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Romy Sánchez,Les séparatistes cubains aux Etats-Unis, 1848-1878


Les séparatistes cubains aux États-Unis, 1848 – 1878 :

Entre exil et clandestinité

Romy  Sánchez

 

 

En mai 1850, alors que l’île de Cuba est l’un des derniers territoires espagnols d’Amérique, une expédition armée de plus de cinq cents hommes accoste sur la Perle des Antilles[1]. Un créole né à Caracas en 1797, l’aventurier et ex-soldat Narciso López, avait préparé dans l’ombre cette mission de libération dès 1848 depuis la Nouvelle-Orléans, avec le soutien de quelques Étatsuniens influents. L’idée d’intégrer l’île à l’Union n’était alors pas exclue, loin de là. Deux ans plus tard, en septembre 1852, la Commission militaire[2] condamne au garrot le journaliste insulaire Eduardo Facciolo Alba. Il était rédacteur en chef de la publication clandestine La Voz del pueblo cubano en Cuba, créée quelques mois plus tôt. Qu’il s’agisse d’expéditions préparées depuis l’extérieur de l’île ou de publications imprimées à La Havane, la clandestinité réunit beaucoup des voix qui s’élèvent contre l’Espagne et sa volonté de conserver Cuba comme Île Très Fidèle. Tous les séparatistes cubains ne font pas le choix de la clandestinité, et tous ceux qui prennent le chemin de l’exil ne sont pas non plus nécessairement des comploteurs dans l’ombre. Mais il demeure qu’agir en secret contre les autorités espagnoles devient, au milieu du xixe siècle, une pratique de plus en plus commune au sein des séparatistes, et qui lie les plus radicaux d’entre eux : les indépendantistes du dehors et du dedans.

Depuis les premières années du xixe siècle et la crise péninsulaire et impériale de l’Espagne (1808-1824), ceux qui veulent l’indépendance de Cuba ou seulement des libertés civiles et politiques finissent par devoir quitter l’île, tantôt contraints, tantôt de leur propre gré. Ils s’installent souvent à New York, à La Nouvelle-Orléans, parfois au Mexique et même à Madrid. Ceux qui restent doivent agir en secret : conspirations, achats d’armes et presse clandestine sont les moyens d’action les plus répandus pour lutter contre la Péninsule. En 1868, au moment où les tensions politiques entre île et métropole deviennent guerre ouverte, la grande – et déjà complexe – famille des séparatistes cubains se répartit au moins en deux groupes. À l’intérieur, ceux qui, divisés en de nombreuses factions, s’autoproclament d’ores et déjà les révolutionnaires sont passés à la clandestinité. À l’extérieur, mais tout aussi divisés, les patriotes en exil, ceux qui se nomment La Emigración, forment le noyau central d’un réseau transnational de solidarité qui, principalement à partir des États-Unis, s’étend dans la seconde moitié du xixe siècle, du Yucatán au xviie arrondissement de Paris. Les circulations d’hommes, de textes et d’armes, les affinités politiques et les sociabilités familiales ou professionnelles : nombreux sont les indices qui montrent que de La Havane à La Nouvelle-Orléans en passant par New York, les liens entre le mouvement clandestin insulaire et le réseau d’entraide continental sont solides, malgré les inévitables querelles internes.

