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Witold Griot, L’École historique de Cracovie. Une relecture de l’histoire de la Pologne par les conservateurs positivistes, 1867-1904

L’École historique de Cracovie. Une relecture de l’histoire de la Pologne par les conservateurs positivistes, 1867-1904

 

 

Bulletin n° 35, printemps 2012

 

 

 

Witold Griot

 

 

 

La Galicie, territoire recouvrant la partie de la Pologne annexée par l’Autriche en 1772 à la suite du premier partage de la Pologne, est le territoire polonais où, à la fin du XIXe siècle, règne la plus grande liberté politique[1]. Dans ce contexte, il a paru intéressant de se pencher sur les modalités de l’écriture de l’histoire de Pologne dans une période cruciale pour la formation de la conscience nationale polonaise et son extension à l’ensemble des classes sociales.

Les Polonais de Galicie bénéficient[2], en effet, d’un régime bien plus clément que leurs compatriotes de Prusse ou de Russie pour mener des études sur le passé de leur nation et, particulièrement, sur le principal débat historiographique polonais du temps : les causes de la chute de l’État polono-lituanien. Pour tenter de cerner la réponse spécifique des Galiciens, une étude a été menée sur leur perception du règne de Stanisław August Poniatowski, roi de Pologne de 1764 à 1795, dernier souverain à avoir ceint la couronne de la monarchie élective polono-lituanienne.

 

La formation de l’École historique de Cracovie

 

Le contexte étatique autrichien des années 1850 et 1860 est favorable à l’éclosion de mouvements nationaux. Depuis la Révolution de 1848, cet empire traverse une grave crise institutionnelle fondée sur les rivalités entre ses nombreuses nationalités. Après une tentative de régime constitutionnel, qui tourne court dès 1851, les années 1850 voient l’émergence d’un régime néo-absolutiste, remis en question avec la défaite de l’Autriche face à la France et au Piémont en 1859. Des réformes sont entreprises sous l’égide du Polonais de Galicie Agenor Gołuchowski, introduisant une première libéralisation dans les structures du centralisme viennois : la création de diètes provinciales dans chacun des « pays » autrichiens. La défaite de l’Autriche en 1866 face à la Prusse précipite les réformes engagées : en décembre 1867 sont votées les lois constitutionnelles qui font de l’Empire autrichien un État parlementaire confédéral. C’est dans le cadre de ce nouvel Empire austro-hongrois que la Galicie s’autonomise.

La Galicie acquiert, en effet, à partir des années 1860, une autonomie élargie qui la place dans une situation meilleure politiquement que la plupart des autres régions d’Autriche-Hongrie. En 1861 est convoquée la première Diète provinciale de Galicie. La loi électorale fait que seuls y sont vraiment représentés les intérêts des classes nobiliaire et bourgeoise. Cette Diète n’en demeure pas moins l’unique espace de liberté civique des Polonais à l’échelle de tous les anciens territoires polonais. Malgré les protestations de loyalisme des forces conservatrices et libérales dominant cette Diète, une résolution est votée dès 1867 prévoyant une large autonomie politique. S’ensuit une crise avec Vienne mais les conservateurs galiciens parviennent à conserver des concessions non négligeables. En juin 1869, François-Joseph reconnaît le polonais comme seule langue de l’administration. La langue polonaise devient langue d’enseignement dans les écoles primaires et secondaires, et les universités de Cracovie et de Lwów[3] sont polonisées au début des années 1870. Enfin, en 1872, est fondée l’Académie des sciences de Cracovie. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour favoriser la vie intellectuelle polonaise.

La vie intellectuelle et politique polonaise suivant immédiatement l’échec de l’insurrection de janvier[4] est marquée, en Pologne russe mais également en Galicie, par un débat sur le bien-fondé des insurrections pour libérer la patrie du joug étranger. Les conséquences désastreuses de l’insurrection de janvier interpellent les conservateurs galiciens. Face aux « rouges », tenants d’une idéologie de combat liée à un certain romantisme politique, les « blancs », souvent issus des classes possédantes et des milieux conservateurs, prônent une politique de conciliation. En manifestant un loyalisme sans compromission, l’idée est d’utiliser l’espace restreint des libertés pour entamer « un travail organique » : améliorer les conditions socio-économiques de vie des Polonais, de manière à ce que par une indépendance économique et culturelle, ils puissent à l’avenir avoir les ressources pour réclamer de nouveau une indépendance politique. C’est la ligne politique adoptée par les conservateurs galiciens. Ce « travail organique », ceux-ci le commencent par une réflexion sur la situation de la nation : non seulement il faut mettre en évidence les raisons qui ont mené au fiasco des insurrections successives, mais il convient également de réfléchir sur les causes de la perte de l’indépendance politique de la Pologne. C’est la tâche que s’assignent les historiens galiciens, très liés aux milieux politiques conservateurs.

