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Pierre Journoud, Secret et stratégie pendant la guerre du Vietnam

Secret et stratégie pendant la guerre du Vietnam

 

 

Bulletin n° 36, automne 2012

 

 

 

Pierre Journoud

 

 

Consubstantiel à la guerre, le secret est une condition nécessaire, bien que non suffisante, de la victoire[1]. De Richelieu à Napoléon, de Sun Zi à Mao Zedong, de Tran Hung Dao à Vo Nguyen Giap, tous les grands stratèges et stratégistes ont souligné l’impérieuse nécessité de protéger les secrets de leur camp tout en traquant ceux de l’adversaire. Mis au service d’une stratégie globale, que Jean-Paul Charnay définit comme « l’art de la contrainte et de la suscitation[2] », le secret se justifie également à l’échelon politico-diplomatique auquel le militaire est subordonné. Le pouvoir peut estimer utile de dissimuler tout ou partie des informations qu’il possède, des fins qu’il poursuit et des stratégies qu’il met en œuvre. Comment concevoir, au demeurant, un processus de décision sans discrétion, ni une diplomatie efficace sans un recours ponctuel et parfois prolongé au secret ? La restauration de la confiance indispensable aux belligérants désireux de mettre un terme à leur conflit est à ce prix. Pour autant, le secret a toujours secrété ses propres antidotes. Dans une démocratie en guerre où s’exerce un certain degré de censure, les velléités pour le contourner sont nombreuses : le Canard Enchaîné n’est-il pas né d’une « protestation contre l’esprit de guerre », au cœur de la Première Guerre mondiale, contre les excès de la censure et de la propagande d’État[3] ? La presse exerce un rôle privilégié à cet égard, mais en même temps redouté des décideurs, en raison des conséquences possibles de toute entreprise de divulgation. Mais les journalistes ne sont le plus souvent que des intermédiaires. La plupart des administrations gouvernementales, même celles des régimes autoritaires, sont en effet traversées, de la base jusqu’au sommet, par des rivalités internes, des divergences, voire des oppositions sur les moyens mis au service d’une stratégie, quand ce n’est pas sur les buts eux-mêmes. L’une des expressions classiques de ces contradictions bureaucratiques réside dans l’instrumentalisation des fuites d’informations secrètes à la presse, soit pour torpiller un processus de paix auquel on est opposé, soit au contraire pour accélérer la fin d’une guerre que l’on juge contreproductive et injuste. Parce qu’elle a cristallisé des oppositions irréductibles jusqu’au sommet du pouvoir, aux États-Unis bien sûr, mais aussi au Vietnam, ce qui est moins connu, la guerre du Vietnam offre maintes illustrations de la nature foncièrement ambivalence du secret.

 

Le secret, une arme de guerre

 

En s’inspirant de la typologie proposée par Alain Derwerpe, on peut distinguer deux grandes catégories de secret[4] : d’une part, le « secret stratégique », nécessaire pour dissimuler à l’adversaire de grandes opérations militaires, qui peuvent être ou non coordonnées avec certaines initiatives diplomatiques, augmenter l’effet de surprise et la probabilité du succès ; d’autre part, le « secret inavouable », qui entre en contradiction avec les buts affichés par le pouvoir et peut le mettre en difficultés s’il est divulgué.

 

Le secret stratégique

 

Indispensable à la protection des troupes, des matériels, des plans et des communications, à l’accroissement des marges de manœuvre des chefs et à la sauvegarde de l’effet de surprise, le secret que Napoléon présentait comme l’« âme de toute entreprise[5] » est une condition de l’efficacité militaire. Mais la guerre du Vietnam, conflit asymétrique par excellence même s’il ne faut pas la réduire à sa seule dimension irrégulière, a sans aucun doute avantagé dans ce domaine les Vietnamiens « insurgés » ou « résistants ». Comme les Français avant eux, les Américains ont été régulièrement confrontés à de redoutables surprises tactiques ou stratégiques. Les soldats de l’Armée populaire du Vietnam (APV) ont d’abord perfectionné les techniques de camouflage expérimentées avec succès pendant la guerre d’Indochine. Recouverts avec leurs armes de feuillages denses, les soldats privilégièrent les déplacements nocturnes toutes lumières éteintes, y compris celles des camions Molotova. Ils creusèrent des centaines de kilomètres de tunnels souterrains susceptibles d’abriter plusieurs milliers de personnes, et dont les plus connus sont devenus un passage obligé du tourisme de mémoire, dans la zone de Cu Chi, à moins d’une cinquantaine de kilomètres de Saigon/Ho Chi Minh-Ville et à peine 25 km de l’aéroport de Tan Son Nhat[6]

Réseau d’innombrables sentiers et routes, la « piste Ho Chi Minh », dans sa double dimension terrestre et maritime, illustre elle aussi leur habileté à tirer le meilleur parti des ressources géographiques et humaines de leur territoire – le tellurisme qui, dans la Théorie du Partisan de Carl Schmitt, pousse l’insurgé à se battre sur et pour sa terre avec laquelle il fait corps[7]. Sur la piste maritime qui longeait les côtes vietnamiennes depuis Haiphong jusqu’à Camau, au sud du Vietnam, les marins de l’Armée populaire embarqués dans des bâtiments non immatriculés de l’unité 759 ont permis, entre 1961 et 1975, le transport d’environ 80 000 soldats et de plus de 150 000 tonnes de matériels et d’armes du Nord au Sud-Vietnam, au cours de près de 2 000 missions secrètes et particulièrement périlleuses[8]. Forts de telles capacités de dissimulation, d’une bonne connaissance des avantages procurés par le terrain, et d’une grande mobilité, les Vietnamiens ont porté l’art de l’embuscade à la perfection, renouant ainsi avec l’une des caractéristiques majeures de leur culture stratégique. La fréquence et l’efficacité meurtrière des embuscades ont nourri l’image d’un ennemi insaisissable, à la fois partout et nulle part. De Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) à We Were Soldiers (Randall Walace, 2002), bien des films hollywoodiens sur la guerre du Vietnam ont décrit ce sentiment d’angoisse et d’impuissance des combattants américains, prémisse du syndrome vietnamien. Ainsi, l’embuscade du 17 novembre 1965 dans la vallée de Ia Drang, dont témoigne We Were Soldiers, fut l’une des plus meurtrières de toute la guerre : en quelques heures, traqués par une centaine de snipers dissimulés dans les arbres, 151 soldats de la 1re Division de Cavalerie furent tués, 124 autres blessés et 4 classés dans la catégorie des disparus (Missing in Action)[9].

