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Thibault Béchini, Construire Buenos Aires


Construire Buenos Aires, 1880-1960

Thibault Béchini

 

 

« La ville de Buenos-Ayres est peut-être la seule du monde qui n’ait pas souffert de la crise économique pour la construction » : c’est le constat que fait, en 1923, Jean Colin, attaché commercial de France à Buenos Aires[1]. Ce dynamisme de l’édification porteña[2] se trouve couplé avec une crise quasi permanente de l’habitat[3], qui caractérise le secteur de la construction domestique des années 1880, marquées par le début de l’immigration massive en Argentine, aux années 1960, où le manque de logements ne cesse de se faire sentir[4]. Il semblait porteur d’analyser les mutations de l’architecture domestique[5] dans une ville où l’on ne cesse de bâtir et qui, encore considérée comme un gros bourg – gran aldea  – dans les années 1870, se mue en métropole durant la première moitié du xxe siècle.

Plutôt que de proposer une lecture de la croissance urbaine de Buenos Aires à l’époque de l’immigration massive[6], l’on a privilégié l’étude des formes d’habitat qui résultent du processus de métropolisation engagé à la fin du xixe siècle[7]. Il fallait se prémunir contre une approche diffusionniste, qui ferait des transformations urbaines de Buenos Aires l’application stricto sensu de « modèles » étrangers[8], qu’ils soient européens ou nord-américains. C’est pourquoi les formes d’adaptation et de reformulation inhérentes à la production du bâti porteño ont été mises en exergue. Dans l’étude des circulations transatlantiques liées au secteur du bâtiment, ont été soulignés les processus dynamiques et créateurs qui sous-tendent le commerce des idées architecturales et urbanistiques[9] et donnent toute leur ampleur aux transferts techniques. L’analyse des relations nouées entre la France et l’Argentine dans le domaine de la construction permettait d’apporter un éclairage précis sur plusieurs de ces points.

 

Puertas porteñas

 

Parcourant les rues de Buenos Aires, j’avais pu observer que les immeubles les plus typiquement porteños disposaient de deux ou trois portes d’entrée distinctes. En l’absence de toute connaissance précise de la distribution intérieure des espaces, cette multiplication des portes m’intriguait. J’en cherchai vainement l’explication. Une carte postale touristique, pittoresquement intitulée « puertas porteñas », au lieu de me renseigner, achevait de me déconcerter en proposant une sélection de portes d’immeuble qui négligeait la démultiplication des entrées pour donner à voir la singularité de chaque puerta. Ce constat initial m’apparut comme une première distorsion dans l’application outre-Atlantique du « modèle » haussmannien, qui semblait avoir guidé la construction de nombreux immeubles. J’arpentai les rues afin de saisir les spécificités du bâti porteño. L’observation de formes urbaines particulières, comme les pasajes –  qui, à la différence des passages parisiens, ont à Buenos Aires une vocation plus résidentielle que commerciale –, m’invitait à pénétrer à l’intérieur des îlots. Deux expériences devaient m’éclairer sur les singularités de l’habitat porteño. La découverte d’un conventillo mejorado[10], dans l’Ouest de la ville, me permit d’étoffer mes hypothèses de recherche et d’appréhender les dynamiques sociales à l’œuvre dans la production du bâti, tandis que la visite d’une casa chorizo[11] de Palermo Viejo m’aidait à comprendre la distribution intérieure d’un immeuble de rapport porteño.

 

Franchir le seuil

 

Ces observations ne suffisaient pourtant pas à alimenter mon travail. La bibliographie était abondante lorsqu’il s’agissait de traiter de la vivienda opulenta – l’habitat fastueux  – ou des conventillos populaires. Plus rares étaient les mentions des casas de renta  – maisons de rapport –, qui m’intéressaient doublement, d’une part parce qu’elles permettaient d’approcher la clase media porteña en formation à la fin du xixe siècle, d’autre part parce qu’elles semblaient avoir été un des réceptacles privilégiés du « modèle » haussmannien transplanté en Argentine. L’habitat des couches moyennes se révélait un entre-deux négligé par les approches monographiques  – le plus souvent dues à des architectes –, alors même qu’il présentait des traits singuliers et bénéficiait des apports de circulations internationales multiples – théoriques, techniques, humaines. Après diverses prospections, je finis par découvrir, à l’Instituto Histórico de la Ciudad de Buenos Aires, plusieurs liasses de documents qui, selon toute vraisemblance, s’apparentaient à des permis de construire. Ces liasses couvraient deux décennies, du milieu des années 1880 aux premières années du xxe siècle.