Les historiens galiciens, plus particulièrement ceux de l’École historique de Cracovie, renouvellent en effet profondément l’historiographie polonaise à partir des années 1860 et pendant les décennies 1870 et 1880. L’ouvrage fondateur de ce nouveau courant historique est l’Histoire de Pologne de Józef Szujski, publié entre 1862 et 1866. Pour la première fois, l’histoire de Pologne y est présentée de manière critique, ce qui tranche avec les réflexes romantiques. Le pendant politique de cette publication scientifique est la fondation par les conservateurs galiciens, parmi lesquels Józef Szujski, de la revue Przegląd Polski[5] dans laquelle est publié en 1869 le Porte-feuille de Stańczyk, pamphlet politique contre le radicalisme des patriotes polonais et le recours à l’insurrection pour libérer le pays. Parallèlement sont publiés des ouvrages sur l’histoire de la Pologne apportant de nouvelles réponses aux débats historiographiques polonais. Pour les besoins de cette étude, on a choisi trois ouvrages : l’Histoire de Pologne[6] de Józef Szujski, l’Histoire de Pologne[7] d’Anatol Lewicki, l’Idée démocratique et ses détracteurs dans la République[8] de Michał Tyszkiewicz. Ce dernier livre représente déjà le tournant historiographique suivant de l’histoire polonaise, mais on y retrouve encore de nombreux traits communs à l’histoire de l’École historique de Cracovie.

Józef Szujski (1835-1883) est né à Tarnów[9], dans un milieu de la petite noblesse polonaise, patriote et nostalgique de l’ancienne République nobiliaire. Influencé par le Romantisme historique étant jeune, il rompt avec cette école de pensée à la suite de l’échec de l’insurrection de janvier (1863-1864) et de la terrible répression qui s’ensuit. Il étudie le droit, la philosophie, l’histoire autrichienne et les littératures polonaise et allemande à Cracovie et à Vienne. Dans les années 1960, il devient le chef de file des Conservateurs cracoviens, les Stańczyks, et publie de nombreux articles explicitant la pensée du mouvement. Il est le symbole du lien entre l’histoire et la politique au temps de l’autonomie galicienne : il poursuit parallèlement une double carrière d’historien et d’homme politique. Dès 1867, il est député à Vienne ; en 1869, il devient professeur agrégé d’histoire et titulaire de la première chaire d’histoire polonaise à l’Université de Cracovie. En 1872, il est nommé secrétaire général de l’Académie des Sciences de Cracovie. Il atteint le sommet de ses carrières en 1878 lorsqu’il devient recteur de l’Université de Cracovie et, en 1881, Sénateur autrichien à vie. C’est donc un homme au sommet de sa gloire qui entreprend d’écrire son Histoire de la Pologne.

Anatol Lewicki (1841-1899) est un autre exemple du lien entre histoire et politique dans la Galicie des Habsbourg. Né non loin de Tarnopol[10], issu d’une famille polonaise gréco-catholique, il étudie à Lwów, avant de s’établir à Przemyśl[11]. Il y est professeur dans l’enseignement secondaire et en même temps membre du Conseil municipal. En 1875, il est nommé docteur en philologie et part enseigner à Lwów en 1879, puis en 1883 à Cracovie où il accède à la chaire d’Histoire autrichienne. C’est, par conséquent, un historien professionnel doté d’une solide expérience pédagogique qui entame l’écriture de son Abrégé de l’Histoire de Pologne.

Avec Michał Tyszkiewicz (1857-1930), on a affaire à une autre sorte d’historien, plus amateur que professionnel. Né non loin de la ville de Żytomierz en Ukraine, c’est un comte grand propriétaire terrien représentatif de l’élite sociale des terres russes anciennement polonaises. Il n’est pas historien de Galicie au sens géographique, puisqu’il a passé la majeure partie de sa vie en Ukraine, mais au sens idéologique, car il se réfère sans cesse dans son ouvrage aux historiens galiciens. Il a en outre la particularité de se considérer à la fois comme Polonais et comme Ukrainien, fait rare à une époque où, le développement des nationalismes aidant, l’antagonisme croît entre ces deux nations. Il s’intéresse à l’histoire dans le cadre de ses activités de mécénat et de promotion internationale de ses deux nations : il développe ainsi des réflexions dont le fruit est, entre autres, l’Idée démocratique et ses détracteurs dans la République.