Paroxysme de l’escalade de la guerre, l’offensive du Têt 1968 constitue, encore aujourd’hui, l’exemple type de la surprise stratégique, dont le succès initial est en grande partie lié à la préservation du secret des préparatifs. Si les services de renseignement américains ont globalement échoué à en prévoir la portée exacte, l’intensité et les objectifs (urbains), on sait toutefois qu’ils avaient recueilli suffisamment d’informations, à l’échelon tactique, pour anticiper au moins plusieurs jours à l’avance l’imminence d’une vaste offensive. Mais le commandement, distrait par une habile manœuvre de diversion de l’APV à Khe Sanh et prisonnier des « biais cognitifs » bien connus des spécialistes du renseignement, ne sut en tirer toutes les leçons à son niveau. Lorsque la véritable nature stratégique de l’offensive fut connue peu avant son déclenchement, il échoua à faire redescendre l’information au niveau du commandement tactique. Sans doute, une fois l’effet de surprise passé, la réactivité et la puissance de feu des Américains ont-elles infligé de tels dégâts humains et matériels que les forces vietnamiennes allaient mettre plusieurs années à récupérer. Mais la capacité de l’adversaire à concevoir secrètement et exécuter une telle offensive constituait un désaveu brutal des déclarations optimistes que les responsables politiques et militaires avaient délibérément multipliées les mois précédents. D’où un choc psychologique bien plus lourd de conséquences que la situation militaire réelle sur le terrain, et qu’il ne fut jamais possible de combler réellement[10].

Enfin, pour pénétrer les secrets de l’adversaire, corollaire obligé de la protection de ses propres secrets, Hanoi a bien sûr recruté des milliers d’espions, femmes et hommes de tous âges engagés dans de multiples activités de renseignement. Très peu nombreux, en revanche, furent les agents doubles qui ont été capables de procurer à leurs autorités un renseignement d’intérêt politico-stratégique. Parmi ces espions qualifiés de « stratégiques », Vu Ngoc Nha a réussi l’exploit de pénétrer le palais présidentiel de Saigon et de compter parmi les intimes du président sud-vietnamien Nguyen Van Thieu. Mais il fut capturé en 1969 et emprisonné jusqu’à la libération des prisonniers de guerre en janvier 1973. Dang Tran Duc a travaillé pendant plus d’une décennie au sein de la Central Intelligence Organization (CIO) – Organisation centrale de renseignement – du Sud-Vietnam. Menacé d’être découvert, il fut contraint de fuir dans la jungle en 1974. Seul Pham Xuan An, le troisième « super-espion » du régime communiste, a pu traverser toute la guerre sans être sérieusement inquiété. Officiellement journaliste pour des organes de presse américains, en particulier pour Time Magazine, il a mis à profit ses contacts réguliers avec le CIO, avec des généraux et officiers aussi bien américains que sud-vietnamiens, pour transmettre à Hanoi des photographies de documents militaires secrets et classifiés. Pham Xuan An prenait soin d’y joindre une analyse de la stratégie et de la psychologie des Américains et de leurs alliés sud-vietnamiens, qui s’est avérée d’autant plus précieuse pour le pouvoir, à Hanoi, que celui-ci souffrait encore cruellement d’un manque d’expertise sur les états-Unis[11].

 

Le secret inavouable

 

« Si le secret est inavouable, précise Alain Dewerpe, c’est que l’on cache un fait critique, incompatible avec l’image de soi que l’on s’efforce de maintenir devant son public, la vérité dévoilerait la représentation frauduleuse. […] D’où le cycle du secret : le secret autorise l’emploi de moyens inavouables qui, en retour, exigent le secret. […] Le secret a ainsi fondamentalement trait à la puissance ultime de l’état, qui est de vie et de mort ; il nous dit aussi que le prince, du fait de la raison d’état, n’est pas comptable de ce pouvoir »[12].

 

La guerre du Vietnam, on le sait, a été l’un des conflits les plus meurtriers de l’après Seconde Guerre mondiale pour les populations civiles, devenues l’enjeu majeur des guerres irrégulières de la seconde moitié du XXe siècle[13]. Celles-ci constituent en effet la majorité des 3,8 millions de morts civils et militaires recensés dans les deux camps vietnamiens, chiffre repris par l’ancien secrétaire à la Défense Robert McNamara, qui admet d’ailleurs que la même proportion aux États-Unis serait de 27 millions d’Américains[14] ! Même si elle a sans doute été sous-estimée et continue de l’être dans les statistiques officielles vietnamiennes, l’ampleur de ces pertes n’était un secret pour personne, à l’époque : la propagande communiste, relayée par les différentes composantes du mouvement anti-guerre à l’étranger et par les reporters de guerre, dénonçait sans cesse les pertes civiles et les destructions récurrentes de bâtiments civils tels que les hôpitaux et les écoles, en particulier lors des campagnes de bombardements aériens conduites successivement par les états-Unis sur le Vietnam (Nord et Sud), le Cambodge et le Laos. Sans en employer encore le mot, la propagande américaine se bornait quant à elle à reconnaître des « dommages collatéraux », minimisant les pertes civiles tout en gonflant les pertes militaires ou prétendues telles.

