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Marianne González-Alemán, Citoyenneté et usages politiques de la rue à Buenos Aires, 1928-1936


« Virils et civilisés »

Citoyenneté et usages politiques de la rue à Buenos Aires, 1928-1936

Marianne González Alemán

 

 

En janvier 1928, le journal radical La Época célèbre avec emphase l’apparition dans les kiosques d’un quotidien de la même tendance politique, intitulé La Calle (La Rue)[1]. À cette occasion, il se félicite du titre choisi pour cette nouvelle publication : « La Rue, un nom identifié au principe démocratique, qui est vie et palpitation citoyenne, sur la scène populaire de la vie publique »[2]. Pour La Época, la rue constitue ainsi un espace valorisé dans lequel la citoyenneté peut s’exercer avec une vitalité particulière et une intensité soutenue, bénéfiques au bon fonctionnement de la Cité. Quatre ans plus tard, en mai 1932, alors que s’achève l’expérience de la dictature de José F. Uriburu issue du coup d’État de 1930, le quotidien conservateur La Prensa exprime une opinion complètement opposée : « Auparavant, n’importe quelle manifestation de rue était vue d’un bon œil ; désormais, elles sont redoutées car il est fréquent qu’elles débordent dans l’insulte et dans l’agression ». Dans le cadre de la crise politique des années 1930, le rôle occupé par la rue dans les conceptions que les acteurs se font alors du champ politique laisse apparaître un désaccord sur les formes acceptées de la représentation populaire.

Depuis 1853, la République argentine a fondé sa légitimité sur le principe de souveraineté d’un peuple composé de citoyens égaux dont la représentation s’effectue à travers le suffrage non censitaire. Pourtant, dans la pratique, l’exercice de la citoyenneté politique ne s’est pas nécessairement limité aux contours stricts du suffrage. Dans la seconde moitié du xixe siècle, un certain nombre d’institutions de pratiques et d’espaces d’intervention politique associés à l’exercice d’une citoyenneté non restreinte au droit de vote ont contribué à composer un champ politique beaucoup plus large, au sein duquel la mobilisation de rue a occupé un rôle de premier plan[3].

 

La rue, l’autre espace d’exercice de la citoyenneté

 

À partir de 1912, la réforme du système électoral, incarnée par la loi Sáenz Peña, instaure pourtant le vote secret et obligatoire pour tous les hommes argentins majeurs et impose l’élection comme la forme principale de participation à la vie politique, reformulant par là même les conditions d’exercice du suffrage jusque-là en vigueur[4]. Cependant, la loi ne fait pas le citoyen, et l’élargissement du corps des votants n’a été que le point de départ d’un processus plus vaste d’apprentissage et de réappropriation d’un statut politique en pleine redéfinition. Dans ce contexte, encore en 1928, la rue continue de fonctionner comme un espace d’intervention citoyenne considéré par les acteurs politiques comme valide et susceptible de compléter l’exercice du droit de vote.

Malgré la permanence de ce phénomène, l’attention des historiens spécialisés dans l’histoire politique du xxe siècle argentin ne s’est que peu portée sur les usages politiques de la rue. En effet, la question de la construction de la citoyenneté a surtout été abordée à travers l’étude de la sociabilité ou des élections, prenant comme point de départ le moment réformiste qui conduit à la loi électorale de 1912. Ces études ont le plus souvent insisté sur le fait que la réforme électorale représente un changement important des règles du jeu politique, puisque le caractère obligatoire du vote pour les hommes adultes argentins élargit alors de façon significative le nombre des votants. D’autre part, l’établissement du secret du suffrage suppose en théorie que ces derniers décident de leur préférence électorale de façon individuelle et indépendante. Ces modifications techniques visent alors à faire de la pratique électorale la principale forme de représentation, ainsi que l’élément central de définition de la citoyenneté politique[5].