 

<h1 style="margin-bottom:4.0pt;text-align:justify;text-justify:inter-ideograph; line-height:120%">Une nouvelle manière de faire l’histoire</h1>

 

Le mémoire réalisé a pour problématique centrale la relecture des dernières années de l’existence d’une Pologne indépendante menée par l’École historique de Cracovie. De cette question principale dérive un ensemble de questions auxiliaires auxquelles je me suis efforcé de répondre : comment les historiens galiciens remettent-ils en question l’héritage historiographique romantique ? Comment l’École historique de Galicie traite-t-elle les figures historiques dévalorisées ou héroïsées par les historiens romantiques ? Comment analyse-t-elle le système politique de l’ancienne Pologne ? Quelle est la réponse des historiens galiciens au débat sur les causes de la chute de la Pologne ? Quelle nouvelle hiérarchie établissent-ils quant aux responsabilités dans la chute de la Pologne, tant à l’échelle intérieure qu’extérieure de l’État polono-lituanien ? Enfin, au-delà de toutes ces questions, quelle pensée politique et surtout quelle vision de l’histoire sont-elles défendues par les historiens galiciens ?

Le premier chantier auquel s’attellent les historiens de Galicie est avant tout historiographique : il s’agit de redéfinir les cadres de l’exercice de la profession d’historien. L’historiographie de Galicie, des années 1860 à la fin des années 1890, se caractérise avant tout par trois éléments : un rejet du précédent mouvement historiographique, une volonté de porter l’histoire au rang de science, et la défense d’opinions politiques conservatrices dans le cadre d’une conception de l’histoire doublement politique.

L’historiographie conservatrice et positiviste de Galicie s’oppose en effet sur plusieurs points à celle qui l’a précédée. Le premier grief que Szujski émet à l’encontre des historiens romantiques est ainsi une idéalisation de l’histoire, dans le cadre d’une discipline d’ordre littéraire dans laquelle un vraisemblable idéalisé primerait sur le vrai réaliste : « L’Histoire a pris la forme de l’apologie de notre société historique »[12]. L’argument principal de l’historiographie positiviste de Galicie tient dans cette phrase : les historiens romantiques, au lieu de chercher les vraies causes de la chute de l’État polonais avant tout dans le facteur intérieur, ont refusé tout mea culpa. Les historiens galiciens mettent en garde contre le raccourci de l’histoire qui est, selon eux, de présenter la République nobiliaire polonaise comme précurseur d’un régime démocratique.

Éviter tout raccourci va de pair avec une certaine rationalisation de l’histoire. Or, selon les historiens galiciens, cette rationalisation ne peut être atteinte qu’en rendant l’histoire plus scientifique, et en l’insérant dans une vision positiviste de l’humanité. Cette conception de l’histoire se voit à travers une volonté de fonder le travail historique sur des sources exploitées de manière systématique et la récurrence d’un vocabulaire de la science médicale pour qualifier les phénomènes et les méthodes historiques. L’histoire devient, sous la plume des Polonais de Galicie, une science expérimentale, où les archives, qui doivent être les plus diversifiées possibles[13], doivent être soumises à un examen sérieux. Ainsi, Szujski écrit : « Après l’époque où le caractère apologétique était le signe distinctif de l’historiographie polonaise, en arrive une autre, dans laquelle [...], les anciens systèmes apologétiques se brisent, et le passé doit être examiné à la lumière de la méthode comparative et de lois générales, tirées de l’expérience historique »[14].

 

Enfin, l’histoire positiviste sert à prévenir des catastrophes nationales. « La seule nation qui est sur le chemin de la guérison, c’est celle qui cherche le mal et les remèdes à ce mal avant tout en elle-même »[15] dit Szujski : l’histoire devient une médecine pour guérir les plaies de la nation. Cette vision curatrice de l’histoire amène à considérer le rôle politique qu’elle doit jouer.

