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Florian Michel, Les Archives secrètes vaticanes. Des sources pour l’histoire des relations internationales

Les Archives secrètes vaticanes. Des sources pour l’histoire des relations internationales

 

 

Bulletin n° 36, automne 2012

 

 

 

FLorian Michel

 

 

Par leur nom même, les Archives secrètes vaticanes[1] (ASV) éveillent l’imagination : l’appellation semble suggérer des archives closes ou inaccessibles aux historiens[2]. Elle paraît contenir l’idée selon laquelle le magistère catholique mettrait ainsi au « secret » les dossiers délicats de son histoire. On s’en doute : le terme est à entendre en un tout autre sens. Fondé par le pape Paul V (1605-1621), l’Archivio Segreto Vaticano regroupe au Palais du Vatican, à partir de 1610, des archives dispersées dans plusieurs lieux de Rome[3]. Le qualificatif de « secret » est à comprendre dans le sens qu’on lui donnait autrefois, c’est-à-dire « privé » ou « réservé au souverain ». Il renvoie implicitement aux « secrétaires » des diverses administrations et congrégations romaines, principales pourvoyeuses d’archives. Le maintien à travers les siècles du qualificatif « secret » rappelle que les archives pontificales ne sont ni « publiques », ni « nationales », et qu’elles sont avant tout au service des papes et de la Curie. Les Archives secrètes ne sont pas du reste le tout des archives vaticanes, puisqu’un certain nombre de congrégations abritent en leur sein leurs propres archives.

Laura Pettinaroli a montré toute la richesse des archives vaticanes pour les historiens du contemporain :

« Les travaux récents, concluait-elle dans un article publié en 2009, démontrent le potentiel des archives vaticanes tant pour développer de nouvelles approches en histoire religieuse que pour aborder de façon originale des phénomènes non ecclésiastiques »[4].

En 1998, en amont de l’année jubilaire de l’an 2000, le pape Jean-Paul II avait décidé l’ouverture des archives de l’Inquisition et de la congrégation de l’Index, tenues pour les plus secrètes qui soient. Depuis février 2006, par une décision du pape Benoît XVI, les archives du pontificat de Pie XI (1922-1939) sont rendues disponibles. Tous les documents concernant les pontificats de Pie XII à Jean-Paul II sont donc encore inaccessibles, avec quelques notables exceptions : certains fonds du pontificat de Pie XII ont été étudiés et publiés sous la direction de Pierre Blet – dix volumes de sources éditées entre 1967 et 1980 – en lien avec les controverses sur les silences du pontife[5] ; à des fins apologétiques, un ouvrage a également été publié sur l’œuvre humanitaire du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale[6] ; certains fonds du deuxième concile du Vatican (1960-1965) sont enfin accessibles aux chercheurs.

Aux ASV, les conditions d’accès sont plus complexes que dans la plupart des centres d’archives publiques, même si – au contraire de ce que Dan Brown imagine dans son thriller Anges et démons (2005) – il ne faut pas fournir un acte de baptême ou promettre allégeance au pape régnant pour y accéder. Le seul critère décisif est de prouver sa compétence scientifique. Il faut présenter une lettre de recommandation adressée soit au cardinal préfet des archives secrètes, soit au cardinal qui dirige la congrégation dont l’on veut consulter les archives. On peut aisément obtenir cette « supplique » auprès d’une institution de recherche. Même si l’on est un chercheur confirmé, il faut se munir d’une copie de son diplôme de master ou de doctorat. Il faut enfin une bonne dose de patience, puisque dépouiller des archives au Vatican signifie franchir à chaque fois une frontière, celle d’un État souverain, et puisqu’on ne peut pas y faire de photographies numériques. Les tarifs et délais des photocopies sont en outre prohibitifs. Les horaires d’ouvertures sont restreints. Les Archives secrètes ne sont vraiment pas des archives publiques au sens habituel : le pape dispose seul du droit de réguler l’accès à l’ensemble des fonds.

