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Editorial - Véronique Hébrard Eugéni Palieraki


Éditorial

 

Exils et mouvements clandestins

Une approche transnationale

 

Véronique Hébrard, Eugénia Palieraki

 

 

 

Depuis 2009, les pays du pourtour méditerranéen traversent une période de profonds bouleversements. L’éclosion de la crise économique dans le sud de l’Europe a été doublée d’une crise de la représentation politique. La contestation de gouvernements certes élus, mais perçus comme illégitimes par une grande partie de l’opinion publique a, dans certains cas, été traduite par la résurgence d’organisations politiques clandestines prônant la lutte armée. Ce contexte, largement médiatisé, se double d’une explosion des migrations aux multiples visages où « il est difficile de distinguer nettement émigration “politique” – dont relève l’exil – et émigration “économique” »[1], dès lors que la fuite de régimes autoritaires, l’exil politique et l’émigration économique sont souvent, conjointement, à l’origine de la migration ou du basculement dans la résistance et/ou l’action clandestine.

Ces problématiques relevant du très contemporain nous ont interpellées à plus d’un titre et nous ont amenées à réinterroger cette actualité brûlante au regard de nos objets d’étude[2] et dans une perspective résolument historique. Or, si de nombreux travaux ont été menés sur les questions de l’exil politique et de l’émigration, ainsi que sur les formes clandestines de l’action politique[3], ce n’est que plus rarement que ces problématiques ont été envisagées dans une perspective d’histoire connectée mettant au cœur de l’analyse les liens internationaux et les réseaux transnationaux de solidarité des mouvements clandestins. Et ce, bien que les solidarités transnationales s’avèrent le plus souvent essentielles tant à la survie de ces mouvements clandestins qu’à l’organisation des flux migratoires. Ce dossier invite ainsi à réfléchir sur les organisations politiques clandestines et les différentes formes de l’exil, leur fonctionnement interne et leur trajectoire dans une perspective transnationale.

L’appel à contributions proposait de centrer le dossier sur deux thématiques. D’une part, sur les marges du politique et les formes d’action considérées comme illégales par le régime en place, mais jugées nécessaires et légitimes par les acteurs qui les entreprennent ; d’autre part, sur les conditions matérielles et humaines permettant aux mouvements clandestins d’agir. Parmi ces conditions, les réseaux transnationaux qui sous-tendent l’action clandestine (campagnes de solidarité, de réseaux d’exilés, de réseaux de soutien financier ou armé situés), nous avaient semblé décisifs. Les articles reçus nous ont toutefois amenées à réorienter notre étude et à redéfinir notre objet.

Dans le dossier actuel, c’est l’exil en tant que tel et l’action clandestine prenant appui sur des réseaux et des formes de soutien transnationaux et multisitués, qui ont prévalu. Allant des royaumes de l’Amérique espagnole à l’heure de leur indépendance au début du xixe siècle (Edward Blumenthal) ou d’un conflit armé à Cuba entre l’ancienne mère-patrie et les États-Unis à la fin de ce même siècle (Romy Sanchez), à la Grèce des colonels (Vasiliki Kilekli) et au Chili de Pinochet (Carolina Torrejón) dans les années 1970 du siècle suivant, en passant par l’Europe de la Seconde Guerre mondiale (Alya Aglan et Audrey Kichelewski), le Venezuela du milieu du xxe siècle en proie à la dictature de Pérez Jiménez (Daniel Iglesias) et le Portugal de Salazar (Victor Pereira), les articles permettent d’appréhender des contextes politiques très différents, mais ayant tous généré, d’une part, des formes d’opposition intérieures et extérieures et, d’autre part, des mouvements migratoires de forte intensité.