Fondée sur une mobilisation massive des populations à l’effort de guerre, la stratégie vietnamienne de « guerre populaire », habile synthèse entre les principes stratégiques traditionnels des Vietnamiens et les apports étrangers et surtout maoïstes, estompait, de fait, la traditionnelle distinction entre civils et militaires. Mais, compte tenu de la forte asymétrie de la puissance de feu respective des adversaires, les choix militaires des Américains, en particulier les bombardements sur le Nord et le Sud-Vietnam, ont entraîné des pertes civiles considérables. Architecte de l’escalade de la guerre avant de s’en faire le principal opposant interne, McNamara a lui-même reconnu que les bombardements provoquaient 1 000 victimes civiles en moyenne par semaine[15] ! Plusieurs études ont montré que, non seulement les civils avaient été délibérément visés, mais que ces bombardements s’étaient révélés contre-productifs, puisque les espaces les plus bombardés correspondaient précisément aux territoires les mieux contrôlés par les forces du Front national de Libération[16]. Des opérations Search-and-Destroy au Body Count, en passant par les Free Fire Zones, les soldats américains et leurs alliés furent eux aussi poussés, dans le domaine des opérations terrestres, à user aveuglément et impunément de la supériorité de leur puissance de feu contre des civils confondus – à tort ou à raison – avec des combattants « vietcongs ». Ce contexte a favorisé des massacres délibérés de civils non combattants, des deux sexes et de tous âges. Si des exactions ont pu être perpétrées par des Vietnamiens contre d’autres Vietnamiens, comme dans le village montagnard de Dak Son en décembre 1967 ou à Huê lors de l’offensive du Têt 1968, la force des solidarités familiales et l’absence de la dimension raciste en ont limité le nombre. En revanche, la censure exercée par l’armée américaine sur les responsabilités des Américains et de leurs alliés asiatiques dans ces massacres a été d’une telle efficacité que la mémoire collective s’est polarisée sur une seule tragédie, celle de My Lai en mars 1968, révélée seulement en novembre 1969 par un journaliste d’investigation, Seymour Hersh[17]. Bien que ce massacre eût été planifié, coordonné et couvert par les officiers supérieurs commandant la Task Force de laquelle dépendait la compagnie Charlie, malgré la mise en évidence des faits et des responsabilités au cours de plusieurs enquêtes internes dont les résultats furent aussitôt classifiés, seul le lieutenant Calley fut accusé de meurtre prémédité, condamné à la prison à vie avant d’être finalement libéré, grâce à l’active complicité du président Nixon, au bout de… trois ans et demi ! Or, on sait aujourd’hui – même s’il est encore difficile de l’admettre – que My Lai a été précédé et suivi de bien d’autres massacres, comme ces dizaines d’habitants du hameau de Ha My tués de sang-froid, trois semaines auparavant, par des soldats sud-coréens[18]. Crime prémédité parmi d’autres, ayant participé d’une immense tragédie humaine, My Lai est ainsi devenu le paradigme de la violence massive et non discriminante des Américains et de leurs alliés au Vietnam. Les chercheurs le situent désormais dans le contexte plus global des stratégies visant à terroriser les civils, auxquelles les démocraties n’ont pas hésité à recourir au cours du XXe siècle pour précipiter leur victoire, en violation de leurs principes et du droit international[19]. La frustration d’une victoire face à un adversaire pourtant très inférieur, malgré l’aide massive de ses alliés chinois et soviétique, mais engagé au service d’une guerre révolutionnaire et totale, a conduit le général Westmoreland, commandant en chef jusqu’en 1968, à livrer dans ses mémoires ce terrible aveu d’impuissance : « La seule façon d’établir le contrôle des populations était de retirer la population et de détruire son village[20] ». Or, dans certains cas, les soldats américains ont exécuté les habitants en même temps qu’ils détruisaient leur village. Le Vietnam War Crimes Working Group mis en place par le Pentagone après My Lai pour enquêter sur les crimes de guerre des soldats américains et alliés a compulsé plus de 9 000 pages de documents classifiés pour conclure que les atrocités commises par des soldats américains avaient été plus nombreuses (plus de 320 confirmées) qu’il n’avait été officiellement reconnu jusqu’alors[21].

Le président Nixon et son conseiller Kissinger se gardèrent bien de révéler en public les terribles résultats de ces enquêtes internes. Leur volonté d’intensifier la pression militaire sur la République démocratique du Vietnam (RDV) pour la contraindre aux concessions, à la table des négociations, les conduisit à renouer avec l’escalade quelques mois à peine après leur prise de fonction. Leur stratégie comportait un volet secret. Sans même en informer son secrétaire d’État, William Rogers, qu’il savait réservé à l’égard de toute mesure susceptible de faire achopper les pourparlers privés à Paris, Nixon ordonna, le 18 mars 1969, un raid ultra-secret de bombardements de B-52 en territoire cambodgien, à proximité de la frontière avec le Vietnam où stationnaient des forces combattantes de l’APV et du Front national de libération (FNL) avec leur état-major. Bien décidé à augmenter sa marge de manœuvre dans les négociations et à éviter toute résurgence du mouvement anti-guerre, Nixon est allé jusqu’à ordonner le maquillage des coordonnées des bombardements pour faire croire aux pilotes envoyés au Cambodge qu’ils bombardaient le Sud-Vietnam[22] ! Certes, le prince Sihanouk avait laissé entendre qu’il ne verrait pas d’un mauvais œil des frappes aériennes ponctuelles sur les forces communistes basées dans les zones cambodgiennes non peuplées, après avoir longtemps toléré leur présence par solidarité avec la résistance vietnamienne. Mais il était loin de se douter que cette opération Breakfast était le prélude à une campagne de bombardements systématiques qui aboutit finalement au largage de plus de 500 000 tonnes de bombes, entre 1969 et 1973, sur un pays de 181 000 km²[23] ! Enveloppant sa main de fer dans un gant de velours, Nixon chercha à rehausser le niveau et à accélérer le rythme des négociations secrètes. Après avoir sollicité son ami Jean Sainteny pour faciliter son premier entretien avec les responsables de la délégation vietnamienne à la conférence de Paris, en août 1969, Kissinger allait inaugurer un ballet de navettes secrètes dans la capitale française : « Dans la négociation internationale, rappelle Alain Plantey, le secret de vouloir et du pouvoir est une branche du secret d’état, protection de la pensée stratégique et condition du succès tactique »[24].

Le secret, arme de paix

 

La survie de filières de contact malgré l’escalade militaire

 

