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Fanny Goujat, Édouard Helsey de Salonique à Jérusalem


Édouard Helsey de Salonique à Jérusalem

L’odyssée d’un écrivain-reporter, 1917-1938

Fanny Goujat

 

 

Si les noms d’Albert Londres ou de Joseph Kessel font aujourd’hui référence à des écrivains-reporters mythiques de l’entre-deux-guerres, d’autres font au contraire partie des oubliés de l’histoire[1].

C’est le cas notamment d’Édouard Helsey, de son vrai nom Lucien Coulond. Homme de lettres et prestigieux correspondant de guerre du Journal, sa postérité fut pourtant de courte durée. De la gloire à l’oubli, il s’agit de retracer le destin de cet homme, témoin du passé, qui s’est évertué à éclairer les affaires du monde durant trente ans. Pourtant, rien ne le prédestinait à vivre de sa plume. Né le 17 avril 1883 à Paris, d’une famille modeste et provinciale, il obtient à l’âge de dix ans son certificat d’études chez les Frères et poursuit ses études au Petit Séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet. Initié très tôt à la littérature contemporaine, bercé de poésie, il manifeste un goût très prononcé pour le théâtre et se rêve désormais comédien. D’échec en échec, après avoir été refusé deux fois dans l’armée, il parvient tout de même à obtenir épisodiquement des rôles au Théâtre Français, à l’Opéra-Comique, au Théâtre municipal de Saint-Denis ou encore au Théâtre populaire de Belleville. Érudit, à ses heures perdues, il erre à la Bibliothèque Nationale où il dévore des ouvrages tout en pensant à celui qui l’a initié au respect et à l’amour des textes, le père Talbot. Sa vie de vagabond va le mener à rédiger des articulets pour le Gil Blas, non par vocation mais par souci de subsistance. Il lui semble que c’est le début d’une carrière encourageante, bien qu’il nourrisse toujours l’envie de s’essayer au théâtre et continue de jouer au Conservatoire de Paris pour son enrichissement intellectuel, aime-t-il à préciser. Sa collaboration au Gil Blas dure douze mois, avant que Pierre Mortier, chargé de l’information dramatique, ne le fasse engager pour un grand quotidien de théâtre, Comoedia. Mais après seize mois de contribution, Édouard Helsey intègre la rédaction du journal La Liberté pour lequel il rédige son premier reportage, un article poignant qui lui permettra de se faire remarquer par le directeur du Journal qui l’engage en 1912. Édouard Helsey est alors envoyé en Espagne et au Portugal afin de mener une enquête sur la situation politique de la péninsule Ibérique. Désormais épris d’un besoin d’évasion, Édouard Helsey et trois autres envoyés spéciaux prennent le large afin d’accompagner Lyautey, nommé résident général au Maroc, au lendemain des massacres de Fez. C’est d’ailleurs lors de cette première traversée qu’il découvre les réalités du terrain et la dangerosité que celles-ci impliquent, une des lois du grand reportage. L’ascension d’Édouard Helsey est manifeste, il révèle qu’il dispose pratiquement à son gré des colonnes de Une du Journal, sans retouche et sans amputation[2]. Il est désormais envoyé sur tous les fronts, c’est au Monténégro en pleine guerre contre l’Empire ottoman qu’on le retrouve, lui qui n’est désormais plus étranger au climat hostile des champs de bataille qui l’entourent. C’est alors en tant que grand-reporter qu’il semble s’affirmer et oublier sa première passion dont il voulait tant faire son métier. Il déclarera d’ailleurs : « J’y aurais vraisemblablement croupi dans la médiocrité si des alizés imprévus ne m’avaient, un jour, cueilli pour m’entraîner sans possibilité de retour vers le continent du journalisme, alors totalement ignoré de moi »[3]. À la veille de la Grande Guerre, c’est sur les terres allemandes qu’il accompagne le président de la République, Raymond Poincaré, à Leipzig. Cinq semaines plus tard, la guerre débute, mais il n’est pas mobilisable, exempté pour problèmes cardiaques. Il s’engage alors en tant que correspondant de guerre. Perçus comme nuisibles et préjudiciables aux intérêts français, les journalistes demeurent persona non grata sur le front, mais Helsey dispose d’une couverture, celle de chef de Cabinet d’un Préfet en exercice, ce qui lui permet de côtoyer les fantassins, les soldats du front, de frôler les canons et d’être au plus près des combats afin d’écrire des articles saisissants. Durant cette guerre et plus précisément lors de l’incendie de la cathédrale de Reims, le 19 septembre 1914, il rencontre celui qui deviendra son plus fidèle ami et confrère, Albert Londres. Puis, en octobre 1915, il est envoyé par le directeur du Journal pour couvrir le front d’Orient. C’est sur les quais de Salonique qu’il débarque au côté du général Sarrail et du corps expéditionnaire français où durant plus de deux ans il suivra l’armée d’Orient.     

