X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 38 : Exils et mouvements clandestins » Carolina Torrejόn-Barreda, Parcours clandestins du parti socialiste du Chili, 1959-1979

Carolina Torrejόn-Barreda, Parcours clandestins du parti socialiste du Chili, 1959-1979

La clandestinité rêvée, la clandestinité subie

Parcours clandestins du parti socialiste du Chili, 1959-1979

Carolina Torrejόn-Barreda

 

 

 

La clandestinité politique peut être considérée comme une contrainte, la politique étant par principe une activité publique[1]. Or, faire de la politique dans la clandestinité implique un équilibre impossible entre visibilité et invisibilité, un détournement du sens même de la politique. La clandestinité peut aussi être vécue comme une opportunité puisqu’elle permet d’ignorer et même de bouleverser les règles du jeu politique institutionnel. Pendant tout le xxe siècle, les mouvements issus des idées révolutionnaires ont utilisé des structures d’action clandestines. L’objectif ambitieux, de renverser les règles et de bousculer les possibles, ne pouvait être atteint qu’au sein de la clandestinité. Ainsi, l’activité politique clandestine peut être vécue soit comme une contrainte soit comme une opportunité. C’est ce que nous montre l’étude des vingt années clés du parcours de la gauche chilienne entre 1959 et 1979.

Pendant ces vingt ans, les principaux partis de la gauche chilienne, le parti communiste et le parti socialiste, ont réussi à constituer une coalition politique visant à gagner les élections, dans le même temps qu’elle s’efforçait de construire un projet politique commun, qui prit le nom, dans les années 1970, de la « voie chilienne vers le socialisme ». La participation, avec un certain nombre de succès, de la gauche aux élections de cette période, cachait toutefois mal des divergences liées au caractère et à la nature de ce projet politique. Lentement mais avec force, un mouvement dissident s’est constitué au sein de la gauche, tout à la fois contestation de l’hégémonie communiste et revendication de l’influence du guévarismo. Ce courant met sous tension tous les partis de la gauche et s’organise autour du Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR), créé en 1965. Mettant également en avant le succès de la Révolution cubaine, ces militants considèrent la condition clandestine comme faisant partie de la lutte pour le socialisme. Elle est perçue comme une position de force, comme un constat d’impuissance de l’État bourgeois à limiter l’avancée de la révolution. Le triomphe inespéré de Salvador Allende, en tant que chef de file de l’Unidad Popular (Unité populaire), lors des élections présidentielles de 1970, couronne les efforts dits « systémiques » réalisés par la coalition PS-PC, au moment même où ceux-ci étaient le plus contestés par l’aile radicale de la gauche. Le coup d’État, organisé trois ans plus tard contre Salvador Allende et son gouvernement, met la gauche, toutes tendances confondues, hors du système politique et marque le début d’une répression sans merci à l’encontre des militants. Commencent alors, pour une grande partie d’entre eux, de longues années de clandestinité et d’exil, durant lesquelles les divergences politiques restent vives. En 1979 commence un nouveau cycle politique à gauche, avec la division du parti socialiste qu’amorce la fin de l’Unidad Popular, expression de la coalition historique entre le parti socialiste et le parti communiste.

Pendant la dictature, cette répression a imposé des pratiques politiques inédites à des partis peu préparés aux épreuves du terrorisme d’État. La clandestinité vécue dans un contexte de répression n’avait aucun point en commun avec l’idée que les militants s’étaient faits de cette condition.

 

 

Un sujet occulté

 

Jusque récemment, la clandestinité politique n’était pas un sujet courant dans l’historiographie politique du Chili contemporain. Traditionnellement, ce sont les aspects idéologiques qui étaient mis en avant dans ces études ; en effet nous pouvons constater un intérêt renouvelé sur ce sujet au début des années 2000[2]. Les ouvrages parus ont été fortement influencés par le paradigme victimaire des récits du passé. De ce fait, en concordance avec les témoignages sur les horreurs commises par la dictature, ces analyses considéraient la clandestinité forcée après le coup d’État, comme un moment de perte de référents, profondément perturbant, et ne mettaient en avant que le manque de préparation de cette pratique de la clandestinité.