En outre, il apparaît clairement qu’une distinction tranchante entre extérieur et intérieur, mais aussi entre clandestinité et action « légale » est, dans bien des cas, illusoire. En effet, les « mouvements clandestins » ici étudiés n’observent presque jamais une clandestinité absolue et radicale et mettent souvent à profit les marges d’action légale que leur offrent les régimes autoritaires face ou contre lesquels ils se constituent. D’un autre côté, il s’avère que ce sont souvent les mêmes acteurs qui agissent dans et en dehors des frontières nationales. Ainsi, plutôt que de réseaux transnationaux de solidarité avec les mouvements clandestins, il est surtout question ici de l’exil et de la « fuite », de la figure de l’exilé, du fuyard, mais aussi de l’immigration comme phénomènes qui construisent un espace politique et un espace de sens – révolutionnaire, nationaliste ou réformiste – défiant les frontières nationales.

Cette redéfinition de l’objet a également mis en lumière de nouveaux questionnements concernant en particulier les espaces d’action des mouvements clandestins et d’exils (à partir d’où devient-on clandestin ? Quelle frontière, y compris symbolique, cela suppose-t-il d’avoir franchi ?), sur les logiques de constitution des réseaux de soutiens transnationaux (liens préexistants, accueil des exilés par des États ou des gouvernements, présence d’émigrés de la même nationalité dans d’autres pays). Toutes questions qui sont au cœur des analyses d’Edward Blumenthal, de Romy Sanchez, de Daniel Iglesias et d’Alya Aglan.

Se pose également la question de l’articulation entre exil et clandestinité. En effet, on pourrait supposer que l’exil entraîne la fin de la clandestinité, mais plusieurs articles prouvent le contraire. La clandestinité est poursuivie et maintenue en dehors des frontières et souvent vue soit comme un moyen de préserver l’organisation des services de sécurité du pays d’accueil en vue d’un retour au pays d’origine, soit comme une source de prestige/légitimité pour les militants clandestins, voire comme un instrument dans les luttes internes de pouvoir, soit les deux à la fois (Victor Pereira).

Plusieurs des articles permettent également de discerner que la clandestinité n’est pas qu’une situation, un état subi par les acteurs ; mais qu’elle peut être au contraire un élément structurant de l’action politique au nom d’une certaine idéologie de l’action contre l’État capitaliste ou d’une culture politique où les réseaux transnationaux ont été centraux (Carolina Torrejón-Barreda, Victor Pereira et Daniel Iglesias). De même, la clandestinité et l’exil, la transnationalisation de l’action politique peuvent servir le retour en force des exilés dans les affaires nationales (Daniel Iglesias). Dans le cas d’Audrey Kichelewski, il n’est plus question d’exil, mais d’émigration vers la nouvelle patrie et d’une clandestinité très relative, puisque connue et tolérée des États européens et des États-Unis qui privilégient la solution d’un État d’Israël.

La diversité des objets et des moments analysés par les auteurs permet également d’observer une évolution des concepts et du rapport entre les figures de l’exilé/émigré/fuyard/clandestin, mais également des divergences sur les termes employés par les auteurs. Certains utilisent le terme immigration/émigration, plutôt qu’exil, tandis que d’autres parlent de fuite. Qu’implique l’emploi de chacun des termes ? Sont-ils employés par les acteurs ou par l’historien ? Se revendique-t-on comme exilé ? Ce terme est-il lié à la consolidation de l’État-nation ? Ce sont les réponses à ces questions qui nous ont poussées à adopter une structure chronologique pour ce numéro. D’autant plus que tant l’exil, le plus souvent considéré comme « l’obligation de quitter son État »[4] et défini comme la « situation de quelqu’un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie », que la clandestinité, semblent indissociables de l’État, voire de l’État-nation.