L’histoire galicienne est enfin doublement politique, en ce qu’elle est écrite pour éduquer la cité, et parce qu’elle véhicule un modèle pour la cité. En ce sens, elle est proche de l’histoire romantique, sauf que sa morale est différente. L’histoire, par les événements qu’elle narre, fait prendre conscience à la nation de ses carences. L’historiographie galicienne est également politique en raison de sa partialité, qu’elle soit assumée ou niée par ses auteurs. Ces historiens content l’histoire du point de vue d’une classe dominante, la bourgeoisie et la noblesse galiciennes, et se gardent bien souvent de critiquer l’occupant autrichien. Vis-à-vis de ce dernier, c’est le loyalisme qui prévaut largement. Lewicki en est particulièrement représentatif, lorsqu’il conclut son ouvrage par une apostrophe à l’empereur François-Joseph : « Nous réjouissant de la bienveillance paternelle du clément Monarque, nous possédons toutes les conditions d’un développement et d’un progrès efficaces sur la route que la providence nous a tracée »[16].

Les caractéristiques évoquées précédemment conduisent à une certaine lecture du règne de Stanisław August par les historiens galiciens, permettant de répondre à leur manière à la question des causes de la chute de la Pologne.

 

<h1 style="margin-bottom:0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify; text-justify:inter-ideograph;line-height:120%">Une historiographie à contre-courant </h1> <h1 style="margin:0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align:justify;text-justify: inter-ideograph;line-height:120%">de l’historiographie traditionnelle polonaise</h1>

 

Si le courant historique de Galicie est si original, c’est avant tout par la réponse qu’il apporte à la controverse sur l’origine de la fin de l’État polonais. Cette controverse peut se résumer dans une relation entre deux termes : d’un côté un facteur extérieur, c’est-à-dire l’ensemble des actions préjudiciables des puissances ennemies sur la Pologne, et un facteur intérieur, l’ensemble des actions nocives de la société polonaise à l’encontre de son État. La réponse à la controverse passe par la détermination suivante : quel facteur a-t-il été prédominant par rapport à l’autre ? La réponse traditionnelle des romantiques était de faire passer le facteur extérieur avant le facteur intérieur. Avec les historiens cracoviens, cette relation est inversée : l’action des Polonais sur leur État a entraîné un affaiblissement de ce dernier, affaiblissement dont les puissances étrangères ont tiré profit. Cette assertion est cruciale car pour l’École de Cracovie, ce qui compte, c’est de prendre conscience à travers l’histoire des défauts qui ont mené à la chute de l’État polonais, dans la perspective d’une résurrection de ce dernier. On peut voir l’argumentaire de ces historiens se développer ainsi : le caractère défectueux du système politique polonais, cause profonde de la chute de la Pologne, joint à une société inégalitaire où la noblesse concentre tous les pouvoirs, cause directe de cette chute, ont engendré un affaiblissement dont ont tiré parti les puissances étrangères, qui n’ont été que des catalyseurs du processus de désintégration de l’État.

Les historiens de l’École de Cracovie identifient d’abord le caractère défectueux du système politique polonais comme la cause profonde de la disparition de la Pologne des cartes de l’Europe. Il constitue la partie impersonnelle du facteur intérieur. Trois critiques sont faites à la République nobiliaire. Tout d’abord le système politique polonais du XVIIIe siècle est fondé sur un parlementarisme excessif qui ne laisse guère de pouvoir à un roi réduit au rôle de figurant. Cette critique permet de deviner les opinions politiques des conservateurs cracoviens, partisans d’un pouvoir exécutif fort dans le cadre d’une monarchie. Le deuxième grief à l’encontre du système politique est le caractère anarchique de la classe dominante. La noblesse, encline à se diviser en factions et en confédérations, fait ainsi prévaloir ses intérêts privés sur l’intérêt général de la nation. Enfin, le dernier défaut, et non des moindres, est un manque de centralisation avec un appareil bureaucratique réduit à sa plus simple expression. Ainsi les auteurs galiciens louent-ils toutes les tentatives de réformes du règne de Stanisław August allant dans le sens d’un renforcement de la centralisation et de l’exécutif. En témoigne l’analyse de Lewicki sur la formation du Conseil Permanent[17] en 1775 : « À travers le Conseil permanent, on a créé un pouvoir central, auquel tous les autres pouvoirs étaient subordonnés, et qui disposait de la force militaire pour mettre en œuvre ce qu’il avait décidé »[18]. Les défauts du système polonais conduisent à une démoralisation des élites au pouvoir.