Une fois la guerre de 1868 déclarée, les modes d’action du groupe séparatiste cubain se répartissent entre clandestinité et légalité. Ceux qui combattent pour Cuba libre sont considérés comme hors-la-loi par les autorités espagnoles, pour qui la frontière entre insurgés et bandits est souvent floue pendant le conflit[3], alors que les exilés de la côte est nord-américaine multiplient les pratiques clandestines : lettres codées, envoi d’armes vers les côtes cubaines, réunions secrètes dans les clubs et juntes de New-York ou de Veracruz. De plus, les séparatistes des deux rives engagent des négociations diplomatiques avec les responsables étatsuniens, afin d’obtenir soutien politique et aide financière. Finalement, au regard de ces multiples cas de figure, la frontière entre insulaires clandestins et exilés est poreuse, voire inopérante. Elle ne reprend peut-être son sens qu’à travers les tensions que génère la bipartition entre île et exil. Dans les textes, les Cubains se déchirent et se disputent la légitimité de la révolte : ceux que la clandestinité met en péril et plus tard, ceux qui font la guerre, montrent du doigt les supposés nantis de New York et d’ailleurs. Il y aurait une clandestinité risquée, sur le terrain, et une clandestinité confortable, dans les bureaux nord-américains. C’est à travers ces contradictions que le mouvement indépendantiste se radicalise et se démarque des solutions autonomistes ou annexionnistes[4].

Le séparatisme cubain ne serait alors un mouvement clandestin que brièvement : entre les premières manifestations antiespagnoles de certains créoles dans les premières décennies du xixe siècle et le déclenchement de la Guerre de Dix Ans. À partir de 1868, la guerre d'indépendance, qui dure de façon plus ou moins continue jusqu'en 1898, recouvre ce qui était auparavant du ressort de la clandestinité : les mambises, combattants indépendantistes cubains, se battent machete en main, et non plus via les complots et les feuillets clandestins. De plus, à l'heure où les mêmes séparatistes ont leur propre République, leur Constitution et leur Chambre de représentants[5], la clandestinité devient toute relative : il n'y a plus qu'auprès des Espagnols que la légitimité des mambises soit contestée. Quant aux exilés politiques, ils ne sont clandestins que lorsque les autorités du pays d’accueil les rejettent ou condamnent l’illégalité de leurs procédés, ce qui arrive rarement. 

Exil politique et clandestinité n’ont en effet pas de lien nécessaire. Entre 1848 et 1878, on peut quitter Cuba en désaccord avec les autorités de l’île sans se cacher, sans sortir de la légalité. Selon la définition de clandestin qui qualifie « ce qui existe, fonctionne, se fait de manière secrète, en dehors de ceux qui exercent l'autorité, à l'encontre des lois établies, de la procédure normale et licite »[6], le desterrado – littéralement « celui qui a été arraché à sa terre » – devient certes un indésirable au moment de son départ, mais sa situation n’est pas pour autant clandestine. De même, dans le pays d’accueil, un exilé politique du xixe ou du xxie siècle peut théoriquement conserver ce statut sans pour autant devenir clandestin. En effet, si la demande d’asile d’un expatrié aboutit, il n’est pas condamné à l’illégalité. Entrer ou non en clandestinité devient alors un choix. Beaucoup de Cubains aux États-Unis, dans la deuxième moitié du xixe siècle, font ainsi le choix de la légalité (négociations avec les autorités étatsuniennes, levée de fonds, meetings publics, etc.)[7], sans pour autant renoncer à certaines pratiques clandestines (lettres codées vers les insurgés de l’île, réunions secrètes pour préparer une expédition, etc.). La clé de lecture qu’est la clandestinité sert de liant : elle montre qu’il est en fait impossible de séparer nettement deux groupes au sein de ce grand ensemble séparatiste ; il n’y a pas d’un côté les clandestins de l’île et de l’autre les déracinés « légaux » des États-Unis. Le personnel exilé dont il est question ici constitue de fait le réseau transnational d’entraide mais forme aussi une partie du mouvement clandestin à l’échelle du séparatisme cubain.

Ce réseau transnational est constitué par les Cubains en exil, mais aussi par les amis de Cuba : de Victor Hugo[8] aux sénateurs nord-américains. Nombreuses sont en effet les voix qui s’élèvent pour soutenir la cause indépendantiste cubaine. Il s’agit ici de se demander pourquoi ce réseau d’entraide, largement appuyé par des pouvoirs officiels, des personnalités notables et des fortunes considérables, adopte occasionnellement les codes de la clandestinité sans pour autant être un mouvement clandestin. Ce cas hybride pose la question de la relativité du statut de clandestin : face à qui et pour qui est-on ou devient-on clandestin ?