Bien que cet homme de presse possède encore de nombreuses facettes inexplorées, nous avons privilégié durant notre étude ses grandes enquêtes concernant deux conflits historiques distincts mais aux enjeux considérables, en insistant notamment sur sa vision, son rôle et son engagement. Ainsi de Salonique à Jérusalem, il s’agit de porter notre regard sur trois moments forts de son histoire, le front d’Orient durant la Grande Guerre en passant par les conditions de production et de circulation de ses écrits durant celle-ci jusqu’à ses enquêtes en Terre Promise dès l’année 1929.

 

Écrire en guerre, écrire la guerre[4]

« En bonne morale, le premier devoir de celui qui tient une plume est de ne jamais, fût-ce dans la plus faible mesure, marquer ou maquiller la vérité, telle qu’il croit la percevoir. Seulement, la vérité toute nue peut, à l’occasion, produire des effets désastreux »[5].         

Si ce témoignage d’Édouard Helsey illustre la complexité de son métier de journaliste au cours de la Grande Guerre, c’est qu’un nouvel ennemi s’immisçait, la vérité. Entre occultation et dissimulation, cette guerre totale et mondiale allait en effet créer un nouveau « système d’information » bouleversant sensiblement les conditions d’exercice de la presse et de ses acteurs. En effet, le gouvernement français bénéficiait de deux ressources juridiques pour instaurer la censure, celle que l’on n’allait pas tarder à surnommer les « Anastasie ». La loi du 9 août 1849 concernant l’état de siège est remise à l’ordre du jour à la veille de la Grande Guerre et un décret du 5  août 1914 réprime les indiscrétions de presse en temps de guerre. Ainsi sous l’œil de la censure, Édouard Helsey doit faire face à l’examen critique de ses publications par la censure, toutes celles jugées contraires aux intérêts français étant désormais interdites. Si l’on tend à considérer la Première Guerre mondiale comme la première grande guerre médiatique de l’histoire, c’est que l’information n’allait pas tarder à devenir une arme de guerre au service des belligérants. La presse allait ainsi revêtir un enjeu considérable, un nouveau système d’information se mettait en place afin de se livrer à la bataille de la propagande, celle qui par définition consiste à « transformer l’attitude psychologique d’une collectivité humaine : sa vision des évènements, sa volonté, ses buts, sa force morale »[6].

Si ces actions furent imposées par le haut, Édouard Helsey a collaboré à leur mise en œuvre. Bien que favorable à l’Union sacrée ses choix ont semble-t-il oscillé entre mission patriotique et vérité. Ainsi dans ce qu’il intitule l’« examen de conscience d’un bourreur de crâne »[7]  rédigé au lendemain de la guerre, Édouard Helsey témoigne et révèle ses raisons et ses arguments, des justifications qui mettent en lumière toutes les contraintes liées au fait d’écrire pendant la Première Guerre mondiale.  De la mer Méditerranée à la mer Égée, il s’agit selon ses dires de mobiliser les consciences et de façonner l’opinion, de mener une guerre psychologique contribuant à dénigrer l’ennemi et à affaiblir son énergie. Un fait d’autant plus important dans un pays neutre, qu’il s’agit aussi d’obtenir la bienveillance de la Grèce afin que celle-ci se dresse contre l’Allemagne, entraînant alors une floraison d’articles qui déprécient les Allemands et colportent de nombreuses légendes, accablantes et pittoresques. L’influence de l’opinion internationale n’est pas la seule raison mentionnée pour justifier la propagande, elle réside aussi dans le fait de vouloir tenir en éveil, par la plume, le moral des civils car selon ses dires : « Jamais il ne parut plus nécessaire de verser à l’humanité de grandes rasades d’espoir, de gaieté, de confiance, d’héroïsme et de rêve, car elle n’eut jamais comme en ces temps-là, autant besoin d’être ivre pour ne pas mourir d’horreur »[8]. Mais les soldats se plaignent rapidement de la vision déformée que l’on donne d’eux dans la presse, créant indéniablement un fossé entre journalistes et combattants, entre l’arrière et l’avant. Véritable plaidoyer, Édouard Helsey semblait se confesser, sa mission civique et patriotique lui paraissant pourtant nécessaire face à cette conflagration devenue mondiale.