L’Ordenanza reglamentaria de construcciones, prise par l’Intendance[12] en 1887, établit un cahier des charges pour toute maison élevée à Buenos Aires et généralise la pratique du permis de bâtir, qui existait auparavant sous une forme dérogatoire. Pour les années 1885-1889, les plans déposés ont été systématiquement conservés, de même que les mémoires explicatifs joints par les impétrants et contenant la liste des matériaux utilisés. Dans les années 1890, avec l’intensification de l’édification porteña, apparaît un formulaire pré-imprimé qui se substitue aux mémoires explicatifs ; les plans visés par l’Intendance ne sont plus conservés. Les indications fournies sur les matériaux confirment le rôle des circulations internationales dans la production du bâti porteño à une époque où l’industrie argentine est balbutiante. Patios, corridors, cuisines, salles de bain et latrines sont le plus souvent revêtus de carreaux de fabrication française, répertoriés sous le nom générique de baldosas. On trouve de nombreuses mentions des baldosas de Marsella et des baldosas francesas, qui peuvent aussi s’utiliser pour le revêtement des toit-terrasses (baldosas francesas de techo). Les mémoires explicatifs révèlent également l’importation d’éléments métalliques[13] – poutrelles, fers à plancher, tuyaux en fonte pour les canalisations d’eau et de gaz[14]. Ces mêmes mémoires effleurent la question des transferts techniques en évoquant la diffusion des procédés de construction étrangers, corollaire de l’abondance de la main d’œuvre italienne en Argentine. On parle ainsi de briques a la Italiana, probablement fabriquées sur le sol argentin selon une technique importée d’Europe. Par ailleurs, les italianismes relevés dans les mémoires explicatifs – rédigés par les entrepreneurs – indiquent que, dans les années 1880, un certain nombre de maîtres maçons sont installés à Buenos Aires depuis peu de temps[15].

Les plans des immeubles bâtis entre 1885 et 1889 permettent de saisir les mutations que connaît alors l’architecture domestique porteña. Concernant la casa chorizo, une lecture diachronique peut être faite, qui conduit de la maison basse familiale à la maison de rapport. Dans un premier temps, la casa de piezas se constitue par adjonction de pièces nouvelles, les agrandissements successifs faisant l’objet de permis de construire délivrés par l’Intendance. La construction de nouvelles pièces vise tant l’augmentation du confort domestique que l’accession à un certain degré de distinction sociale. La multiplication des pièces s’accompagne d’un cloisonnement des espaces. Les pièces de service (cuisine, dépenses, latrines), reléguées dès l’origine à l’arrière de la maison, se trouvent de plus en plus isolées des pièces à vivre. La casa chorizo découle de la casa de piezas, soit qu’elle résulte des agrandissements successifs, soit qu’elle soit bâtie d’une seule traite. Destinées aux couches moyennes les mieux nanties, les casas chorizo élevées  en une seule fois peuvent faire appel aux services d’un architecte. La multiplication des pièces, la création de plusieurs patios, que prolonge parfois un jardin, distinguent ces logements des sobres casas de piezas originelles. Dès lors que les enfilades de la casa chorizo ne sont plus destinées à une famille, mais à plusieurs ménages, on peut parler de casas de alquiler, petites maisons de rapport qui se distinguent des conventillos, sans pour autant avoir l’aspect des casas de renta d’inspiration haussmannienne. Avec la pression locative exercée par la clase media, les maisons à étage tendent à se multiplier. Casa chorizo d’aspect plus bourgeois, la maison à étage porteña se caractérise par la présence de deux portes d’entrée en façade, l’une desservant le rez-de-chaussée, l’autre le premier étage. À terme, ces évolutions successives conduisent au développement des casas de renta dotées de plusieurs étages.

