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Jiří Hnilica, La formation française des élites tchécoslovaques

 

La formation française des élites tchécoslovaques

 

Jiří Hnilica

 

 

La première moitié du xxe siècle est, particulièrement en Europe centrale, une époque de bouleversements politiques sur lesquels la situation internationale a joué un rôle primordial[1]. Nous en trouvons un exemple parfait dans le cas des Pays tchèques qui, en moins de cinquante ans, ont changé six fois de forme étatique, de régime, de frontières, pour en finir avec le transfert de toute la population allemande. C’est pourquoi l’historien doit intégrer dans ses recherches le temps long des phénomènes qu’il étudie. L’étude du lien entre la présence française à l’étranger et la volonté des élites tchécoslovaques de se former, au moment où leur État se constitue, est un terrain d’investigation fertile, d’autant plus que la France ne jouit pas seulement d’un grand attrait auprès de l’univers intellectuel tchèque mais aussi parce que la première moitié du xxe siècle est une époque où naissent les relations culturelles canalisées par les États ; le soft power gagne en contours clairs, les bourses se créent en nombre grandissant pour les étudiants et les puissances européennes engagent le combat pour séduire les élites des États voisins.

 

Les fondements d’avant-guerre

 

La naissance de la francophilie tchèque moderne – importante pour la floraison de la coopération bilatérale de l’entre-deux-guerres – date de 1870. Dans les rapports « déséquilibrés » d’une grande nation européenne et d’une autre, composée de 10 millions d’âmes, relevant, tout au plus, d’une monarchie multinationale, fit alors son apparition un nouvel « ennemi » commun, matérialisé par l’Allemagne unifiée et ses ambitions politiques. Cette « communauté d’intérêts » – comme on l’a appelée à l’époque – était présente en France aussi bien qu’en Bohême beaucoup plus au niveau des « discours » que dans les projets politiques. Avant la création de la Tchécoslovaquie en automne 1918, nous observons les limites manifestes d’une coopération plus suivie. Les limites de l’action du consulat français à Prague, ouvert en 1896, semblent évidentes[2].

En l’absence de relations politiques et de frontières communes, c’est la « culture » qui représente le deuxième volet essentiel de la francophilie tchèque du xixe siècle. Moins les rapports politiques étaient solides, plus les liens culturels étaient valorisés, voire exagérés dans les textes. Ces rapports étaient dans un premier temps unilatéraux. Pour la nation tchèque, la recherche des liens avec la France représentait un moyen d’entrer sur la scène internationale aussi bien que de « contrebalancer » l’influence germanique. La civilisation française devait appuyer le progrès national tchèque. Le français était considéré comme la langue universelle, donc un vecteur important pour sortir de l’isolement linguistique.

Cette période d’avant-guerre est déterminante pour la constitution d’un réseau et de contacts personnels sans lesquels la rapidité avec laquelle l’influence française s’est développée en Tchécoslovaquie après 1918 ne serait pas imaginable. Nous constatons que les acteurs majeurs de la coopération politico-culturelle d’après 1918 ont fait leurs études à Paris autour de 1900. En France, le réseau des médiateurs des relations franco-tchèques restait très restreint, regroupant quelques universitaires ou spécialistes des questions slaves autour d’institutions telles que la Sorbonne ou l’École libre des Sciences politiques à Paris. Il est important d’évoquer le rôle du « pont » que fournissent au développement de ces rapports l’Alsace et les Alsaciens. Si la personne d’Ernest Denis reste incontournable dans un premier temps (il devient après son décès en 1921 l’objet d’un véritable mythe), Louis Eisenmann le remplace ensuite.

 

La naissance d’une politique culturelle

 

Quoi qu’il en soit, la politique étrangère française ne s’orienta vers la création des nouveaux États en Europe centrale qu’au cours (et surtout à la fin) de la Grande Guerre. C’est à ce moment que se sont matérialisés les fondements d’une politique culturelle entre Paris et Prague. « L’amitié des armes », symbolisée par l’engagement des volontaires tchèques en août 1914 puis, en 1918, par la constitution de la « légion » tchécoslovaque sur le front français est, d’un côté, rentrée dans le lexique idéologique de ces relations ; de l’autre, c’est pendant le conflit mondial que la culture s’est mise au service de la campagne militaire. Les cours sur les questions slaves professés à la Sorbonne en 1916, l’enseignement du tchèque à l’École des langues orientales, l’engagement des universitaires dans l’armée (comme Eisenmann), voire la création des structures de rayonnement au sein de l’Église catholique française sont les semences dont les fruits seront récoltés pendant les années 1920 et 1930. La France avait en ce domaine une large avance sur les autres puissances européennes dans cette partie de l’Europe. Malgré un budget limité, le Service des œuvres françaises à l’étranger (dans un premier temps très soutenu par la Mission militaire française) sut organiser les bases institutionnelles sur lesquelles la coopération scolaire serait d’abord « médiatisée » puis réellement « productive ».

