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Olivier Forcade, Les conférences interministérielles du renseignement sous le Front populaire en 1937

Les conférences interministérielles du renseignement sous le Front populaire en 1937

 

 

Bulletin n° 36, automne 2012

 

 

 

 

Olivier Forcade

 

 

Le 5 février 1937[1] se tint une réunion interministérielle inédite à l’hôtel Matignon sous l’autorité du président du Conseil, Léon Blum, en présence du ministre de l’Intérieur Marx Dormoy[2]. Des représentants de divers ministères et de leurs services intéressés aux questions de sécurité nationale y étaient conviés par le ministre de l’Intérieur[3]. Participaient à cette réunion l’amiral Darlan, chef de la Marine, M. Langeron, préfet de Police de Paris, le général Descamps, chef adjoint de cabinet au ministère de la Guerre, Pierre Moitessier, directeur de la Sûreté nationale depuis septembre 1936, Émile Charvériat, sous-directeur d’Europe au ministère des Affaires étrangères, les chefs de 2e bureau des trois armées, à savoir le commandant de Villaine du 2e bureau marine, le lieutenant-colonel Gauché, chef du 2e bureau guerre à l’état-major de l’armée, le commandant Loriot du 2e bureau air, enfin le lieutenant-colonel Louis Rivet (1883-1958), chef de la SR-SCR du 2e bureau de l’EMA, c’est-à-dire le responsable des services secrets militaires français. Cette composition ne varia jamais. Le président du Conseil exposa d’emblée sa conception générale de ce nouvel organisme avant que Marx Dormoy n’en précise les actions.

« Il s’agit en substance :

1°/ de coordonner, dans les principales recherches intéressant la sécurité nationale, l’activité des organes d’information, civils, militaires et policiers qui assument ces recherches. À cet effet il est apparu indispensable que la présidence du Conseil et les grands services de l’État s’informent mutuellement et périodiquement de leurs desiderata en matière de renseignements.

2°/ de fournir à ces services l’occasion d’échanger régulièrement les résultats de leurs recherches.

3°/ de souder ainsi plus étroitement que par le passé les activités concourant à la Défense nationale. De permettre à des chefs de service qui se voient trop rarement ou pas du tout, de s’entretenir verbalement des questions entrant dans leurs attributions et d’atteindre, par ce moyen, un bénéfice supérieur et plus immédiat au profit de chacun.

M. Blum et Dormoy ont souligné qu’il ne s’agissait pas de créer un “ministère de la police générale” rappelant celui de Fouché, mais d’instituer un organisme d’État dans lequel le chef de gouvernement pourra trouver à chaque instant l’essentiel de ce qu’il doit savoir des événements touchant à la sécurité du pays »[4].

 

L’expérience d’une commission interministérielle du renseignement

 

Il s’agissait, non de modifier les attributions, mais bien d’accélérer l’information réciproque de divers services de l’État directement intéressés à la sécurité nationale en organisant désormais des séances à l’hôtel Matignon, tous les jeudis à 11 heures. La nature comme l’objet de ces réunions étaient largement inédits au sommet de l’État, et il faut voir dans leur intention le fruit de l’expérience des responsabilités de Léon Blum pendant la Grande Guerre. Les chefs de service devaient y être chaque fois présents et un secrétariat permanent serait désormais tenu par le directeur de la Sûreté nationale. La présence du chef des services spéciaux militaires était rendue obligatoire, signalant une attention nouvelle à l’utilisation de l’information des services spéciaux militaires par le gouvernement. À la réunion, Marx Dormoy soulignait qu’il ne serait pas rédigé à l’avenir de procès-verbal des séances dont les débats devaient rester rigoureusement secrets. Mais le colonel Rivet prit alors l’initiative (avait-il des instructions formelles du général Gamelin, chef d’état-major général de la Défense nationale ?) d’établir un compte rendu succinct « pour le commandement seul », c’est-à-dire pour le seul général Gamelin, en contradiction avec l’instruction orale de Léon Blum. Il le mentionna laconiquement dans son journal de bord, en parlant de la première réunion des « services d’information de l’Intérieur », pour évoquer désormais la commission interministérielle d’information[5]. Il ne semble pas avoir mesuré, ou voulu retenir, la portée exacte de la réunion prescrite par le ministère de l’Intérieur. Défiance de corps ou de spécialiste de l’espionnage ? Le 11 février 1937, il y envoya son adjoint, le lieutenant-colonel Malraison.