Modèles et reformulations locales

 

Les plans reproduits dans les revues d’architecture argentines, qui se multiplient à partir des années 1910, vinrent s’ajouter à ceux dont je disposais pour les années 1885-1889[16]. Il s’agissait de compléter l’approche presque exclusivement façadière des monographies architecturales et de repérer, grâce à une connaissance plus fine des édifices, les distorsions entre les « modèles » étrangers et leur traduction porteña. Nombreuses sont les maisons de rapport, en apparence parfaitement haussmanniennes, qui recèlent des spécificités toutes porteñas, souvent dissimulées aux regards des promeneurs. Des limitations de hauteur restreignent le nombre des étages des premiers immeubles de l’avenue de Mayo, voie centrale, conçue comme une percée haussmannienne, dont les travaux débutent en 1885. Les quatre étages porteños se substituent aux six étages parisiens ; l’étage mansardé, destiné au logement des domestiques, tend à disparaître. À la verticalité parisienne, Buenos Aires substitue la profondeur de ses parcelles, qui favorise une multiplication horizontale des pièces. Deux solutions s’offrent alors pour le logement des domestiques. D’une part, la parcelle porteña permet de créer des chambres de service adjacentes à la cuisine, selon les canons viennois et londoniens ; dans ce cas,  l’escalier de service, caractéristique des immeubles parisiens, n’est pas toujours conservé. D’autre part, le schéma de l’altillo, petite soupente qui surmonte les pièces de service des casas chorizo, peut être intégré aux appartements haussmanniens, jouant des hauteurs sous plafond : l’usage local vient enrichir le « modèle » parisien.

L’analyse de différentes réalisations architecturales souligne la tension permanente entre le « modèle » supposé – mieux vaut parler de référent – et les éléments vernaculaires, reflets des circonstances locales, qu’il s’agisse des usages domestiques, des conditions climatiques ou des ressources disponibles. La villa que construisent les frères Perret à Olivos, dans la banlieue Nord de Buenos Aires, pour le compte d’Henry Goffre, est emblématique de cette adaptation constante aux conditions locales. Présentée comme la matérialisation de deux projets parisiens inaboutis et fusionnés[17], la Villa Goffre (1939-1940) intègre des éléments nouveaux, spécifiquement porteños. Ainsi, l’organisation de l’aile de service obéit à un schéma porteño : plutôt qu’un corridor, c’est une galerie ouverte sur le jardin qui met en communication la cuisine et les dépenses (lieu où l’on conservait les provisions), conformément à ce qu’on observe dans les casas chorizo. On relève des ajustements similaires dans la conception de la Villa Curutchet à La Plata (1948-1955), seule unité d’habitation construite par Le Corbusier sur le continent américain, avec la collaboration de l’architecte argentin Amancio Williams. L’usage argentin du patio de service y est conservé, un balcon de service étant placé à proximité de la cuisine. Des aménagements postérieurs à la construction du gros œuvre sont réalisés afin de corriger certaines orientations initiales : les parois vitrées requièrent l’installation de « ridorails », pour lesquels Le Corbusier donne des indications spécifiques, modifiables « selon les ressources locales »[18].

