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Benedetta Carnaghi, Silvio Trentin, un fédéraliste en guerre contre le fascisme


Silvio Trentin, un fédéraliste en guerre contre le fascisme

Benedetta Carnaghi

 

 

« Cher Monsieur Le Directeur,

Des raisons d’ordre personnel, et surtout le doute (presque, je dirais, la certitude) de ne pas savoir concilier le respect de mes plus intimes et plus solides convictions de chercheur en droit public avec l’observance des nouveaux devoirs de fonctionnaire qui me sont imposés par la loi n° 2300 du 24 décembre 1925, publiée ces jours-ci dans la Gazzetta Ufficiale, me poussent à présenter ma démission de professeur stable dans cet Institut supérieur »[1].

 

 

Voici comment le professeur de droit administratif Silvio Trentin (1885-1944) justifiait sa démission de l’université Ca’ Foscari de Venise le 7 janvier 1926. Face au dilemme de la soumission à une loi qui lui imposait une véritable obligation de conformité politique avec les directives du gouvernement fasciste, ou de la dure perspective de l’exil, il choisit ce dernier et partit pour la France avec sa famille le 2 février 1926[2].Tout au long de son séjour, de 1926 à 1927, à Pavie dans le Gers, puis, de 1927 à l’été 1934, à Auch, au cœur de la Gascogne, ensuite, jusqu’au mois d’avril 1943, à Toulouse, Trentin aurait fait l’objet d’une surveillance étroite des agents locaux du gouvernement fasciste italien, ce qui l’aurait empêché parfois d’exercer un rôle plus actif au sein des mouvements antifascistes dans lesquels il aurait été engagé[3].

 

L’engagement dans la Résistance

 

Malgré la surveillance à laquelle il était soumis, Silvio Trentin n’aurait jamais renoncé à son militantisme. Nous le retrouvons dès le 17 octobre 1926 au castel de Douazan, où un groupe d’antifascistes italiens se réunit, à l’initiative de Luigi Campolonghi et d’Alceste De Ambris. Lors de cette réunion est proposée la création d’une Concentration entre toutes les forces antifascistes italiennes présentes en France, officialisée en avril 1927. Trentin devient le principal représentant de la tendance la plus maximaliste, celle qui veut lutter contre le fascisme, mais aussi contre tous ses « complices » et empêcher toute restauration de l’ordre politique antérieur à son avènement. Toutefois, les polémiques à l’intérieur de la Concentration antifasciste, ainsi que le refus de groupes d’exilés de renoncer à une partie de leur autonomie en acceptant une direction unique finissent par en provoquer la dissolution. À cette occasion, Trentin a la responsabilité, le 5 mai 1934, de représenter la position du mouvement Justice et Liberté (Giustizia e Libertà, GL) : pour lui, l’objectif à atteindre est désormais d’assurer l’unité d’action la plus étroite entre Justice et Liberté, le parti socialiste et le parti communiste, dans la perspective d’une relance plus efficace du combat contre le régime de Mussolini[4].

Fondée à la fin de l’été 1929 par Carlo Rosselli, Emilio Lussu et Francesco Fausto Nitti, après leur retentissante évasion des îles Lipari, Justice et Liberté est sûrement le mouvement qui a attiré le plus Trentin. Il se positionne à l’extrême gauche du mouvement et défend résolument l’unité d’action avec le parti communiste, position qu’il maintient jusqu’au rôle de dirigeant qu’il assume ultérieurement au sein du Comité de libération régionale (CRL) de Vénétie. Même après l’assassinat des frères Rosselli, qui le choque, il continue à être engagé au sein du mouvement et reçoit la mission d’apporter le soutien de GL à l’Union populaire italienne, organisation de masse des exilés italiens, dans le congrès qui ratifie sa naissance (28 et 29 mars 1937)[5]. Trentin est également engagé dans la Ligue des droits de l’homme italienne (LIDU), créée à Paris en 1923 par d’anciens interventionnistes démocrates italiens, dont l’action vise à accueillir les exilés, à les défendre contre l’arbitraire administratif et à les encadrer politiquement et culturellement[6].