Pourtant en 1917, il n’est plus question d’utopie et de duperie, Édouard Helsey et quatre de ses confrères créent à Salonique le journal L’Écho de France. C’est désormais la vérité qui est à l’honneur,

« Nous vous dirons la vérité […] Nous ne sommes pas des “bourreurs de crâne” […] Si quelque jour, au contraire, la Vérité fait la grimace, nous vous la montrerons tout de même telle qu’elle sera […] Ce journal, en un mot, ne sera pas fait pour  “faire tenir les civils” » [9] 

soulignent-ils lors de la parution de son premier numéro, le 23 avril 1917. C’est ainsi loin des simulacres que les journalistes s’expriment afin de renouer un lien de fraternité avec les soldats. Loin des chimères et des tableaux colorés, la vérité devient au regard des journalistes une nécessité, il n’est plus question de bercer d’illusions l’arrière et d’embellir l’avant.         

Il lui fallait ainsi composer avec la censure imposée d’en haut tout en ne sombrant pas dans le « bourrage de crâne » déprécié par le bas. Aux heures les plus sombres de la guerre, ces choix semblent avoir été difficiles pour Édouard Helsey, qui avait fondé le devoir d’un journaliste sur l’authenticité de ses propos, l’essence même de sa profession. C’est dans ce contexte pourtant qu’il lui fallait transmettre l’expérience du front, révélant le reporter engagé qu’il était.

 

Un oublié de l’Histoire raconte une histoire oubliée

 

La Grande Guerre ne s’est pas limitée aux champs de bataille occidentaux. Loin de Verdun, de la Marne ou encore du chemin des Dames, c’est sur les terres d’Orient que s’est déroulée une partie de son histoire. C’est ainsi, loin des images fantasmagoriques qui animent le mythe oriental, que les Français se sont installés sur les terres saloniciennes. Préparée hâtivement, l’armée d’Orient se trouve dès son arrivée confrontée à de nombreuses difficultés. Dès lors, Édouard Helsey utilise sa plume afin d’alerter l’opinion publique au sujet d’une armée d’Orient privée de moyens de communication et isolée de sa patrie. Les problèmes militaires sont au cœur de ses revendications, le manque d’effectifs et de ravitaillement à la disposition de l’armée d’Orient deviennent l’une de ses préoccupations majeures comme en témoignent ses articles de presse. Les premières dissidences  franco-grecques ne tardent d’ailleurs pas à se manifester et dès les premiers mois, Édouard Helsey dénonce l’attitude ambiguë de la Grèce à l’égard des Alliés. En effet, affaibli par les guerres balkaniques le roi de Grèce, Constantin, souhaite préserver la neutralité alors que Venizélos, le Premier ministre, est favorable à une déclaration de guerre aux Empires centraux. Ainsi, les premières dissensions se font sentir au sein du gouvernement grec, deux politiques antinomiques auxquelles va devoir faire face le corps expéditionnaire qui débarquait au pied de l’Olympe. L’armée d’Orient ne tarde d’ailleurs pas à qualifier la neutralité grecque de « malveillante » et doute dès les premier mois des promesses de l’Hellade, cette méfiance atteignant son paroxysme en 1916 lors du schisme national qui sépare la Grèce entre royalistes et venizélistes. Quelques mois plus tard, un évènement majeur allait de nouveau bouleverser les terres saloniciennes, lorsque le 1er décembre 1916 l’armée grecque ouvrait le feu sur l’armée d’Orient. L’heure n’était plus aux suspicions mais aux certitudes, confirmant ainsi les appels réitérés qu’Édouard Helsey adressait à la presse. C’est ainsi que se clôturait l’année 1916 en Orient, loin des rêves d’union balkanique souhaitée au début de la campagne d’Orient. La Grèce, alliée de la France et de la Grande-Bretagne, unie par l’histoire, venait de montrer son véritable dessein aux yeux de ses garantes protectrices. Ces jours de décembre allaient profondément bouleverser la politique alliée et principalement celle de la France en Orient. L’heure n’était plus aux conciliations mais au règlement de la question hellénique.