En réalité, Léon Blum avait la volonté d’instaurer une commission interministérielle pour donner naissance à un « organisme d’État » encore indéfini. Dans le contexte de la guerre d’Espagne depuis l’été 1936, il était particulièrement sensibilisé à l’importance des informations lui parvenant sur les questions de défense. Rencontrant tous les matins le président du Conseil pour préparer les questions interministérielles, Jules Moch rappela plus tard les « prédispositions intellectuelles parfaites de Léon Blum pour apprécier les informations techniques qui lui [étaient] adressées »[6].  Blum était bien à l’origine de l’impulsion gouvernementale des décisions touchant à la sécurité nationale. Multiples, les raisons tenaient à la fois à l’évolution de la situation internationale, notamment aux menaces pesant sur les frontières de la France depuis le déclenchement de la guerre d’Espagne et aux menaces d’attentat sur le sol français depuis l’automne 1936.

 

Vingt-cinq réunions furent provoquées en 1937 par Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur du premier (6 juin 1936-21 juin 1937) et du deuxième gouvernement (13 mars-8 avril 1938) de Léon Blum, puis du troisième gouvernement Chautemps (21 juin 1937-13 janvier 1938). À l’exception de l’été, celles-ci couvrent pratiquement toute l’année 1937. Elles furent suspendues le 17 juin 1937, à la chute du premier gouvernement Blum, mais Marx Dormoy les relança le 15 septembre 1937. Elles se déroulèrent alors jusqu’au 15 décembre 1937, puis ne furent plus réunies en raison de la chute du gouvernement Chautemps au début de janvier 1938. Elles s’étalèrent donc sur onze mois et eurent précisément pour objet de partager l’information entre les responsables des services de renseignement policier et militaire ainsi qu’avec le ministère des Affaires étrangères. Très rapidement, ces réunions interministérielles facilitèrent les échanges d’information entre les différents services de renseignement. Des questions plus variées y furent traitées.

La septième réunion du 24 mars se déroula ainsi dans le contexte national tendu par les graves incidents de Clichy du 16 mars 1937 qui avaient opposé dans la rue des membres du parti communiste français et du Parti social français du colonel de La Rocque[7]. La fusillade avait fait sept morts et trois cents blessés dont quatre-vingts policiers. Marx Dormoy soupçonnait alors une agitation par des provocateurs manipulés depuis l’étranger. Cet événement provoqua une grève générale en région parisienne à l’appel de la CGT. Le ministre de l’Intérieur voulait des moyens de se renseigner à l’étranger sur ces manœuvres, souhaitant identifier leur financement. Sa position traduisait le sentiment d’une provocation extérieure, alors partagé par la préfecture de Police dont le maintien de l’ordre avait provoqué la fusillade sanglante. On sait aujourd’hui qu’elle était un débordement de la police française, très vraisemblablement exploité par la Cagoule[8].

Cette séance exposa de manière exemplaire des échanges qui mêlaient des considérations de politique intérieure et extérieure, imbriquées dans une approche globale de la sécurité nationale.

 

« Activités de provocateurs en France. M. Marx Dormoy fait part de sa conviction – à défaut de certitudes – que des provocateurs étrangers se trouvent à l’origine des événements de Clichy, et de certaines grèves à tendance révolutionnaire qui ont éclaté en divers points du territoire national.

Il estime qu’il ne faut pas différer plus longtemps la création d’organes de recherches, chargés de déceler, à l’étranger, les individus et les ressources qui alimentent ces mouvements. M. Dormoy demande en conséquence au représentant du ministère des Affaires étrangères d’envisager sans délai la possibilité de faire fonctionner des organes de cette nature dans les ambassades françaises à l’étranger. Il demande au chef du service de renseignements de lui faire connaître le concours qu’il peut fournir dans le domaine. (S’en suit un résumé des positions des Affaires étrangères hostiles à ce type de mesure et du chef du SR prêt à en examiner les voies).

Événements d’Espagne et frontière franco-espagnole. Le chef du SR résume les renseignements reçus au sujet des événements d’Espagne en ce qu’ils peuvent influencer la situation sur notre frontière. Le ministre de l’Intérieur pose quelques questions sur les effectifs étrangers opérant en Espagne et sur les difficultés actuelles de l’État-major de Franco. Il est d’avis que l’afflux de fugitifs espagnols vers notre frontière est moins à redouter, mais que l’étude des mesures en vue de cette éventualité doit être poursuivie (…) »[9].