En réalité, le dialogue entre belligérants est rarement interrompu par l’état de guerre. Des filières de contact survivent tant bien que mal aux mesures d’escalade militaire, quelle qu’en soit l’intensité[25]. Les premiers mois, les premières années de guerre au Vietnam, ont même vu proliférer les intermédiaires : dans ses Mémoires, Lyndon Johnson confesse que, sur plus de 2 000 initiatives recensées sous son mandat, entre 1964 et 1968, il en a personnellement suivi 72[26] ! La quête de la paix, à tout le moins d’un dialogue discret mais productif, a même précédé l’américanisation de la guerre en 1965 : dès 1961-1962, dans la dynamique créée par la deuxième conférence de Genève réunie pour mettre un terme à la guerre au Laos, les représentants de l’administration Kennedy (Averell Harriman et son adjoint William Sullivan) et de la RDV (colonel Ha Van Lau) se rencontraient secrètement pour étudier les modalités d’un accord. Mais, après les incidents du golfe du Tonkin, en août 1964, et les attentats du « Vietcong » de février 1965 au Sud-Vietnam, Johnson fit le choix d’américaniser la guerre pour mettre son pays et le Sud-Vietnam – alors menacé d’effondrement – en position de force dans les négociations futures. Quelques semaines plus tard, il revenait aux possibilités offertes par la diplomatie, au moment même où les négociations qu’il réclamait de ses vœux avaient le moins de chances de s’ouvrir, puisque les bombardements, au lieu de l’affaiblir, renforçaient la détermination de son adversaire. Ainsi commença un dialogue étrange et subtil, parfois difficile à décrypter, entre guerre et diplomatie. Entre le printemps 1965 et le printemps 1968, les mesures successives d’escalade militaire (croissance continue des effectifs, des pertes, des dépenses, des moyens, de l’intensité des bombardements conventionnels et chimiques) n’empêchèrent pas la poursuite d’un dialogue diplomatique indirect. Chaque camp avait, dès le mois d’avril 1965, posé clairement ses exigences : Johnson, la préservation d’un « Sud-Vietnam indépendant, libre de toute interférence extérieure », en même temps qu’il se déclarait prêt à ouvrir des « négociations inconditionnelles » (contradiction contenue dans son discours de Baltimore) ; Hanoi, le retrait américain du Vietnam et la fin de la guerre contre le Nord, le respect des accords de Genève de 1954, le règlement des affaires du Sud-Vietnam par le peuple sud-vietnamien lui-même, et la réunification pacifique du Vietnam par le peuple vietnamien, sans interférence extérieure (déclaration de Pham Van Dong à l’Assemblée nationale de la RDV exposant les « 4 Points », en réaction au discours de Baltimore). Pour les dirigeants du parti communiste vietnamien, les problèmes politiques étaient indissociables des problèmes militaires ; le gouvernement de Saigon qui aurait disparu en 1964-1965 sans l’intervention de Washington devait être abandonné. Le désaccord entre les deux adversaires était donc total. Dans cette phase de radicalisation, les chancelleries diplomatiques se révélèrent largement impuissantes, même lorsque le général de Gaulle mit dans la balance tout le poids de son autorité et des ressources de la diplomatie officielle et secrète, espérant même que son rapprochement avec la Chine renforcerait la portée de sa proposition d’une conférence internationale de type Genève 1954 pour résoudre le conflit.

Les voies du dialogue ne se fermèrent pas totalement pour autant. Paris fut rapidement identifié par le gouvernement américain, en dépit des critiques récurrentes sur la personnalité et la politique du général de Gaulle, comme une filière diplomatique possible[27]. Mais le contexte était plus propice encore aux initiatives discrètes des membres de la société civile. Plus libres de leurs mouvements que les représentants officiellement accrédités, faciles à désavouer en cas d’échec, forts d’un accès plus aisé à des dirigeants nord-vietnamiens particulièrement isolés et soupçonneux, ces intermédiaires se bornaient le plus souvent à répéter de vive voix les positions officielles. Mais ils permettaient de faire vivre des filières de contact, auxquelles les Américains qui les suivaient s’empressaient généralement de donner un nom de code, susceptibles d’être ultérieurement réactivées. Quelques-unes, accouchant de formules de compromis plus audacieuses, semblent avoir fortifié le poids des modérés au sein des exécutifs et contribué, en définitive, à rapprocher les adversaires d’un dialogue direct. Tel fut le cas notamment, après la contribution des Canadiens – en 1964 (filière Bacon) puis en 1966 (filière Smallbridge)[28] –, des Polonais impliqués dans la filière Marigold, entre juin et décembre 1966[29] ; des Français Herbert Marcovich et Raymond Aubrac de la filière Pennsylvania, entre juillet et octobre 1967, à laquelle contribua activement le professeur Kissinger qui n’avait pas encore de fonction officielle à la Maison Blanche[30] ; ou encore, des Suédois de la filière Aspen, en 1968[31].

La plupart de ces filières secrètes ont avorté au bout de quelques mois à cause de la reprise des bombardements, dont la cessation définitive était considérée par Hanoi comme une condition non négociable de l’ouverture de pourparlers directs. Dans ses échanges avec les intermédiaires français en 1967, Kissinger regretta la mauvaise coordination entre le politique et le militaire, à Washington, qu’il justifiait par le petit nombre de gens mis dans la confidence et par la force d’inertie de la planification militaire. De fait, les initiés au secret diplomatique n’étaient pas destinataires des télégrammes relatifs aux bombardements ou ne cherchaient pas à les lire[32]. Mais la diplomatie secrète se heurta surtout – au moins jusqu’en 1968, l’année de tous les possibles – à la persistante illusion entretenue par les deux principaux décideurs, Lyndon Johnson à Washington et Le Duan à Hanoi, sinon d’une victoire militaire, du moins d’un succès suffisamment important pour placer son bénéficiaire en position de force dans les futures négociations. Ce succès, Johnson l’a espéré jusqu’au bout et n’a pas daigné ordonner la cessation des bombardements, sauf lors de brèves pauses liées aux résultats ponctuels de ces filières, avant le déclenchement de l’offensive du Têt. Quant aux dirigeants nord-vietnamiens, ils croyaient encore pouvoir infliger à leur adversaire un revers militaire décisif, d’une portée comparable à Dien Bien Phu, pour le contraindre à la désescalade.

 

Le secret diplomatique, corollaire du secret militaire

 

De la même façon que la stratégie comporte un volet militaire et un volet diplomatique, le secret militaire est indissociable du secret diplomatique, qui fait généralement l’objet de moins d’attentions dans le grand public comme parmi les chercheurs. Plus habiles dans la coordination de ces différents volets que leur adversaire, les Vietnamiens ont subordonné la diplomatie aux résultats de l’offensive générale qu’ils préparaient secrètement et dont le bureau politique avait avalisé le principe en juillet 1967. On sait aujourd’hui que le bureau politique et le comité central du Lao Dong étaient en proie à des tiraillements très forts entre deux groupes : la faction « militante » (South First), pour laquelle seule la lutte armée pouvait permettre la libération du Sud et la réunification du Vietnam, et la faction modérée (North First) qui souhaitait accorder la priorité aux moyens politiques et diplomatiques[33]. Le déclenchement de l’offensive du Têt, à la fin du mois de janvier 1968, prouve que la première l’emporta provisoirement sur la seconde, au prix de purges sévères. Mais la décision prise par le Bureau politique d’ouvrir des pourparlers avec les Américains, au début du mois d’avril, alors que personne ne s’y attendait – sauf peut-être de Gaulle qui n’avait pas hésité à recourir lui-même à la diplomatie secrète pour s’assurer à l’avance que Paris ne serait récusé par aucun des gouvernements vietnamiens comme site d’une conférence internationale sur la paix –, doit beaucoup également au poids de la seconde, probablement renforcée par les résultats des différentes filières et tout particulièrement de Pennsylvania, ainsi que par l’ampleur des pertes provoquées par l’offensive du Têt. Surtout, ces filières, conjuguées aux efforts de certains chefs d’état et de gouvernements, et de diplomates, ont permis de crédibiliser progressivement l’idée même d’une négociation directe au sein des milieux dirigeants américains et vietnamiens. L’ouverture des négociations officielles, en mai 1968 à Paris, fut l’aboutissement logique de ce processus secret et parallèle à une escalade sans précédent des combats, des bombardements et des pertes. Elle ne mit toutefois pas un terme à la lutte sur le front militaire, encore considérée comme prioritaire par Hanoi jusqu’en 1972, après le semi-échec de l’offensive de Pâques[34].