Que peut espérer trouver un historien des relations internationales contemporaines dans les archives du Vatican ? Pour le XIXe siècle et le premier quart du XXe siècle, la démonstration de la richesse des archives du Saint-Siège n’est plus à faire. Claude Prudhomme a ouvert la voie aux travaux sur les dynamiques missionnaires. Afin d’implanter l’Église dans les pays de mission, le centre romain a élaboré des principes missionnaires dès le XVIIe siècle et s’est doté de la congrégation pour la propagation de la foi – la fameuse « Congregatio de propaganda fide » (1622), relayée sur le terrain par les délégués apostoliques. Rome ne dédaigne pas d’intervenir dans les conférences internationales, comme celle de Berlin en 1884-1885, pour préserver le « droit des missions »[7]. Nombreux sont les chercheurs qui, dans ce sillage, ont travaillé sur les espaces les plus divers, en Afrique, dans le Pacifique[8] ou en Asie[9]. Jean-Marc Ticchi a analysé, quant à lui, le rôle de médiateur du Saint-Siège à l’échelle européenne et mondiale entre 1878 et 1922[10]. Pour le XXe siècle, les travaux sont en cours de réalisation ou de publication. Appuyé sur ma propre expérience au sein des archives de la Congrégation pour l’éducation catholique[11], qui joue le rôle de ministère des séminaires et universités, je puis affirmer que l’on trouve au Vatican non seulement des conditions de travail remarquables, mais également des documents du plus grand intérêt : du fait de la centralisation romaine, il est possible dans le même lieu de consulter des archives qui concernent toutes les universités catholiques du monde et de se livrer à un minutieux travail de comparaison. De Rome à Paris, de Lille à Toulouse, de Washington à Los Angeles, de Québec à Toronto, le réseau universitaire pontifical est au monde le plus vaste qui soit[12] et offre autant de fenêtres d’études des sociétés où sont situées les universités catholiques. À la charnière de l’histoire institutionnelle et de l’histoire des relations internationales, de tels fonds permettent d’étudier la politique universitaire du Saint-Siège, de mesurer les effets différentiels des réformes universitaires romaines, de comparer les enthousiasmes et les résistances locales, de constater l’extension et la circulation des hommes et des idées au sein de ce réseau.

Les perspectives de recherches ont longtemps été de travailler sur les relations bilatérales, entre le Saint-Siège et un pays ou un espace donné. Ces perspectives n’ont rien perdu de leur pertinence. Il existe plusieurs guides à destination des chercheurs, ainsi que des actes de colloque qui présentent des analyses par grandes aires géographiques. Ces ouvrages, très utiles, proposent des repérages dans les différents fonds[13]. Pour le cas français, les études réunies par Jacques Prévotat en 2010 traitaient admirablement des relations du Saint-Siège avec le gouvernement français, ainsi que de la politique étrangère du Saint-Siège[14]. Plusieurs fonds de l’ASV permettent de développer cette approche : les fonds des nonciatures et des délégations apostoliques, ceux de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires[15], ceux de la Secrétairerie d’État, etc. Les règles d'accès peuvent varier selon les lieux de conservation des archives. Les rapports des nonces, toujours très informés, les procès-verbaux des réunions des différentes congrégations de la Curie, les documents du Saint-Office, les notes des entretiens entre le secrétaire d’État et le pape, les correspondances internes à la Curie, les correspondances reçues par les diverses congrégations, les comptes rendus des entretiens entre les préfets des congrégations et les visiteurs, ambassadeurs, nonces, délégués apostoliques, recteurs, etc. constituent un immense matériau susceptible d’apporter un nouvel éclairage sur les relations internationales. La fin des années 1920 est en outre le moment d’une modernisation de l’appareil curial, marquée – entre autres éléments – par une inflation très nette de la bureaucratie. Quelques auteurs ont montré avec talent comment, pour l’histoire du XXe siècle, l’usage de ces sources pouvait mettre en lumière l’échelle mondiale des organisations ecclésiales[16] et renouveler des problématiques que l’on croyait à tort en voie d’épuisement – qu’il s’agisse du nazisme ou du communisme[17].