 

Les enjeux de politique internationale soulevés par la crise espagnole, très rapidement analysée comme une guerre civile, traversent les réunions de la commission durant toute l’année 1937. La guerre d’Espagne mit très vite à nu les positions des différents acteurs à l’égard des autorités espagnoles des deux camps. La commission fonctionna autant comme un organe de liaison et d’information que comme un organe de décision des sujets touchant à la sécurité nationale. Elle cherchait à contribuer à préparer le travail de chaque ministère en faisant circuler une information commune. Des solutions interministérielles étaient recherchées aux dossiers présentés. Le ministre de l’Intérieur élargit bientôt exceptionnellement ces réunions à des préfets de département. Ceux du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle participèrent ainsi à la réunion interministérielle du 4 mars 1937, afin d’examiner les mesures de rétorsion aux restrictions de la circulation frontalière franco-allemande par Berlin[10].

Au printemps 1937, la commission interministérielle trouvait son mode de fonctionnement. Si celle-ci mit en œuvre une liaison et une coordination interministérielle très efficace et sans précédent, elle ne donna pas lieu à la création de l’organisme initialement envisagé ; elle resta donc sans héritage, car les réunions s’espacèrent à la fin de l’année 1937 pour s’interrompre au début de l’année 1938 en ne survivant pas au départ de Léon Blum du gouvernement. Cette interruption coïncida avec la fin du troisième gouvernement Chautemps fin 1937. Dans le quatrième gouvernement qu’il forma, Albert Sarraut succéda à l’Intérieur à Marx Dormoy. Le retour de ce dernier dans le second gouvernement Blum réactiva momentanément les réunions.

En définitive, la commission interministérielle du renseignement fut une première expérience, exceptionnelle sous la IIIe République, de partage interministériel du renseignement intérieur et extérieur. Les responsables publics y expérimentèrent un original partage du renseignement d’intérêt national que chacun de leur service produisait aux fins de son exploitation conjointe. Elle est sans précédent dans la tentative d’instaurer un secrétariat permanent en matière de renseignement entre les différents services. Elle accéléra la coordination des services de renseignement policier et militaire, en liaison avec le Quai d’Orsay et l’Intérieur, au profit escompté de la présidence du Conseil. Pourtant, ses séances se firent sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, non du secrétariat général de la présidence du Conseil, donnant à ses participants le sentiment que le contrôle s’opérait au profit du ministère de l’Intérieur. Il subsista cependant une pratique du travail interministériel en matière de renseignement qu’avait échoué à organiser depuis 1921 le secrétariat du Conseil supérieur de la Défense nationale. Dix années devaient s’écouler avant que le Secrétariat général de la Défense nationale ne reprît véritablement ses attributions en matière de coordination du renseignement sous la IVRépublique. Prévu par l’article 13 de l’ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation de la Défense nationale, un comité interministériel du renseignement peinait encore à s’organiser sous l’autorité de Michel Debré en 1961-1962[11]. Pourtant, dès 1937, l’apport à la décision politique avait été appréciable.

 

L’apport à la décision politique

 

La guerre d’Espagne et les menaces autoritaires ont été le banc d’essai de la commission interministérielle[12]. En 1937, ces réunions inter-ministérielles du renseignement à Matignon ont bien constitué une innovation pour réaliser une exploitation du renseignement au profit de la sécurité nationale. Bien qu’elles fussent alors perçues par le colonel Rivet comme une coordination impérieuse du renseignement au profit du ministère de l’Intérieur, ces séances inaugurent un réel partage du renseignement au sommet de l’État, entre les différents départements ministériels. Sans conteste, ses carnets relativisent ici une évolution administrative déterminante qui caractérise le fonctionnement de l’État depuis la Grande Guerre. Mais celles-ci ont une portée autrement importante. Elles sont symptomatiques d’une réaffirmation, au sommet de l’État, en temps de paix, de la nécessité de lier les menaces intérieures et extérieures dans des mesures politiques globales de sécurité nationale. La conjonction des grèves de novembre 1936, affaiblissant la position du gouvernement Blum, et des menaces portées par la guerre d’Espagne rend ces réunions indispensables dans l’esprit des responsables publics au début de l’année 1937.

