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Alexandre L. Moreli Rocha, L ’ archipel des Açores, entre Seconde Guerre mondiale et Guerre froide, 1942-1948


Alliances équivoques et rivalités anglo-américaines

au cœur de l’Atlantique

L’archipel des Açores entre Seconde Guerre mondiale et Guerre froide, 1942-1948

Alexandre L. Moreli Rocha

 

 

À Lisbonne, le 15 novembre 2011, Ray Mabus, secrétaire de la Marine des États-Unis, contraint par des raisons budgétaires et stratégiques, déclara que, malgré l’importance déterminante de la présence américaine sur l’archipel portugais, localisé au milieu de l’Atlantique, l’avenir restait incertain[1]. Pour Mabus, « quitter les Açores [était] une option à prendre en considération »[2]. Alors que le maintien ininterrompu d’une base militaire américaine sur ces îles depuis 1944 illustre bien son importance, le sujet provoque un débat aussi intense que 70 ans plus tôt, quand les forces anglo-américaines s’y installèrent. Pourtant, malgré cette similitude de ton, sur le fond, les positions sont inverses : à présent, ce sont les Américains qui veulent partir et les Portugais qui souhaitent les voir rester à tout prix[3].

L’objectif de cette thèse, à la croisée de l’histoire des relations transatlantiques, de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre froide et de l’histoire de l’aviation, entre autres, était d’interroger les modalités selon lesquelles, entre 1942 et 1948, les Américains et les Britanniques bâtirent et actionnèrent des politiques concurrentes sur le contrôle d’aérodromes civils et militaires au milieu de l’océan Atlantique. Plus concrètement, il s’agissait de comprendre comment Londres a perçu et réagi aux initiatives de Washington, qui faisait irruption sur un territoire considéré comme sa « zone prioritaire de responsabilité »[4]. Si l’historiographie se concentrait jusqu’alors sur la création de bases aux Açores à travers le rapprochement luso-américain, la consultation des archives françaises lors des recherches amorcées en master suggéra une tout autre interprétation. Pour Paris, en réalité, un rapport de force épineux entre les Anglo-Américains s’installa dans cette affaire et aboutit à influencer fondamentalement les relations avec le gouvernement portugais. Si l’on suit ce raisonnement, ce ne seraient pas les résistances de Salazar à une politique atlantiste qui firent traîner les plans américains pendant sept ans, mais plutôt un double jeu de la part de Londres, plus précisément, du Foreign Office.

Ainsi, dans l’élaboration de la problématique, il fallut considérer d’une part l’opposition britannique (dissimulée, afin de préserver l’alliance de guerre, mais néanmoins coriace), d’autre part une littérature lacunaire, qui avait abordé ces questions sans tenir compte d’une série de travaux publiés depuis les années 1970 et qui proposaient une relecture de la relation spéciale anglo-américaine[5]. C’est pourquoi la méthodologie employée dut impliquer l’examen d’un large corpus de sources, lequel amena à une sélection multi-archivistique et plurinationale de documents contenus dans plus de quarante-cinq fonds éparpillés dans six pays différents. En outre, afin de répondre aux questions posées, il fallait revisiter les négociations des accords, déjà très connus, de cession de bases aux Açores de 1943, 1944, 1946 et 1948 et ce, à partir de plusieurs axes de recherche. Tout d’abord, il fut nécessaire d’analyser la neutralité du Portugal face à la guerre et le triple pilier (Grande-Bretagne, Espagne et Brésil) de sa politique étrangère. Ensuite, nous avons dû identifier l’extension des intérêts américains sur les îles, ainsi que leurs associations avec Rio de Janeiro et Madrid afin de pouvoir forcer les portes à Lisbonne. Finalement, il a fallu examiner la réaction de Londres et la manière dont la sortie de guerre, l’après-guerre et le début de la Guerre froide contribuèrent fortement à l’aggravation du déclin de la puissance britannique, incapable alors de résister aux avancées de Washington. Les recherches se conclurent avec la signature, le 2 février 1948, du premier accord luso-américain d’installation de bases en temps de paix. On distingue ainsi que les temps forts des rivalités furent les négociations des quatre accords avec Lisbonne.