La persécution et la torture étaient intimement liées à l’expérience de la clandestinité militante, et tant les témoins[3] que les historiens ont mis l’accent sur cet aspect. Rolando Álvarez considère, par exemple, que la clandestinité ne peut être dissociée de la terreur d’État mise en place par la dictature, car elle en est un produit : elle était la seule réponse possible face à la nouvelle conjoncture[4].

Cette approche, la mieux adaptée pour décrire la situation sous la dictature, rend invisible l’existence parmi les militants d’une réflexion et d’un imaginaire sur la clandestinité politique avant le coup d’État. Pourtant, il nous semble crucial de pouvoir analyser la manière dont la clandestinité politique a été pratiquée, envisagée ou rêvée dans la continuité de l’expérience militante. Placer au cœur de l’analyse, la perception du fait clandestin, en élargissant les bornes chronologiques, permet d’ouvrir les perspectives de l’étude de la militance de l’époque.

Ce défi se heurte à une limite : la clandestinité politique reste un sujet difficilement traçable dans les sources des années soixante[5]. Elle n’est que rarement évoquée dans les documents militants, n’étant pas vraiment une préoccupation au sein de la gauche. Elle est implicite dans les débats sur la violence révolutionnaire et la prise de pouvoir, laissant à penser qu’elle constitue apparemment un aspect très secondaire des mesures à prendre pour arriver au socialisme.

Dans cet article, nous nous efforcerons de nuancer ce postulat d’une position secondaire de la clandestinité politique au cours de cette période, en nous intéressant notamment au parti socialiste du Chili. Celui-ci, par sa diversité, nous semble un exemple emblématique de la division idéologique de la gauche chilienne de cette époque, dans le même temps que les débats, qui la traversent, permettent de suivre les mutations que la notion de clandestinité connaît en tant qu’outil pouvant faire partie de son répertoire d’action politique, avant et après le coup d’État de 1973, passant d’une clandestinité assumée, en tant qu’une des formes de lutte armée insurrectionnelle, à une clandestinité subie.

Vers la révolution clandestine

De 1959 à 1973, la gauche chilienne était divisée entre deux lignes stratégiques bien distantes mais pleines de nuances : d’une part le parti communiste, centre d’un pôle parfois qualifié de systémique, d’autre part un pôle rupturista (de rupture) porté surtout après 1965 par le MIR. Le parti socialiste, parti de masse et de tradition électoraliste, avait construit un front commun avec le parti communiste dès le début des années cinquante. Ce front était centré sur l’idée d’une voie pacifique vers le socialisme et après 1956, il impliquait une stratégie d’alliances du type front populaire. Autrement dit, le parti socialiste était engagé dans le pôle « systémique » de la gauche chilienne[6].

Cette entente communiste-socialiste a été mise à l’épreuve constamment pendant cette période du fait du processus de radicalisation accélérée[7] des militants socialistes. Plusieurs facteurs ont contribué à cette radicalisation.

D’une part, une grande partie des militants socialistes était séduite par la réussite de la Révolution cubaine. La propagande de celle-ci battait son plein pendant cette décennie et, partout en Amérique latine, des mouvements s’y reconnaissaient. Le MIR était l’un de ces groupes, et bien que son origine soit beaucoup plus complexe qu’un simple effet d’émulation des Cubains, il n’en reste pas moins vrai que la Révolution cubaine était son idéal affiché. La complexité des liens entre le MIR et les socialistes constitue un exemple représentatif de l’ambiance de concurrence entre les groupes politiques porteurs d’idées révolutionnaires[8].