C’est dans ce contexte qu’Édouard Helsey et trois de ses confrères décidaient de s’adresser personnellement aux gouvernements alliés dans un long rapport circonstancié. Ils y prônaient la destitution de Constantin jusqu’à la fin de la guerre et le jugement par son peuple une fois celle-ci terminée. Il s’agissait ainsi pour ces journalistes de rétablir en Orient l’autorité morale perdue et d’obtenir des victoires décisives tout en étayant leur thèse d’exemples concrets et argumentés. Ils étaient résolus à agir auprès de personnes influentes : ministres, chefs de partis et hautes personnalités militaires. Influence ou non, la conférence interalliée de Saint-Jean de Maurienne qui eut lieu le 19 avril 1917 allait donner raison aux revendications émises par ces journalistes. Il ne s’agissait plus de raisonner Constantin mais de le contraindre à abdiquer, tout en respectant la Constitution hellénique, soit de placer le fils de Constantin sur le trône. Pourtant aux yeux d’Édouard Helsey et de ses confrères, les résolutions de cette conférence parurent de nouveau illusoires. C’est pourquoi les reporters de guerre décidèrent de s’organiser et c’est dans ce climat de doute et de défiance qu’Albert Londres soumit son plan à Édouard Helsey, Stevens et Jeffries. Ce projet ne répondait qu’à une seule perspective, faire destituer Constantin et accélérer ainsi le cours des évènements. Pour cela il suffisait, selon eux, d’exécuter le général Philips, chef du contrôle militaire anglais en Grèce, en confiant la tâche à Lambrakis, un Crétois proche des venizélistes. Ce plan n’eut pas le temps d’aboutir car le roi rendit sa décision d’abdiquer le 11 juin 1917. Mais ce scénario échafaudé par ces reporters avait nettement dépassé le cadre stricto sensu du journalisme, puisqu’il ne s’agissait plus d’observer et de rapporter les évènements mais de les provoquer.

Le 11 novembre 1917, Édouard Helsey est atteint de paludisme et rembarque pour la France. Mais son implication reste forte et son esprit semblait toujours vagabonder sur les terres saloniciennes. Son engagement ne prit pas fin pour autant. Une fois en France, il découvrit avec stupéfaction l’image que se faisait la France du front d’Orient, cet Éden chimérique et tropical teinté d’exotisme. Du climat aux conditions sanitaires, des carences alimentaires à l’éloignement du sol natal, du poids de la maladie au poids de la guerre, Édouard Helsey insiste sur les souffrances endurées par les soldats d’Orient. Il entraînait ainsi ses lecteurs dans un tourment dans lequel se mêlaient la dépravation ambiante et une atmosphère pestilentielle, un constat maussade et amer aux antipodes de l’imaginaire féerique dépeint dans les grands journaux français qui les surnommaient d’une manière péjorative « les jardiniers de Salonique ». Pourtant aujourd’hui, malgré son importance dans le conflit mondial, le front d’Orient demeure largement méconnu, un front oublié dont les premières victimes furent celles qui avaient combattu sur ces terres. Pourtant l’effondrement des empires centraux est indissociablement lié à la victoire obtenue en Orient,

 « comme le reconnaîtront plus tard le maréchal von Hindenbourg, commandant en chef des armées allemandes, et le général Ludendörff, son principal collaborateur, la rupture du front de Macédoine en septembre 1918 a précipité la défaite des Empires centraux »[10].

 

Les pouvoirs politiques et les membres du commandement en France ont souhaité que la victoire soit le fruit de la campagne du front occidental, confortant ainsi l’imaginaire que s’était forgée l’opinion publique française. Le front d’Orient fut relégué comme  un théâtre d’opération périphérique. C’est dans ce contexte et pour rétablir la vérité qu’Édouard Helsey décida de rédiger Les aventures de l’armée d’Orient[11] afin que le travail de ces hommes et de ces soldats ne sombre pas dans l’oubli.

Près de dix ans après, celui qui avait fait de sa vie un combat s’engagea en Terre Promise afin de mieux cerner ces guerres de l’Ancien Testament qui se réveillaient dans les temps modernes.

 

Un témoin du passé éclaire l’histoire du présent

 

En 1929, Édouard Helsey est dépêché par Le Journal en Palestine, en plein cœur du conflit judéo-arabe. Dans son inlassable désir de voir et d’entendre, Édouard Helsey insiste durant son enquête sur le devoir moral du journaliste. Il souligne en toute circonstance l’importance de celui-ci et affirme que rien ne doit embuer son sens critique. La question déontologique a d’ailleurs joué un rôle fondamental dans la construction de cette identité professionnelle, permettant aux journalistes de terrain de fonder leur légitimité professionnelle, loin de la censure et du journalisme patriotique façonnés par la Grande Guerre. Son enquête se veut donc impartiale et manifeste un souci de probité et d’objectivité, traits essentiels selon lui du métier de journaliste.