De fait, ni les résultats mitigés de l’offensive du Têt ni l’ouverture officielle des négociations ne modifiaient fondamentalement les objectifs respectifs des adversaires. Pour des raisons de crédibilité intérieure et internationale, les États-Unis s’acharnaient à vouloir préserver un Sud autonome ; Saigon, gouvernement créé par et pour la guerre, renforcé par les assurances secrètes de soutien prodiguées par le candidat Nixon, avait tout à perdre d’un règlement négocié. Quant à la RDV, engagée dans une révolution qui l’éloignait du compromis, victime du syndrome du Genève (la conviction que les négociations avaient échoué, en 1954, à traduire dans les accords l’ampleur des efforts, des sacrifices et des succès sur le champ de bataille), elle n’avait pas renoncé, bien au contraire, à réunifier le Vietnam à son profit, but constant et ultime de sa lutte. En somme, les objectifs des belligérants demeuraient fondamentalement incompatibles et les négociations étaient encore conçues de part et d’autre comme une extension de la guerre plutôt qu’une alternative à la guerre. Si aucun des acteurs n’allait renoncer à participer à cette scène de théâtre, avenue Kléber, rythmée par ses longs monologues dans les coulisses et ses déclarations offensives devant les médias, c’est que tous jugeaient son abandon trop coûteux pour leur image. Dès lors, c’est dans le secret des coulisses diplomatiques que Kissinger et Le Duc Tho (et/ou Xuan Thuy) tentèrent de parvenir à un compromis, sans pratiquement lâcher de concessions décisives avant la fin de l’été 1972. Méfiants à l’égard d’un homme réputé pour son intransigeance vis-à-vis du communisme en général et des communistes vietnamiens en particulier, confrontés avec la vietnamisation à l’aggravation de la guerre civile, soumis aux pressions de ses deux grands alliés en faveur de la négociation, et à l’absence de garanties sur le retrait des forces américaines, les révolutionnaires vietnamiens n’avaient pas confiance en Nixon. L’offensive conventionnelle de l’Armée populaire du Vietnam, au printemps 1972 conduisit à une nouvelle escalade de la guerre, celle des concessions décisives. Interrompus lors du déclenchement de l’offensive, les pourparlers officiels reprirent, fin avril, et les entretiens privés Kissinger/Le Duc Tho, en août. En octobre, un projet d’accord vit enfin le jour. Les deux camps avaient fait des concessions significatives : Hanoi renonçait à exiger la démission préalable de Thieu et acceptait que le rôle du Conseil national de réconciliation et de concorde fût réduit à l’organisation des élections libres sur l’ensemble du Vietnam, desquelles devait émerger un cabinet destiné à négocier avec le Nord la réunification pacifique du Vietnam. Ainsi était écartée l’hypothèse – déjà concrétisée au Laos – d’un gouvernement de coalition. De son côté, la Maison Blanche s’était résolue au retrait total des troupes américaines et au maintien de l’APV au Sud. Elle avait même accepté qu’au Sud, les enclaves occupées par l’APV fussent administrées par le GRP (Gouvernement révolutionnaire provisoire, organisation sudiste contrôlée par le parti communiste vietnamien), comme les zones tenues par l’ARVN (Armée de la République du Vietnam, gouvernement de Saigon) seraient administrées par le gouvernement sud-vietnamien. Il restait un obstacle à surmonter, et il fut de taille. À Saigon, Kissinger se heurta au refus indigné du président Thieu de donner son aval à un accord qui, en particulier, laissait subsister 200 000 à 300 000 hommes des forces combattantes communistes. Or, aux dizaines d’objection de Saigon au projet d’accord relayées par Kissinger, ses interlocuteurs vietnamiens opposèrent d’autres demandes de concessions : nouvelles négociations, nouvelles frustrations, et ultime sursaut d’orgueil de Nixon vis-à-vis de cet adversaire décidément irréductible, avec le déclenchement fin décembre de l’opération Linebacker II[35], assortie vis-à-vis de l’allié sud-vietnamien de la menace d’une paix séparée avec Hanoi et de la fin de l’aide américaine. Guère différent sur le fond du projet formulé en octobre, l’accord de Paris fut finalement signé le 27 janvier 1973[36].

Nixon et Kissinger pouvaient se féliciter d’avoir retiré les États-Unis de la guerre du Vietnam, mais pas d’avoir mis un terme « dans l’honneur » à cette guerre. Ils furent bientôt rattrapés par leur propension excessive au secret et au cloisonnement bureaucratique.

 

Le secret en embuscade

 

De la stratégie des fuites…

 

Il est admis que le secret « protège la diplomatie, la sert en assurant la sécurité de ses communications et l’exprime même dans la mesure où il permet soit d’éviter les points d’amour-propre, l’opposition de l’orgueil ou du prestige, soit d’aboutir à de fructueux échanges d’informations. Entre diplomates, le secret s’explique et s’apprécie, de même que l’indiscrétion »[37].  Mais, comme le rappelle encore Alain Plantey, aucun secret ne reste jamais total ni perpétuel.

Les procédés de divulgation sont multiples. Pour le décideur, le recours aux « fuites » dans la presse peut être délibéré. Il existe indéniablement une stratégie des fuites. Lorsque Nixon révéla, dans un discours solennel prononcé à la télévision le 25 janvier 1972, que son conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger était impliqué dans un processus de négociations secrètes depuis le mois d’août 1969, il agit avec l’espoir de faire retomber la responsabilité de l’échec sur l’adversaire et de s’attirer les bonnes grâces de la communauté internationale : « Rien ne sert le silence, lorsque l’autre côté exploite votre bonne volonté pour diviser l’Amérique et éviter la table de conférence » se justifia-t-il[38]. S’estimant trahi, le gouvernement de la RDV dénonça aussitôt une « falsification » totale de la réalité assortie de menaces inacceptables[39]. Mais la divulgation du secret n’eut que de faibles conséquences : après une nouvelle mais brève escalade de la guerre, la paix signée à Paris, le 27 janvier 1973, remporta une première victoire.