La conjoncture de 1964 a aussi aidé fortement à la radicalisation d’une portion du parti socialiste. Aux élections présidentielles de cette année-là, la victoire du candidat de la gauche, Salvador Allende, a été empêchée par la stratégie de la droite de voter massivement pour le candidat du centre, porté par le jeune parti démocrate-chrétien. Cette défaite n’était pas attendue et une partie des militants arrive à la conclusion qu’il serait impossible d’accéder au pouvoir en suivant les règles du jeu démocratique. Cette radicalisation s’est traduite par un basculement dans la clandestinité, d’une certaine façon par défaut. Il se fait à l’initiative de groupes qui se forment dans les années qui suivent, comme Los Elenos et La Organa. Ils sont conçus comme des noyaux clandestins qui cherchent à mettre en place des écoles d’instruction politique et militaire et quelquefois à radicaliser les positions dans des luttes sociales de revendication, en les infiltrant[9].

La Organa[10] était un groupe clandestin organisé par des membres de la Commission nationale agraire (Comisión Nacional Agraria, CONAS) du parti socialiste à partir de l’année 1968 avec la collaboration des étudiants socialistes qui faisaient partie de la Brigade universitaire socialiste (Brigada Universitaria Socialista, BUS). Ils se sont organisés ainsi après avoir participé à l’occupation d’une exploitation agricole par ses travailleurs dans le cadre d’un conflit pour l’augmentation des salaires à la campagne. Armés et combatifs, ils tentaient de suivre la ligne stratégique définie lors du 22congrès général du parti. L’occupation s’est soldée par la détention d’une centaine de travailleurs et militants, mais pour les socialistes qui y ont participé, cette action les a confortés dans l’idée que la campagne était un front clé pour encercler l’État bourgeois et qu’il fallait organiser un noyau clandestin pour diriger l’éventuelle et prédictible lutte armée pour la conquête du socialisme.

Les Elenos sont un autre groupe clandestin à l’intérieur du PS formé en 1966 comme un appui aux projets du Che Guevara d’installation d’un foco guerrillero en Bolivie. Ces socialistes chiliens étaient la section chilienne de l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional, ELN) de Guevara.

Deux des premières expériences d’instruction politique et paramilitaire au Chili ont été organisées par ces groupes de militants du PS, « dans les localités de Guayacán et Chaihuín, [et] auront une grande influence dans la radicalisation de l’imaginaire d’importants contingents du PS »[11].

Ces expériences d’instruction paramilitaire, bien qu’embryonnaires, sont significatives d’un imaginaire de puissance. La possibilité d’organiser des écoles de guérilla, même humbles, et de se constituer en tant que groupes différenciés du parti par le secret, est un signe d’une certaine capacité d’autonomie et de pouvoir. Dans la lutte pour le socialisme, la clandestinité est une arme.

Un point d’inflexion entre les groupes modérés et radicaux du parti se produit lors du 22e Congrès général du parti qui se tient à Chillan en 1967. Au cours de ce congrès, les radicaux obtiennent une victoire en faisant approuver, comme texte de conclusion, un document mettant en avant la violence révolutionnaire comme le vrai chemin conduisant à la révolution socialiste[12]. Cette conclusion n’était pas partagée par tout le parti, car il existait toujours un décalage entre l’action du parti et son discours. Pour les radicaux, les conclusions du congrès montraient malgré tout qu’il fallait se préparer pour l’inévitable lutte armée ouvrant la voie à la révolution, même si cette préparation ne pouvait se faire qu’en secret.

En 1969, après plusieurs incidents, le MIR est déclaré hors-la-loi et ses dirigeants annoncent leur décision d’entrer, à leur tour, en clandestinité pour éviter le procès. Cette entrée en clandestinité fracassante est très mal perçue par une grande partie des socialistes, spécialement par ceux qui s’engagent de plus en plus du côté de la légalité. En effet, de manière parallèle aux timides efforts d’instruction paramilitaire, la majorité des partis de gauche était une nouvelle fois pleinement engagée dans une campagne électorale. Le candidat Salvador Allende, à la tête de la coalition de gauche nommée Unidad Popular, promettant d’amener le Chili vers le socialisme en respectant le cadre de la légalité démocratique, gagne les élections et devient président de la République. Sa victoire, inattendue pour une bonne partie de ses soutiens, a compliqué les stratégies politiques des groupes plus radicaux.