Le facteur intérieur a également une composante personnelle : ce n’est pas seulement par des mécanismes étatiques impersonnels que la Pologne est tombée, mais également par les faits de nombreuses personnalités qui ont contribué à affaiblir l’organisme polono-lituanien. L’une des causes majeures de la chute de la Pologne pour les historiens galiciens est une société gangrenée par une noblesse toute puissante. L’École historique de Cracovie insiste beaucoup sur l’irresponsabilité de la noblesse qui, ayant en main tous les pouvoirs, ne permet pas à une bourgeoisie volontiers réformatrice de se développer. La problématique religieuse est à peine étudiée, mais on peut en percevoir l’importance dans le processus de déstabilisation de l’État. Les historiens cracoviens ne s’en tiennent pas là : après avoir étudié les responsabilités de classe, ils s’intéressent à celles des individus, opérant un renversement par rapport aux historiens romantiques. Stanisław August, par exemple, est réhabilité. En effet, ce dernier était considéré par les Romantiques comme une créature de Catherine II, manquant de caractère pour défendre avec succès la cause polonaise auprès de l’Impératrice russe, voire se désintéressant du sort de son pays. En outre, toujours par souci de démythifier l’histoire, les héros traditionnels voient leurs portraits nuancés. Paradoxalement, les figures de traîtres de l’histoire polonaise sont, sinon partiellement réhabilitées, du moins les critiques formulées à leur encontre sont réévaluées par un examen attentif du contexte de l’époque. Enfin, l’École historique de Cracovie entend expliquer certaines actions négatives des Polonais envers leur État par la description d’un caractère « national » volontiers prompt à la rébellion et à l’inorganisation. Tyszkiewicz relie cet esprit national au Sarmatisme des nobles polonais, et en fait l’une des raisons de l’incapacité de la société polonaise à pouvoir entreprendre à temps des réformes salutaires pour l’État : « La prépondérance de l’idée slave, sociale, sur la règle nationale, a donné son triste résultat »[19]. Toutes les composantes du facteur intérieur sont explicitées de manière à lui donner de l’ampleur par rapport au facteur extérieur dont les historiens cracoviens s’appliquent à relativiser la portée.

Pour les historiens de l’École de Cracovie, en effet, les interventions et les ingérences étrangères arrivent ultérieurement dans l’ordre des responsabilités par rapport au facteur intérieur. Ils témoignent d’une grande attention à l’étude du contexte international, mais non pas pour mettre en avant le rôle des puissances étrangères dans la dislocation de la Pologne. En effet, s’ils insistent sur ce contexte, c’est pour relativiser les politiques menées par les trois puissances vis-à-vis de la Pologne, notamment en faisant valoir qu’il n’y avait pas de plan prévu de longue date pour la démembrer. L’ordre de responsabilités des trois puissances est lui aussi réexaminé, la Prusse étant jugée bien plus sévèrement que la Russie, diabolisée par les romantiques. En effet, si la Russie peut apparaître comme celle qui a mis en œuvre les partages, l’instigatrice de ces derniers a été la Prusse. Quant à l’Autriche, et l’on peut voir la partialité d’historiens qui sont aussi citoyens autrichiens, elle est totalement disculpée de sa participation aux partages. Enfin, les historiens de Galicie se penchent, au détour de leurs ouvrages, sur l’influence des pensées politiques occidentales sur la Pologne de cette période, minimisant leur portée sans toutefois les exclure totalement. Ces pensées permettent de dévoiler la pensée politique des historiens cracoviens : s’ils sont favorables à la pensée des Lumières, ils n’en restent pas moins opposés à toute forme de jacobinisme compris comme radicalisme révolutionnaire. Ces conservateurs éclairés restent d’irréductibles opposants à toute forme de pensée démocratique.

 

L’apport de l’historiographie positiviste et conservatrice de Galicie à l’historiographie polonaise est considérable. Du point de vue des méthodes tout d’abord : elle a fortement contribué à faire de l’historiographie polonaise une science équivalente à celle des historiens méthodiques français. Ensuite, ce courant historiographique a conduit au développement de deux pensées. L’une concerne la place primordiale à accorder à l’histoire dans le jeu politique, notamment comme magistra vitae, l’autre se rapporte à la nation polonaise, son passé et surtout son avenir en une fin de siècle sombre pour les Polonais. Enfin, avec une certaine partialité due à un regard biaisé par la position sociale de ses auteurs et le contexte de l’après-Insurrection de janvier, elle a enrichi le débat controversé sur les causes de la chute de la Pologne, faisant prévaloir le facteur intérieur sur le facteur extérieur.