Le propos de Virils et civilisés vise à nuancer cette perspective, en partant du postulat selon lequel les élections ne sont ni la seule forme d’intervention politique, ni l’unique élément qui permette de comprendre les caractéristiques prises par le processus de construction de la citoyenneté à partir de 1912. En effet, durant la période, la rue a continué de fonctionner comme un espace fondamental sur lequel se sont déployées des formes de participation susceptibles d’accompagner et de compléter l’exercice du suffrage, voire parfois de rivaliser avec lui.

L’objectif de la thèse est donc de considérer le champ du politique au-delà des mécanismes purement institutionnels et formels, pour s’intéresser à la construction sociale du politique[6]. Il s’agit d’aborder le politique dans le cadre des diverses activités et représentations sociales qui lui donnent forme à un moment donné. En effet, la définition du champ du politique est le fruit d’un processus de construction sociale d’un certain nombre de normes, de contraintes, d’activités spécifiques et de représentations qui donnent forme à la communauté ainsi instituée et prennent des aspects divers selon les lieux et les époques. Dans ce cadre, le rôle occupé par la rue dans les conceptions que les acteurs se font du champ politique dépend de ce qu’une société construit comme mode légitime ou non de l’intervention citoyenne. La méthode consiste à confronter successivement les grands débats, les usages de la rue, les discours, représentations, réactions, interactions et conflits que ceux-ci suscitent, en mettant chaque fois l’accent autant sur la résilience de la culture politique antérieure, que sur son réemploi, recyclage, réinterprétation, resémantisation, en fonction des pratiques et des motifs des acteurs dans leur contexte du moment. Il s’agit donc de replacer l’analyse dans le cadre d’un processus toujours en conflit de redéfinition du périmètre du politique[7] et des contours de la citoyenneté active.

Cette thèse s’intéresse donc à la coproduction des formes de participation politique entre, d’une part, les tentatives d’encadrement de l’intervention citoyenne promues depuis le haut et, d’autre part, les conceptions et les usages différenciés que les acteurs font de cette dernière. Elle démontre qu’à partir de 1912, la rue est implicitement associée au processus de réglementation de l’ordre politique et à une entreprise générale de « civilisation des mœurs électorales »[8] impulsée par les réformistes. Les conférences et les rassemblements publics dans la rue sont ainsi idéalement conçus comme des instances à travers lesquelles les partis doivent exercer la fonction pédagogique d’éclairer les électeurs et contribuer à former l’opinion publique susceptible d’être exprimée dans les urnes. La rue fonctionne donc, parallèlement au suffrage, dans une relation de complémentarité avec celui-ci. Elle est alors conçue comme une scène sur laquelle les nouveaux citoyens doivent se construire et se modeler à partir de l’adoption de divers comportements policés, liés à l’exercice du vote. En ce sens, elle représente un espace-clé de définition et d’expression de la civilité politique, c’est-à-dire de l’attachement à un certain nombre de codes et de normes d’un certain savoir-vivre citoyen dans l’espace public.

Toutefois, la vie politique argentine conserve également certaines de ses composantes traditionnelles : le caractère factieux de certaines pratiques, la vocation des partis à représenter de façon exclusive la voix unanime de la nation et leur tendance à nier la légitimité représentative de leurs adversaires, appréhendant de ce fait les enjeux de la vie politique en termes d’une partition entre amis et ennemis. Dans le cadre de la démocratie élargie, les nouvelles modalités de la compétition politique orientent les pratiques des organisations partisanes vers des usages de la rue qui ne s’ajustent pas nécessairement au modèle réformiste et visent bien plus à y renforcer leurs identités et à y dramatiser leurs valeurs considérées comme absolues. Ces usages contribuent à transformer la rue en un espace potentiel de dispute. 

Enfin, les traditions issues de la période précédente qui associaient l’usage politique de la rue à une forme d’expression tangible de la « voix du peuple » ne disparaissent pas. L’occupation politique de l’espace urbain continue en effet d’être valorisée par les acteurs comme un instrument de participation par l’action, associée à la vertu civique et au courage de prendre part publiquement à la vie de la République. De ce fait, une série de pratiques liées à un régime offensif de citoyenneté, au devoir républicain d’exprimer vigoureusement ses convictions politiques dans l’espace public perdurent après 1912. Ce régime de citoyenneté « virile » coexiste avec la facette « civilisée » de la sociabilité dominante promue par la réforme. L’une et l’autre version de la citoyenneté constituent les deux facettes complémentaires d’une même culture politique.