Depuis la fin de l’été 1936, la non-intervention dans la guerre d’Espagne était la doctrine officielle de la politique étrangère française. La question espagnole ne quitta pas l’ordre du jour des réunions interministérielles. La situation du contrôle des frontières espagnoles fut, précisément, traitée le 4 mars 1937 : les modalités du contrôle proposées par Moitessier, directeur de la Sûreté nationale, y furent approuvées. De réunion en réunion, le délicat retour des brigadistes français conduisit à défendre les droits des nationaux à l’étranger[13]. La position de certains partis français, notamment le PCF qui envoyait des représentants officiels, à l’instar d’André Marty et du député de la Somme Jean Catelas (1894-1941), accomplir des missions de liaison avec les brigades internationales et le Komintern, inclinait les autorités françaises à la prudence[14]. Les livraisons étrangères d’armes, l’activité des unités allemandes et italiennes, la sécurité des frontières, l’afflux des réfugiés espagnols rendaient chaque semaine le dossier espagnol toujours plus incontournable[15]. Le 11 mars 1937, la sixième réunion fut ainsi consacrée à des informations de Rivet sur la guerre d’Espagne et la possibilité d’une régence du général Franco. L’exode de populations espagnoles vers la France y fut envisagé, mais leur accueil dans des camps de transit n’était pas encore dans les esprits[16]. De nombreux renseignements militaires y furent communiqués aux membres de la commission. Le Quai d’Orsay bénéficiait alors d’une information précise par ses liens étroits établis avec l’agence Havas, lui permettant d’observer attentivement les événements d’Espagne[17]. Lors de la réunion du 22 avril 1937, les trafics d’armes y furent abordés. L’activité politique des Espagnols accueillis dans le sud-ouest de la France générait des problèmes grandissants que Dormoy voulut résoudre lors de la réunion du 17 septembre. Mais le franchissement clandestin fréquent des frontières soulignait les limites de l’action de la Sûreté nationale pour mettre en œuvre une politique répressive. À aucun instant, une quelconque coopération avec les services secrets républicains espagnols ne fut abordée ni envisagée par la commission[18].

Par ailleurs, les menées italiennes et allemandes en France furent un sujet constamment alimenté par les échanges de renseignements. À deux reprises, le 18 février et le 4 mars, Charvériat et Rivet abordèrent la coopération des représentations diplomatiques françaises en matière de contre-espionnage. La tradition du corps diplomatique s’opposait à l’idée d’y installer des officiers de renseignement. La faiblesse des communautés françaises à l’étranger, dans les pays concernés, rendrait la mesure inopérante selon Charvériat[19]. Enfin, une seconde raison résidait dans la couverture diplomatique donnée par les États à des agents d’espionnage dans leurs consulats et ambassades. Rivet demanda si l’expulsion des faux diplomates qui s’y dissimulaient sous couverture diplomatique était envisagée par les Affaires étrangères, à moins qu’elles n’accordent les mêmes facilités aux services français. Charvériat recommanda la première solution. Exceptionnellement, il envisagerait, au cas par cas, la possibilité d’étendre l’installation d’officiers de renseignement dans les consulats. La question demeura pourtant sans suite, le département des Affaires étrangères faisant valoir que les attachés militaires adjoints tenaient déjà, de fait, ce rôle, dans certaines ambassades. Leur application fut toutefois imparfaite en 1937, comme en 1938, dans les faits. La préparation de l’Exposition universelle donna lieu à plusieurs débats sur l’autorisation à donner ou pas à la venue de 10 000 jeunes Allemands, par étapes et à vélo, depuis Berlin. Le refus de Rivet fut contredit par la position des Affaires étrangères. Les arrestations d’espions allemands se multipliaient, en application de la loi du 26 janvier 1934.

    

Le rôle de Marx Dormoy fut donc décisif pour l’établissement d’une nouvelle conception de la sécurité nationale, liant étroitement les enjeux intérieurs et extérieurs. Depuis la réunion du 4 mars 1937, les difficultés à contrôler les étrangers sur un sol français – terre d’asile pour de nombreux réfugiés politiques russes, italiens, espagnols, allemands – étaient fréquemment à l’ordre du jour. Le contrôle des frontières espagnoles et le retour des brigadistes internationaux vers la France rappelaient la perméabilité des frontières françaises. Les agissements italiens de l’Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antisfascismo (OVRA) en France redoublèrent à l’automne 1937 : Matignon faisait l’apprentissage du terrorisme, manipulé et financé depuis l’étranger[20]. La question fit son apparition à l’ordre du jour des réunions de septembre 1937 après des attentats terroristes à Paris. Les menées de l’OVRA, à un moindre degré des oustachis yougoslaves à la solde de Rome, exilés clandestins en France, frappèrent alors l’opinion publique. Confronté à une forte immigration politique, le gouvernement renforça le contrôle aux frontières et rétablit, le 15 décembre 1937, les passeports pour tous les étrangers entrant en France. À maintes reprises, Rivet et Moitessier soulignaient la facilité de recrutement d’agents par des puissances étrangères dans ces milieux. À la réunion du 17 novembre, l’opposition des différentes doctrines en matière d’expulsion, défendues par les ministères publics, ne facilitait pas la répression. Marx Dormoy devait se justifier en août 1937 devant Rivet de la suspension des réunions interministérielles, à l’heure d’expulser du territoire français des émissaires espagnols de Franco qui se livraient à des activités clandestines préjudiciables à la Défense nationale :