Les fonds du Saint-Siège offrent par conséquent un lieu nécessaire pour écrire une histoire religieuse au sens pluriel du terme, c’est-à-dire une histoire de l’institution ecclésiale autant qu’une histoire de l’inscription du religieux dans les sociétés modernes ; ils fournissent également un lieu opportun pour enrichir d’autres écritures historiques – de la censure, de la sensibilité religieuse, des intellectuels, des missions, puisque, par exemple, les analogies et oppositions entre le fait colonial et le fait missionnaire mériteraient aussi d’être affinées. Selon les rumeurs romaines, qui circulent depuis les années 2009-2010 et qui depuis lors n’ont été ni démenties, ni confirmées, les archives intégrales du pontificat de Pie XII (1939-1958) devraient devenir accessibles en 2015. Il y a là un immense chantier en perspective.

 


[1]    Voir  en ligne : http://www.archiviosegretovaticano.va (site consulté le 2 octobre 2012).

[2]    Florian Michel est maître de conférence à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est membre du Centre de recherches d’histoire Nord-Américaine.

[3]    Voir Terzo Natalini, Sergio Pagano, Aldo Martini, Archivio segreto vaticano, Firenze, Nardini Editore, Città del Vaticano, 1991.

[4]    Laura Pettinaroli, « Les archives vaticanes : des ressources pour l’histoire contemporaine », Histoire@politique. Politique, culture, société, janvier-avril 2009, n° 7, p. 10. En ligne : www.histoire-politique.fr (site consulté le 2 octobre 2012).

[5]    Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, d’après les archives du Vatican, Paris, Perrin, 2005 (1ère édition 1997).

[6]    Francesca Di Giovanni, Giuseppina Roselli (dir.), Inter Arma caritas. L’Ufficio Informazioni Vaticano per i prigionieri di guerra istituito da Pio XII (1939-1947), Cité du Vatican, Archivio segreto vaticano, 2004, 2 vol. 

[7]    Claude Prudhomme, Stratégie missionnaire du Saint-Siège sous Léon XIII (1878-1903). Centralisation romaine et défis culturels, Rome, École française de Rome, 1994.

[8]    Claire Laux, Les théocraties missionnaires en Polynésie, Tahiti, Hawaii, Cook, Tonga, Gambier, Wallis et Futuna, au XIXe siècle : des cités de Dieu dans les Mers du Sud ?, Paris, L'Harmattan, 2000.

[9]    Voir par exemple Olivier Sibre, « Le Saint-Siège et l’Extrême-Orient (Chine, Corée, Japon) de Léon XIII à Pie XII : 1880-1952 », sous la direction de Jacques-Olivier Boudon, Université Paris IV-Sorbonne, 2008.

[10]   Jean-Marc Ticchi, Aux frontières de la paix. Bons offices, médiations, arbitrages du Saint-Siège (1878-1922), Rome, École française de Rome, 2002.

[11]   Florian Michel, « La réforme universitaire de Pie XI. La constitution apostolique Deus Scientiarum Dominus et la France », dans Pie XI et la France. Études réunies par Jacques Prévotat, Collection de l’École française de Rome, Rome, 2010, p.  369-402 ; id., « Les universités pontificales, un lieu de gouvernance pour le Saint-Siège ? Perspectives comparatistes entre la France, les États-Unis et le Canada dans l’entre-deux-guerres », colloque des 14 et 15 janvier 2011, « Le gouvernement pontifical sous Pie XI : pratiques romaines et gestion de l’universel », Rome, École française de Rome, à paraître en 2012.

