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Frédéric Gloriant, De Moscou à Madrid, du Caire à Berlin-Est. Les pays de l’Europe orientale et la Méditerranée. Compte rendu du Colloque international, 2-3 février 2012, Paris

De Moscou à Madrid, du Caire à Berlin-Est. Les pays de l’Europe orientale et la Méditerranée. Compte rendu du Colloque international, 2-3 février 2012, Paris

 

 

Bulletin n° 36, automne 2012

 

 

 

Frédéric Gloriant

 

 

L’UMR Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe (IRICE)[1] et le Réseau international de jeunes chercheurs en histoire de l’intégration européenne (RICHIE)[2] ont organisé un colloque international les 2 et 3 février 2012, à la Maison de la Recherche à Paris, intitulé « De Moscou à Madrid, du Caire à Berlin-Est. Les pays de l’Europe orientale et la Méditerranée. Relations et regards croisés, 1967-1989 »[3]. Présidé et coordonné par deux jeunes chercheurs, Houda Ben Hamouda (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Nicolas Badalassi (Université Paris III), le colloque accueillait plus d’une quinzaine d’intervenants – d’Angleterre, de Bulgarie, d’Espagne, de Finlande, de France, de Grèce, d’Italie, de la République tchèque – avec la participation de Robert Frank (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Nicolas Vaicbourdt (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Antonio Varsori (Université de Padoue), Jean-Marc Delaunay et Élisabeth du Réau (Université Paris III), Jean-Robert Henry (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Aix-en-Provence), Éric Bussière (Université Paris IV-Sorbonne) et Fritz Taubert (Université de Bourgogne).

L’intérêt renouvelé des puissances pour l’espace méditerranéen et moyen-oriental à partir des années 1960, sous l’effet conjugué de la décolonisation qui s’achève en Afrique du Nord et de la reprise du conflit israélo-arabe en 1967, fit de cette région un centre d’intérêt majeur des relations internationales durant les deux dernières décennies de la Guerre froide. Alors que l’attitude des Occidentaux vis-à-vis de cette région a déjà fait l’objet de travaux approfondis, il a semblé pertinent de faire le point sur les recherches menées à propos des liens moins bien documentés entre le bloc de l’Est et les pays riverains de la Méditerranée.

L’objectif était de développer une perspective de « regards croisés », en s’intéressant non seulement aux politiques et perceptions des pays « socialistes » vis-à-vis des riverains de la Méditerranée, mais aussi réciproquement à celles des pays méditerranéens vis-à-vis des pays du bloc de l’Est. Cette démarche permettait notamment d’éclairer l’articulation complexe des logiques Est-Ouest et Nord-Sud dans le contexte de la détente tout d’abord, puis du renouvellement des tensions bipolaires à partir de la fin des années 1970. Ce colloque était d’autant plus pertinent que les événements récents liés au « Printemps arabe » ont puissamment contribué à bouleverser à nouveau les relations transméditerranéennes, comme l’a d’ailleurs montré Jean-Robert Henry, dans une intervention liminaire évoquant la crise actuelle de la politique méditerranéenne de l’Europe.

Les apports de ce colloque sont de trois ordres. Tout d’abord, nombre des travaux présentés se fondaient sur l’exploitation d’archives demeurées inédites, émanant surtout des pays ayant fait partie du bloc de l’Est, mais aussi d’organisations internationales telles que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L’étude des interactions entre le bloc de l’Est et la Méditerranée constitue donc indéniablement un front pionnier et fructueux de la recherche sur les deux dernières décennies de la Guerre froide, même si l’accès encore difficile aux archives de certains pays arabes limite les possibilités de croisement des perspectives.

Ce colloque a également permis de prendre conscience de la grande variété des acteurs jouant un rôle dans l’aire méditerranéenne durant la période 1967-1989, en dépassant donc une vision excessivement bipolaire de l’histoire de la Guerre froide : les deux superpuissances ont certes un rôle fondamental, mais les puissances moyennes ou petites, qu’il s’agisse de la France, de l’Iran, de l’Égypte, de la Turquie, de la Grèce ou de la Syrie ont une marge de manœuvre réelle qu’elles cultivent par le développement d’une diplomatie propre ; les pays satellites, la République démocratique allemande (RDA), la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, entre autres, développent quant à elles des diplomaties méditerranéennes différenciées, prenant en compte leurs intérêts propres et leurs « spécialités », tout en restant dans le sillage soviétique ; enfin, les micro-puissances, telles que l’île de Chypre menée par Makarios (Nicolas Badalassi, John Sakkas, Zhukova Nataliya) ou Malte, se font aussi entendre, notamment à Helsinki, allant jusqu’à susciter l’ire des deux superpuissances en demandant l’articulation plus forte de la sécurité européenne avec la Méditerranée ; c’est aussi la Communauté économique européenne (CEE) des Neuf (Houda Ben Hamouda), ou encore les partis qui nouent des liens à travers la Méditerranée.