« Lieutenant-Colonel Rivet. Entièrement et plus que jamais. Les derniers renseignements reçus au Service de Renseignement [SR] dans ces domaines établissent en effet que le SR allemand, fonctionnant au profit de Franco, a pris à sa charge de recruter des agents et de rechercher des renseignements militaires en territoire français. Un organe de ce service de renseignement a été établi récemment à Irun. Il est hors de doute que le SR allemand utilise les services des nationalistes espagnols fixés en France et que le SR français a eu l’occasion de signaler à la Sûreté nationale.

Marx Dormoy. Je suis heureux de trouver un accord avec vous sur ce point. J’ai dû, à la demande du ministère des Affaires étrangères, surseoir à l’expulsion de personnages indésirables. J’ai cédé à l’objection des répercussions que pourrait avoir, sur le plan extérieur, l’exécution de décisions déjà prises. Mais je compte soumettre à nouveau la question au Conseil des ministres que je placerai devant ses responsabilités. (…)

À une allusion faite par le chef du service de renseignement à la suspension des réunions à Matignon, M. Dormoy lui confie que ces réunions avaient perdu une partie de leur intérêt du fait des hésitations manifestées par le représentant des Affaires étrangères à se rallier aux solutions radicales et promptes réclamées dans de nombreux cas par le représentant de l’Intérieur et d’autres membres de la commission (…) »[21].

 

Cette entrevue technique ouverte à des considérations plus générales rappelait que les attentes des départements ministériels concernés par ces réunions étaient, en règle générale, différentes. L’approche des services de police et du ministre de l’Intérieur était essentiellement pragmatique et répressive dans le contexte de la guerre d’Espagne. Les enjeux de la sécurité nationale cristallisaient principalement un défi policier et militaire aux yeux de Dormoy. Pour les services spéciaux, l’approche répressive procédait du constat de l’aggravation des agissements des services spéciaux étrangers en France depuis 1936. Pour les diplomates, ces enjeux relevaient d’une défense des intérêts de la politique extérieure qui les intégrait, si elle ne les subordonnait pas, tout en respectant les usages diplomatiques et juridiques internationaux. Cependant, face au terrorisme et à la nécessité du renforcement de la surveillance des frontières qui devenaient un problème urgent, Dormoy imposa cependant la reprise des réunions en septembre 1937[22].

 

Anticiper ou arbitrer les crises internationales ?

 

L’exploitation du renseignement produit par les services n’est-elle pourtant pas l’apanage du 2e bureau de l’État-major de l’armée au seul profit du ministère de la Défense nationale ? Ces réunions représentent une expérience fondatrice d’exploitation interministérielle du renseignement[23]. Elles n’ont pas existé avant 1937. Elles sont sans lendemain après 1937, dans un contexte de dysfonctionnement des institutions civilo-militaires depuis 1936, se traduisant par l’impuissance du conseil supérieur de la Défense nationale, puis du haut comité militaire. La conception de l’organisation du travail gouvernemental due à Léon Blum ne s’effaça pas totalement après la chute de son gouvernement. Ces réunions qui cessèrent véritablement avec le départ de Marx Dormoy du ministère de l’Intérieur en janvier 1938 sont d’abord la marque de la volonté de deux hommes. Elles ont permis une transmission et une diffusion restreintes du renseignement touchant à la sécurité nationale à un petit cercle de représentants des administrations centrales des ministères de la Défense nationale, de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de la présidence du Conseil. Le ministère de la Défense nationale – qui, certes, n’en a eu ni l’initiative ni le pilotage – et les services spéciaux militaires n’ont pas défendu officiellement le principe de leur maintien en janvier 1938. En réalité, Rivet avait reçu, dès le 27 septembre 1937, une instruction très nette du haut commandement de s’abstenir de toute intervention orale aux réunions. L’instruction, provenant sans aucun doute du cabinet militaire plutôt que de Gamelin, était de ne pas aller à toutes les réunions et d’y intervenir le moins possible.

 

« Entretien avec le général Decamp qui confirme les instructions du 25 au sujet des réunions au ministère de l’Intérieur, instruction qu’il étend à la participation de Gauché. À 17h30 le général Decamp téléphone : vu le Président au sujet de ce que je vous ai dit ce matin.

Afin d’atténuer la rigueur et le risque de désagréments d’une attitude d’abstention brutale.