[12]   Voir par exemple l’annuaire publié par la congrégation pour l’éducation catholique, où l’on recense les universités, facultés, instituts d’études supérieures qui dépendent de la congrégation : Congregatio de institutione catholica, Index universitates et alia instituta studiorum superiorum Ecclesiae Catholicae, Vatican, 2005. En 2005, plus de 1860 institutions réparties dans tous les pays relèvent alors de l’autorité de la congrégation pour l’éducation catholique (Congregatio de institutione catholica, Index universitates, op. cit., 2005, p. 393).

[13]   Voir ainsi Lajos Pásztor (dir.), Guida delle fonti per la storia dell’America latina negli Archivi della Santa Sede e negli archivi ecclesiastici d’Italia, Cité du Vatican, Archivio segreto vaticano, 1970 ; Francesca Di Giovanni, Sergio Pagano, Giuseppina Roselli, Guida delle fonti per la storia dell’Africa del Nord, Asia e Oceania nell’Archivio segreto vaticano, Cité du Vatican, Archivio segreto vaticano, 2005 ; Pierre Hurtebise, Luca Codignola, Fernand Harvey, L'Amérique du Nord française dans les archives religieuses de Rome 1600-1922 : guide de recherche, Québec-Montréal, Éditions de l'IQRC-Presses de l'université de Laval, 1999. Il faut également citer les publications de l’équipe d’historiens fédérée autour de l’université de Viterbe : Giovanni Pizzorusso, Alexander Koller, Matteo Sanfilippo (dir.), Gli archivi della Santa Sede e il mondo asburgico nella prima età moderna, Viterbe, Sette città, 2004 ; Giovanni Pizzorusso, Olivier Poncet, Matteo Sanfilippo (dir.), Gli archivi della Santa Sede e la storia di Francia, Viterbe, Sette città, 2006. De Giovanni Pizzorusso et Matteo Sanfilippo, il existe également un « Inventaire des documents concernant le Canada dans les Archives secrètes et la Bibliothèque apostolique du Vatican, ainsi que dans les Archives de la Congrégation des affaires écclésiastiques extraordinaires, les Archives du Saint-Office et les Archives d’État de Rome : pontificat de Pie IX (1846-1877) ».

[14]   Lire notamment les articles de Gianfranco Armando, « Una nuova fonte per le ricerche storiche : l’archivio della Nunziatura di Francia (1921-1939) », de François Jankowiak, « ‘Droit ecclésiastique’ et régime de séparation : la question des associations diocésaines sous le pontificat de Pie XI » ; d’Agathe Mayeres, « L’influence de Louis Massignon sur la politique du Saint-Siège » ; de Marie Levant, « Une terre de consolation ? La France dans les audiences de Pacelli auprès de Pie XI (1930-1938) », dans Pie XI et la France. Études réunies par Jacques Prévotat, Rome, Collection de l’École française de Rome, 2010.

[15]   Laura Pettinaroli, « Les sessioni de la congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires : évaluation générale (1814-1938) et remarques sur le cas russe (1906-1923) », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 2010, n° 122, p. 493-537.

[16]   Americo Miranda, « Pax Romana, non “mussoliniana” : il ruolo di un’organizzazione internationalista cattolica tra le due guerre », Cristianesimo nella Storia, 2011, n° 32, p. 197-210. Le but de Pax Romana est de « favoriser les relations de peuple à peuple, en vue de démolir les barrières, vestiges de la guerre, qui les séparaient encore et à préparer la voie à une collaboration loyale, fraternelle, au service d’une nouvelle chrétienté ».

[17]   Sur les relations entre le Saint-Siège et l’Allemagne nazie, voir notamment Hubert Wolf, Le Pape et le diable, Paris, CNRS Éditions, 2009. Voir aussi la thèse de Laura Pettinaroli, soutenue en 2008, à paraître dans la collection de la Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, intitulée « La politique russe du Saint-Siège (1905-1939) ». De Laura Pettinaroli, voir également « Le Saint-Siège face à la révolution de 1905 : entre réflexes conservateurs, réformisme et enthousiasme missionnaire », Cahiers du monde russe, t. 48, n° 2-3, 2007, p. 449-462.