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Editorial - Laurence Badel

Editorial - Laurence Badel

 

Éditorial

Meilleurs mémoires

Laurence Badel

 

 

 

Lors de sa fondation à Genève en mai 1926, le Comité́ international des sciences historiques (CISH) venait, après bien d’autres créations de ce type, attester l’effervescence internationaliste qui avait marqué le demi-siècle écoulé, et sanctionner l’institutionnalisation des rencontres d’historiens inaugurées des décennies plus tôt[1]. Depuis lors, il repose sur l’affiliation de Comités nationaux qui représentent la science historique et les institutions les plus importantes de leur pays respectif, ainsi que sur des commissions internes et des organismes internationaux affiliés : la Commission internationale des relations internationales, créée en 1981, à l’initiative de l’Italien Brunello Vigezzi et du Français René Girault est l’un de ceux-ci[2].

En décembre dernier, sous l’impulsion de son nouveau président, Hugues Tertrais, professeur d’histoire de l’Asie contemporaine à la Sorbonne (Université Paris 1), cette Commission a organisé un colloque international destiné à dresser un bilan des débats écoulés durant les trois dernières décennies et à poser des jalons tant méthodologiques que thématiques pour les recherches futures. Un compte rendu détaillé de celui-ci, réalisé par des étudiants en première année de master, figure à la fin du présent numéro et montre certains aspects du renouvellement en cours d’une discipline, elle-même institutionnalisée en France lorsque René Girault devient, en 1983, le premier professeur d’histoire des relations internationales. En effet, émergeant autour de la Première Guerre mondiale, cette discipline balbutiante plaçait alors l’étude de la guerre au centre de sa réflexion. Si les débats autour de celle-ci et des conflits en tout genre qui ont jalonné la scène internationale restent vifs en 2013, d’autres axes de recherche sont apparus. Ils concernent le champ de l’histoire impériale, celui du système international (organisations internationales, publiques ou privées, ONG, réseaux) et les pratiques nouvelles qui ont façonné ce système depuis la rupture démocratique de la fin du xviiie siècle. Et, quels que soient les champs couverts, le « Tournant culturel » continue de marquer les approches historiques contribuant, parfois, à la tenue de manifestations un peu trop étanches, organisées soit par des historiens transnationalistes, soit par des historiens continuant à illustrer la force d’une vision réaliste des relations internationales.

 

Le livre Pour l’histoire des relations internationales, évoqué par Robert Frank, professeur émérite à la Sorbonne (Université Paris 1), dont la présentation a conclu le colloque, est venu souligner à rebours de cette dernière tendance que l’une des spécificités des deux dernières générations de chercheurs français formés par René Girault et lui-même résidait dans leur volonté de décloisonnement et dans une plasticité intellectuelle, qui les conduisait à croiser méthodes, sources, objets, voire à changer d’époque de prédilection pour explorer d’autres types de comportements.

 

Issues de recherches débutantes, les études rassemblées ici, extraites des meilleurs mémoires de master produits au cours de l’année universitaire 2012-2013, montrent que cet esprit perdure au sein de l’Institut Pierre Renouvin.

 

Certaines approfondissent des sillons traditionnels dans la continuité des orientations données par René Girault : histoire des intellectuels européens engagés dans l’aventure européiste au xxe siècle – Benedetta Carnaghi retrace l’itinéraire du juriste vénitien Silvio Trentin, qui, à l’instar de nombreux résistants aux dictatures, développa une vision fédéraliste, moins précocement que le communiste Altiero Spinelli, et avec une sensibilité le rapprochant d’un Raymond Aron ou d’un Alexandre Marc ; histoire de l’Europe sociale, initiée autour des travaux sur le Conseil de l’Europe de Marie-Thérèse Bitsch et Birte Wassenberg, et que poursuit Caroline Boucher, en étudiant la genèse du projet de Charte des droits sociaux fondamentaux, dans l’entourage diplomatique du président de la République François Mitterrand. D’autres articles développent une histoire extra-européenne. Dans le cadre d’une histoire asiatique articulant enjeux locaux et internationaux, Tiphaine Ferry met au jour la responsabilité de l’Angleterre dans le déclenchement d’une politique de sinisation violente du Tibet au début du xxe siècle. La Chine assurait traditionnellement un rôle de protecteur militaire de ce dernier, qui fut perturbé par l’envoi de troupes anglo-indiennes à la frontière tibétaine en 1902. En septembre 1904, Britanniques et Tibétains signent la convention de Lhassa, relative à la frontière avec le Sikkim et au commerce entre les Indes britanniques et le Tibet, et laissant la Chine en marge de la négociation. Par ricochet, le Dalaï-lama, contraint à l’exil en Inde, s’ouvre à d’autres systèmes politiques que le système chinois. Il est difficile de connaître précisément l’état d’esprit des populations locales du Tibet mais, s’appuyant sur les travaux de Fabienne Jagou, l’auteur suggère, de manière convaincante, que cette période est à la source de l’affirmation autonomiste du Tibet et de la relation nouvelle avec la Chine au xxe siècle.

D’autres enfin poursuivent l’exploration de l’histoire des représentations défrichée par Robert Frank : se fondant sur les archives du service cinématographique de l’Armée, Thibault Leroy décortique la façon dont les militaires français ont filmé la guerre en Afghanistan où les soldats restèrent douze années. L’article souligne l’importance croissante de la fonction de communication au sein de la « Grande muette » et du rôle que tiennent actuellement les reporters de l’ECPAD, établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense, né en 2001, et lointain héritier du Service cinématographique et photographique des armées créé en 1917. En Afghanistan, les reporters furent tous des militaires et l’auteur de l’article a pu en interroger cinq entre janvier 2011 et février 2012 qui expliquent, en creux, l’attention donnée à la vie quotidienne dans leurs reportages.