 

La Organa et les Elenos qui avaient fusionné quelques mois avant les élections, une fois Allende élu président, choisissent de se dissoudre et de se joindre pleinement aux tâches du gouvernement de l’Unidad Popular, auquel ses militants ont contribué notamment en prenant des postes à la police civile. Ce tournant dans la trajectoire stratégique des militants des Elenos (nom qu’ils choisissent de conserver après la fusion), au regard de leur position de principe antérieure, peut paraître surprenant puisqu’immédiatement ils entrent au gouvernement et s’engagent dans sa défense au lieu d’insister sur la construction d’une organisation hors de l’institutionnalité. Il n’en demeure pas moins, que certains militants, mécontents de ce choix, restent dans la clandestinité et se regroupent autour des cellules régionales du parti situées à Santiago et à Concepción Elles jouent par la suite un rôle important dans l’organisation de la clandestinité après la chute du gouvernement Allende.

 

Sur un autre plan, nous voudrions souligner la façon dont l’imaginaire des militants sur la clandestinité se nourrissait aussi d’éléments venus de l’étranger. D’une part, quelques témoignages[13] mettent en avant l’influence des réfugiés politiques étrangers résidant au Chili dans la proposition de normes de clandestinité de bon sens. Des militants, brésiliens notamment, ont conseillé vivement de ne pas donner leur vrai nom, entre autres mesures qui ne sont pas vraiment suivies par les militants socialistes. D’autre part, le rapprochement entre Cuba et le Chili pendant le gouvernement de l’Unidad Popular a intensifié les programmes d’instruction dans l’île, destinés aux militants de la gauche chilienne[14]. De cette manière, plusieurs dizaines de militants, choisis pour séjourner quelques mois à Cuba, ont reçu des formations au maniement des armes et aux tactiques de clandestinité. Nous constatons que pour une partie des militants socialistes – et de la gauche en général –, le vocabulaire de la clandestinité ne leur était pas étranger, car la préparation de la lutte armée avait nécessairement besoin d’un cadre de protection : le secret est un élément clé de sa mise en place.

En somme, l’existence de groupes tels que La Organa et les Elenos et la réalité des voyages de formation ainsi que l’influence des réfugiés nous révèlent que les militants de l’époque ont eu une connaissance des aspects logistiques d’une éventuelle clandestinité[15]. Même si ces connaissances étaient partielles ou trop théoriques, quand bien même l’attitude des militants aurait été nonchalante en rapport à ces connaissances, il est évident qu’il existe des pratiques et un imaginaire de la clandestinité pendant ces années, au moins chez une partie de la militance.

 

Clandestins et persécutés

Le coup d’État du 11 septembre 1973 vient installer au Chili un régime dictatorial rapidement pris en main par le général Augusto Pinochet, qui organise une police secrète, la DINA, chargée d’anéantir les partis politiques jusqu’alors au pouvoir. La persécution a imposé des pratiques politiques inédites aux partis, nullement préparés pour les épreuves que le terrorisme d’État leur a imposées. La clandestinité vécue dans un contexte de répression n’avait aucun point en commun avec l’idée que les militants s’étaient fait de cette condition.

 

Il est évident que le fonctionnement des partis au cours de cette période est indissociable du contexte de terreur et persécution instaurée par la dictature. Une répression qui était elle aussi clandestine car basée sur les actions secrètes, l’occultation de prisonniers et la négation de ses meurtres[16].

 

 

Malgré la terreur, les militants ont tenté de maintenir les partis vivants[17]. La connaissance acquise avant le coup d’État, même partielle et la plupart du temps inadéquate, a donné quelques fruits et aujourd’hui nous pouvons voir l’énorme volonté politique que montraient les actions clandestines. Les initiatives telles que la rédaction, la reproduction et la distribution de tracts et de manifestes, la réunion et l’activation de réseaux de militants, la recherche de revenus, le soutien aux parents des prisonniers, le lien avec les exilés, entre autres activités, montrent à quel point les militants ont cherché à faire survivre ces partis.