De façon comparable, les transferts techniques sont fortement corrélés aux conditions locales. En 1912, les Bétons armés Hennebique ouvrent une agence à Buenos Aires, succursale du bureau d’étude parisien chargée d’appliquer le « système Hennebique » aux planchers et escaliers des immeubles porteños. La direction de cette agence est confiée à l’ingénieur-entrepreneur Forgues qui, dans sa correspondance avec le bureau central de Paris, insiste pour que les devis soient revus et adaptés aux réalités argentines : « D’une manière générale réduire le plus possible les sections de béton et les épaisseurs de hourdis en forçant jusqu’à la limite possible la proportion de fer. Ceci doit être général pour tous les travaux exécutés en Argentine où le ciment coûte très cher et le fer relativement bon marché »[19]. La mise au point de normes techniques spécifiques est également réclamée par certains cadres argentins comme l’ingénieur Otto Gottschalk qui, dans un article de 1922, rappelle qu’en matière de ciment armé, « les conditions locales de cette Capitale justifient l’adoption de spécificités [de calcul] indépendantes » et que rien ne sert de plagier les « règlements de l’hémisphère nord »[20]. Les solutions techniques européennes ne peuvent pas être transplantées en Argentine sans étude préalable. C’est ce que souligne Robert Laffite-Laplace, chargé de mission de la Banque de Paris et des Pays-Bas, lors de sa visite d’une usine de chaux établie avec des capitaux français. Cette entreprise, objet de nombreuses projections parisiennes, ne parvient à se développer qu’avec le concours d’un « Indien autodidacte », disposant de « moyens rudimentaires » qui pallient l’inefficacité des solutions envisagées en France. Paradigmatique, l’exemple du « four de l’Indien » témoigne de l’échec des transferts techniques mal étudiés : « le four de l’Indien […] défie toutes les cogitations parisiennes ! »[21].

 

 

 

Secteur de la construction et circulations internationales :

l’exemple franco-argentin

 

Les séjours argentins de Joseph-Antoine Bouvard (1909-1910), Jean-Claude Forestier (1923), Léon Jaussely (1926), Le Corbusier (1929), Auguste Perret (1936) ou Gaston Bardet (1948-1949), attestent de la relation privilégiée qu’entretiennent architectes et urbanistes français avec la métropole porteña. Mandatés par l’Intendance de Buenos Aires ou invités par des organismes universitaires, ils contribuent de manière active aux débats sur les transformations urbaines de la capitale argentine. Les disputes parisiennes se trouvent transposées à Buenos Aires, comme en témoigne la formation concomitante d’écoles porteñas se réclamant de l’autorité de personnalités aussi opposées que celles de Le Corbusier et de Gaston Bardet. Passeurs d’idées, les cadres français apparaissent parfois comme des instruments de légitimation des inclinations locales : leur expertise a alors quelque chose de l’argument d’autorité et révèle les désaccords latents entre les solutions urbaines prônées par les élites politiques et celles envisagées par les professionnels argentins. L’avènement du régime péroniste va, de manière parfois inattendue, favoriser les transferts franco-argentins liés au secteur de la construction. La nationalisation des chemins de fer jusqu’alors détenus par des compagnies britanniques et françaises suscite une redistribution des investissements étrangers en Argentine[22]. Les compagnies financières françaises favorisent alors les placements et entreprises industrielles liés au bâtiment : création d’usines de matériaux disposant d’équipements importés ; fabrication de maisons en série utilisant des brevets français ; opérations de lotissement[23].

L’Argentine est souvent le lieu des premières applications internationales de brevets français : « système Hennebique » ; procédés de préfabrication pour les maisons en série ; recours aux canons du « Modulor » défini par Le Corbusier. On peut distinguer deux modes de transfert technique[24] : 1° la transmission des savoir-faire techniques « aliénés », détenus par des individus, qui s’effectue par la collaboration de plusieurs acteurs ; 2° la transmission des connaissances techniques « socialisées », qui peut être orale (enseignement) ou écrite (livres, revues)[25]. Le premier mode de transfert renvoie à la fois aux collaborations d’architectes franco-argentins – on songe ici au binôme formé par Le Corbusier et Amancio Williams pour réaliser la Villa Curutchet – et aux demandes de spécialistes formulées par les industries auxiliaires de la construction, tel le secteur de la fabrication céramique, qui est à l’affût de techniciens français pouvant aider à l’émergence d’une industrie céramique nationale. La seconde modalité de transfert fait écho aux cours et conférences donnés à Buenos Aires par des professionnels français ou suivis en France par des étudiants argentins. Elle englobe également des initiatives plus ponctuelles, qui promeuvent en Argentine les publications techniques françaises[26]. Se pose la question des transferts inverses, qu’il s’agisse de la définition de Buenos Aires comme un cas d’école pouvant intéresser urbanistes et architectes étrangers, ou de l’attention portée par les techniciens français aux spécificités de la construction porteña. Le séjour, plus ou moins prolongé, en Argentine peut s’accompagner d’une promotion professionnelle. À ce titre, le développement de l’industrie céramique argentine est une aubaine non seulement pour les exportateurs d’équipements industriels, mais aussi pour les techniciens qui participent à l’installation des machines et jouent, officieusement, le rôle d’ingénieurs.