1° N’allez pas à la prochaine réunion

2° Allez à la seconde

3° À la première envoyez un personnage muet, à la seconde ne dites rien ou presque, ou ne répondez qu’après consultation du cabinet au cas où vous aurez été prévenu de l’ordre du jour de la réunion. Même instruction pour Gauché. Compte rendu verbal en est fait au général Limasset. Gauché est informé. »[24]

 

Les différends entre le ministère de la Défense nationale et l’Intérieur, mais également la position neutraliste des Affaires étrangères, expliquent l’évolution de l’attitude des représentants du ministère de la Défense nationale. À l’automne 1937, les remous de l’affaire de la Cagoule ne furent pas non plus sans incidence sur les relations entre le haut commandement et le gouvernement. Cette situation condamnait en effet, à court terme, l’efficacité des réunions. Dans son journal de bord, les mentions de Rivet étaient désormais laconiques. La décision devait-elle être rapprochée de l’enquête sur la Cagoule menée par le ministère de l’Intérieur, animé de suspicions qui n’étaient pas toutes illégitimes, loin s’en faut, envers une partie du haut commandement ? Les acteurs de l’époque n’en ont donné aucune explication, les rangeant dans leurs mémoires au rang de simples réunions techniques du ministère de l’Intérieur. Ces réunions dévoilaient évidemment les rivalités bureaucratiques au sein de l’appareil d’État, les querelles des « trois corps du renseignement » l’emportant en définitive sur l’intérêt du pays à l’heure de la crise internationale[25]. Elles exposent la nécessité, largement inédite dans sa pratique sinon sa théorisation politique par le gouvernement de Léon Blum, de la nécessité vitale pour les décideurs d’obtenir du renseignement de synthèse, recoupé et partagé pour exploitation par différents services de l’État, au sommet de leur hiérarchie administrative avant le ministre. En ce sens le renseignement est un signe et un outil de la modernisation de l’État à la fin des années 1930.

 

Pourtant, depuis 1918, la coordination interministérielle en matière de renseignement s’était approfondie, en dépit d’un cadre juridique insuffisamment défini. En l’absence d’une véritable centralisation du travail gouvernemental, sa première étape avait résidé essentiellement dans des procédures interministérielles élémentaires[26]. L’évolution de l’architecture gouvernementale de 1871 à 1939 est mieux connue aujourd’hui[27]. L’organisation administrative de la présidence du Conseil, avec ou sans secrétariat d’État, remonte au gouvernement de Clemenceau en 1917. Son caractère était alors improvisé et temporaire. L’organisation progressive des services de la présidence du Conseil s’accéléra cependant entre 1934 et 1936[28]. Pourtant, la réforme de l’État qui déboucha sur la création du secrétariat général de la présidence du Conseil devait renforcer l’autorité du président du Conseil sur le travail interministériel et gouvernemental[29]. La volonté de Léon Blum d’instaurer un véritable travail gouvernemental remontait à son expérience de la Grande Guerre[30]. Léon Blum avait placé Jules Moch (1893-1985) au secrétariat général de la présidence du Conseil, cœur des services administratifs de la présidence du Conseil, pour organiser méthodiquement le travail gouvernemental et les réformes[31]. Rescapé de l’équipe précédente, le colonel Keller était chargé des questions militaires. Au début de l’année 1937, cette coordination trouva donc un champ d’expérimentation inédit dans le renseignement considéré au point de vue de la « sécurité nationale ».

Sans lendemain après 1937, ces réunions constituent une expérience unique d’exploitation politique du renseignement de « sécurité nationale ». Mais cette pratique ne fut pas institutionnalisée. Cette notion de « sécurité nationale », explicitement affichée par certains responsables politiques du Front populaire, fut préférée à celle de « Défense nationale », heurtant la culture stratégique et politique des élites gouvernementales françaises[32]. L’idée d’une « Sécurité nationale », défendue par Léon Blum et Marx Dormoy, heurtait une conception encore traditionnelle de la défense du pays et de l’intérêt national chez les diplomates et les militaires. La police, auxiliaire du pouvoir du Front populaire et du régime républicain ? La répression des polices était dans tous les esprits. La fusillade de Clichy de 1937 ravivait le souvenir des journées de février 1934. La toute-puissance de la préfecture de Police de Paris avait frappé l’attention des contemporains, à l’instar du capitaine Paillole le 27 janvier 1937[33]. Comptant près de 20 000 agents en 1937, son budget s’élevait alors à 600 millions de francs contre 60 millions à la Sûreté nationale. Cette considération psychologique, qui jouait comme un frein, a pu être présente à l’esprit de certains participants aux réunions de Matignon qui défendaient une autre vision de l’État, moins répressive[34]. La fonction préventive de l’action de la Sûreté nationale, précisément au sujet des étrangers aux frontières et sur le territoire national, était néanmoins essentielle. Les annotations de Rivet dans son journal de bord ne mentionnent que les dates des réunions présidées par Dormoy à Matignon, sans jamais aucune autre remarque. Les mémoires des officiers de renseignement sont également muets à ce sujet[35].