Témoin des troubles sanglants qui prirent naissance devant le Mur des Lamentations, Édouard Helsey rédige son enquête en revenant sur les fondements idéologiques du sionisme, de ses ambitions à ses réalisations. C’est à la suite de la Première Guerre mondiale que la renaissance nationale en Terre Promise s’inscrit dans le projet de créer un foyer national en Palestine. Territoire ambitionné depuis des millénaires, la Palestine demeure au xxe siècle convoitée par les puissances européennes. Malgré les velléités des puissances, c’est finalement la Grande-Bretagne qui intègre les revendications sionistes à son jeu politique par la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 laissant place au mirage de l’indépendance arabe. Ainsi les considérations politiques qui ont déterminé l’attitude de la Grande-Bretagne ne semblent pas avoir échappé à Édouard Helsey qui aborde les intérêts pétroliers, militaires et stratégiques qui ont animé cette période. Du contentieux territorial aux massacres d’Hébron, Édouard Helsey alerte l’opinion publique et exprime ouvertement ses doléances et ses résolutions. Jusqu’en 1938 il s’intéresse de près à la question de la Palestine et n’hésite pas à côtoyer les Juifs et les Arabes tout en accusant et blâmant la politique mandataire. Son ressenti est manifeste :

« Il est honteux, pour les augures qui se sont institués les arbitres du monde, que les Juifs échappés aux pogroms soient égorgés comme du bétail dans les limites d’un État qui relève juridiquement de la Société des Nations. Il est paradoxal aussi qu’au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on impose par la force aux habitants arabes d’une contrée arabe des conditions d’existence dont ils ne veulent pas s’accommoder »[12].

 

De sa lutte contre le silence aux incohérences, Édouard Helsey s’informe et s’indigne. Il n’hésite pas à émettre des solutions, à analyser, interpréter et tenter d’infléchir la politique alors suivie par la Société des Nations, autant d’éléments auxquels l’Histoire donnera finalement raison. « La paix n’est pas près de surgir dans le ciel purifié. L’aride terre de Judée boira encore beaucoup de sang »[13] souligne-t-il en 1938.

 

Un reporter engagé

 

En 1940 il quitte Le Journal auquel il a été fidèle durant trente années. Observateur et acteur, côtoyant souvent de près la mort, les blessés et les ruines, il a su rester humble. La poésie lyrique, le théâtre et la comédie n’ont jamais totalement quitté son esprit. Il continua d’écrire des pièces de théâtre et des alexandrins afin de s’évader de la réalité jusqu’à sa mort en 1966. À l’aube du « journalisme moderne » il apparaît pourtant comme un pionnier du genre, malheureusement aujourd’hui tombé dans l’oubli. Il fut pourtant un grand reporter et n’omet jamais de souligner son rôle en tant que tel : « Je ne me connaissais qu’un devoir : voir clair, m’efforcer de faire voir clair »[14].

 



[1]    Cet article est le compte rendu du mémoire de Master 2, rédigé sous la direction de Robert Frank, « Édouard Helsey, de Salonique à Jérusalem. L’odyssée d’un écrivain-reporter », soutenu en 2012 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Édouard Helsey, Envoyé Spécial, Paris, Fayard, p. 136.

[3]    Édouard Helsey, ibid., p. 58.

[4]    Titre de Nicolas Beaupré, Écrire en guerre, écrire la guerre, Paris, CNRS Éditions, 2006.

[5]    Édouard Helsey, Envoyé Spécial, op. cit., p. 173.

[6]    Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des français 1914-1918, Paris, Perrin, 1994, p. 255.

[7]    Édouard Helsey, « Examen de conscience d’un bourreur de crâne », in Marcel Prevost (dir.), Sous le brassard vert, Paris, La Sirène, 1919, p. 113.

[8]    Édouard Helsey, Envoyé Spécial, op. cit., p. 115.

[9]    L’Écho de France, « En guise de préface », 23 avril 1917, p. 1.

[10]   « Le front d’Orient : 1915-1919 », http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/le-front-dorient-1915-1919 [consulté le 4/01/13].

[11]   Édouard Helsey, Les aventures de l’armée d’Orient, Paris, La renaissance du livre, 1920.

[12]   Édouard Helsey, « Sur les flots qu’apaisa Jésus », Le Journal, 25 octobre 1929, p. 1.

[13]   Édouard Helsey, « Ni les Arabes ni les Juifs ne semblent satisfaits des décisions britanniques », Le Journal, 11 novembre 1938, p. 1.

[14]   Édouard Helsey, Envoyé Spécial, op. cit., p. 251.