À la fin de l’année 1934, il s’établit à Toulouse et acquiert le fonds de commerce d’une librairie située au 46, rue du Languedoc. Cette librairie joue un rôle fondamental : elle devient un foyer d’antifascistes et d’intellectuels qui s’y réunissent et en profitent pour discuter de l’actualité historique ou politique, avec entre autres Alice Herland et son frère Gabriel Marty ; les professeurs Camille Soula, Joseph Ducuing, Paul Guilhem et Louis Bugnard ; des juristes comme Jacques Maury, Henri Dupeyroux, André Hauriou ; des littéraires et des philosophes comme Georges Canguilhem et Vladimir Jankélévitch ; des Italiens de passage, comme le comte Carlo Sforza et Pietro Nenni ; des réfugiés politiques et de nombreux intellectuels et hommes politiques espagnols. La librairie avait une double fonction. Pendant la journée, Silvio Trentin se consacrait à son vrai métier de libraire, alors que vers cinq heures de l’après-midi les amis antifascistes arrivaient et l’on passait des conversations littéraires aux problèmes politiques[7].

À la suite de la défaite militaire française et de la signature de l’armistice, Silvio Trentin participe activement à la Résistance toulousaine. Après la première phase d’organisation et de recherche des contacts avec Londres, il est engagé dans le réseau Bertaux, un petit groupe d’une vingtaine d’antifascistes, d’intellectuels et d’hommes d’action constitué à partir du 1er mars 1941. Ce réseau est intrinsèquement lié au milieu intellectuel regroupé autour de la libraire de Trentin et celui-ci jouera un rôle essentiel pour mettre en contact les hommes qui vont en faire partie ; en revanche, il n’aura pas de rôle opérationnel direct en raison du travail dans la librairie, de son état de santé préoccupant et surtout de la surveillance étroite dont il faisait l’objet. Le réseau met à profit les huit mois de relative liberté d’action précédant son démantèlement pour organiser plusieurs parachutages, mettre en place une ligne régulière de transmission de messages par poste émetteur et développer la recherche de renseignements. Toutefois, son action est rapidement découverte. Les membres principaux du réseau sont arrêtés. Silvio Trentin est interrogé, mais l’enquête n’est pas suivie d’une inculpation[8]. Néanmoins, il comprend qu’il est bien temps de prendre le relais de l’organisation de la Résistance et de proposer un nouveau mouvement. Celui-ci doit faire face aux bouleversements du contexte politique, aux répercussions du procès de Riom et au retour de Pierre Laval au gouvernement, qui soutient que « le rapprochement de la France et de l’Allemagne est la condition de la paix en Europe »[9]. Il doit également être inspiré par un nouveau projet pour l’ordre politique futur des États européens. Trentin a élaboré un tel projet, résumé par les deux mots qui forment le nom du mouvement qu’il fonde et de son organe de presse, qui paraît pour la première fois le 14 juillet 1942 : Libérer et Fédérer.

 

La conversion au fédéralisme

 

Trentin n’a pas toujours été un fédéraliste. Au contraire, dans les années vingt, il en avait une vision négative. Dans son discours inaugural de l’année académique 1924-1925 à l’Institut universitaire Ca’ Foscari de Venise, prononcé en novembre 1924, il ne semble même pas que ce soit lui qui s’exprime : « L’autonomie politique, donc, conçue comme la prérogative propre aux collectivités locales mineures de concourir, à l’intérieur de l’organisation de l’État, à l’exercice du pouvoir souverain, est un institut qui apparaît comme irrémédiablement contrastant avec les nécessités immanentes et non modifiables de l’État simple à base légitime et nationale »[10]. En effet, il était convaincu que la vraie autonomie, à savoir le monopole intégral de la souveraineté, pouvait être attribuée seulement à l’État, centralisateur de toutes les fonctions relatives à l’intérêt public.

Le tournant radical dans sa pensée et dans sa conception politique survient en 1932-1933, quand le nazisme l’emporte sur les derniers remparts de la République de Weimar et s’empare de l’État. Il est désormais clair que la menace du totalitarisme s’étend à l’Europe entière et les événements internationaux démontrent qu’il est inutile d’essayer de sortir de la crise en se fondant sur les modèles des États déjà existants. La seule solution envisageable est une révolution qui

« brise les superstructures cristallisées de la vie sociale, dès que celles-ci paraissent ôter tout dynamisme à la norme de droit et instaure, par la création violente et spontanée d’un équilibre nouveau dans les rapports interindividuels, un régime qui garantit une sauvegarde plus pleine aux valeurs qu’il vise »[11].

 

Dans le nouvel ordre instauré après la révolution et le dépassement de la crise, tous les hommes auront le droit d’être citoyens en tant qu’hommes, quels que soient leur langue, leur domicile ou leur lieu de naissance.

