X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 38 : Exils et mouvements clandestins » Vassili Kilekli, Les Grecs en France pendant la junte des colonels, 1967-1974

Vassili Kilekli, Les Grecs en France pendant la junte des colonels, 1967-1974

Les Grecs en France pendant la junte des colonels,

1967-1974

Émigration politique et lutte contre la dictature

Vasiliki  Kilekli

 

 

En 1949, à la fin de la guerre civile grecque, le système politique grec était gravement ébranlé[1]. Depuis lors, et jusqu’à la fin des années soixante, on assiste à une crise profonde de la démocratie et des institutions[2] avec un parlementarisme contrôlé et un système de pouvoirs parallèles. Le 21 avril 1967, prenant prétexte de la menace communiste et dénonçant la corruption de la classe politique, trois officiers supérieurs, avec la participation d’une grande partie de l’armée de terre, renversaient violemment le régime et imposaient une dictature qui allait durer sept ans.

Au lendemain du coup d’État des colonels en Grèce, une partie de l’opposition s’est enfuie à l’étranger. Un millier environ d’opposants politiques ont gagné la capitale française. Le rôle qu’a joué la colonie grecque[3] en France pendant la dictature des colonels constitue l’objet de notre thèse. La recherche s’est articulée autour de trois axes principaux : la nature et les caractéristiques de cette émigration politique, la mobilisation antidictatoriale organisée dans l’hexagone et enfin le rôle que cette présence grecque en France a joué sur l’avenir politique grec et sur les relations franco-grecques.

Notre thèse devait contribuer à combler une carence historiographique importante tant du côté grec que français. Racontée dans la plupart des cas par les protagonistes, l’histoire de cette période reproduit une image partielle et mythique des événements. Pour remplir ce vide bibliographique, nous avons eu recours à un grand nombre d’archives officielles ou personnelles, à la presse antidictatoriale, à des entretiens, etc. Mentionnons ici à titre indicatif les archives du ministère français des Affaires étrangères, les archives nationales, les archives de la Préfecture de police de Paris, les archives des partis politiques et des syndicats français, les archives du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés et, du côté grec, les Archives d’Histoire Sociale Contemporaine (ΑΣΚΙ) et le fonds des Archives Littéraires et Historiques Grecques (ΕΛΙΑ).

 

Les exilés grecs à la recherche d’une terre démocratique

 

La première partie de notre thèse est consacrée aux exilés grecs et à la France comme terre d’accueil. En nous fondant essentiellement sur les enquêtes réalisées par le Comité Inter-Mouvements auprès des Évacués (CIMADE)[4], nous avons pu établir le profil des exilés grecs en France. Dans leur majorité, les exilés grecs avaient entre 30 et 50 ans. Avant leur arrivée en France, dans leur majorité, ils exerçaient une profession libérale de caractère intellectuel (journalistes, écrivains, etc.). Politiquement actifs, ils étaient membres d’un parti politique de type traditionnel[5] ; un petit nombre seulement était non affilié. La majorité d’entre eux avait pour objectif de faire tomber le régime des colonels et de revenir à la situation antérieure à 1967 ; d’autres cherchaient à changer fondamentalement les structures sociales du pays. Si leur venue en France s’est faite progressivement au fur et à mesure de la mise en place de la répression à l’intérieur du pays, la moitié d’entre eux est arrivée dès les premiers mois qui suivirent le coup d’État. La marginalisation sociale ou professionnelle, la guerre psychologique parfois quotidienne, ou encore la poursuite des études sont autant de motifs qui permettent d’expliquer l’arrivée des Grecs en France. 

Le choix fait par l’intelligentsia grecque de la capitale française s’explique par des raisons structurelles : les affinités culturelles, la haute notoriété de Paris dans les domaines des arts, des lettres et des sciences et la réputation de la France comme terre d’accueil par excellence. À l’époque de la dictature des colonels, d’autres facteurs ont également joué telles les attaches familiales ou amicales sur place et surtout l’image révolutionnaire de la France après Mai 68[6]. Si la société française a accueilli les victimes de la dictature grecque d’une façon chaleureuse, lors de leur installation en France, la plupart d’entre eux ont dû affronter des nombreuses difficultés.