 

Presse et expéditions clandestines 1848-1868

Entre 1848 et le début de la première guerre d’indépendance en 1868, le mouvement séparatiste cubain est clandestin dans l’île, et relativement légal au-dehors. Conspirations et publications sous le manteau sont le fait des révolutionnaires de l’intérieur, tandis qu’à l’extérieur, expéditions et lobbying actif auprès de puissants Étatsuniens jouent avec les marges de la légalité. La frontière entre ces deux groupes est très floue : les rédacteurs des journaux interdits par le Capitaine Général se retrouvent pour parlementer à New York ou à La Nouvelle-Orléans, d’où partent aussi les missions flibustières vers Cuba, désapprouvées ouvertement par le gouvernement nord-américain. 1848 est à la fois la date de publication à New York du premier numéro du journal annexionniste La Verdad, financé en partie par l’épouse d’un homme d’affaires texan, et la date du premier projet d’expédition de libération de l’aventurier séparatiste Narciso López.

 

Journaux clandestins et passeurs de presse

 

Dans la Cuba du milieu du xixe siècle, la presse est le premier outil de diffusion des groupes clandestins. Ces publications sont souvent le fait de créoles lettrés qui multiplient les initiatives pour faire exister une opposition au régime colonial. En 1848, La Verdad marque un tournant : il s’agit d’une publication ouvertement annexionniste qui prône donc l’intégration de Cuba aux États-Unis. Cora Montgomery, qui la dirige et la finance sous un nom d’emprunt, épouse d’un homme politique et businessman texan, était aussi une fervente supportrice de l’annexion du Mexique après celle du Texas. La Verdad est une tribune républicaine qui prône l’intégration de l’île à l’Union. À New York et ailleurs, de nombreuses personnalités de l’exil politique cubain se rallient à cette cause, avec des degrés de conviction variables et des revirements nombreux. Les séparatistes réformistes Miguel Teurbe Tolón, Cirilo Villaverde ou encore Gaspar Betancourt Cisneros écrivent dans cette publication leurs plaidoyers pour la libération de l’île, faisant parfois la concession de l’intégration au voisin du Nord. Mais, si à New York puis à La Nouvelle-Orléans, La Verdad n’est qu’un papier de plus, à La Havane au contraire, sa circulation est hautement subversive. En posséder un exemplaire ou être seulement suspecté d’en avoir fait circuler est considéré comme un délit pour la Commission militaire. C’est ainsi qu’en mai 1851, un bateau est intercepté avec plusieurs paquets de la publication séditieuse. Les autorités obligent le Rowland et le capitaine Watt à demeurer dans le port de La Havane tandis que les exemplaires sont examinés[9]. Les archives de la Commission militaire contiennent d’autres dossiers judiciaires des années 1850 aux titres éloquents comme « Confiscation du journal La Verdad pour excitation de l’état d’esprit des Cubains contre la Mère Patrie »[10]. De Güines à Sagua la Grande, les gouverneurs délégués des villes de province relèvent, eux aussi, le nom de ceux qui font circuler La Verdad sous le manteau et prennent des mesures radicales[11].