En retravaillant de manière critique les contradictions du fédéralisme proudhonien, les suggestions du marxisme, la pensée des fédéralistes italiens du Risorgimento et des juristes avec lesquels il était entré en contact[12], Trentin esquisse l’ordre juridique des États idéaux qui devraient remplacer ceux qui ont été responsables de la crise. Cet ordre nouveau devrait avoir deux caractères essentiels : d’une part, il devrait garantir l’émancipation des individus en supprimant les privilèges économiques et en substituant au système économique capitaliste un système à fondement socialiste ; d’autre part, il devrait se fonder sur le fédéralisme, lequel consiste en la « réalisation, sur le plan collectif, du principe de l’autonomie »[13] et permet de régénérer les institutions de l’État particulier et d’intégrer celui-ci dans l’ordre complet de l’État universel. L’État fédéral doit donc être un réflexe de la réalité humaine, qui est multiple et polyédrique, et adhérer à cette réalité en s’articulant en une multiplicité d’autonomies. L’aspect le plus intéressant c’est que l’objectif ultime de Trentin n’est pas les États dans leur singularité, mais l’Europe tout entière :

« Le fédéralisme révolutionnaire ne pourra être appliqué qu’en vue d’une interpénétration toujours plus étroite de toutes les forces et de tous les facteurs les plus différents qui composent l’unité européenne dans sa complexité »[14].

 

Trentin consacre ses écrits les plus importants à l’exposition de ce projet fédéraliste. D’abord Stato Nazione Federalismo [État Nation Fédéralisme], œuvre conçue autour de 1940, en italien, et publiée pour la première fois par les éditions La Fiaccola à Milan en 1945 ; ensuite, Donner un sens et un but à la révolution européenne en cours de gestation. « Libérer et Fédérer », long essai rédigé en français autour de 1942 mais resté inédit jusqu’en 1972, quand il fut publié dans les Scritti inediti [Écrits inédits], dans la série « Studi e documenti » [« Études et documents »] promue par le Centre d’études Piero Gobetti, chez l’éditeur Guanda à Parme ; et, enfin, les deux projets de constitution fédérale pour la nouvelle France et la nouvelle Italie, écrits respectivement en français et en italien et publiés eux aussi pour la première fois dans les Scritti inediti[15]. Trentin avait déjà annoncé les prémices de son projet fédéraliste dans les conclusions de La crise du droit et de l’État, éditée par L’Églantine en 1936. Tous les points fondamentaux de la révolution fédéraliste et anticapitaliste qu’il propose se retrouvent dans les pages de l’organe de presse du mouvement de résistance qu’il fonde, Libérer et Fédérer, et en constituent l’arrière-plan théorique.

Le programme du mouvement nous donne déjà l’idée de la place que le fédéralisme recouvre dans ses objectifs :

« Libérer la France et l’Europe de l’invasion fasciste et nazie et Fédérer les peuples européens pour éviter de nouvelles guerres.

Libérer la France de l’exploitation fasciste, capitaliste et Fédérer les ouvriers, les paysans, les techniciens et les intellectuels, les commerçants et les artisans pour qu’ils gèrent ensemble la production dans l’intérêt du peuple.

Libérer la nation des anciens partis diviseurs et démagogues et Fédérer tous les Français dans la grande armée de la reconstruction de la France.

Libérer le peuple du joug de l’État centralisé, fatalement orienté vers le totalitarisme et la dictature et Fédérer les hommes et les communautés professionnelles ou spirituelles pour coordonner leur activité tout en respectant au maximum leur autonomie »[16].

 

Même si Trentin s’est plus intéressé au problème de l’organisation interne des États qu’à celui de leur organisation externe et de leurs rapports réciproques, il n’a jamais oublié la dimension internationale et, notamment, européenne. Sa volonté d’engager le processus des « États-Unis d’Europe » se retrouve dans plusieurs de ses écrits, mais ce n’est que dans ses dernières œuvres qu’il établit la relation entre le concept d’autonomie et l’idée du nouvel État comme « Ordre des Autonomies », expression qui nous fait entrevoir l’anticipation de l’un des principes cardinaux de l’Union européenne, le principe de subsidiarité, présent dans le traité de Maastricht. Cet appel à la formation des « États-Unis d’Europe » est aussi récurrent dans les manifestes du mouvement Libérer et Fédérer.