On doit souligner ici le rôle des dynamiques commerciales et financières dans les circulations franco-argentines liées au secteur de la construction : crédits exportateurs pour la vente de matériaux français à l’Argentine ; pratique du prêt hypothécaire lors des opérations de lotissement conduites à Buenos Aires ; investissements industriels qui accompagnent les transferts techniques. Le recours aux archives bancaires est indispensable pour comprendre ces échanges[27]. Un projet de la Société des Grands Travaux de Marseille (SGTM), porté par la Banque de Paris et des Pays-Bas (BPPB), se révèle emblématique : il s’agit de la réponse à un appel d’offre pour la construction de plusieurs milliers de maisons, lancé par la Municipalité de Buenos Aires afin de remédier à la crise du logement (1961-1962). Le dossier fait intervenir, outre les services de la BPPB et de sa filiale porteña (SANTA FE), le cabinet de l’architecte Bernard Zehrfuss[28]. Ce projet met en évidence les relations étroites qui unissent la BPPB, le SANTA FE et la SGTM. Montage financier, procédé industriel et conseils architecturaux se mêlent de façon à obtenir l’adjudication des travaux projetés. Par l’entremise du SANTA FE et de son réseau de relations porteñas, on pénètre dans les coulisses des appels d’offre internationaux. Si la conception des logements est réalisée en France, l’exécution dépend en grande partie des démarches du SANTA FE et de sa connaissance approfondie des conditions financières et administratives locales.

Ces circulations ne sont pas univoques et le réseau des acteurs franco-argentins liés au secteur de la construction fonctionne dans les deux sens et selon deux modalités, institutionnelle et interpersonnelle. L’imbrication des différentes ramifications a été mise en évidence chaque fois que les sources consultées le permettaient. La diffusion du travail d’Amancio Williams en France (expositions, conférences) doit beaucoup au réseau personnel (diplomatique, commercial, familial et amical) qu’il est à même de mobiliser pour promouvoir son œuvre : l’architecte argentin dispose de l’appui des services culturels de l’ambassade de France à Buenos Aires et de l’ambassade de la République Argentine à Paris ; il peut compter sur le soutien de son oncle, le baron de Paats, président de la chambre de commerce argentine en France, et sur l’amitié qui le lie à Le Corbusier[29]. De la même manière, il était intéressant de mesurer l’étendue du champ d’action d’individus tels que Léon-Désiré Forgues, directeur de l’agence porteña des Bétons armés Hennebique et administrateur du Banco Francés del Rio de la Plata. Les connexions entre secteur du bâtiment, chambres de commerce, organismes bancaires et instances diplomatiques n’en apparaissaient que mieux.

Ces modalités d’action dans un champ spécifique – celui de la construction domestique – rappellent in fine que les circulations transatlantiques sont subordonnées à une tension constante entre grandes orientations euro-américaines[30] et conditions locales d’exécution.



[1]    Jean Colin, « La situation économique de la République argentine », Conférence du 3 mai 1923, Bulletin du Comité National des Conseillers du Commerce extérieur de la France, mai-juin 1923.

[2]    Porteño est le gentilé des habitants de Buenos Aires ; il désigne originellement celui qui habite le port.

[3]    Que le dynamisme de l’édification ne parvienne pas à résorber la pénurie de logements n’est pas si paradoxal qu’il y paraît : d’une part, le secteur de la construction n’est pas entièrement voué à la production de logements ; d’autre part, l’afflux constant d’immigrants à Buenos Aires, qu’ils soient Européens ou Sud-Américains, requiert que l’on construise en permanence de nouveaux logements.

