de Fernando Rosas, Université Nouvelle de Lisbonne, 2011.

[14]   Victor Pereira, « Émigration, résistance et démocratisation. L’émigration portugaise au crépuscule de l’Estado Novo », Mélanges de la Casa de Velázquez, vol. 37/1, 2007, p. 219-240.

[15]   Irene Pimentel, A história da PIDE, Lisbonne, Círculo de Leitores/Temas e Debates, 2007, p. 167-170.

[16]   Voir, par exemple, le témoignage d’une ancienne permanente du PCP, Zita Seabra, Foi assim, Lisbonne, Alêtheia editores, 2007, p. 147.

[17]   Comité central do Partido Comunista Português, « Resolução… », op. cit., p. 4.

[18]   Fundação Mário Soares, fonds Carlos Antunes/Isabel do Carmo, pasta 09204.001.051, notes manuscrites rédigées par Carlos Antunes pour une réunion avec les communistes portugais du PCF, tenue le 2 décembre 1967.

[19]   José Babiano, « Les travailleurs italiens, espagnols et portugais et le syndicalisme français, notamment la CGT », in Natacha Lillo (dir.), Italiens, Espagnols et Portugais en France au xxesiècle, regards croisés, Paris, Publibook, 2008, p. 83-102.

[20]   António José Telo, « As guerras de Africa e a mudança nos apoios internacionais de Portugal », Revista de história das ideias, vol. 16, 1994, p. 347-369.

[21]   Centre des Archives Contemporaines, 0019960134, art. 1, note de la direction des Renseignements généraux sur les activités politiques des étrangers en France, août 1964.

[22]   Danièle Lochak, Étranger de quel droit ?, Paris, PUF, 1985, p. 130 et sq.

[23]   Victor Pereira, La dictature de Salazar face à l’émigration. L’Etat portugais et ses migrants en France (1957-1974), Paris, Presses de Sciences-Po, 2012, voir le chapitre 9.

[24]   Carlos Brito, Álvaro Cunhal…, op. cit., p. 54.

[25]   José Freire Antunes, A guerra de Africa (1961-1974), vol. 2, Lisbonne, Temas e debates, 1996, p. 907-918.

[26]   Entretien avec Carlos Antunes, le 15 octobre 2003, à Lisbonne.

[27]   Emmanuelle Retaillaud-Bajac, « Introduction », in Sylvie Aprile, Emmanuelle Retaillaud-Bajac (dir.), Clandestinités urbaines. Les citadins et les territoires du secret (xvie-xxe), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 7-19.

[28]   Miguel Cardina, « Margem de certa maneira. O maoísmo em Portugal : 1964-1974 », thèse de doctorat en histoire sous la direction de Rui Bebiano, Université de Coimbra, 2010, p. 49.

[29]   Francisco Martins Rodrigues, Os anos do silêncio, Lisbonne, Dinossauro, 2008.

[30]   José Hipólito Santos, Felizmente houve a Luar. Para a história da luta armada contra a ditadura, Lisbonne, Ancora editora, 2011.

[31]   Aurora Rodrigues, Gente comum. Uma história da PIDE, Lisbonne, 100 luz, 2011.

[32]   Voir, par exemple, la classification de l’extrême-gauche proposée par Cécile Péchu, Droit au logement, genèse et sociologie d’une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006, p. 183 et sq.

[33]   Rui Bebiano, « As esquerdas e a oposição à guerra colonial », in Rui de Azevedo Teixeira (dir.), A Guerra do Ultramar. Realidade e Ficção, Lisbonne, Editorial Notícias, 2001, p. 293-313.