Les fuites ne sont pas toujours le fait du prince. Des serviteurs de l’état peuvent estimer utile de révéler certaines informations à la presse, soit pour valoriser la politique et le prestige du prince, soit au contraire, s’ils s’estiment en désaccord avec lui, pour contribuer à les discréditer et à précipiter un changement de politique. L’histoire de la guerre et du processus de paix au Vietnam est ponctuée de telles fuites contradictoires, aux États-Unis, au point qu’il faudrait un jour en faire l’histoire, sans compter celles qui, sans toujours trancher clairement entre la guerre et la paix, ont contribué à servir la réputation et la carrière de celui qui les divulguait. Soudainement harcelés par la presse internationale après les révélations consécutives à l’ouverture des négociations, au printemps 1968, les intermédiaires français de Pennsylvania étaient convaincus que Kissinger – l’incarnation parfaite de cette ambiguïté – avait lui-même ébruité son rôle dans la presse, pour favoriser son insertion officielle dans la haute administration qu’il ne servait alors qu’avec le statut de simple consultant. Favorisées par des collaborateurs étroitement associés par Johnson à la recherche de contacts avec l’adversaire et de solutions diplomatiques au conflit, comme Chester Cooper ou Nicholas Katzenbach, et par un nombre d’initiés plus importants qu’on ne le pense généralement (plusieurs dizaines, rien qu’au Département d’état), ces fuites ont permis à deux journalistes du Los Angeles Times d’écrire et de publier, à l’été 1968, le premier récit informé sur les coulisses du processus de paix[40].

En revanche, quand le journaliste William Beecher révéla à la une du New York Times, en mai 1969, la réalité des bombardements sur le Cambodge que Nixon et Kissinger tenaient à tout prix à garder secrets[41], il s’attira aussitôt les foudres du pouvoir.

 

… à la guerre contre le secret

 

L’existence de ces bombardements apportait un démenti cinglant aux prétentions de « paix dans l’honneur » affichées par la Maison Blanche. Furieux, Kissinger pressa Edgar Hoover, le directeur du FBI, de retrouver le responsable de la fuite. Première d’une longue série qui allait conduire plus tard au scandale du Watergate, une écoute téléphonique fut alors posée au domicile de Morton Halperin, l’adjoint de Kissinger au Conseil de sécurité nationale que les dossiers du FBI présentaient comme très critique de la politique américaine au Vietnam[42].

Si l’impact sur l’opinion publique de la divulgation des bombardements secrets sur le Cambodge fut étonnamment négligeable, la publication en 1971 d’une partie des dossiers du Pentagone fit, au contraire, l’effet d’une véritable bombe politico-médiatique. Successivement économiste, officier de marine au Vietnam, collaborateur de John MacNaughton au Pentagone (1965-1967) puis consultant à la Rand Corporation, Daniel Ellsberg faisait partie de ceux qui avaient progressivement troqué les plumes du « faucon » pour celles de la « colombe ». Frustré par la politique vietnamienne de Nixon, il avait entrepris, dès le mois d’octobre 1969, de photocopier les 47 volumes et 7 000 pages de cette étude ultrasecrète lancée au milieu de l’année 1967 par McNamara sur l’histoire de l’engagement des États-Unis en Indochine depuis les années 1940. Comme trente-cinq autres de ses collègues du Pentagone, il avait d’ailleurs pris une part personnelle à la rédaction de l’une de ses sections. En février 1971, il décida finalement de confier l’épais dossier à Neil Sheehan, qui avait passé de nombreuses années au Vietnam et travaillait comme reporter pour le compte du New York Times. Après plusieurs semaines de débats internes et de consultations avec des avocats, le grand quotidien prit la décision de publier la volumineuse étude sous la forme d’une série d’articles, dont les premiers parurent le 13 juin[43]. Les dossiers du Pentagone révélaient soudainement au public l’écart entre les prétentions et les justifications officiellement affichées et la réalité de la politique conduite par cinq administrations successives : les appels à l’aide américaine de Ho Chi Minh en 1945-1946 ; les responsabilités américaines dans la naissance de la rébellion au Sud-Vietnam en 1957-1960, le coup d’État contre Ngo Dinh Diem en 1963, et les incidents du golfe du Tonkin en août 1964 ; les plans de désengagement américain du Sud-Vietnam entre 1962 et 1964 ; les divergences internes, notamment entre la Maison Blanche et la CIA, à propos de la théorie des dominos, des motivations de l’engagement des Vietnamiens dans le FNL, de l’efficacité des bombardements ; le revirement de McNamara, etc. De ces révélations en cascade se dégageait globalement l’impression que les gouvernants de Saigon avaient été, selon l’analyse du Monde, « les jouets d’une grande puissance qui s’occupe d’abord de sa propre stratégie » et dont les dirigeants, érigés en « artistes menteurs » par Hannah Arendt, avaient trompé leurs administrés, en engageant progressivement et secrètement la nation dans la guerre, tout en déniant publiquement de telles intentions[44].

Comme en témoigne la retranscription des conversations orales de Nixon avec ses conseillers[45], la diffusion publique des Pentagon Papers fut accueillie avec stupeur par Nixon, choqué par ce qu’il considérait non seulement comme une grave mise en cause du dogme de l’infaillibilité présidentielle, mais comme une arme de précision livrée à ses adversaires vietnamiens et aux opposants à la guerre (dont les principaux leaders étaient d’ailleurs déjà secrètement surveillés par le FBI et même par la CIA…). Il eut beau peser de toute son autorité pour en arrêter la publication et mettre l’auteur des fuites sous les verrous, la Cour suprême rejeta la demande du gouvernement, le 30 juin, et les quotidiens du monde entier continuèrent de s’abreuver à la source, rassurés par les propos du juge Hugo Black de la Cour suprême :

« Seule une presse libre, sans contrainte, peut effectivement dévoiler les erreurs d’un gouvernement. Et c’est justement l’une des responsabilités suprêmes d’une presse libre d’empêcher qui que ce soit au gouvernement de tromper la nation en envoyant ses fils dans des pays lointains, mourir de maladies exotiques ou sous les balles et les obus. À mon sens, loin de mériter une condamnation pour leur reportage courageux, le New York Times et le Washington Post et les autres journaux devraient être loués d’avoir servi l’idéal qui pour nos Pères fondateurs était si évident. En démasquant les manœuvres d’un gouvernement qui nous a conduits à la guerre du Vietnam, ces journaux ont accompli avec noblesse ce que, précisément, nos fondateurs souhaitaient qu’ils fissent, certains qu’ils seraient à la hauteur de leur tâche » [46]

 