 

Le nouveau cadre de ces relations fut conçu en 1919 à la Conférence de la Paix et désigné un peu plus tard comme relations culturelles et scolaires. Ferdinand Špíšek, en accord avec ses interlocuteurs français, fit reposer la collaboration sur des institutions clés. Ce projet avait la forme d’une « pyramide » à la tête de laquelle se trouvaient les instituts « universitaires » (l’Institut français de Prague, l’Institut d’études slaves avec une section tchécoslovaque à Paris), les chaires de littérature et de langue tchèque en France et celles destinées à la littérature et langue françaises en Tchécoslovaquie (Prague, Brno, Bratislava), et il était soutenu par l’envoi de boursiers universitaires. Enfin, au niveau du secondaire, un lycée français de Prague fut créé rapidement (suivi d’écoles semblables à Brno et à Bratislava) ainsi que des sections tchécoslovaques dans les lycées français[3]. À un niveau inférieur, la langue française était diffusée dans la société et les associations francophiles – soutenues. Bien que ces projets ne se soient pas tous intégralement réalisés, la vision « idéale » de Špíšek correspondait parfaitement à la conception française dont les représentants envisageaient d’atteindre « tout d’abord les couches supérieures de l’intellectualité, les "forces" spirituelles qui sont très souvent aussi des forces politiques »[4].

 

Il est étonnant que ce cadre institutionnel réfléchi et complexe n’ait pas été définitivement codifié par un traité bilatéral. Bien que, le 25 juin 1923, une Déclaration relative aux relations scientifiques, littéraires et scolaires ait été signée à Paris, celle-ci restait très floue quant à la définition des actions à mener[5]. Le vrai traité bilatéral concernant les relations culturelles n’a donc été élaboré qu’en juillet 1938, à un moment qui n’était pas du tout propice à la signature d’un tel accord. Ces hésitations françaises, déjà apparues lors des négociations inabouties des traités culturels en 1920 et surtout en 1937, montrèrent le peu d’inclination de la France à prendre des mesures précises (notamment financières) vis-à-vis de la Tchécoslovaquie, de façon à ne pas être contrainte de prendre des mesures identiques envers d’autres États. Ce manque d’empressement français, mais aussi tchécoslovaque, est comparable aux difficultés découlant de la recherche du texte définitif du traité d’alliance politique entre la France et la Tchécoslovaquie de 1924.

 

Ainsi, l’ancrage juridique de la coopération culturelle franco-tchécoslovaque ne présente pas tellement de particularités sur le plan des relations internationales. Il en résulte que la question des écoles secondaires et supérieures s’est révélée, en raison de traditions et de pratiques différentes, assez problématique, notamment dans les tentatives de faire correspondre les deux systèmes. Les deux États furent beaucoup plus avisés, et cela en raison de la situation politique internationale, sur les questions relevant des conditions d’études ou d’équivalences. Ils se réservèrent le droit de décider chacun de leur côté en fonction des cas particuliers. Cela provoquait des retombées parfois négatives sur les carrières individuelles.

Les types de coopération structurelle

 

L’importance des œuvres mises en place en même temps en France et en Tchécoslovaquie et leur réussite incontestable entre 1918 et 1938 sont dues à la conjonction de plusieurs données. D’abord, pour la Tchécoslovaquie, le soutien à la formation des élites en France répondait à l’intérêt du nouvel État. Le livre officiel faisant le tableau de dix ans d’existence de la Tchécoslovaquie, en 1928, dit ainsi que 

« plus profonde que se fasse l’organisation de nos relations culturelles et scolaires avec l’étranger, plus claire apparaîtra la grande importance éducative et morale de ce travail. Il est important pour la politique intérieure où, par ce moyen, nous formons dans l’esprit des nouvelles conditions, une nouvelle génération »[6].