Pas clairement délimité au cours du xixe siècle (pas seulement comme autorité, mais aussi dans le sens géographique et spatial des frontières), l’État-nation tend à affirmer son aire de souveraineté. Il se délimite, entre autres, en opposition aux acteurs qui s’opposent à lui et à l’espace dans lequel ces derniers agissent. S’il semble donc difficile de parler clairement d’exil, de clandestinité durant cette période, il n’en demeure pas moins qu’il peut préexister à l’État-nation. C’est de notre point de vue l’un des apports les plus novateurs de ce dossier, à rebours de la plupart des définitions de l’exil. Dans le cas exposé par Edward Blumenthal, la notion d’exil n’implique pas une traversée de frontières nationales à proprement parler. Nous sommes en effet alors au début du processus de désintégration de l’Empire espagnol et les frontières correspondent davantage à celles des royaumes qui composaient l’Empire – le vice-royaume du Rio de la Plata et la capitainerie générale du Chili. Ici, l’élaboration d’un sentiment d’appartenance nationale et l’exil se nourrissent l’une de l’autre, dans le même temps qu’ils participent à la construction de l’espace national en tant qu’espace souverain, dès lors que la menace que constitue Carrera oblige les deux gouvernements à rendre plus tangible leurs frontières respectives. Dans un contexte radicalement différent, l’affrontement des Juifs de Pologne au nationalisme polonais exacerbé et ses conséquences tragiques est ce qui conduit les premiers à entrer, d’abord, dans la résistance et la clandestinité et ensuite, après la guerre, à émigrer. Or, le désir de fuir après les horreurs de la Shoah et l’incitation à peine voilée au départ formulée par les autorités polonaises, amène les Juifs de Pologne non seulement à la « fuite » mais contribue aussi à forger, concrètement et symboliquement, l’État d’Israël.

 

Un dernier élément que nous souhaitions mettre en évidence, avant de vous inviter à la lecture des contributions, se situe à la croisée de la problématique du dossier et de ce qui est au cœur de la pratique de l’historien : la question des sources. Par principe, les pratiques clandestines comme l’exil supposent une forme de dissimulation, de secret, d’absence de traces. Il n’en demeure pas moins que de nombreuses dynamiques sont à l’œuvre pour recueillir, sauvegarder et valoriser les documents et les différentes sources produites par ces pratiques (Carolina Torrejón-Barreda et Spartaco Alfredo Puttini, Sofia Papastamkou). Plus encore peut-être, les exilés et acteurs entrés dans la clandestinité eux-mêmes contribuent ou sont amenés, a posteriori dans leurs pays d’accueil bien souvent, à réunir et sauvegarder les traces et témoignages que leurs activités ont générés.



[1]    Geneviève Dreyfus-Armand et Bruno Groppo, « Objectifs de la journée d’études “Exilés et réfugiés politiques dans la France du xxe siècle” », numéro 44 « Exilés et réfugiés politique dans la France du xxe siècle », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1996, p. 6.

[2]    Véronique Hébrard travaille sur les logiques de mobilisation armée de type factionnelle qui se déploient au xixe siècle, présentée par les autorités comme relevant de l’action criminelle et supposant ipso facto l’exclusion de ses protagonistes hors du champ du politique mais aussi de la nation. C'est le sujet principal de son inédit d’HDR « La Faction de la Sierra. Un apprentissage du politique entre engagement et contrainte. Venezuela, 1858-1859 » (Université Paris Ouest – Nanterre la Défense, 2013, 576 p.). Eugénia Palieraki a consacré sa thèse de doctorat au Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) dans le Chili des années 1960. En 1969-1970, le MIR entre dans la clandestinité, sous un régime démocratique, ce qui pose la question de la clandestinité comme une option théorique et comme stratégie médiatique. Eugénia Palieraki, « Histoire critique de la "nouvelle gauche" latino-américaine : le Movimiento de Izquierda Revolucionaria dans le Chili des années 1960 », thèse de doctorat réalisée sous la direction d’Annick Lempérière (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et d’Alfredo Riquelme (Pontificia Universidad Católica), 2009.

[3]    Sur l’espace euro-américain voir l’ouvrage coordonné par Pilar González Bernaldo et Fernando Devoto, Émigration politique : une perspective comparative. Italiens et Espagnols en Argentine et en France (xixe-xxe siècle), Paris, L’Harmattan, 2001.

[4]    Cf. Claudio Bolzman, Sociologie de l’exil. Une approche dynamique, Zurich, Seismo, 1996.