 

Les usages politiques de la rue et la rupture de 1928

 

L’hypothèse de la thèse est qu’à partir de 1928, la crise du système politique et la radicalisation de la logique partisane ami/ennemi contribuent à donner une plus grande visibilité à la facette « virile » de la citoyenneté et à la figure de l’action comme vertu civique. Par conséquent, cette thèse a pour objectif d’explorer la construction sociale du politique à un moment particulier de discorde. En effet, en 1928, les usages politiques de la rue laissent apparaître une opposition de plus en plus irréductible entre une version plébiscitaire de la démocratie incarnée par Hipólito Yrigoyen – leader de l’Union Civique Radicale (UCR) – et une tradition libérale aux accents capacitaires. Lors de la campagne présidentielle de 1928 en effet, les pratiques politiques des partisans d’Yrigoyen s’acheminent vers une forme nouvelle de concevoir la démocratie du nombre, teintée de certains aspects illibéraux, alors que ses adversaires expriment de plus en plus clairement leur perte de confiance vis-à-vis du système électoral. Ces derniers mettent alors en avant une conception de l’action civique et des pratiques qui laissent transparaître un certain exclusivisme social et réactualisent la figure du citoyen en armes. S’opposent alors deux versions de la participation citoyenne. Chaque camp en présence dans la rue postule la lutte politique en des termes irréductibles, s’arrogeant le monopole exclusif de la représentation du peuple et de la défense des institutions de la République. Il s’exaspère ainsi une logique de combat contre l’adversaire, orientée vers l’expulsion de ce dernier de l’espace public. Le paroxysme de cette logique étant le coup d’état de 1930 qui renverse le président Yrigoyen.

La rupture de 1930 introduit alors une certaine modification des pratiques et des valeurs associées à la citoyenneté, mais aussi une déstabilisation profonde de l’ordre politique. Le conflit est perçu comme une guerre civile latente, chacun se réappropriant le droit à la violence légitime. Dans ces conditions, les élections perdent partiellement leur centralité en tant qu’instance de participation citoyenne, tandis qu’une partie des organisations politiques (dont l’UCR) s’exclut des cadres électoraux. La perte du consensus politique conduit donc les acteurs à occuper les rues en vertu de principes de légitimité différents qui nient nécessairement celle des adversaires à y exprimer leur présence. Dans un contexte international de crise de la démocratie et de surgissement du fascisme, la logique ami/ennemi et la figure du citoyen en arme, traditionnellement caractéristiques de la facette « virile », se voient alors réactualisées par les clivages idéologiques et les identités politiques propres aux années 1930, ainsi que par le rôle nouveau accordé à la violence. La première moitié des années 1930 apparaît ainsi comme un moment particulier d’indéfinition qui témoigne d’une profonde discorde quant aux fondements de la Cité.

1936 constitue un partage des eaux quant aux logiques en vigueur dans la rue, et partant dicte la limite chronologique de l’étude. Le retour de l’UCR à la politique électorale, l’adoption par le parti communiste de la ligne du Front populaire, la progressive polarisation idéologique de la société autour des conflits internationaux, et en premier lieu de la guerre civile espagnole, contribuent à modifier la scène politique. Dans le même temps, l’échec de la tentative du Front populaire révèle toute la difficulté de faire éclore une nouvelle culture politique, fruit d’une symbiose entre culture antifasciste, républicaine et populaire. Enfin, l’instauration de la fraude électorale systématique par le gouvernement clôt en quelque sorte le conflit par l’instauration d’un système démocratico-libéral tronqué, fondé sur la production irrégulière du vote.