La période comprise entre le déclenchement de l’opération Torch, en novembre 1942, et la signature du premier accord des Açores, en août 1943, marqua l’introduction, au Portugal, d’une « coopération-compétitive »[6] anglo-américaine déjà latente à l’intérieur de l’alliance de guerre. La demande de Roosevelt au dictateur brésilien Getulio Vargas concernant une intervention auprès de Salazar pour une occupation des archipels atlantiques par des troupes brésiliennes, traduisait beaucoup plus qu’une simple préoccupation américaine vis-à-vis de la sécurité future de l’espace atlantique ou encore une stratégie pour engager militairement ce nouvel allié brésilien, qui jusqu’en 1942, avait hésité à choisir un des camps belligérants. En réalité, il s’agissait d’une incursion américano-brésilienne dans une zone considérée par Londres comme sa zone d’influence exclusive.

Ce projet, encore très méconnu aujourd’hui, provoqua une réaction immédiate et tenace des Britanniques. Londres finit alors par convaincre Salazar de signer un accord exclusif d’utilisation des îles des Açores, irritant ainsi profondément les Américains. L’enjeu était de taille : il s’agissait alors d’un point d’escale vital pour l’aviation militaire et civile transatlantique, sans mentionner les possibles autres voies qui seraient ouvertes par l’existence d’une relation spéciale avec Lisbonne, comme l’accès aux vastes colonies portugaises. Cette « guerre » entre alliés ne faisait que commencer.

En 1944, les ambitions de Washington pour se faire une place aux Açores furent de nouveau mises au jour lors de la signature d’un accord en novembre. Toutefois, les négociations engagées pour cet arrangement révélèrent davantage l’existence de différences anglo-américaines profondes. Elles motivèrent Londres pour renforcer son opposition à un rapprochement luso-américain même si, simultanément, il fallait continuer à simuler une coopération auprès des États-Unis pour ménager l’avenir.

Par la suite, alors que Britanniques et Américains étaient présents aux Açores, un temps mort s’installa dans les échanges jusqu’à l’explosion des bombes atomiques, qui précipita la fin de la guerre remettant ainsi en cause les accords existants.

Dans ce nouveau contexte, la rivalité demeura une composante capitale des relations entre Anglo-Américains et Portugais. En outre, avec le désintérêt de l’aviation civile pour les Açores – les vols de New York à Londres s’effectuaient déjà sans escales – les questions militaires liées à la protection du territoire américain demeurèrent le leitmotiv des nouvelles négociations qui s’ouvriraient avec Salazar en 1946. En effet, l’expérience de Pearl Harbour et la rapide évolution de l’aviation et de l’armement nucléaire devinrent le principal moteur de l’établissement de la nouvelle frontière stratégique américaine, avec les Açores comme clef de voûte.

La reprise des négociations se caractérisa par une position ferme des militaires américains. Aux intérêts de l’Army Air Force et à la détérioration progressive des relations avec l’URSS répondait désormais la consolidation d’un réseau mondial de bases.

La réaction de Londres suivit sans retard la nouvelle détermination de Washington. En effet, dans le but de défendre sa zone d’influence, tout en évitant de fragiliser le système onusien naissant, la Grande-Bretagne reprit le combat afin de tempérer, ou du moins cadrer, les résultats des initiatives américaines.

Ainsi, entre la fin 1945 et l’été 1946, pendant les pourparlers anglo-américains et alors que les sommets des ministres des Affaires étrangères, les premières activités de l’ONU et les conférences de paix s’enchaînaient, les entrainements des bombardiers lourds atomiques B-29 aux Açores se poursuivaient. En effet, plusieurs mois avant les épisodes clés du début de la Guerre froide, un jeu en coulisses révélait déjà le tournant pris par le président Truman concernant les préoccupations stratégiques des États-Unis. C’est ce que Melvyn Leffler appelle la recherche de la Preponderance of Power[7].

De ce nouveau round de disputes initié au Portugal, il convenait d’en comprendre les mécanismes et d’en analyser le sens. Dans un monde dont la gouvernance était bouleversée, en marche vers un après-guerre où les contours de la Guerre froide étaient loin d’être clairs, il fallait bien analyser les motivations des nouvelles propositions américaines présentées à Salazar et connaître en détails les oppositions, non seulement à Londres, mais aussi au sein de l’administration à Washington elle-même.

La montée en puissance de l’Army Air Force, qui vivait déjà ses derniers mois de soumission institutionnelle à l’armée de terre, donnait les contours du projet de base en temps de paix à installer aux Açores. Les Britanniques, notamment à travers la direction du Foreign Office responsable de l’Europe, réussirent à retarder, sans l’empêcher, l’envoi d’une mission spéciale et secrète des États-Unis à Lisbonne. Pourtant, ce fut Staline qui provoqua la suspension des négociations avec Salazar. En effet, face à la demande de renégociation du statut des détroits turcs, les Américains décidèrent de suspendre immédiatement les pourparlers et de sauvegarder simplement un accord précaire de maintien de leurs forces pour quelques mois sur les îles portugaises.