La guerre du Vietnam aura prouvé qu’il est difficile de franchir impunément la ligne rouge entre le nécessaire « secret d’initié » et le condamnable « délit d’initié » : rattrapé par ses méthodes – une gestion solitaire du pouvoir, un goût abusif du secret, un cloisonnement excessif de son administration, une méfiance paranoïaque vis-à-vis de ses adversaires –, Nixon s’enlisa dans l’affaire du Watergate qui, en l’obligeant à revenir sur les promesses qu’il avait faites au président Thieu de faire à nouveau intervenir l’aviation dans la guerre en cas de nécessité, acheva de ruiner sa politique. Si la diplomatie secrète a progressivement acquis une place de choix dans les stratégies respectives de chacun des adversaires, à Hanoi comme à Washington, elle n’a toujours été conçue qu’en complément de l’action militaire et la logique de guerre a prévalu jusqu’à la victoire militaire totale de Hanoi sur le Sud-Vietnam, acquise au terme d’une offensive-éclair au printemps 1975. À l’ère informationnelle, marquée par une tension permanente entre l’occulte et la transparence, dont WikiLeaks est le dernier et problématique avatar, on comprend tout l’intérêt que revêt le secret lorsqu’il est bien dosé et mis au service d’une stratégie cohérente. À défaut, l’histoire témoigne qu’il peut être fatal au pouvoir tenté d’en abuser.



[1]    Pierre Journoud est chargé d’études à l’Institut de Recherche scientifique de l’École militaire (Irsem), chercheur associé à l’UMR « Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe » et membre du Centre d’histoire de l’Asie contemporaine.

[2]    Jean-Paul Charnay, Essai général de stratégie, Paris, Éditions Champ Libre, 1973, p. 171-195.

[3]    Laurent Martin, Le Canard enchaîné. Histoire d’un journal satirique (1915-2005), Paris, Nouveau Monde Éditions, 2005 (1re éd. 2001).

[4]    Alain Derwerpe, Espion. Une anthropologie historique du secret d’état contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 111 sq.

[5]    Id., p. 73.

[6]    Tom Mangold, The Tunnels of Cu Chi: A Harrowing Account of America’s “Tunnel Rats” in the Underground Battlefields of Vietnam, Greenbelt, MD, Presidio Press, 2005 (1re éd . 1986).

[7]    Elie Tenenbaum, « L’Asie du Sud-Est, laboratoire stratégique de la guerre irrégulière de 1945 à nos jours », in Pierre Journoud (dir.), L’évolution du débat stratégique en Asie du Sud-Est depuis 1945, études de l’Irsem, n° 14, 2012, p. 147-148, http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/etudes/etude-de-l-irsem-n-14-2012-l-evolution-du-debat-strategique-en-asie-depuis-1945, site consulté le 2 octobre 2012.

[8]    Christopher Goscha, « The Maritime Nature of the Wars for Vietnam (1945-1975): A Geo-Historical Reflection », War & Society, vol. 24, n° 2, novembre 2005, p. 53 sq. ; « La piste Ho Chi Minh maritime, itinéraire méconnu », in Hugues Tertrais (dir.), La Chine et la mer, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 17-30 ; Pierre Journoud, « Le poids des représentations dans le processus de modernisation de la marine vietnamienne », à paraître dans la Revue d’histoire maritime.

[9]    Ravi Rikhye, « Operation Siver Bayonet: The Battle of Ia Drang, 1965 », 19 février 2003, article sur site consulté le 2 octobre 2012 sur  http://orbat.com/site/history/open3/us_iadrang1965.pdf.

[10]   James J. Wirtz, The Tet Offensive: Intelligence Failure in War, Ithaca, Cornell Studies in Security Affairs, 1991.

[11]   Parmi les biographies consacrées à Pham Xuan An : Jean-Claude Pomonti, Un Vietnamien bien tranquille, Sainte-Marguerite sur Mer, éditions des équateurs, 2006 ; Larry Berman, Perfect Spy. The incredible double life of Pham Xuan An, New York, Smithsonian Books, 2007.

[12]   Alain Dewerpe, Espion, op. cit., p. 111-112.

[13]   Voir le classique, issu de l’expérience indochinoise et algérienne de son auteur, qui a nourri la réflexion stratégique pendant et après la guerre du Vietnam : David Galula, Contre-insurrection : Théorie et pratique, Paris, Economica, 2008.

[14]   Robert McNamara et alii, Argument Without End. In Search of Answers to the Vietnam Tragedy, New York, Public Affairs, 1999, p. 1.

[15]   Pour une synthèse sur la guerre aérienne : William Turley, The Second Indochina War, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2009, chap. 5.

[16]   Alexander B. Downes, Targeting Civilians in War, Ithaca, Cornell University Press, 2008 ; Matthew Adam Kocher, Thomas B. Pepinsky et Stathis N. Kalyvas, « Aerial Bombing and Counterinsurgency in the Vietnam War », American Journal of Political Science, 2011, p. 1-18.

[17]   Le 16 mars 1968, entre 347 (estimations américaines) et 504 (estimations vietnamiennes) habitants des hameaux de My Lai et My Khe du village de Song My, dont une majorité de femmes et d’enfants, furent massacrés par les soldats de la compagnie Charlie. Le village était considéré comme le repère de cet ennemi insaisissable, péjorativement qualifié de « Vietcong » par ses adversaires, et qui venait d’infliger de lourdes pertes aux Américains pendant l’offensive du Têt.

[18]   Heonik Kwon, After the Massacre: Commemoration and Consolation in Ha My and My Lai, Berkeley, University of California Press, 2006 ; Pierre Journoud, « The My Lai Massacre and its Memory: the Long Path toward Reconciliation Between Vietnam and the USA », in Gilles Boquérat et Richard Asbeck (eds.), The Indian-Pakistan Reconciliation and Other Experiences In Post-Conflict Managment, « Les Études de l’IFRI », 2009, p. 129-146.

[19]   Heonik Kwon, After the Massacre, op. cit., p. 143-144 ; Alexander Downes, Targeting civilians, op. cit. Il se peut que le massacre de My Lai ait eu un lien avec le programme Phoenix mis en œuvre sous l’égide de la CIA pour « neutraliser » –  en d’autres termes, tuer, capturer ou faire déserter  – l’infrastructure du « Vietcong », comme Douglas Valentine (auteur de : The Phoenix Program, New York, Morrow, 1990) l’a avancé dans un débat conduit sur le site Internet de H-Diplo, en septembre 1998.

[20]   General Westmoreland, A Soldier Reports, Garden City, New York, Doubleday, 1976.

[21]   En 2002, un journaliste indépendant réussit à photocopier un tiers des documents après qu’ils eurent été brièvement déclassifiés en 1994 mais ils ne furent pas révélés avant 2006 au public. Voir ses articles sur  http://www.latimes.com/news/nationworld/nation/la-na-vietnam20aug20-sg,0,7940522.storygallery (site consulté le 2 octobre 2012).