 

En janvier 1938, ces réunions interministérielles ont fait progresser une pratique gouvernementale de coordination et d’exploitation du renseignement. Il est prématuré de parler d’une véritable culture gouvernementale du renseignement. Mise à l’honneur par Blum le 5 février 1937, l’idée de la culture administrative des « grands services de l’État » doit encore, chez ses plus éminents représentants, s’enraciner. Du secret dans l’État, les grands corps de l’État n’avaient ni la même histoire, ni la même conception particulière en 1938. Enfin, l’expérience française marque un retard, au regard de la mise en place durable depuis 1936 par le cabinet britannique, d’une coordination du renseignement par le Joint Intelligence Committee qui fit désormais remonter au Premier ministre anglais le renseignement civil et militaire pour forger ses décisions, dans le cadre du gouvernement de cabinet.

 


[1]    Olivier Forcade est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Sorbonne, UMR IRICE.

[2]    Sur l’histoire du renseignement dans l’État, des services spéciaux militaires et de l’espionnage, on voudra bien se référer à notre ouvrage La République secrète. Histoire des services spéciaux de 1918 à 1939, Paris, NME, 2008, p. 461 sq et notre étude « Objets, approches et problématiques d’une histoire française du renseignement : un champ historiographique en construction », Histoire, économie & société, 1-2012, p. 99-110 ; on prendra également Bertrand Warusfel, Contre-espionnage et protection du secret. Histoire, droit et organisation de la sécurité nationale en France, Paris, Lavauzelle, 2000, p. 24-28.

[3]    Service historique de la Défense/Département de l’ermée de terre (Vincennes), ci-après SHD/DAT, 7NN 2 782, convocation du ministre de l’Intérieur à la réunion présidée par Léon Blum, président du Conseil, le 29 janvier 1937.

[4]    SHD/DAT 7NN 2 782, compte rendu de la réunion interministérielle sur la sécurité nationale à Matignon du 4 février 1937, 3 p.

[5]    Louis Rivet (général), Carnets du chef des services secrets 1936-1944, Paris, NME, annotés et présentés par Olivier Forcade et Sébastien Laurent, 2010, p. 104 sq. À tort, il y retient la date du 4 février 1937.

[6]    Pierre Renouvin, René Rémond (dir.), Léon Blum, chef de gouvernement 1936-1937, Paris, PFNSP, 1981, p. 41, intervention de Jules Moch dans la discussion sur les qualités intellectuelles de Blum le prédisposant à une information technique parfaite.

[7]    Edouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, t. VI, Vers la guerre. Du front populaire à la Conférence de Munich (1936-1938), Paris, PUF, p. 119-121 ; Jacques Nobécourt, Le Colonel de La Rocque 1885-1946 ou les pièges du nationalisme chrétien, Paris, Fayard, 1996, p. 510-514 ; Frédéric Monier, Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, Paris, La Découverte, 1998.

[8]    Frédéric Monier, op. cit. ; Jean-Marc Berlière, René Lévy, Histoire des polices en France de l’Ancien Régime à nos jours, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2011, p. 201.

[9]    SHD/DAT, 7NN 2 782, compte rendu de la réunion interministérielle sur la sécurité nationale à Matignon du 24 mars 1937, 4 p.

[10]   SHD/DAT, 7NN 2 782, compte rendu du lieutenant-colonel Rivet, chef de la SR-SCR/EMA2 de la 5e réunion interministérielle du 4 mars 1937, 5 p.

[11]   Olivier Forcade, « Michel Debré et les fins politiques du renseignement 1959-1962 », in Serge Berstein, Pierre Milza, Jean-François Sirinelli (dir.), Michel Debré, chef de gouvernement, actes du colloque organisé par le CHEVS-FNSP, Palais du Luxembourg, 14-16 mars 2002, Paris, PUF, 2005, p. 489-513.

[12]   Sur le renseignement et la crise espagnole, voir Peter Jackson, « La politisation du renseignement français, 1933-1939 », in Georges-Henri Soutou, Jacques Frémeaux, Olivier Forcade (dir.), L’exploitation du renseignement, Paris, Economica, 2001, p. 67-69.

[13]   Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les brigades internationales, 1936-1939, Paris, Grasset, 1998.