Examinant le problème le plus important qui était la question de la régularisation de leur présence sur le territoire français, nous avons constaté que peu d’entre eux étaient reconnus comme réfugiés et apatrides. D’un côté, cela s’explique par le fait que, jusqu’à la ratification du protocole de Bellagio[7] par la France en 1971, les exilés grecs se trouvaient en dehors du champ d’application de la Convention de Genève, qui reconnaissait seulement comme réfugiés les personnes persécutées pour des événements antérieurs à 1951 et venant d’Europe. Mais, même après 1971, très peu de Grecs ont été reconnus comme réfugiés. En effet, la politique française d’immigration de l’époque voulait que les Grecs, au même titre que d’autres réfugiés, se contentent de permis de travail et de séjour, ce qui incluait le principe du non-refoulement du territoire français. Par ailleurs, cela convenait parfaitement aux intentions des exilés grecs qui préféraient garder leur passeport national par peur de représailles contre eux ou contre leur famille restée en Grèce, ou simplement parce qu’ils étaient convaincus qu’un changement politique était imminent.

Enfin, nous nous sommes interrogée sur le degré d’intégration des exilés grecs de cette période. Même si leur participation à des luttes et des mouvements du peuple français et si quelques rencontres avec des personnalités françaises sont des preuves d’une certaine insertion, les témoignages des exilés eux-mêmes, leur retour massif en Grèce au lendemain de la chute de la dictature, le non-apprentissage du français pour beaucoup d’entre eux et la fréquentation exclusive des Grecs donnent l’image d’une population finalement peu intégrée à la société française.

Militer contre la junte sur le territoire français

 

Dans la deuxième partie de notre thèse, nous avons étudié la mise en place de la lutte antidictatoriale sur le territoire français et tous les éléments qui l’encadraient. Si la désapprobation du régime militaire fut presque unanime, la mobilisation de la colonie grecque ne fut ni massive ni particulièrement organisée. Une partie seulement de la communauté grecque déjà existante, des exilés grecs arrivés à la suite du coup d’État ainsi que des personnalités françaises traditionnellement activistes furent les acteurs principaux de l’opposition aux colonels en France. Cette opposition a agi dans un cadre politique en pleine mutation dont les groupements de la résistance récemment fondés furent les porte-drapeaux. Pour atteindre leur but qui était la chute de la dictature, les protagonistes de l’opposition se sont lancés dans un parcours de sensibilisation de la colonie grecque et du public français et international en utilisant des moyens de lutte multiples tels que la presse antidictatoriale, les émissions radiophoniques, des manifestations culturelles, des actes de protestation. La voie diplomatique a été également utilisée surtout par des personnalités de renommée internationale comme Constantin Caramanlis, Andréas Papandréou, Melina Mercouri, Mikis Théodorakis, Constantinos Mitsotakis. Quant aux réseaux de la résistance, notre étude a souligné la relation organique avec l’opposition organisée à l’intérieur de la Grèce. D’une part,  l’extérieur reconnaissait l’intérieur comme la vraie « terre de combat » et misait sur les actes de résistance en Grèce pour plaider auprès des acteurs internationaux ; d’autre part, l’intérieur avait besoin d’un soutien économique et moral en provenance de l’étranger. Si les actions des deux oppositions ont été complémentaires, leurs relations bilatérales ne furent pas toujours cordiales.

Dans cette deuxième partie nous nous sommes aussi penchée sur certaines caractéristiques de la lutte antidictatoriale. Nous avons vu ainsi que pendant toute la période de la dictature, au nom de l’efficacité dans la lutte, plusieurs voix se sont prononcées pour l’unité. En 1971, par exemple, à l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de la guerre d’indépendance grecque, l’exilé Stratis Someritis constata :

« Les voix de la Résistance, des dirigeants politiques, des cadres de la Nation et des prisonniers ont clamé à l’unisson une même volonté de liberté pour le pays et pour les hommes. Il nous reste maintenant à conquérir l’unité du combat »[8].

Bien que des accords bipartites fussent conclus entre certains groupements d’opposition, ces efforts de coopération n’ont pas laissé de traces significatives en dehors de plusieurs communiqués communs. La création du « Conseil national de la résistance » à l’initiative de Mikis Theodorakis, qui a vu le jour au début de 1971 avec la participation de quatre organisations d’opposition, a été l’effort le plus important d’unification de la lutte. Pourtant, la réussite de ce projet a été compromise par les ambitions politiques personnelles et les divisions idéologiques.

Une autre caractéristique importante de l’opposition a été sa division constante. Plusieurs facteurs expliquent la tendance scissionniste régissant les groupements, les publications, les hommes : le fossé entre les différents points de vue, les ambitions personnelles, les mémoires des conflits politiques antérieurs, le grand nombre et la diversité des programmes et des objectifs au sein des groupements, les influences du pays d’accueil, etc. La scission du parti communiste de Grèce en deux fractions en février 1968 fut probablement la division la plus douloureuse de la période de la dictature. Elle a eu pour conséquence d’entraîner une multiplication des scissions dans les mouvements de résistance, à commencer par celles du milieu communiste, mais également pour l’ensemble de la Résistance grecque contre la dictature.