[4]    Cet article est une synthèse des problématiques et des conclusions développées dans mes mémoires de Master 1 et 2, réalisés tous deux sous la direction d’Annick Lempérière, « L’habitat à Buenos Aires (1880-1930). Entre immigration et métropolisation » et « Industrie de la construction, ingénieurs et architectes : une histoire franco-argentine (1915-1965) », soutenus en 2011 et 2012 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[5]    L’adjectif « domestique » conserve ici le sens premier qu’il a en français – qui concerne la maison –, à l’exclusion de toute autre acception.

[6]    Cf. les travaux de Guy Bourdé, Urbanisation et immigration en Amérique latine, Buenos Aires, Paris, Aubier-Montaigne, 1974 ; James R. Scobie, Buenos Aires, Plaza to Suburb: 1870-1910, New York, Oxford University Press, 1974 ; Richard J. Walter, Politics and Urban Growth in Buenos Aires, 1910-1942, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.

[7]    Sur les différentes phases de la métropolisation porteña, cf. Horacio Torres, « Evolución de los procesos de estructuración espacial urbana. El caso de Buenos Aires », Desarrollo Económico, vol. 15, n° 58, juillet - septembre 1975, p. 281-306.

[8]    Olivier Compagnon a souligné la caducité de la notion de « modèle » pour aborder les échanges entre les continents européen et américain. Olivier Compagnon, « L’Euro-Amérique en question. Comment penser les échanges culturels entre l’Europe et l’Amérique latine ? », Nuevo mundo – mundos nuevos revue en ligne http://nuevomundo.revues.org/54783  [mis en ligne le 3 février 2009, consulté le 27 février 2013].

[9]    Commerce est ici entendu comme échange d’idées. La polysémie du terme permet de rappeler que, dans le domaine qui nous intéresse, tout échange d’idées se trouve souvent corrélé à des considérations marchandes.

[10]   Type de logement qui ne se rencontre pas exclusivement en Argentine, mais également en Uruguay ou en Bolivie, les conventillos résultent de la transformation d’anciennes demeures patriciennes en maisons de rapport populaires, dans lesquelles chaque pièce correspond à une unité d’habitation. À l’époque de l’immigration massive, des immeubles destinés à être loués comme conventillos sont spécialement bâtis. Excentrés et répondant aux normes d’hygiène édictées par la municipalité, les conventillos mejorados – « améliorés » – accueillent la petite classe moyenne porteña, en voie de formation à la fin du xixe siècle.

[11]    La casa chorizo tire son nom de l’enfilade de pièces qui la caractérise. Quand elle compte deux logements, l’un au rez-de-chaussée, l’autre à l’étage, deux entrées distinctes sont ménagées.

[12]   C’est ainsi que l’on désigne la municipalité de Buenos Aires.

[13]   On trouve la mention de fierros laminados alemanes, fers laminés allemands.

[14]   Cf. Archives de la Ville de Paris,  VI - PRODUCTION ET COMMERCE - VI - 6  Relations commerciales bilatérales - VI - 6.3 Amérique : Antilles néerlandaises, 1889 ; Argentine, 1877-1951. Étude sommaire de l’exportation en Argentine des produits de la grosse métallurgie française remise à la chambre de commerce de Paris en janvier 1915.

[15]   À titre d’exemple, on rencontre fréquemment la locution « casa de famiglia » pour « casa de familia ». Proposant une approche statistique – réalisée à partir des 1 654 permis de construire délivrés en 1898 –, Ramón Gutierrez indique que 67 % des édifices bâtis au cours de l’année étudiée l’ont été par des entrepreneurs ou maîtres maçons italiens. Ramón Gutierrez, « Los Italianos en la arquitectura argentina. Aproximaciones históricas », in Graciela Maria Vinuales, Italianos en la arquitectura argentina, Buenos Aires, Cedodal, 2004, p. 13-64.

[16]   Ces revues sont consultables à la bibliothèque de la Sociedad Central de Arquitectos de Buenos Aires. 

[17]   Cf. Maurice Culot, David Peycéré et Gilles Ragot, Les Frères Perret, l’œuvre complète. Les archives d’Auguste Perret (1874-1954) et Gustave Perret (1876-1952) architectes-entrepreneurs, Paris, Éditions Norma, 2000.