Ce furent alors les tournants de la fin 1946 et du début 1947 (échec du Plan Baruch, impasses concernant l’Allemagne et proclamation de la doctrine Truman, entre autres) qui créèrent un nouveau contexte où, non seulement les Américains purent relancer leur projet de base, mais où les Portugais se tournaient davantage vers une politique atlantiste. Le déclin de la puissance britannique, claire dans les restrictions imposées par le Treasury aux diplomates et aux militaires qui voulaient encore offrir à Salazar une alternative aux Américains, amena les Portugais à chercher avec Washington une alliance jusqu’alors inédite.

Dans ce contexte, durant le deuxième semestre de 1947, les conversations luso-américaines s’approfondirent avec le soutien sincère et inédit de Londres. Cela aboutit finalement à la signature du premier accord exclusif d’installation de bases américaines en temps de paix aux Açores, où elles demeurent jusqu’à aujourd’hui.

L’étude des relations diplomatiques, conditionnées par des facteurs geostratégiques et économiques, permet donc d’identifier les éléments ayant structuré les relations internationales en question et d’interroger la portée de la traditionnelle et ancienne alliance luso-britannique. Les rivalités mirent en jeu une rhétorique de coopération totale entre Washington et Londres sur le sol portugais, dévoilant un jeu de coulisses empreint d’altercations, parfois même d’une violence et d’un mépris âpres. Bien au-delà, ces événements eurent un impact sur les relations régionales et transatlantiques d’autres acteurs, comme le Brésil et l’Espagne, auxquels furent offertes des opportunités de projection d’influence, improbables dans d’autres contextes historiques. Bien que gâchés par Rio et Madrid, ces à-propos se croisèrent et dialoguèrent autant que ceux de Washington, Lisbonne et Londres au milieu de l’océan.



[1]    D’abord diplômé en Droit et en Études Politiques au Brésil et en Espagne, l’auteur a par la suite consacré ses recherches aux enjeux stratégiques autour du contrôle de l’espace Atlantique Nord dans les années 1940, dans le cadre d’un Master Recherche d’histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales (Institut Pierre Renouvin – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Le présent article est un compte rendu de sa thèse présentée sous la direction de Robert Frank à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et soutenue le 9 mars 2012 devant un jury composé de Robert Frank (professeur à l’Université Paris 1), Fernando Rosas (professeur à l’Universidade Nova de Lisboa), N. Piers Ludlow (professeur à la London School of Economics), Denis Rolland (professeur à l’Université de Strasbourg) et Nicolas Vaicbourdt (maître de conférences à l’Université Paris 1). L’auteur est actuellement chercheur au Centre de Relations Internationales de la Fundação Getulio Vargas au Brésil.

[2]    PAJ.CM. « Ray Mabus: United States presence at Lajes Air Base uncertain – Portugal », Portuguese American Journal, 16 novembre 2011 [consulté le 05/08/12] : http://portuguese-american-journal.com/ray-mabus-united-states-presence-at-lajes-air-base-uncertain-portugal/

[3]    PAJ.CM. « Paulo Portas : Lajes is essential for Portugal and United States relations – Portugal », Portuguese American Journal, 3 décembre 2011 [consulté le 05/08/12] : http://portuguese-american-journal.com/paulo-portas-lajes-are-essential-for-portugal-and-united-states-relations-–-portugal/

[4]    The National Archives of the United Kingdom. PREM 3/362/6. Télégramme n° 995 du 2 mars 1943, de Lord Halifax à Anthony Eden.

[5]    Cf. notamment Christopher Thorne, Allies of a Kind. The United States, Britain, and the War Against Japan, 1941-1945, Oxford, Oxford UP, 1978 ; Robert M. Hathaway, Ambiguous Partnership. Britain and America, 1944-1947, New York, Columbia University Press, 1981.

[6]    David Reynolds, The Creation of the Anglo-American Alliance 1937-1941. A Study in Competitive Co-operation, Chapell Hill, North Carolina University Press, 1982.

[7]    Melvyn Leffler, A Preponderance of Power. National Security, the Truman Administration, and the Cold War, Stanford, Stanford UP, 1992.