L’imprimé La Voz del pueblo cubano en Cuba illustre, quant à lui, le cas de la presse clandestine publiée à l’intérieur de l’île. Ce journal sous-titré Organe indépendantiste avait été créé en juin 1852 par le jeune Eduardo Facciolo, publiciste de la ville de Regla et par Juan Bellido de Luna, un annexionniste tenté par la création d’une publication séparatiste clandestine dans l’île qui ferait écho à La Verdad, dont il était manifestement le correspondant à Cuba. Mais, durant l’été 1852, le pamphlet est aussi confisqué alors que des agents se chargent de faire parvenir ses feuilles en dehors de l’île. Sitôt les rédacteurs et les passeurs d’exemplaires recherchés par les autorités havanaises, le deuxième numéro de juillet 1852 est imprimé dans un nouvel établissement clandestin. Quelques semaines après la parution de ce numéro, les journalistes rebelles sont interceptés : Juan Bellido de Luna s’enfuit à temps et parvient à gagner les États-Unis en bateau. Eduardo Facciolo est, quant à lui, exécuté en public[12]. Presse clandestine dans l’île et presse militante hors de l’île sont non seulement le fait du même groupe à tendance majoritairement annexionniste, mais sont traquées avec la même intransigeance. Dans les deux cas, c’est le rôle des passeurs de presse qui est remarquable : des hommes qui circulent entre Amérique du Nord et Caraïbes pour introduire des publications dont le statut varie selon la géographie des déplacements. Officiels à La Nouvelle-Orléans, séditieux à La Havane, ces écrits ne semblent être que la partie émergée de l’iceberg politique.

 

Des bateaux et des armes : les expéditions flibustières et l’annexionnisme clandestin

 

Parallèlement à la presse, il existe un autre mode d’action du séparatisme cubain : les expéditions armées des États-Unis vers Cuba. Là encore, réseau transnational de solidarité et clandestinité se confondent. En dehors du seul cas relativement documenté des expéditions de Narciso López, la plupart des créoles ou des naturalisés étatsuniens, qui entreprennent ces missions libératrices entre 1848 et le début de la Guerre de Dix Ans, sont des sympathisants de la cause annexionniste. Ils se retrouvent tantôt dans le camp de l’exil aux États-Unis, tantôt du côté de la clandestinité insulaire.

 Le cas de Narciso Lopez est resté emblématique, du fait de ses cinq tentatives de libération de l’île. C’est donc lui qui symbolise le système de ces flibustiers partant des États-Unis pour inclure Cuba dans le giron nord-américain ou seulement pour dérouter le pouvoir espagnol. Il semble même que l’usage du terme filibustero, dans son acception moderne du xixe siècle, soit apparu lors de la couverture médiatique des expéditions de Lopez. Le mot désigne ainsi en 1850 un aventurier participant à une opération armée sans l’aval gouvernemental et généralement en vue d’un gain pécuniaire et/ou dans un but politique[13]. La clandestinité de Narciso Lopez est elle-même relativement ambiguë puisqu’avant de se lancer dans la flibuste et la libération insulaire, l’ex-soldat était arrivé à Cuba comme assistant du gouverneur, après avoir combattu pour la Couronne espagnole contre les carlistes en Péninsule. Expulsé de Cuba en 1848 alors qu’il était devenu un opposant au pouvoir colonial, Lopez se réfugie aux États-Unis d’où il organise sa première expédition. Il prend des contacts dans les rangs des politiciens états-uniens et recrute des exilés cubains et des aventuriers de tous bords afin de lancer deux opérations navales simultanées : une depuis New York, l’autre depuis La Nouvelle-Orléans. En 1849, alors que tout est fin prêt, le président Taylor condamne ouvertement la pratique des invasions flibustières, possiblement assimilées à une expansion étatsunienne. Les bateaux de López sont donc saisis et l’opération n’a pas lieu. Après cet échec, López décide de privilégier les contacts dans le sud de l’Union, comptant sur le ressort important de l’esclavagisme. C’est donc à La Nouvelle-Orléans qu’il rencontre une meilleure audience : le sénateur Jefferson Davis, le colonel Robert Lee ou encore le gouverneur du Mississippi John Quitman, appuient son projet. Le débarquement de 600 hommes a lieu à Cárdenas, en mai 1850. Faute de soutien local, la mission finit par échouer et la troupe doit se replier à Key West, où l’organisation se dissout immédiatement afin que son caractère illégal ne puisse pas lui être fatal.