Le colloque a enfin permis d’explorer la complexité de la détente des années 1960-1970. Alors que pour les États-Unis et l’URSS, elle vise une stabilisation du statu quo et une continuation de la confrontation Est/Ouest par d’autres moyens (Vladimir Dobrenko), la détente représente au contraire pour des acteurs tels que l’Iran (Claudia Castiglioni) ou la France, ou encore les pays du mouvement des non-alignés et certains pays arabes, l’opportunité de regagner une marge de manœuvre diplomatique que limitait la logique des blocs, voire une façon de subvertir l’ordre bipolaire et d’aller vers un fonctionnement plus multipolaire (Frédéric Gloriant). Les études de cas portant sur les relations bilatérales RDA-Égypte (Amélie Régnauld) et Syrie-Tchécoslovaquie, sur les politiques méditerranéennes de la Bulgarie ou de la Grèce (Nadya Filipova, Marietta Stankova, Sofia Papastamkou), ou encore sur les méthodes des services d’espionnage des États d’Europe de l’Est (José Maria Faraldo) ont aussi permis d’affiner le jugement porté sur le rôle respectif joué dans les échanges transméditerranéens par les différents types de facteurs, idéologiques, géopolitiques ou économiques. La détente a généralement permis le développement des liens transméditerranéens en assouplissant le carcan idéologique, pour mieux donner leur place à des intérêts géopolitiques ou économiques : à cet égard, les livraisons d’armements tchécoslovaques à la Syrie constituent un cas d’école de pragmatisme (Jan Adamec). Il n’en reste pas moins que l’idéologie ne disparaît pas complètement, qu’elle joue même parfois un rôle important, par exemple dans les rapports entre la RDA et la Syrie du parti Baath (Massimiliano Trentin). La différenciation s’impose également en ce qui concerne la marge de manœuvre dont on dispose vis-à-vis de l’hégémonie soviétique et que l’on cherchait à accroître grâce au développement de relations bilatérales directes : si elle demeura « interstitielle » pour les satellites d’Europe de l’Est, les protégés syriens ou égyptiens ne furent jamais soumis aussi rigoureusement à la tutelle de Moscou.

Enfin, plusieurs interventions ont montré que la détente était un processus à la fois évolutif dans le temps et différencié géographiquement. Alors que la détente dans les années 1960 a lieu dans un contexte encore fortement marqué par les idéologies, tiers-mondisme ou non-alignement, se font jour, dans les années 1970 des logiques plus étroitement pragmatiques : la neutralité gagne du terrain par rapport au non-alignement en Europe (Élise Bernard) ; les difficultés des économies socialistes contraignent à plus de pragmatisme dans les rapports avec le Sud. En termes géographiques, on assiste, sous l’effet déstabilisant des conflits israélo-arabes de 1967 et 1973, à la séparation entre une détente européenne au nord de la Méditerranée qui continue de s’approfondir jusqu’au sommet d’Helsinki et une aire méditerranéenne connaissant une mise en Guerre froide tardive et à contretemps.

En conclusion du colloque, Robert Frank a souligné à juste titre la richesse et la variété des interventions, qui ouvrent des perspectives fructueuses pour la recherche historique à propos de la région méditerranéenne à l’heure de la Guerre froide.

 

 


[1]    Frédéric Gloriant est doctorant en histoire des relations internationales à l’université de Paris III (Sorbonne Nouvelle). Il prépare une thèse, « La France, la Grande-Bretagne et les problèmes euro-atlantiques, 1957-1963 : le schisme entre deux visions stratégiques divergentes de la sécurité européenne »,  sous la direction de Frédéric Bozo. Ancien élève de l’École normale supérieure et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, il a également étudié les relations internationales à l’Université de Newcastle en Grande-Bretagne.

[2]    Voir en ligne le site de l’association : www.europe-richie.org (consulté le 2 octobre 2012).

[3]    Les actes du colloque seront publiés dans Les Cahiers de l’IRICE en juin 2013.