[22]   Timothy D. Allman, Un destin ambigu. Les illusions et les ravages de la politique étrangère américaine de Monroe à Reagan, Paris, Flammarion, 1984, p. 453.

[23]   Laurent Cesari, L’Indochine en guerres 1945-1993, Paris, Belin, 1995, p. 209-210 ; entretien de l’auteur avec Charles Meyer, ancien conseiller de Sihanouk, 26 février 2001.

[24]   Alain Plantey, La négociation internationale : principes et méthodes, Paris, CNRS Éditions, 1994 (2e ed.), p. 602.

[25]   Sur la nécessité de réintroduire les processus de paix dans la réflexion stratégique : Pierre Journoud, « Paix et stratégie. La sortie de la guerre du Vietnam », in Jean-Michel Guieu et Claire Sanderson (dir.), L’historien et les relations internationales. Autour de Robert Frank, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, p. 69-75.

[26]   Allan E. Goodman, The Lost Peace: America’s Search for a Negotiated Settlement of the Vietnam War, Stanford, Hoover Institution Press, 1978, p. 36 ; Lyndon B. Johnson, The Vantage Point, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1971, p. 579-589.

[27]   Pierre Journoud, De Gaulle et le Vietnam (1945-1969). La réconciliation, Paris Tallandier, 2011 ; John Gunther Dean, Au cœur de la guerre froide. Le combat d’un ambassadeur américain pour la paix, Paris, François-Xavier de Guibert, 2011.

[28]   Andrew Preston, « Canadian Secret Diplomacy and the Quest for Peace in Vietnam », in Lloyd Gardner & Ted Gittinger, The Search for Peace in Vietnam, 1964-1968, College Station, Texas A&M University Press, 2004, p. 117-143.

[29]   James Hershberg, Marigold: The Lost Chance for Peace in Vietnam, Washington, Stanford University Press, 2012.

[30]   Pierre Journoud, De Gaulle et le Vietnam, op. cit., p. 288-299 ; « Des artisans de paix dans le secret de la diplomatie. Vers un règlement pacifique de la guerre au Vietnam, 1967-1973 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 11, printemps 2001, en ligne sur http://ipr.univ-paris1.fr/spip.php?article119 (consulté le 2 octobre 2012).

[31]   Fredrik Logevall, « The Aspen Channel and the Problem of Bombing », in L. Gardner & T. Gittinger, op. cit., p. 183-206. Pour une vue d’ensemble de la diplomatie secrète dans la guerre du Vietnam : George Herring (ed.), The Secret Diplomacy of the Vietnam War: The Negotiating Volumes of the Pentagon Papers, Austin, University of Texas Press, 1983.

[32]   Georges Herring, LBJ and Vietnam: A Different Kind of War, Austin, University of Texas Press, 1994, p. 106-107 ; William Thies, When Government Collide: Coercicion and Diplomacy in the Vietnam Conflict, 1964-1968, Berkeley, University of California Press, 1980.

[33]   Lien-Hang T. Nguyen, « The War Politburo: North Vietnam’s Diplomatic and Political Road to the Têt Offensive », Journal of Vietnamese Studies, février-août 2006, vol. 1, n° 1-2, p. 4-58 ; Hanoi’s War: An International History of the War for Peace in Vietnam, Chapell Hill, The University of North Carolina Press, 2012.

[34]   Pierre Asselin, « Hanoi’s Diplomatic Struggle during the Vietnam War », in Pierre Journoud et Cécile Menétrey-Monchau (dir.), Vietnam 1968-1976. La sortie de guerre, Paris, Peter Lang, 2011, p. 106-113.

[35]   Les quelque 20 000 tonnes de bombes larguées en 11 jours de raids massifs font encore aujourd’hui de Linebacker II l’une des plus grandes opérations de bombardements aériens de toute l’histoire de l’aviation.

[36]   Sur toutes ces étapes, selon des points de vue complémentaires, voir les contributions réunies dans : Pierre Journoud et Cécile Menétrey-Monchau (dir.), op. cit.

[37]   Alain Plantey, op. cit., p. 215-216.

[38]   Larry Berman, No Peace, no Honor. Nixon, Kissinger and Betrayal in Vietnam, New York, The Free Press, 2001, p. 112.

[39]   Archives Nationales, série 5 AG 2, dossier n° 126.

[40]   David Kraslow et Stuart Loory, The Secret Search for Peace in Vietnam, New York, Random House, 1968. On trouve d’ailleurs, dans les archives Johnson, quelques comptes rendus de conversation qui prouvent que ces journalistes étaient informés aux meilleures sources dans l’entourage du président Johnson (Archives de la Bibliothèque Johnson, NSF-CF Vietnam, dossier n° 9).

[41]   William Beecher, « Raids in Cambodia by U.S. Unprotested », The New York Times, 9 mai 1969. Jouissant de contacts privilégiés au Pentagone, au Département d’État, au NSC et à la Maison Blanche, William Beecher, avait déjà révélé, le 26 mars, que le haut commandement avait sollicité de la Maison Blanche l’autorisation de procéder à des raids de bombardements sur les sanctuaires communistes au Cambodge, ce que le porte-parole de la Maison Blanche avait aussitôt démenti (Timothy D. Allman, op. cit., p. 454) ; voir également les explications de William Beecher sur ce site Internet : http://athome.harvard.edu/programs/fym/fym_video/fym_3.html#, (consulté le 2 octobre 2012).

[42]   William Shawcross, Une tragédie sans importance. Kissinger, Nixon et l’anéantissement du Cambodge, Paris, Balland/France Adel, 1979, p. 31. La démission de Halperin du NSC, en septembre 1969, ne fit pas cesser pour autant les écoutes, qui se poursuivirent jusqu’en 1971.

[43]   La version sélective des Papiers du Pentagone (The Pentagone Papers, Boston, Beacon Press, 1971), connue sous le nom d’« édition Gravel », est constituée de 4 volumes de plusieurs centaines de pages chacun. Il existe aussi une version encore plus réduite et traduite en français : Le dossier du Pentagone, Paris, A. Michel, 1971. Voir également les mémoires de Daniel Ellsberg, Secrets: A Memoir of Vietnam and the Pentagon Papers, New York, Viking Press, 2002.

[44]   Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Pocket, 1989, chapitre 1.

[45]   Ces conservations sont retranscrites en lignes sur le blog personnel de Daniel Ellsberg : www.Ellsberg.net, (consulté le 2 octobre 2012).

[46] Le dossier du Pentagone, op. cit., 2e de couverture.