La démarche du juriste italien ressemble à celle d’autres intellectuels antifascistes : elle peut être considérée comme la recherche d’une « troisième voie », d’une difficile synthèse entre le socialisme et la liberté, entre la démocratie traditionnelle et les impératifs économiques et sociaux des sociétés industrialisées. Cette évolution de Trentin, comme celle d’autres fuoriusciti, est, dans une large mesure, le résultat d’une déception à l’égard de la dérive totalitaire des États européens, notamment de l’État libéral italien et de la France démocratique et républicaine. Pourtant, la « troisième voie » de Trentin a quelque chose d’unique : sa recherche d’une médiation entre le libéralisme bourgeois et le socialisme marxiste autoritaire débouche sur une attention aux dimensions du réel et de l’humain qui deviennent ses priorités absolues. Finalement, plus que la structure qu’il envisage pour les nouveaux États fédéraux, c’est le respect de la liberté des individus et de son expression qui compte. Il en résulte la tentative de Libérer et Fédérer, mouvement fortement inspiré par ces idéaux[17].

 

La postérité de la pensée de Trentin

 

Libérer et Fédérer a finalement un développement très limité, à cause de son implantation régionale restreinte à la vallée de la Garonne, de la très grande originalité idéologique de la doctrine du fédéralisme de Trentin, qui a peut-être fait l’objet d’incompréhensions, et du fait que le mouvement doit se financer par ses propres moyens et, la plupart du temps, dépend des seules cotisations militantes. Le départ de Trentin, d’abord obligé de se cacher dans le Lauragais, à la fin de l’année 1942, puis rentré en Italie en août 1943, laisse le mouvement orphelin de son mentor politique. Son absence est d’autant plus grave qu’elle intervient lors de la période cruciale des négociations qui vont de la constitution des Mouvements unis de la Résistance (MUR), en janvier 1943, à la formation du Conseil national de la Résistance (CNR), le 27 mai 1943. Libérer et Fédérer fusionne ensuite avec le mouvement lyonnais L’Insurgé et ils forment le Mouvement révolutionnaire socialiste, mais celui-ci a désormais un rôle mineur[18].

Il en va de même pour la postérité de la pensée de Trentin. Sa fille Franca, dans une lettre adressée au directeur de L’Unità, explique qu’il est ardu de récolter l’héritage de son père à cause de son éclectisme politique :

« Le personnage de mon père, aussi par sa mort prématurée, en 1944, demeure un personnage "difficile" : trop à gauche pour ses camarades du Parti d’action qu’il a eu le temps de fonder et pas assez communiste, à cette époque, pour être revendiqué et connu par le parti communiste de Togliatti, qui avait peu d’estime pour les actionnistes »[19].

Sa mort prématurée en 1944 l’empêche effectivement d’exercer un rôle significatif dans l’après-libération et dans l’affirmation de l’orientation théorique du fédéralisme européen. Celle-ci est précisément définie par le Manifeste de Ventotene d’Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, texte qui aboutira à la formation du Mouvement fédéraliste européen. Spinelli et Rossi, politiquement influencés par Justice et Liberté, et notamment par Carlo Rosselli, débiteurs de la pensée fédéraliste de Luigi Einaudi et, à travers celui-ci, liés au fédéralisme classique de matrice anglo-saxonne de la Federal Union, peuvent difficilement être rattachés à Trentin. Toutefois, il est possible de repérer quelques analogies entre leurs projets fédéralistes et celui de Trentin, à partir de la sévère critique du dogme de la souveraineté absolue des États, dont la forme la plus exacerbée et la plus dégénérée est constituée par les totalitarismes, point d’arrivée de la crise de la civilisation moderne[20]. En revanche, Trentin est beaucoup plus proche du courant français du « fédéralisme intégral », qui reprend certaines de ses suggestions et dont le projet fédéraliste est à la fois infranational et supranational. L’Ordre nouveau de Robert Aron, Alexandre Marc et Denis de Rougemont, imprégné de philosophie personnaliste, va réclamer un fédéralisme et un européisme similaires à celui du juriste vénitien[21].

S’il y a des projets fédéralistes plus ou moins analogues et inspirés de celui de Trentin, il y en a d’autres absolument antithétiques, comme celui de Gianfranco Miglio, idéologue de référence du parti italien d’extrême droite « Lega Nord » (« Ligue du Nord »). La « Lega » a essayé de se réclamer de la paternité spirituelle et intellectuelle de Silvio Trentin, confondant le fédéralisme de celui-ci avec le sécessionnisme de ses leaders politiques. En 1996, un Centre d’études sur le fédéralisme au nom de Silvio Trentin, mais sous la direction d’un représentant de la « Lega », a été fondé à Padoue : il s’est agi d’un véritable cas d’instrumentalisation de sa mémoire, contre lequel se sont soulevés les enfants de Trentin, Franca, Bruno et Giorgio. L’historien italien Giovanni De Luna, dans un article intitulé « L’obsession de la « Lega » : revendiquer des identités qui n’existent pas », a expliqué que la « Lega » doit inventer une tradition qu’elle n’a pas et doit pailler le manque de personnel politique crédible. Elle cherche à se légitimer en instrumentalisant un passé qui, en réalité, ne lui appartient pas du tout[22].