[1]    L’État polono-lituanien a disparu de la scène géopolitique européenne au terme de trois partages entre la Russie, la Prusse, et l’Autriche. Le premier partage a eu lieu en 1772 : l’Autriche a pris le territoire qui va devenir la Galicie, et qui correspond à la Petite-Pologne et à l’ancienne Principauté de Ruthénie. La Prusse s’est saisie de la Poméranie de Gdańsk, sans cette dernière ville. La Russie a annexé les marges orientales de la Russie Blanche. Le deuxième partage de la Pologne est réalisé en 1793. La Prusse s’empare de la Grande-Pologne ainsi que de Gdańsk. La Russie accapare un grand territoire correspondant à la Podolie ainsi que la majeure partie de la Russie Blanche. La frontière entre la Pologne et la Russie suit à peu près celle de 1921-1939, entre la Pologne et l’URSS. Enfin, le troisième partage date de 1795. La Prusse s’octroie l’essentiel de la Mazovie avec Varsovie, l’Autriche de Cracovie et de la région de Lublin, tandis que la Russie annexe la Volhynie, la Lituanie avec Wilno et la Courlande. Au terme de ce partage, la frontière entre la Prusse et la Russie suit à peu près l’actuelle frontière orientale de la Pologne.

[2]    Cet article est le compte rendu du mémoire de Master 1 d’Histoire contemporaine de l’École normale supérieure de Lyon, sous la direction de Marie-Pierre Rey : « La perception du règne du dernier roi de Pologne par les Polonais de Galicie de 1867 à 1904 ». Il a été soutenu le 17 juin 2011 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

[3]    Lwów, aujourd’hui dans l’oblast ukrainien du même nom, est la capitale de la Galicie.

[4]    Cette insurrection, qui a débuté le 22 janvier 1863 en zone russe pour protester contre la répression tsariste des associations patriotiques polonaises, s’est étendue à l’ensemble du Royaume du Congrès. Jusqu’à la fin de 1864, de multiples opérations de guérillas ont été menées contre les troupes russes. Isolée sur le plan international, l’insurrection n’a pas su rallier à elle l’ensemble des paysans polonais et a fini par être vaincue par les troupes russes. La répression tsariste est sanglante.

[5]    La Revue polonaise a été l’organe principal des conservateurs cracoviens.

[6]    En polonais, Historia Polski, ouvrage publié une première fois en 1880. L’édition courante date de 1889.

[7]    En polonais : Zarys Historii Polski i krajów ruskich z nią połączonych [l’Esquisse de l’Histoire de Pologne et des pays ruthènes qui lui sont rattachés]. L’édition originale date de 1884, l’édition courante de 1888.

[8]    En polonais : Idea demokratyczna i jej krytycy w Rzeczypospolitej. L’unique édition a été publiée en 1904.

[9]    Ville de Galicie occidentale, actuellement dans la Voïévodie de Petite-Pologne.

[10]   Ville de Galicie orientale, actuellement dans l’oblast ukrainien du même nom.

[11]   Ville à la frontière entre Galicie occidentale et orientale, actuellement dans la Voïévodie des Basses-Carpates.

[12]   Józef Szujski, Histoire de la Pologne, in Oeuvres de Józef Szujski, Cracovie, Nakład Gebethnera i Wolffa [éditions Gebethner et Wolff], 1889, p. 2.

[13]   Szujski préconise, entre autres, l’utilisation des fonds d’archives étrangers, ce qui, logique du point de vue scientifique, n’en demeure pas moins audacieux du point de vue politique pour l’époque.

[14]   Ibid., p. 393.

[15]   Ibid., p. 394.

[16]   Anatol Lewicki, Ébauche d’une Histoire de Pologne et des pays ruthènes qui lui sont rattachés, Cracovie, Nakład Gebethnera i Wolffa [éditions Gebethner et Wolff], 1888, p. 320.

[17]   Le Conseil permanent est une institution mise en place à la demande des Russes après le premier partage de la Pologne en 1773 pour pouvoir mieux contrôler les velléités des réformateurs polonais. C’est l’embryon d’un véritable gouvernement central.

[18]   Ibid. p. 297.

[19]   Michał Tyszkiewicz, L’Idée démocratique et ses détracteurs dans la République, Cracovie, Nakład Gebethnera i Wolffa [éditions Gebethner et Wolff], 1904 p. 164.