[18]   Cf. Archives de la Fondation Le Corbusier, dossiers nominatifs et thématiques, la correspondance échangée entre Le Corbusier et la famille Curutchet.

[19]   Centre d’archives d’architecture du xxe siècle. Fonds Bétons armés Hennebique (BAH). Subdivision 52 : Autres pays, de 1913 à 1920. Hôtel pour M. Recondo. Buenos Aires (Argentine), 1913. Lettre de Forgues au bureau central de Paris, Buenos Aires, 12 juin 1913. 

[20]   Otto Gottschalk, « Calculo de las construcciones de cemento armado », El Arquitecto, n° 19, mars 1922.

[21]   Archives de BNP Paribas, BPPBIMMO291 : « SANTA FE, 1950-1960 », lettre de Robert Lafitte-Laplace à René Martin. Buenos Aires, 20 août 1950.

[22]   En 1946, l’État argentin propose aux compagnies françaises et britanniques le rachat des réseaux de chemins de fer qu’elles contrôlaient. Avec les indemnités perçues en 1947, sont constituées la Compagnie générale financière France – Amérique Latine, issue de la Compagnie générale de chemins de fer dans la Province de Buenos-Aires (FAL), et la Compagnie financière française pour la République Argentine et l’étranger, qui prit la suite de la Compagnie des chemins de fer de la Province de Santa Fe (SANTA FE).

[23]   Les plus remarquables d’entre elles sont pilotées par la Banque hypothécaire franco-argentine (BHFA) dans le Gran Buenos Aires. Voir, au Centre des Archives du Monde du Travail, les fonds de la BHFA, notamment 103 AQ 84 & 85 : Barrio Parque El Trebol.

[24]   Cette distinction est empruntée à Jacques Perrin, Les transferts de technologie, Paris, Éditions La Découverte, 1983.

[25]   À titre d’exemple, la bibliothèque de la Sociedad Central de Arquitectos de Buenos Aires conserve l’édition castillane (1964) du Traité de procédés généraux de construction, publié à Paris en 1962. Il s’agit de l’édition des cours donnés à l’École des Ponts et Chaussés par l’ingénieur Paul Galabru (1892-1988).

[26]   Dans ce domaine, l’initiative la plus caractéristique est probablement celle de la chambre de commerce française de Buenos-Aires. Le Comité industriel de l’assemblée consulaire, appuyé par les services culturels de l’ambassade de France, rassemble en 1956 un fonds de 870 ouvrages techniques français, déposés à la bibliothèque de l’Alliance Française avant d’être offerts, en 1960, au Centro argentino de ingenieros.

[27]   Ont été consultées les archives des trois principaux établissements bancaires liés au marché argentin : la Banque française et italienne pour l’Amérique du Sud (Archives de BNP Paribas), la Banque argentine et française (Archives de HSBC France), la Banque hypothécaire franco-argentine (Centre des Archives du Monde du Travail). J’ai aussi recouru aux dossiers « Argentine » de la Banque de Paris et des Pays-Bas (Archives de BNP Paribas).

[28]   Centre d’archives d’architecture du xxe siècle, fonds Zehrfuss, boîte n° 2, chemise « Entreprise G.T.M. 3000 logements. Buenos Aires » ; Archives de BNP Paribas, ET0187 : « BPPB. Généralités sur l’Argentine, 1958-1966 ».

[29]   La diffusion en France de l’œuvre d’Amancio Williams se fait notamment par l’organisation de conférences. La plus remarquable d’entre elles est celle qui, en janvier 1955, prend la forme d’une soirée spéciale organisée à la Sorbonne, à l’initiative du Centre International d’études esthétiques, avec le patronage de l’ambassade de la République argentine et de la chambre de commerce argentine en France. Cf. Archives de la Fondation Le Corbusier. Dossiers nominatifs, « Williams, Amancio », le carton d’invitation reçu par Le Corbusier.

[30]   On renvoie ici à l’espace euro-américain défini par Olivier Compagnon dans son article, « L’Euro-Amérique en question…. », art. cit.