Pour les étudiants tchécoslovaques (mais aussi pour les jeunes diplomates, officiers, chercheurs), une expérience à l’étranger représentait un bénéfice pour leurs carrières. Certains milieux scientifiques étaient très demandeurs de ce genre de coopération. Du côté français, exercer son influence sur les élites étrangères aptes à diffuser « l’esprit » français dans leur pays était au cœur de la politique culturelle à l’étranger. Depuis la légation de Prague, Fernand Couget précisa en 1920 qu’

« en raison de l’importance politique que présente pour nous la Tchéco-Slovaquie, nous devons tout faire pour multiplier ses échanges intellectuels avec la France, et répandre chez elle du français [...] de supplanter l’allemand dans le rôle de langue véhiculaire et d’orienter sa science vers la nôtre »[7].

Nous pouvons distinguer quatre types majeurs de structures de formation. L´Institut français de Prague qui jouait (et continue de le faire) un rôle particulier dans le rapprochement franco-tchèque. Son bâtiment est devenu un vrai lieu de mémoire de ces relations du xxe siècle. Après des débuts plutôt timides entre les années 1920-1925, occupant les locaux de diverses écoles secondaires de Prague, l´Institut dirigé dans un premier temps par André Tibal se présentait comme une antenne de la Faculté des Lettres de Prague. Cependant, grâce à l´activité d’Eisenmann, le rôle de l’établissement commença à s’inscrire dans le champ de la coopération universitaire et scientifique. La construction des nouveaux locaux dans la rue Štěpánská donna, en 1929, une nouvelle dynamique (loin d’être seulement symbolique) à son action en Tchécoslovaquie. La deuxième moitié des années 1930, malgré les économies budgétaires effectuées par les deux gouvernements sur les institutions culturelles, furent pour l´Institut français l’apogée de son activité et de son succès. Il devint un exemple pour les autres institutions françaises en Europe centrale. C´est Hubert Beuve-Méry qui employa le terme de « formation des élites » dans le contexte de l´enseignement proposé par la section juridique. Au même moment, la section médicale et celle de sciences et techniques réussirent à attirer régulièrement des centaines d’étudiants de Prague. Pourtant l’intégration des cours de cet établissement français dans l´enseignement supérieur tchécoslovaque n’a jamais réellement abouti. Les limites sont évidentes et le milieu universitaire tchécoslovaque garda son autonomie en ce qui concerne l´intégration des cours proposés par l´Institut. Malgré cela, l´Institut attribuait chaque année plusieurs dizaines de bourses d´été pour permettre à ses meilleurs élèves de faire un séjour en France. Il organisait des excursions techniques et devint le vecteur central de la communication scientifique.

Le deuxième dispositif est celui de l’École française de Prague, connue officiellement sous le double nom étrange mais significatif de sa position particulière en Tchécoslovaquie : « Le gymnase réal français – Lycée français de Prague »[8]. En effet, l’institution privée (étatisée en 1937) avait été créée, dans un premier temps, pour les enfants étrangers à Prague mais, très rapidement, dès 1922, l’élément tchécoslovaque commença à progresser pour prévaloir dans les années 1930. Elle obtint un nouveau bâtiment très représentatif (donc symbolique) en 1933. Néanmoins, sa position dans le système scolaire tchécoslovaque resta fragile et, pendant tout l’entre-deux-guerres, se posa la question essentielle du caractère de l’établissement. S’agissait-il d’une école tchèque avec le français comme langue d’enseignement ou d’une institution française en Tchécoslovaquie ? De cette question découlaient les compétences de la direction tchécoslovaque et française, les rapports entre les enseignants tchèques et français (souvent tendus), voire la position du tchèque dans l’enseignement. L’association pour le maintien des écoles françaises en Tchécoslovaquie (F. Špíšek en tête) se trouvait au croisement des intérêts tchécoslovaque et français, mais aussi à celui de l’opinion publique et du regard du milieu pédagogique tchécoslovaque. Il faut rappeler que ce dernier restait très critique sur ce point :

« Malheureusement, malgré toute la reconnaissance de la nation tchécoslovaque pour la France, il n’est pas possible d’être d’accord sur le fait que cet établissement, contrairement à son but originaire, accepte les élèves d’origine tchécoslovaque [...] nous pêchons contre les principes préconisés déjà par Comenius »[9].

Au lieu de devenir l’école d’une élite « intellectuelle », pépinière franco-tchèque, l’école se constituait en tant qu’établissement tchécoslovaque dont les élèves appartenaient souvent aux familles aisées de Prague.

