X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 36, Secrets et relations internationales » Hélène Harter, éditorial - Secret et relations internationales

Hélène Harter, éditorial - Secret et relations internationales

Editorial - Secret et relations internationales

 

 

Bulletin n° 36, automne 2012

 

 

 

Hélène Harter

 

 

La révélation de télégrammes de la diplomatie américaine par WikiLeaks a provoqué un emballement médiatique incontestable à l’automne 2010. Alors que de nombreux observateurs s’inquiétaient des effets que pouvaient avoir ces fuites de documents officiels sur les relations entre les États, d’autres ont cru y voir l’occasion d’accéder, enfin, aux informations dissimulées, et forcément, inavouables, des pays occidentaux. Quoi de plus trompeur cependant. Même si l’histoire du secret reste un champ de recherche, encore jeune, les historiens ne l’ont pas négligé pour autant. C’est le cas en France à la suite des travaux d’Olivier Forcade et de Sébastien Laurent. Cela l’est également aux États-Unis dans un souci de renouvellement de la Diplomatic History. Ce numéro[1] du Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin s’inscrit pleinement dans ces démarches qui cherchent à décloisonner les études sur le renseignement et celles sur les relations internationales.

De la fabrication de l’information à sa diffusion, c’est toute une « économie du secret » (Claude d’Abzac-Epezy) qui est proposée ; ou plus exactement du secret dans l’État dans sa dimension politique et militaire. Ce secret est polymorphe. Il s’inscrit à la fois dans une démarche offensive (collecter de l’information) et défensive (protéger ses activités à travers le contre-espionnage), associe des acteurs à la fois civils et militaires, des personnels de l’État (diplomates, services spéciaux etc.) aussi bien que des informateurs étrangers.

Des pratiques diplomatiques étudiées par Mathieu Jestin dans les Balkans ottomans de la fin du XIXe siècle aux défis posés par WikiLeaks qu’étudie François Durpaire, la question de la modernisation de l’accès à l’information est centrale. Elle concerne tout à la fois les moyens de la collecte que la diffusion de l’information. Cette révolution technique induit une accélération du temps de la décision politique. L’un des grands enjeux lié à la question du secret est en effet l’usage politique qui en est fait. À travers l’étude des conférences interministérielles du renseignement sous le Front populaire, du contre-espionnage de l’armée de l’armistice (1940-1942) et des stratégies du secret mises en œuvre pendant la guerre du Vietnam, Olivier Forcade, Claude d’Abzac-Epezy et Pierre Journoud montrent l’intensité des débats que fait naître le secret au sein de la sphère gouvernementale. Ils portent à la fois sur les buts et les moyens, et en particulier sur le degré pertinent d’ouverture de la diplomatie. On s’interroge aussi sur la manière d’exploiter une masse d’informations jugée considérable. La question se pose à l’ère d’Internet comme le montre Boris Le Chaffotec mais également dans la France du Front populaire. À travers ces débats transparaissent les luttes de pouvoir au sein de l’État et notamment les rapports entre civils et militaires. Les années Blum posent les prémices d’une culture gouvernementale du renseignement où le renseignement, civil et militaire, constitue un outil pour forger des décisions, prises en dernier ressort par les civils qui coordonnent le renseignement. Elles sont également marquées par l’émergence du concept de sécurité nationale ; un phénomène déjà à l’œuvre en Angleterre et qui se mettra également en place aux États-Unis à partir de 1947. Les menaces sont envisagées dans le cadre de la Défense nationale, et donc d’une logique de guerre, mais également, ce qui est nouveau, dans un contexte de paix. L’échelle de réflexion change par ailleurs. Il ne s’agit plus de penser uniquement le territoire national mais d’associer désormais les enjeux intérieurs et extérieurs. Comme le démontre Olivier Forcade, la place accordée au renseignement constitue un révélateur de la modernisation de l’État et de ses pratiques, et notamment de la prise de décision. Dans la même logique, Claude Abzac-Epezy montre que la volonté des militaires de rejouer un rôle politique à travers les bureaux des menées antinationales (BMA), les services secrets militaires de contre-espionnage, témoigne de la « déliquescence [de l]’État français ». Les études sur le secret participent clairement des travaux sur l’analyse des pratiques gouvernementales.

Elles permettent également de réévaluer la dimension idéologique des conflits récents. C’est le cas aussi bien avec les textes sur la Guerre froide de Pierre Journoud et d’Andreï Kozovoï qu’avec la contribution de Boris Le Chaffotec sur le monde du renseignement après le 11 septembre 2001. Boris Le Chaffotec montre qu’au-delà des tensions diplomatiques créées par l’invasion de l’Irak, il existe bien une collaboration pragmatique au quotidien entre services de renseignement, collaboration qui va très au-delà des agents de terrain pour englober également des responsables politiques. Son article nous rappelle par ailleurs que, sur le modèle d’autres objets de recherche, le secret doit de plus en plus donner lieu à des études qui dépassent la sphère nationale pour être pensé à une échelle globale.

Le couple secret-démocratie constitue également une grille de lecture importante pour de nombreux articles. La révolution des transports et des technologies à l’œuvre depuis plus d’un siècle a contribué à l’intensification de la circulation des idées et a rendu la conservation du secret de plus en plus ardue. Les fuites de documents ont toujours existé. Parfois même, elles ont été instrumentalisées par les pouvoirs publics pour faire avancer leur point de vue. Le développement depuis la fin du XIXe siècle d’une presse non censurée dans un contexte de démocratisation des sociétés occidentales a cependant changé la donne. Ce sont les médias qui ont permis une large diffusion aussi bien des Papiers du Pentagone évoqués par Pierre Journoud que des documents postés sur WikiLeaks. Sans eux, l’information, bien que dévoilée, serait restée limitée aux observateurs, journalistes et autres chercheurs travaillant sur ces sujets. Le document révélé à l’insu des pouvoirs publics devient dès lors un enjeu démocratique, l’opinion publique demandant des comptes à ses dirigeants. Richard Nixon constitue un cas extrême en la matière : son culte du secret a conduit à sa démission. La révélation du secret amène par conséquent à s’interroger sur la place des émotions dans la vie politique, et en particulier internationale.

Le secret est éminemment un objet d’histoire militaire et politique. Il appartient aussi à l’histoire culturelle comme le rappelle Andreï Kozovoï. En prenant appui sur des productions cinématographiques mettant en scène des espions, celui-ci étudie les représentations de la Guerre froide a posteriori et, ce faisant, interroge le rapport au monde de nos sociétés contemporaines. C’est une piste féconde à creuser. C’est le cas également d’autres chantiers de recherches comme l’étude du secret à travers les questions économiques ou encore à travers les sciences et les techniques. Développer des études sur les espaces autres que l’Europe et les États-Unis pourrait être également fructueux. Enfin, l’accès à des sources nouvelles offre de nombreuses perspectives. C’est le cas des archives secrètes, donc privées, du Vatican qui s’ouvrent progressivement aux chercheurs comme nous l’explique l’article de Florian Michel. La dématérialisation des lieux de recherche constitue également une opportunité. Pour le coup, comme le fait remarquer François Durpaire, le chercheur court le risque inverse, celui de la profusion non maîtrisée ; un risque qu’il partage d’ailleurs avec les hommes du renseignement.

Ces limites étant posées, l’étude du secret constitue bien un enjeu méthodologique pour qui étudie l’histoire des relations internationales.



[1]    Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Rennes 2, Hélène Harter est chercheur à l’UMR CERHIO et chercheur associé à l’UMR IRICE.