Les documents clandestins révèlent l’effort d’adaptation des militants[18] ainsi qu’un discours centré sur l’idée du sacrifice, discours très important jusqu’à la fin de la décennie. On retrouve ces notions dans cet hommage à Eduardo Charme, dirigeant clandestin du parti socialiste, tué dans la rue par la DINA, en mai 1976, alors qu’il allait faire un « contact », paru dans la revue clandestine Unidad y Lucha :

« La clandestinité, la torture, la prison, la mort sont les nouvelles conditions du métier révolutionnaire au Chili. […] Notre parti socialiste doit, pour être à l’avant-garde avec d’autres partis ouvriers, payer le prix d’être la tête visible. Ce prix si dur c’est le dévouement militant, le travail clandestin sans faiblir et parfois la mort de nos meilleurs dirigeants »[19].

Comme nous le disions plus haut, le parti socialiste avait condensé en son sein tous les désaccords qui avaient déchiré la gauche pendant le gouvernement d’Allende. Des débats anciens sur les voies vers la révolution et la nature de celle-ci ont pris une nouvelle force une fois le pouvoir conquis. Le parti socialiste était un des champs de lutte les plus tendus, étant donné l’hétérogénéité idéologique et sociale de ses militants et la tradition ouverte du parti[20]. La fracture entre « réformistes » et « révolutionnaires » à l’intérieur du parti, signale une division tellement grave que l’unité du parti pendant le gouvernement de l’Unidad Popular était de plus en plus artificielle. L’avènement du coup d’État fait éclater l’unité du parti, les nouvelles conditions anéantissent le cadre hiérarchique de l’institution. Sans celui-ci les groupes, qui coexistaient en interne, ne sont plus obligés de s’entendre.

 

La plupart des membres du comité central étaient en prison ou réfugiés dans des ambassades[21], donc les responsabilités urgentes ont pesé sur les épaules de dirigeants plus jeunes et moins connus, notamment des membres des Jeunesses du parti qui ont organisé une direction nationale pour continuer d’exister.

La dispute idéologique au sein du parti s’est soldée par le détachement du groupe qui représentait le secteur le plus à gauche : ils organisent la Coordinadora Nacional de Regionales (CNR). La Coordinadora s’est formée autour de deux des cinq regionales qui constituaient le PS  dans le centre du pays : le regional Centro et le Cordillera. Les liens d’amitié et plus encore l’affinité idéologique ont permis une relation privilégiée entre les membres de ces regionales. La volonté de créer un groupe indépendant, et ainsi de scinder le parti, est une réponse à l’organisation d’une direction nouvelle pour l’intérieur du Chili, intégrée dans sa majorité par des dirigeants « réformistes » du Comité Central.

Entre les deux groupes, il y avait une rivalité liée à la légitimité de conduire les destins du parti et toute cette situation provoquait une forte vulnérabilité des réseaux clandestins. Le secret avait comme fonction non pas de mieux préparer l’assaut final mais simplement de survivre à la chasse à l’homme, et les socialistes divisés étaient particulièrement en danger.

 

En juin 1975, les membres de la direction intérieure et plusieurs membres du CNR tombent aux mains de la DINA et vont rejoindre les listes de détenus-disparus déjà longues. Toute une génération de militants et dirigeants est anéantie par le nouveau pouvoir en place.

 

Une histoire à poursuivre

Pendant les années soixante, la condition clandestine n’était pas inconnue pour la gauche chilienne, elle était associée à la radicalisation du discours. Elle a été pratiquée subsidiairement pour essayer de mettre en place une voie armée vers le socialisme. La révolution avait besoin d’une préparation clandestine, sa mise en pratique était un signe de vitalité et de force. Après le coup d’État, militer était un risque seulement possible en clandestinité, le besoin de survivre était en conflit avec le besoin de faire connaître l’opposition au pouvoir en place. La clandestinité n’était plus une pratique de préparation, de rassemblement de forces, mais une contrainte vitale pour la survie.

 

Pour comprendre cette période, plus qu’un travail d’analyse des discours idéologiques à partir des documents des partis, comme cela a été fait jusqu’à présent, il est important d’étudier les pratiques militantes en tant que telles. Or, la clandestinité, comme notion associée à l’action, est un point crucial et méconnu de ces pratiques. De plus, nous sommes convaincus qu’établir dans l’analyse de cette pratique un pont entre l’avant et l’après coup d’État, peut apporter un nouvel éclairage sur la trajectoire de la gauche durant cette période.