Tout autre est le cas des sections tchécoslovaques dans les lycées français fondées en 1920 à Dijon, en 1923 à Saint-Germain-en-Laye et en 1924 à Nîmes. Elles furent créées avec l’objectif (toujours affirmé et souligné) de former, dans le cadre de relations politiques franco-tchécoslovaques de qualité, une jeune génération – francophone et républicaine – qui serait apte, grâce à son séjour prolongé en France, à assimiler les « méthodes » de pensée françaises et, après son retour, d’« élargir » l’horizon tchèque à un regard plus « européen ». Le recrutement pour les sections devait se dérouler au moyen d’un concours national et être très sélectif. Les élèves formaient « une élite ». Néanmoins, la pratique montra que, après les premières années, le nombre de candidats diminuait. Les raisons en étaient que le ministère de l’Instruction publique gardait entre ses mains la décision définitive du choix des candidats et que l’information sur l’ouverture du concours circulait mal. La création des sections en France fut, sans doute, une entreprise réussie sur le plan des relations bilatérales (le côté tchécoslovaque étant financièrement plus engagé que la partie française). Grâce aux résultats particulièrement excellents des premières promotions des « sectionnaires » de Dijon au baccalauréat français, deux autres sections furent ouvertes. Plusieurs centaines de promus constituèrent la base du développement des relations franco-tchécoslovaques et surtout de leur progression « qualitative ». C’est souvent grâce aux anciens élèves de ces sections qu’un regard plus critique sur la France et des opinions plus précises sur les modalités d’une coopération scolaire franco-tchécoslovaque se cristallisèrent dans la deuxième moitié des années 1930. Il est évident que tous les anciens élèves en France n’ont pas su (ou n’ont pas pu) valoriser leur formation française, mais les sections participèrent à la formation de quelques dizaines d’individus exceptionnels qui réussirent à trouver une place importante non seulement dans les relations franco-tchécoslovaques mais aussi dans le commerce, l’industrie, la diplomatie, les sciences « dures » ou « humaines ».

Les bourses d’études destinées à favoriser la venue de Tchécoslovaques en France constituent la dernière modalité de coopération. Historiquement, les Tchèques qui désiraient obtenir une formation spéciale partaient généralement dans les universités autrichiennes ou encore allemandes pour continuer leurs études. Seuls ceux qui étaient particulièrement motivés ou fortunés choisissaient d’autres villes comme Paris, Londres ou les États-Unis. Le nombre d’étudiants tchèques étudiant en France restait restreint. Edvard Beneš était une exception avec sa thèse soutenue à Dijon en 1908. Paris gardait la réputation d’une ville excessivement chère. Ce n’est pas un hasard si la littérature appelait les rares intellectuels qui s’y installaient « les conquérants ». Beaucoup de préjugés restèrent ancrés dans l’opinion publique tchécoslovaque dans l’entre-deux-guerres. Dans ce contexte, la montée importante du nombre d’étudiants de Tchéco-slovaquie qui se sont inscrits en France après 1919 représente une modification par rapport à la période antérieure, mais elle ne peut pas être expliquée seulement comme la preuve du changement de qualité des relations bilatérales. Au contraire, elle s’inscrit dans un processus d’augmentation des effectifs des étudiants étrangers en France dans cette période. De plus, contrairement aux Polonais et aux Yougoslaves, les Tchécoslovaques restaient rarement plus de quelques semestres et ne songeaient pas, en général, à sanctionner leurs études par des diplômes universitaires français. Les écoles qui les attiraient le plus étaient la Sorbonne, l’École libre de sciences politiques ou encore quelques grandes écoles spécialisées. Une communauté tchécoslovaque d’ecclésiastiques s’est créée aussi à Strasbourg. Un flux considérable de jeunes gens arrivait également en France, en été, pour suivre des cours de langue française. On peut en conclure que plus qu’une formation précise et prestigieuse, c’était la maîtrise de la langue qui attirait les étudiants tchécoslovaques en France.

Ce flux était favorisé par l’attribution des bourses dont le nombre a évolué dans l’entre-deux-guerres (20, ensuite 15, à la fin 30). Le choix des candidats restait de la compétence du ministère de l’Instruction publique, raison pour laquelle il est possible de trouver une certaine logique dans la composition des listes de boursiers. Le ministère préférait également orienter les boursiers vers la province (Strasbourg, Nancy, Lille, Lyon, Bordeaux). Le plus grand problème de la distribution des allocations restait leur montant peu élevé, jugé insuffisant pour assurer un séjour d’études. Donc le nombre de candidats diminua. Si, en 1920, il y avait 170 candidats pour 20 places, dix ans plus tard il n’y en avait plus que 20 pour 15 bourses. Une modification importante concernant les modalités de sélection, mais aussi la spécialité des boursiers, s’est produite sous l’impulsion de la politique étrangère du gouvernement du Front populaire en France à partir de 1937. Les exigences françaises de voir appliquer ces bourses à une élite « scientifique » et « universitaire » tchécoslovaque apparurent clairement, mais le temps n’a pas permis d’en mesurer l’impact à long terme sur la politique des bourses. Quoi qu’il en soit, la Tchécoslovaquie n’envoyait un nombre aussi important d’étudiants dans aucun autre pays. Nous pouvons dire que la France a réellement participé à la formation des élites tchécoslovaques sans pour autant « réorienter » définitivement les préférences géographiques des étudiants tchécoslovaques.