Les limites de la légalité sont en effet souvent frôlées. À la suite de ce nouvel échec, López et les siens sont convoqués par une cour fédérale. Mais faute d’éléments suffisants pour être condamnés, seuls les soutiens politiques nord-américains s’y brûlent les ailes : John Quitman est ainsi tenu de démissionner. Malgré ce revers, Lopez prépare une troisième tentative. En août 1851, une autre expédition quitte la côte est des États-Unis pour « l’île martyre », comme l’appellent les flibustiers, pour laquelle Lopez est accompagné d’un général du Kentucky, William Crittenden. Interceptée par les Espagnols, l’équipée est décimée par l’ennemi, et les deux leaders sont exécutés à Cuba. La plupart des survivants de cette dernière tentative, États-Uniens, Européens et Créoles confondus, sont envoyés comme forçats dans les mines de la Péninsule[14]. Cette courte chronologie des expéditions flibustières de López montre à quel point les soutiens informels et personnels se démarquent des positions officielles : tant aux yeux du gouvernement espagnol qu’à ceux des cabinets fédéraux des États-Unis, ces entreprises étaient d’abord des initiatives illégales, au-delà des sympathies que pouvait rassembler l’annexionnisme.

Dans la Cuba des années 1850, certains mouvements indépendantistes se traduisent par de sporadiques conspirations, toujours dénoncées et durement réprimées : celles de Joaquin de Agüero en 1851 et celle de Ramon Pintó en 1855 sont les exemples retenus par la presse internationale de l’époque[15]. Mais parallèlement à ces événements, d’autres expéditions similaires à celle de López renforcent l’idée de la frontière floue entre clandestinité et appui officiel des États-Unis. Le cas de Francisco d’Estrampes l’illustre bien. À la fin de l’année 1854, ce natif de Cuba, devenu citoyen étatsunien, est condamné à mort par les autorités espagnoles après avoir tenté une expédition depuis le Nord. La goélette John G. White transportait des armes et de la poudre, et d’Estrampes ne s’est pas caché de vouloir « déclencher une révolution »[16]. La presse et une partie de l’opinion nord-américaine soutiennent l’accusé, mais il n’en reste pas moins un hors-la-loi aux yeux de la justice des deux rives. Les États-Unis ne peuvent que condamner ce type d’entrave à leurs accords diplomatiques avec l’Espagne.

Il faut enfin ajouter que tout au long du xixsiècle, à Cuba comme ailleurs en Europe et en Amérique, les révoltes et complots politiques sont toujours plus ou moins liés – ou soupçonnés d’être liés – à la sphère des francs-maçons. Or, la plupart des séparatistes cubains sont affiliés à une loge, ce qui ajoute à la composante clandestine une dose de secret. Si l’on prend l’exemple des différentes juntes qui regroupent les séparatistes indépendantistes de l’île et de New York – la Junta Cubana, 1852-1893, et la Junta conspiradora de Puerto Principe, créée en 1852 –, on y retrouve une sociabilité franc-maçonne qui circule entre Caraïbes et Amérique du Nord[17].

Ainsi, la création et la mise en place d’un réseau transnational d’entraide et de solidarité chez les Cubains séparatistes se font d’abord, dans les années 1850 et 1860, dans le contexte d’expéditions flibustières et de publications clandestines qui transcendent la division entre mouvement insulaire et exil politique. Une fois la guerre contre l’Espagne déclarée, les dynamiques de la clandestinité et de l’exil changent : à l’image des positions politiques des acteurs, elles se radicalisent.

 

 

L’exil et la guerre : codes et clandestinité subjective 1868-1878

 

La mémoire historique de la Guerre de Dix Ans retient le rôle central des exilés pour le déroulement des événements indépendantistes. Une citation patriotique les décrit comme « cette aile de l’armée mambí »[18]. Tout au long de ce premier conflit, l’exil new-yorkais devient peu à peu un lobby, une association de puissants ou, du moins, de personnalités proches d’États-uniens influents. Les combattants de l’île quant à eux, ne luttent plus à visage couvert. Néanmoins, dans les deux camps, la clandestinité est paradoxalement toujours de mise, voire indispensable dans certains cas.