Qu’en est-il donc aujourd’hui du projet fédéraliste de Trentin, de sa « troisième voie » ? C’était sûrement trop utopique, comme tous les projets de renouvellement de l’ordre politique mondial élaborés pendant la Résistance. Toutefois, la partie utopique du fédéralisme de Trentin n’est pas celle qui vise à la création des « États-Unis d’Europe », mais plutôt celle qui envisage une transformation en un sens fédéral des États nationaux, notamment l’Italie et la France. Nous sommes consciente qu’il s’agit de la partie prépondérante du projet du juriste vénitien, mais nous la voyons comme le résultat logique des réflexions sur la crise du monde dans lequel il vit, à laquelle il est obligé d’assister et à laquelle il cherche désespérément à trouver une solution. Si ce n’était pas pour Silvio Trentin et pour les autres résistants qui ont cru en la possibilité d’une Europe pacifique pour l’après-Seconde Guerre mondiale, cette Europe n’aurait peut-être pas vu le jour. Les « États-Unis d’Europe » envisagés par les résistants ne correspondent pas du tout à l’Union européenne d’aujourd’hui, mais sans l’engagement des premiers européistes tels que Silvio Trentin il n’y aurait eu aucun processus d’intégration européenne.



[1]    Début de la lettre de démission de Silvio Trentin de l’université Ca’ Foscari de Venise, datée du 7 janvier 1926, téléchargeable sur la page « Documenti » du site Internet du Centro Studi e Ricerca Silvio Trentin www.comune.jesolo.ve.it/flex/cm/pages/ServeBLOB.php/L/IT/IDPagina/1741 : « Illmo. Signor Direttore, ragioni d’ordine personale e, soprattutto, il dubbio (quasi, direi, la certezza) di non saper conciliare il rispetto delle mie più intime e salde convinzioni di studioso del diritto pubblico con la osservanza dei nuovi doveri di funzionario che mi vengono imposti dalla legge 24 dicembre 1935, n° 2300, in questi giorni pubblicata nella Gazzetta Ufficiale, mi inducono a rassegnare le mie dimissioni da professore stabile presso codesto Istituto superiore ».

[2]    Cet article est le compte rendu du mémoire réalisé dans le cadre du Master 1 histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales, sous la direction de Robert Frank, « Fédéralisme, européisme et Résistance. Le cas de Silvio Trentin (1885-1944) », soutenu en 2012 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. L’auteur, élève de l’École normale supérieure, poursuit un Master 2 en histoire contemporaine et des mondes étrangers et des relations internationales (CHRIC) à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Dans le corps de l’article, toutes les citations sont présentées en français. Quand les sources que nous avons consultées étaient en italien, nous les avons traduites et nous avons reproduit les citations en langue originale en note. Quand les titres des ouvrages étaient en italien, nous les avons également traduits entre crochets [ ].

[3]    Archives nationales (AN), Série F – Versement des ministères, carton F 7 – émigrés italiens en France (1926, 1940), dossier F/7/13 250, lettre datée du 13 octobre 1929 du préfet du Gers au ministre de l’Intérieur, direction de la Sûreté générale.

[4]      Paul Arrighi, Silvio Trentin. Un Européen en résistance (1919-1943), Portet-sur-Garonne, Loubatières, 2007, p. 85-89.

[5]    Ibid., p. 105-108.

[6]      Éric Vial, LIDU 23-34 : une organisation antifasciste en exil, la Ligue italienne des droits de l’homme, de sa fondation à la veille des fronts populaires, Paris, Édiitons de l’EHESS, 1986.

[7]    Paul Arrighi, Silvio Trentin. op. cit., p. 115-126 ; cf. aussi Clara Malraux, Le bruit de nos pas, tome VI, Et pourtant j’étais libre, Paris, Bernard Grasset, 1979, p. 68-69.

[8]    Paul Arrighi, Silvio Trentin. op. cit., p. 307-315.

[9]    Ibid., p. 318.