 

La guerre et ses conséquences

 

Les événements de Munich de 1938 ont représenté un coup terrible pour l’attachement populaire de la société tchèque à la France, mais les répercussions n’ont pas toujours été seulement négatives et, dès la Deuxième République tchécoslovaque l’accent était porté sur la prolongation de la coopération culturelle pour contrebalancer l’influence germanique en progression. Après la guerre, le discours de la francophilie tchèque fut accompagné par de nouveaux thèmes définis par les contemporains : « la communauté de souffrances », « les humiliations sous l’occupation » et « la joie de la Libération ». Les domaines et les structures de la coopération ne furent pas tellement modifiés mais le prestige intellectuel de la France était loin de sa position privilégiée d’avant-guerre. La position de la France devenait « défensive » vis-à-vis des activités anglo-saxonnes et surtout russes tout en tâchant de conserver les acquis d’avant la guerre. Dans cette période troublée qui dura trente-trois mois – de la Libération de mai 1945 au coup d’État de février 1948 –, le prestige de la culture française déclinait déjà et son refoulement progressif se préparait lentement. Les années 1950 et 1951 portèrent les derniers coups à la coopération de l’entre-deux-guerres.

La « Nouvelle Tchécoslovaquie » sortie du second conflit mondial n’était plus celle qui était née de la Première guerre. La République qui avait mis en place, dès 1918, des structures pour former les jeunes gens se voyait profondément transformée ; des changements fatals se préparaient également au sein de ses propres élites dirigeantes. Ils ont visé une grande partie de ceux qui avaient acquis précédemment une formation française. La France a cessé de jouer un rôle actif dans la formation des élites tchécoslovaques, mais le prestige d’une formation française a continué de jouer un rôle symbolique dans la société tchécoslovaque.

C’est ainsi que j’ai voulu, avec ma thèse, ouvrir le chantier d’études comparatives des formations françaises (ou autres) en Europe centrale pour l’ensemble du xxe siècle.

 


[1]    Cet article est issu de la thèse de doctorat réalisée dans le cadre d’une cotutelle sous la double direction d´Antoine Marès et Jiří Pokorný de l´Université Charles de Prague. Ce mémoire ayant pour titre « Le rôle de la France dans la formation des élites tchécoslovaques 1900-1950 » (727 p.) a été soutenu le 26 juin 2012 à l´Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Après avoir obtenu une bourse post-doctorale au Centre francais de recherche en sciences sociales (CEFRES USR 3138 CNRS-MAEE), Jiří Hnilica enseigne actuellement au département d´histoire de la Faculté de Pédagogie de l´Université Charles de Prague.

[2]    Rappelons que le fonds du consulat de Prague d’avant 1914, jusqu’à présent très peu connu, est conservé au Centre des archives diplomatiques de Nantes.

[3]    Le rapport est conservé aux archives du ministère des Affaires étrangères à Prague (AMZV, PA, 4).

[4]    Centre des archives diplomatiques Nantes, Prague, SC, Suppl., 31, le 17 juillet 1920. Ce rapport porte un titre laconique : « L’Institut français de Prague ».

[5]    AMZV, Fonds des traités, Déclaration relative aux relations scientifiques, littéraires et scolaires, côte L263a.

[6]    Deset let Československé republiky /Dix ans de la République tchécoslovaque/, 1, Praha, Tiskový odbor předsednictva ministerské rady, 1928, p. 434.

[7]    CADN, Prague, SC, Suppl. 31, Couget à Millerand, le 19 juillet 1920.

[8]    Les fonds d’archives non classés de cet établissement sont conservés aux Archives de la Ville de Prague.

[9]    Otakar Kádner, Vývoj a dnešní soustava školství [L’histoire et l’état actuel du système éducatif], II. Praha, Bohumil Janda, 1931, p. 187-88.