 

 

Lettres codées et envois d’armes dans les cercles de l’exil new-yorkais

 

À partir des années 1860 et a fortiori une fois la guerre déclenchée, les exilés des États-Unis et d’ailleurs se mobilisent de façon plus active que par la seule publication de feuillets et pamphlets en tout genre. Les expéditions se poursuivent mais sous une forme différente des tentatives annexionnistes. Plutôt que de débarquer pour prendre l’île, il s’agit désormais d’envoyer des armes aux combattants. C’est ce que tentent par exemple d’organiser les frères Fernández-Cavada : deux d’entre eux sont au combat, dans le centre de Cuba, tandis que le troisième est à Philadelphie, où la famille a des attaches. En 1869, la correspondance de la fratrie dévoile des projets de missions nocturnes surtout destinées à pourvoir le camp mambí de poudre, d’armes et de vêtements, ce qui ne laisse pas pour autant de côté l’éventualité d’une invasion depuis l’étranger. On trouve de nombreuses lettres codées décrivant ces opérations dans le fonds Fernández-Cavada, faisant du cas particulier de ces trois frères répartis entre île insurgée et exil cossu une forme de clandestinité presque intrafamiliale[19].

C’est précisément au sujet de ces envois d’armes et de vivres que les correspondants d’Amérique du Nord écrivent des lettres codées en direction de l’île. La correspondance de Carlos Del Castillo, par exemple, est constituée par de nombreuses missives illisibles sans une clé, laquelle est parfois présente dans les documents. Ce créole cubain, proche du banquier new-yorkais Moses Taylor, était avec Manuel de Quesada membre de l’« Agence Confidentielle de la République de Cuba à l’Étranger ». Ce groupe se chargeait de rassembler des fonds, à travers des souscriptions à des publications indépendantistes, des conférences, des bons, ou même des dons, afin de soutenir les Cubains de l’île. Les traces de pratiques clandestines dans les échanges de lettres entre membres de ce gouvernement de l’exil peuvent donner une idée de la manière dont ce groupe new-yorkais jouait parfois avec les marges de la légalité. En 1872 par exemple, Leopoldo Furla, le trésorier de la Société des Artisans de La Nouvelle-Orléans, envoie à Carlos del Castillo 100 pesos pour l’achat de fusils destinés à l’Armée de Libération (Ejército Libertador), ainsi que 30 pesos pour la famille du Général Quesada[20]. Une telle initiative collective et interne à l’exil constitue une démarche parallèle aux négociations diplomatiques, à celles de voix qui s’élèvent dans un contexte officiel[21], alors même qu’à cette date, les États-Unis n’ont pas reconnu le conflit entre l’Espagne et Cuba. Les nombreuses lettres codées que comprennent les papiers de Carlos Del Castillo (un document sur vingt environ), vont dans ce même sens d’une clandestinité occasionnelle, réservée à certaines circonstances, et qui vise surtout à esquiver la surveillance des agents de l’Espagne qui épient l’exil. C’est dans ce domaine que l’on peut déceler un avant 1868 et un après-guerre : avant le conflit, il est question dans les lettres codées d’expéditions et de manœuvres secrètes d’annexionnistes ou d’indépendantistes ; après 1868, ce sont les lettres concernant les évolutions du conflit et les besoins en armes qui utilisent des symboles cryptés. 