 


[1]    L’auteure est doctorante en histoire à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne. Ce travail présente un aspect d’une recherche plus large, réalisée dans le cadre d’une thèse de doctorat intitulée, « La clandestinité rêvée, la clandestinité subie. Les parcours clandestins du parti socialiste du Chili (1959-1979) », préparée sous la direction d’Annick Lempérière (Centre de recherche d'histoire de l'Amérique latine et des mondes ibériques, CRALMI).

[2]    Voir entre autres : Rolando Álvarez Vallejos, Desde las sombras: una historia de la clandestinidad comunista (1973-1980), Santiago du Chili, LOM éd., 2003 ; Caroline Torrejón-Barreda, « Brumas. El MAPU-OC bajo el autoritarismo y en clandestinidad. Del golpe militar a la extinción de la Unidad Popular (1973-1979) », Tesis de licenciatura en Historia, Santiago, Universidad Católica de Chile, 2001, 150 p.

[3]    Pour le parti socialiste voir, entre autres : Sergio Zamora, Après septembre : chronique de la résistance, 11 septembre 1973-15 mai 1975, Paris, F. Massot, 1994 ; Juan Azócar, Lorca. De la reforma universitaria a la lucha antidictatorial. La desaparición de un diputado de la República, Santiago, Memoria y Futuro, 2011 ; Eduardo Gutiérrez Gonzáles, Ciudades en las Sombras, una historia no oficial del Partido Socialista de Chile, Santiago, Collecciones Memoria Histórica, 2002. Dans le cas d’autres partis, voir : Jaime Gazmuri et Jesús Manuel Martínez, El sol y la bruma : Jaime Gazmuri, Huechuraba, Santiago, Ediciones B., Chile, 2000.

[4]    Rolando Álvarez Vallejos, Desde las sombras…, op. cit., p. 24.

[5]    Nous avons consulté les documents disponibles dans différents fonds : le fonds d’archives « Fernando Murillo Viaña », disponible à la Fondazione Feltrinelli (Milan), les recueils d’archives disponibles à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC, Nanterre), le Fonds Eugenio Ruiz-Tagle, fonds numérisé à FLACSO-Chile (aujourd’hui les originaux sont consultables à la Bibliothèque nationale du Chili) et le fonds particulier de Guarani Pereda, militant du PS (Chili), en plus des revues éditées par les partis et la presse de l’époque.

[6]    La bibliographie sur la trajectoire de la gauche chilienne durant cette période est très large. Nous citerons ici seulement quelques ouvrages : Marcelo Casals Araya, El alba de una revolución : la izquierda y el proceso de construcción estratégica de la « vía chilena al socialismo », 1956-1970, Santiago, LOM ed., 2010 ; Jorge Arrate, Eduardo Rojas, Memoria de la izquierda chilena. t. II, 1970-2000, Barcelone, Santiago, Javier Vergara ed., 2003 ; Julio Faúndez, Izquierdas y Democracia en Chile 1932-1973, trad. fr. José Cayuela, Santiago, BAT ed., 1992 ; A. Ricardo, R. Yocelevzky, Chile : partidos políticos, democracia y dictadura : 1970-1990, Santiago, Fondo de Cultura Económica, 2002 ; Verónica Valdivia Ortiz de Zárate, Rolando Álvarez Vallejos et Julio Pinto Vallejos, Su revolución contra nuestra revolución: izquierdas y derechas en el Chile de Pinochet (1973-1981), Santiago, LOM ed., 2006.

[7]    Quelques auteurs parlent ainsi de « léninisation », voir : Ignacio Walker, Del populismo al leninismo y la « inevitabilidad del conflicto »: el Partido Socialista de Chile (1933-1973), Santiago, CIEPLAN, 1986.