 

Excédant le champ internationaliste, cet esprit expérimentateur marque aussi profondément les jeunes historiens travaillant sur les sociétés et les mondes étrangers. Deux articles présentés ici sur Baltimore et Buenos Aires dans le dernier quart du xxe siècle, témoignent que les études aréales ont subi l’influence indirecte, via l’essor de la Public History, des problématiques sur les grands réseaux techniques formulées par les historiens économistes. Matthieu Schorung esquisse une monographie de Baltimore, qui affine notre connaissance du développement des grandes municipalités de la côte Est des États-Unis, dans le cadre d’une nouvelle histoire urbaine, qui a débuté dans les années 1970, et s’est considérablement diversifiée comme l’ont marqué les travaux d’Hélène Harter. Baltimore est désignée comme une ville atypique de « l’entre-deux », combinant infrastructures ferroviaires et portuaires de pointe et sous-équipement en matière d’égouts. Thibault Béchini examine pour sa part l’essor de la ville argentine de Buenos Aires au travers des transferts techniques transatlantiques ayant existé dans le domaine du bâtiment. Une étude sur le terrain des spécificités du bâti porteño (terme qui désignait celui qui habite le port), en particulier la démultiplication des portes d’entrées d’immeubles, a amorcé ses recherches, conduites ensuite dans les archives de l’Intendance de la ville. Elles lui ont permis de découvrir le recours à des matériaux français ou à des techniques italiennes pour favoriser l’essor des constructions dans la ville, et de construire une véritable étude des transferts et réappropriations qui se sont opérés. Ce faisant, la recherche croise, comme la précédente, une historiographie économique marquée, en France, par François Caron (chemins de fer), Dominique Barjot (travaux publics), Jean-Pierre Williot (réseaux du gaz), Alain Beltran, sur la question des brevets et les réseaux électriques, ou encore Éric Bussière sur l’internationalisation de la banque de Paris et des Pays-Bas.

 

Deux articles mettent au jour des individus méconnus. Fanny Goujat trace l’itinéraire d’Edouard Helsey (alias Lucien Coulond), écrivain-reporter qui voit son destin basculer avec la Grande Guerre, envoyé en octobre 1915 couvrir le front d’Orient. Il participe à la naissance de la propagande avant de se livrer à un combat pour la vérité, préoccupé de faire connaître une armée d’Orient privée de moyens de communication. En 1929, il part pour la Palestine et met au jour les contradictions de la politique de la puissance mandataire. Maria Zhiltsova a, pour sa part, étudié la période de formation d’une autre figure, celle du danseur et chorégraphe lyonnais Jules Perrot. L’étude, en cours, promet d’enrichir notre connaissance des circulations littéraires, musicales et artistiques de l’époque contemporaine ainsi que celle de l’art du spectacle étoffée par les travaux de Jean-Claude Yon et Pascale Goetschel. La reconstitution de cette première période de la vie du danseur s’est en particulier appuyée sur l’analyse des sources iconographiques conservées à la Bibliothèque-musée de l’Opéra. L’article s’achève au moment où s’ouvre la carrière internationale, en partie forcée, de l’artiste qui, pour gagner sa vie, multiplie les tournées à partir de 1835. Il obtiendra ultérieurement des postes de maître de ballet à Londres et à Saint-Pétersbourg.

Étienne Morales prend, de son côté, l’histoire des circulations, engagée depuis une dizaine d’années, au pied de la lettre : il se concentre sur les réseaux aériens entre Cuba et l’Espagne, à la suite de la création de la toute première liaison aérienne régulière entre La Havane et Madrid en 1946. Il montre en particulier comment cet espace aérien a été un champ de luttes commerciales et, aussi, un instrument d’action diplomatique et culturelle, permettant en outre de contourner l’absence de relations officielles entre le Mexique et l’Espagne franquiste. La chute de Batista en 1959 introduit une donnée nouvelle tout comme la crise des missiles en 1962.

 

Trois jeunes docteurs présentent enfin le résultat de leur recherche : Marianne Gonzáles-Alemán, sous la direction d’Annick Lempérière, a mis en perspective les différents usages de la rue que font les réformistes de Buenos Aires et souligné la force du maintien de pratiques traditionnelles dans les années 1930. Sous l’égide d’Antoine Marès, Jiří Hnilica a étudié le réseau éducatif ayant permis à la France d’exercer dans les années 1920 et 1930 une influence profonde sur la formation des élites tchécoslovaques. Enfin, Alexandre Moreli-Rocha, co-dirigé par Robert Frank, a consacré ses recherches à l’archipel des Açores, enjeu récurrent entre la Grande-Bretagne et les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

 

 

 

 


[1]    Anne Rasmussen « Tournant, inflexions, ruptures : le moment internationaliste », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, n° 19, 2001/1, p. 27-41 ; Karl Dietrich Erdmann, Die Ökumene der Historiker. Geschichte der Internationalen Historikerkongresse und des Comité International des Sciences Historiques, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1987 ; Agnes Blänsdorf, « Une collaboration scientifique “dans un esprit vraiment œcuménique et international” : Les congrès internationaux d’historiens et le Comité international des sciences historiques dans l’entre-deux-guerres », Revue germanique international, n° 12, 2010 [en ligne].

[2]    www.polestra.com/comintrel/ [site consulté le mercredi 20 mars 2013].