[10]   Silvio Trentin, Politica e amministrazione. Scritti e discorsi 1916-1926 [Politique et administration. Écrits et discours 1916-1926], sous la direction de Moreno Guerrato, Venise, Marsilio, 1984, p. 345 : « L’autonomia politica, adunque, concepita come la prerogativa propria delle minori collectività locali a concorrere, dentro l’organizzazione statuale, all’esercizio della potestà sovrana, è un istituto che appare irremidiabilmente contrastante con le necessità immanenti ed immodificabili dello Stato semplice a base legittima e nazionale ».

[11]    Silvio Trentin, La crise du droit et de l’État, Paris-Bruxelles, L’Églantine, 1936, p. 464-465.

[12]    Pendant son séjour d’étude à l’université d’Heidelberg, du mois de septembre 1913 au mois du juillet 1914, Trentin rencontre le professeur Fritz Fleiner, qui l’initie au fédéralisme suisse. Ensuite, il entretient des relations étroites avec les juristes français les plus en vue à l’époque, notamment Julien Bonnecase, qui écrit la préface de son œuvre Les Transformations récentes du droit public italien : de la charte de Charles-Albert à la création de l’État fasciste, François Gény, qui écrit la préface de La crise du droit et de l’État, Maurice Hauriou et Roger Bonnard. Trentin est aussi inspiré par les sociologues juridiques Léon Duguit et Georges Gurvitch.

[13]    Silvio Trentin, La crise du droit et de l’État, op. cit., p. 476.

[14]   Silvio Trentin, Federalismo e libertà. Scritti teorici 1935-1943 [Fédéralisme et liberté. Écrits théoriques 1935-1943], sous la direction de Norberto Bobbio, Vicenza, Marsilio, 1986, p. 229 : « Il federalismo rivoluzionario non potrà essere applicato se non in vista di una sempre più stretta compenetrazione di tutte le forze e di tutti i fattori più diversi che compongono la complessa unità europea ».

[15]   Ibid., p. IX.

[16]   Libérer et Fédérer. 14 juillet 1942 - avril-mai 1944, Paris, Centre d’études et de documentation sur l’émigration italienne (CEDEI), 1985, p. 8 : il s’agit d’un passage du premier numéro du journal, qui reprend le manifeste du mouvement écrit par Trentin, consultable dans les Archives du Centro Studi Silvio Trentin (Jesolo), Busta [Carton] 1D, Scritti politici [Écrits politiques], Fascicolo [Dossier] 1, Manifeste de Libérer et Fédérer.

[17]    Pierre Milza, « Bilan et perspectives », in AA.VV., Silvio Trentin e la Francia. Saggi e testimonianze [Silvio Trentin et la France. Essais et témoignages], Venise, Marsilio, 1991, p. 202-205.

[18]    Paul Arrighi, Sylvio Trentin, op. cit., p. 335-338.

[19]    Archives du Centro Studi Silvio Trentin (Jesolo), Busta [Carton] 8B, Federalismi [Fédéralismes], Fascicolo [Dossier] 2, doc. 8B.3.26, R.G.E. 707, lettre de Franca Baratto Trentin au directeur de L’Unità, 10 juin 1996 : « Il personaggio di mio padre, anche per la sua morte prematura, nel 1944, rimane un personaggio “scomodo”: troppo a sinistra per i suoi compagni del Partito d’Azione che ha avuto il tempo di fondare e non abbastanza comunista, allora, per essere rivendicato e conosciuto dal P.C.I. di Togliatti, il quale aveva poca stima degli Azionisti.

[20]   Corrado Malandrino, « Sovranità nazionale e pensiero critico federalista. Dall’Europa degli stati all’unione federale possibile » [« Souveraineté nationale et pensée critique fédéraliste. De l’Europe des États à l’union fédérale possible »], Quaderni Fiorentini per la storia del pensiero giuridico [Cahier florentins pour l’histoire de la pensée juridique], n° 31, tome I, 2002, p. 30.

[21]   Robert Aron et Alexandre Marc, Principes du fédéralisme, Paris, Le Portulan, 1948.

[22]   Archives du Centro Studi Silvio Trentin (Jesolo), Busta [Carton] 8B, Federalismi [Fédéralismes], Fascicolo [Dossier] 2, doc. 8B.2.25, R.G.E. 716, article de Giovanni De Luna paru dans L’Unità, « L’ossessione leghista : rivendicare identità che non esistono » [« L’obsession de la « Lega » : revendiquer des identités qui n’existent pas »], 23 juin 1996.