[8]    Sur le MIR voir : Eugénia Palieraki, « Histoire critique de la ‘’nouvelle gauche’’ latino-américaine : le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) dans le Chili des années 1960 », thèse de doctorat en histoire sous la direction de Annick Lempérière et Alfredo Riquelme, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Pontificia Universidad Católica de Chile, 4 vol., 2009.

[9]    Cristián Pérez, « Guerrilla rural en Chile. La batalla del fundo San Miguel », Estudios Públicos, 2000, n° 78, p. 181-208 ; Cristián Pérez, « El ejército del  Che y los chilenos que continuaron su lucha », Estudios Públicos, 2003, n° 89, p. 225-256.

[10]   Juan Azócar, Lorca…, op. cit. p. 37 et sq.

[11]   Id.

[12]   Les documents de ce congrès ont été publiés, voir : Víctor Farías, La izquierda chilena (1969-1973) : documentos para el estudio de su línea estratégica, Santiago, Centro de Estudios Públicos, vol. 6, 2000 ; Julio César Jobet, Ricardo Núñez, Historia del Partido Socialista de Chile, Santiago, Ed. Documentas, 1987.

[13]   Interview avec Sergio Zamora, Paris, mai 2012.

[14]   Voir : Quiroga, Patricio, Compañeros. GAP: la escolta de Allende, Santiago, Editorial Aguilar, 2001.

[15]   Même dans des partis totalement engagés avec la « via chilena », comme c’est le cas du MAPU Obrero-Campesino, voir : Jaime Gazmuri, Jesús Manuel Martínez, El sol y la bruma…, op. cit.

[16]   Chili. Comisión nacional de verdad y reconciliación, Informe de la Comisión nacional de verdad y reconciliación, Santiago, Chili, Secretaría general de gobierno, 1991.

[17]   Les études sur cette période sont très centrées sur des aspects idéologiques, voir : Arturo Valenzuela, Samuel J. Valenzuela (dir.), Military Rule in Chile: Dictatorship and Oppositions, Baltimore, Johns Hopkins University press, 1986 ; Carlos Bascuñán Edwards, La izquierda sin Allende, Santiago, Planeta, 1990 [1re éd.]  ; Ricardo Yocelevzky, « La izquierda chilena en 1982 », Revista Mexicana de Sociología, 1983, vol. 45, n°  3, p. 981-1025 ; Andrés Benavente U., Panorama de la izquierda Chilena, 1973-1984, Santiago, Centro de estudios públicos, 1984.

[18]   Carolina Torrejón-Barreda, « 1973-1983 : dix ans de clandestinité des partis politiques de la gauche chilienne », mémoire de master 2, sous la direction de Mme Annick Lempérière, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2007.

[19]   Unidad y Lucha (Unité et lutte), octobre 1977, n° 24, p. 15, [journal clandestin du PS] : « La clandestinidad, la tortura, la cárcel, la muerte son las nuevas condiciones del oficio revolucionario en Chile [] nuestro partido socialista, para ser vanguardia junto a otros partidos obreros, tiene que pagar el precio de ser cabeza visible. Ese duro precio es la abnegación militante, el trabajo clandestino sin flaquezas; a veces, la muerte de sus mejores dirigentes ».

[20]   José del Pozo, « Los militantes de base de la izquierda chilena : orígenes sociales, motivaciones y experiencias en la época de la Unidad popular y en los años anteriores », Revista Europea de Estudios Latinoamericanos y del Caribe (European Review of Latin American and Caribbean Studies), n° 52, 1992, p. 31-55.

[21]   Gabriel Salazar Vergara, Carlos Altamirano, Conversaciones con Carlos Altamirano: memorias críticas, Santiago, Debate, 2010, vol. 1 ; María de los Ángeles Vargas Barraza, Lucía Díaz Daza, « Del golpe a la División: Historia del Partido Socialista 1973-1979 », seminario para optar al grado de Licenciado en Historia y Ciencias Sociales, Universidad ARCIS, Santiago, 2007 ; Ricardo Yocelevzky, « El Partido Socialista de Chile bajo la dictadura militar », Foro Internacional, 1986, vol. 27, n° 1 (105), p. 102-131.