 

La rue comme objet d’étude historique pour la compréhension des crises

 

Ainsi, dans un contexte de crise, l’approche par la rue permet de reconstruire une chronologie fine avant tout élaborée à partir de l’étude des acteurs, de leurs pratiques, des recompositions dont celles-ci font l’objet et de leur rôle dans la construction sociale du politique. Elle permet d’aller au-delà d’une périodisation articulée autour de 1930 comme simple rupture constitutionnelle et de mettre en valeur un niveau de conflit qui dépasse les questions institutionnelles ou les enjeux de la politique par le haut. Autour de la crise de légitimité et de consensus qui marque les années 1928-1936, il est possible de dégager les aspects dynamiques de la définition toujours litigieuse des contours de la citoyenneté active, ainsi que les conflits qui entourent les sens et les modalités attribués aux règles du jeu politique et à la représentation. Alors que les usages politiques de la rue acquièrent une centralité particulière, leur observation permet d’appréhender « de quelle manière des tensions inhérentes au processus de modernisation politique s’activent et opèrent dans le cadre de circonstances historiques concrètes »[9].



[1]    Cet article est un compte rendu de la thèse, « Virils et civilisés. Citoyenneté et usages politiques de la rue (1928-1936) », en cotutelle, sous la direction d’Annick Lempérière (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et d’Alejandro Cattaruzza (Université de Buenos Aires), soutenue le 1er mars 2012 à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le jury était composé d’Annick Lempérière (directrice de thèse – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Alejandro Cattaruzza (UBA), Danielle Tartakowsky (présidente du jury – Université de Paris 8), Jean-Clément Martin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Hilda Sabato (UBA) et Luciano de Privitellio (Université de San Martín, Argentine). L’auteur est actuellement post-doctorante au Conseil National de Recherches Scientifiques et Techniques (Argentine).

[2]    « La Calle », La Época, 10 janvier 1928, p. 3.

[3]    Hilda Sabato, La política en las calles. Entre el voto y la movilización. Buenos Aires, 1862-1880, Buenos Aires, Sudamericana, 1998.

[4]    Natalio Botana, El orden conservador. La política argentina entre 1880 y 1916, Buenos Aires, Sudamericana, 1985.

[5]    Luciano De Privitellio, Vecinos y ciudadanos. Política y sociedad en la Buenos Aires de entreguerras, Buenos Aires, Siglo XXI Editores Argentina, 2003 ; Fernando Devoto, « De nuevo el acontecimiento : Roque Sáenz Peña, la reforma electoral y el momento político de 1912 », Boletín del Instituto de Historia Argentina y Americana « Dr. Emilio Ravignani », 3e serie, n° 14, 1996, p. 93-114 ; Luciano de Privitellio, « Las elecciones entre dos reformas : 1900-1955 », in Historia de las elecciones en la Argentina. 1805-2011, Buenos Aires, El Ateneo, 2011, p. 135-233.

[6]    Yves Deloye et Bernard Voutat, « Entre histoire et sociologie : l’hybridation de la science politique », in Faire de la Science politique, Paris, Belin, 2002, p. 17 ; Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social », in Madeleine Grawitz, Jean Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, 1985, vol. 1, p. 554-573 ; Yves Deloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 2007.

[7]    C’est-à-dire les conditions d’exercice légitime de l’activité politique.

[8]    Yves Deloye et Olivier Ihl, « La civilité électorale : vote et forclusion de la violence en France », Cultures et conflits, n° 9-10, 1993, p. 75-98 ; Yves Deloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 1997 ; Yves Deloye, « L’apprentissage de la citoyenneté », Cahiers français, n° 285, mars-avril 1998, p. 76-82 ; Michel Offerlé, « La nationalisation de la citoyenneté civique en France à la fin du xixe siècle », in Raffaele Romanelli (dir.), How did They Become Voters? The History of Franchise in Modern European Representation, La Haye, Kluwer Law International, 1998, p. 31-51.

[9]    Elías Palti, « Comentario al texto "Nación, república, democracia" de Darío Roldán », Boletín del Instituto de Historia Argentina y Americana "Dr. Emilio Ravignani", n° 33, troisième série, 2e semestre 2010, p. 217.