 

Effets de la lutte antidictatoriale

 

Notre étude a prouvé la présence bien établie de la junte à l’étranger que ce soit par l’intermédiaire des acteurs grecs traditionnels comme les représentations diplomatiques, l’Église et la communauté hellénique mais aussi par des acteurs nouveaux, apparus après le coup d’État, comme les associations pro-dictatoriales et les réseaux d’informateurs. Cette présence dont le but premier était de saboter l’opposition au régime des colonels a rapidement exercé une pression à plusieurs niveaux : contre les autorités françaises qui offraient le droit d’asile à des opposants grecs, contre les opposants grecs eux-mêmes, contre ceux qui de différentes manières soutenaient l’opposition, contre la presse qui critiquait le régime des colonels et contre les instances internationales qui sont intervenues en faveur des exilés grecs.

Les sources écrites et les entretiens que nous avons réalisés attestent d’un refus de coopération de la part des autorités françaises avec les colonels. Pourtant, afin de préserver ses intérêts commerciaux, le gouvernement français a été amené à plusieurs reprises à prendre des mesures qui allaient à l’encontre de la liberté d’action des opposants grecs. De même, il a recouru à de telles mesures afin de préserver le maintien de l’ordre public quand les exilés grecs se sont immiscés dans les revendications du peuple français comme par exemple dans les événements de Mai 68. En règle générale, l’effort du gouvernement français pour conserver son image de terre d’accueil aussi bien que la pression de l’opinion publique ont limité le réalisme de sa politique.

Enfin, nous avons montré que, bien que l’action de l’opposition grecque à l’étranger n’ait pas eu de relation directe avec la chute du régime militaire, les opposants grecs sont parvenus à sensibiliser certains gouvernements européens et l’opinion publique sur la violation des droits de l’homme en Grèce et ont contribué à discréditer et à isoler le régime militaire au niveau international. Le rôle des exilés a également été très important au sein des organisations internationales qui, à l’instar du Conseil de l’Europe, ont exercé une pression considérable sur les colonels.



[1]    Vasiliki Kilekli a soutenu un doctorat en histoire contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne portant sur « Les Grecs en France pendant la junte des colonels (1967-1974) : émigration politique et lutte contre la dictature » sous la direction de Robert Frank, le 29 mars 2012, devant un jury composé d’Anne Couderc (maître de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Kostas Kostis (professeur d’histoire à l’Université d’Athènes), Didier Musiedlak (professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paris Ouest-Nanterre) et du directeur de thèse. Il est à noter que l’auteur était boursière de l’IKY (Fondation nationale des bourses de Grèce). Ses travaux portent sur l'immigration grecque en France, les relations franco-grecques et l’histoire politique dans l’après guerre. Elle est actuellement assistante aux affaires financières à la banque Lazard à Paris.

[2]    Pour une analyse détaillée de la crise des institutions en Grèce voir Nikos Alivizatos,  Les Institutions politiques de la Grèce à travers les crises : 1922-1974, LGDJ, Paris, 1979, traduction grecque Athènes, [Θεμέλιο], 1995. 

[3]    Avec ce terme nous faisons référence à l’ensemble des Grecs se trouvant dans l’hexagone : la communauté grecque déjà existante ainsi que les exilés arrivés à la suite du coup d’État.

[4]    La CIMADE (Comité Inter-Mouvements auprès des Évacués), association humanitaire auprès des réfugiés en France fondée en 1939, a réalisé des études statistiques sur leurs différentes catégories.

[5]    Les partis de l’époque en Grèce se situaient dans tous les courants politiques de la droite comme la gauche (parti communiste de Grèce) et au centre. Avec le terme « non affiliés », nous faisons référence aux groupuscules de l’extrême gauche qui ont vu le jour pendant la période de la dictature des colonels et qui contestaient les politiques du parti communiste grec.

[6]    Un nombre assez important de travaux existe à ce jour sur la présence grecque en France. Pour une description détaillée de tous les travaux et articles sur la présence grecque en France. Voir Eleni Korma, « Les réfugiés grecs d’Asie Mineure en France entre émigration politique et immigration économique (1916-1939) », thèse de doctorat sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2009, p. 14-16.

[7]    Le Protocole de Bellagio, ou Protocole de New York de 1967 a supprimé les limitations temporelles et géographiques de la Convention de Genève. Cf. Claude Norek et Frédérique Doumic-Doublet, Le droit d’asile en France, Paris, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 1989, p. 34-35.

[8]    Archives de la Bibliothèque nationale de France (BNF), Athènes-Presse Libre, n° 160-161,17 avril 1971.