C’est donc avant tout vis-à-vis du gouvernement péninsulaire et des autorités espagnoles de l’île que l’exil post-1868 s’affirme comme résolument clandestin. Non seulement les combattants du mouvement armé sont considérés comme des insurgés – et non comme une armée (eux-mêmes s’autoproclamant « Armée libératrice » « Ejército Libertador »), mais les exilés sont eux aussi poussés dans les retranchements de la légalité par la Mère Patrie, pour qui l’appartenance à un club ou à une junte est le comble de la clandestinité. Une lettre de l’exilé Pedro de León, datée du 6 août 1870 et adressée à son compatriote Carlos Del Castillo explique que lors d’un séjour à Madrid, il se voit confisquer ses biens pour « appartenance au club cubain de La Nouvelle-Orléans », où il réside. L’homme est pourtant citoyen étatsunien : rien n’y fait[22]. À la même période, beaucoup de politiciens étatsuniens soutiennent ouvertement les « insurgés » cubains[23] avec toute la réserve et l’ambiguïté que leur imposent le respect des traités et la  politique extérieure fédérale de l’époque.

En définitive, exilés et combattants sont désormais également stigmatisés comme clandestins par les autorités espagnoles. Aux yeux des États-Unis néanmoins, un certain taux de clandestinité semble plus tolérable qu’à l’époque de l’annexionnisme flibustier. La guerre paraît justifier une clandestinité relative auprès du voisin du nord, d’autant plus qu’elle est durement réprimée par l’Espagne. Finalement, le glissement qui s’opère alors est celui de la clandestinité au secret.

 

 

Il apparaît donc qu’avant la première guerre d’indépendance cubaine, les séparatistes cubains sont un mouvement clandestin dans l’île alors que le réseau transnational qui les appuie, principalement depuis les États-Unis, constitue un exil politique d’élite sous forme de réseaux de solidarité. Cet exil participe aux expéditions et aux publications antiespagnoles, qui ne sont clandestines qu’une fois dans l’île. À l’étranger, ces initiatives – quoi que parfois désapprouvées par le gouvernement étatsunien –  sont soutenues par des lobbies et des fortunes personnelles. Durant cette première période, qui précède 1868, la frontière intérieure/extérieure de Cuba qui délimiterait aussi la limite mouvement clandestin/réseau de soutien international, est résolument poreuse, mal définie. Comme on a tenté de le montrer brièvement ici, les séparatistes passent relativement facilement d’exil à action armée dans l’île, et la définition des activités de chacun des camps est mouvante.

Une fois la guerre d’indépendance commencée, un plus grand nombre de séparatistes cubains s’installent à l’étranger, souvent après avoir été expulsés de l’île, et y deviennent un exil reconnu et légitimé par certains soutiens internationaux. C’est particulièrement le cas aux États-Unis et à plus forte raison depuis l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865 : la question de l’esclavage n’est dès lors plus supposée être un poids dans la balance diplomatique.

L’aide des opposants devenus exilés aux séparatistes au combat est de moins en moins clandestine, même si elle demeure discrète, voire secrète. Le taux de clandestinité de ces activités subversives dans et hors de l’île est désormais seulement fixé par l’ennemi espagnol. La frontière entre exilés et combattants se renforce et efface progressivement la composante clandestine transnationale : les codes de la clandestinité, eux, perdurent presqu’exclusivement aux yeux de la Mère Patrie. Alors que Washington ou Paris accueillent et écoutent des représentants de la cause cubaine, érigée en République par ses supporters, Madrid considère encore dans les années 1880 ceux de l’île et ceux de l’exil respectivement comme des bandits et des mercenaires.



[1]    Romy Sanchez est ancienne élève de l’École Normale Supérieure et agrégée d’histoire. Membre de l’École des Hautes Études Ibériques et Hispaniques – Casa de Velázquez depuis septembre 2012, elle prépare actuellement une thèse sous la direction d’Annick Lempérière, intitulée « L’Autre Diaspora. Les exils politiques cubains : une approche transnationale, 1837-1879 », à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CRALMI – Mondes Américains.

[2]    À partir de 1825 et par décret royal de l’année précédente, l’île de Cuba est pourvue d’une Commission militaire Exécutive et Permanente pour examiner et juger expressément tous les cas de sédition, de déloyauté ou d’agitation anti-absolutiste. Voir entre autres José A. Piqueras Arenas, Sociedad civil y poder en Cuba: colonia y poscolonia, Madrid, Siglo xxi de España Editores, 2005.