[14]   Julien Cahon, « Les gauches dans la Somme du Front populaire au Programme commun (années 1930-années 1970) », thèse de doctorat en histoire sous la direction de Philippe Nivet, Université de Picardie, novembre 2011, tome 3, p. 517-519 et tome 4, p. 841-845.

[15]   Jérémy Léger, « Les relations franco-espagnoles pendant le gouvernement Blum et la non-intervention », mémoire de master 1, Université de Paris IV-Sorbonne, juin 2012, 156 p.

[16]   Geneviève Dreyfus-Armand, L’Exil des républicains espagnols en France : de la guerre civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999.

[17]   Julien Auvert, « De la censure du front aux colonnes parisiennes : l’agence Havas, l’information et la guerre civile espagnole », Le Temps des médias. Revue d’histoire, n° 16, printemps 2011, p. 52-62.

[18]   Yannick Pech, Les Services secrets républicains espagnols en France. Organisation, réseaux, action, préface de Jean-François Berdah, postface de Jean-Charles Jauffret, Portet-sur-Garonne, Éditions Loubatières, 2005.

[19]   SHD/DAT, 7NN 2 782, compte rendu du lieutenant-colonel Rivet, chef de la SR-SCR/EMA2 au sujet de la réunion interministérielle du 18 février 1937 au ministère de l’Intérieur, p. 3.

[20]   Pierre-Arnaud Drouvin, « Le terrorisme international en France de 1934 à 1939 », mémoire de master 1, Université de Picardie Jules Verne, 2006 ; Thomas Bausardo, « Les coopérations internationales des États européens face au terrorisme de la fin du XIXe siècle à 1939 », mémoire de master 2, Université de Paris IV-Sorbonne, juin 2011.

[21]   SHD/DAT, 7NN 2 782, compte rendu très secret du lieutenant-colonel Rivet, chef SR-SCR/EMA2 du 24 août 1937 au sujet de son entretien avec Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur (conservé au coffre du chef de service).

[22]   Pierre-Arnaud Drouvin, Le terrorisme international, op. cit.

[23]   Olivier Forcade, « L’exploitation du renseignement stratégique français en 1936-1938 », in L’Exploitation du renseignement, op. cit., p. 83-98.

[24]   Louis Rivet (général), Carnets du chef des services secrets 1936-1944, op. cit., 27 septembre 1937, p. 160.

[25]   Olivier Forcade, Sébastien Laurent, Secrets d’État. Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain, Paris, Armand Colin, 2005, p. 46-47 et 59-61.

[26]   Sébastien Laurent, Politiques de l’ombre. État, renseignement et surveillance en France, Paris, Fayard, 2009, 700 p.

[27]   Jean-Marie Mayeur, La Vie politique sous la IIIe République 1870-1940, Paris, Le Seuil, 1984, p. 100-101 et p. 379 ; René Rémond, La République souveraine. La vie politique en France 1879-1939, Paris, Fayard, 2002, p. 110-111. La conception d’une présidence du Conseil sans portefeuille est apparue dans le dernier gouvernement Poincaré, puis chez Gaston Doumergue et enfin avec Léon Blum.

[28]   Nicolas Roussellier, Du gouvernement de guerre au gouvernement de la Défaite. Les transformations du pouvoir exécutif en France (1913-1940), mémoire de recherche, p. 198-204, IEP de Paris, juin 2006, vol. 1 du dossier d’habilitation à diriger les recherches, Vers une histoire de la loi.

[29]   Pierre Renouvin, René Rémond, Léon Blum, op. cit.

[30]   Léon Blum, Lettre sur la réforme gouvernementale, Paris, 1918, p. 57.

[31]   Jules Moch, Une si longue vie, Paris, Robert Laffont, 1976.

[32]   Jean-Charles Jauffret (dir.), Le devoir de défense en Europe aux XIXe-XXe siècles, Paris, Economica, 2002, 344 p. 

[33]   SHD/DAT, 7NN 2 782, compte rendu du capitaine Paillole, SCR/EMA2 du 27 janvier 1937 au sujet de la conférence au Collège des hautes études de la Défense nationale de Rayon-Targe, chef de cabinet de M. Chautemps, ministre d’État, sur l’organisation de la Sûreté nationale et de son rôle.

[34]   Igor Charras, « Polices et policiers », in Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), Serviteurs de l’État. Une histoire politique de l’administration française 1875-1945, Paris, La Découverte, 2000, p. 297-309.

[35]   Henri Navarre (dir.), Le Service de renseignements 1871-1944, Paris, Plon, 1978 ne les évoque pas.