[3]    Manuel de Paz Sánchez, José Fernández Fernández, Nelson López Novegil, El bandolerismo en Cuba (1800-1933) : presencia canaria y protesta rural, La Laguna, Centro de la Cultura Popular Canaria, 1993, p. 35.

[4]    Entre 1850 et l’indépendance cubaine de 1898, la palette des tendances politiques du séparatisme créole est ample : les projets d’émancipation de la métropole vont du réformisme à l’indépendantisme, en passant par l’autonomisme et l’annexionnisme. Voir entre autres, Marta Bizcarrondo, Antonio Elorza, Cuba/España, el dilema autonomista, 1868-1898, Madrid, Colibrí, 2000.

[5]    La République de Cuba en Armes est proclamée le 10 avril 1869 à Guáimaro, par les indépendantistes au combat depuis octobre 1868. La localité donne son nom à la Constitution qui est promulguée à cette occasion.

[6]    Dictionnaire Trésor de la Langue Française, version informatisée, CNRS Editions, 2004, http://atilf.atilf.fr/, consulté le 1er juillet 2012.

[7]    Enrique Lopez-Mesa, Algunos aspectos culturales de la comunidad cubana de New York durante el siglo xix, La Havane, Centro de Estudios Martianos, 2002.

[8]    Victor Hugo devient solidaire de la cause indépendantiste cubaine dès 1869 : il mentionne sa sympathie pour le soulèvement anti-espagnol lors d’un discours à Guernesey. Il publie ensuite le texte : « Lettre aux femmes de Cuba » et « Pour Cuba » dans Actes et Paroles – Pendant l’Exil, vol. 4, t. 1er, 1875, p. 189-199, et s’entretient par lettres avec Antonio Zambrana, leader indépendantiste en exil, New York Public Library (NYPL), Moses Taylor Papers, carton 308, La Cuestión de Cuba, Valparaiso, Imprenta del Mercurio Torneroy Letelier, 1874. 

[9]    Archivo Nacional de Cuba (ANC), Asuntos Politicos (AP), carton 45, dossier 17.  

[10]   ANC, AP, carton 217, dossier 18 et carton 84, dossier 12.

[11]   ANC, AP, carton 426, dossier 20 538 et carton 430, dossier 20 725.

[12]   Joaquin Llaverías Martinez, La Comisión Militar Ejecutiva y Permanente de la Isla de Cuba, « Discursos leídos en la recepción publica la noche del 14 de junio de 1923 », La Havane, Ed. Siglo xx, 1923, p. 52 et p. 72.

[13]   Rodrigo Lazo, Filibustering and Cuban Exiles in the United States, Chapell Hill, The University of North Carolina Press, 2005, p. 21 et sq.  

[14]   Tom Chaffin, Fatal Glory: Narciso López and the First Clandestine U.S. War against Cuba, Charlottesville, University Press of Virginia, 1996.

[15]   The New York Times, “Execution of Ramón Pintó”, 31 mars 1855.

[16]   The Daily National Intelligencer, 23 décembre 1854.

[17]   Dominique Soucy, « La pensée maçonnico-libérale à Cuba (1811-1902): expression, diffusion et appropriation nationale », thèse de doctorat, Université de Paris VIII, 2003, p. 92 et sq.

[18]   Mambí est le nom créole donné aux combattants de l’armée de libération cubaine.

[19]   Cuban Heritage Center (CHC) – University of Miami, Floride, Fonds Fernández-Cavada.

[20]   NYPL, Moses Taylor Papers, carton 306, dossier 44. Environ 1 300 euros actuels.

[21]   Manuel de Quesada, Address of Cuba to the United States, 1873, New York.

[22] NYPL, Moses Taylor Papers, carton 305, dossier 62.

[23] Manuel de Quesada, Address of Cuba to the United States, New York, 1873.