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Kévin Wursthorn, La France et les enjeux pétroliers dans le golfe Persique, de 1974 aux années 1980

La France et les enjeux pétroliers dans le golfe Persique, de 1974 aux années 1980

 

 

 

Bulletin n° 35, printemps 2012

 

 

 

Kévin Wursthorn

 

 

Le début des années 1970 fut marqué par une vague d’indépendance dans les émirats. Les Anglais perdirent le monopole sur des relations extérieures avec ces États et la France y ouvrit des ambassades, alors qu’elle devait jusqu’alors compter sur Total pour y être représentée[1]. La France pouvait enfin agir directement sans passer par des intermédiaires. Cette rupture dans les relations internationales arriva à un moment où le choc pétrolier révéla à l’opinion l’importance du golfe Persique et alors que la stabilité de la région n’avait jamais paru aussi fragile. La guerre Iran-Irak marqua le point culminant de ces tensions et permit à la France d’accroitre son influence dans le golfe et de participer à sa sécurité. Cette guerre fut aussi l’occasion de redéfinir son rôle dans une région stratégique pour son approvisionnement, ce qui permet d’analyser les craintes, exposées dès l’après choc pétrolier, par l’administration. Celles-ci nous présentent une perception globale des enjeux pétroliers et de la dépendance française en hydrocarbures. L’étude de cette période est particulièrement intéressante puisque pour la première fois, depuis la découverte du pétrole, la France peut mettre en place une politique autonome sans être contrainte et limitée par le protectorat britannique sur les émirats. Elle permet donc de mesurer les capacités françaises à assurer sa sécurité énergique sur le plan militaire, diplomatique et économique dans une zone d’influence traditionnellement anglo-saxonne et de voir se former une vision géostratégique du golfe Persique.

 

La France et les émirats face au risque d’extension du conflit

 

Pays côtiers, situés sur la façade occidentale du golfe Persique, les émirats furent particulièrement menacés par le conflit qui opposa l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988. La rente pétrolière était devenue un enjeu stratégique dans un conflit qui s’enlisait. Couper les circuits d’exportation de son adversaire signifiait réduire ses ressources et donc sa capacité de résistance. C’est pourquoi, le pétrole devint un enjeu dans cette guerre. Les installations furent prises pour cible dans les deux pays, mais également les tankers traversant le golfe Persique. Or, les exportations des émirats transitaient par le golfe Persique et leurs navires risquaient d’être attaqués. Les émirs vendaient du brut à la France et aux États-Unis, qui étaient accusés par l’Iran de soutenir l’Irak[2].

Dans ce nouveau contexte, la France devait se poser la question de l’arbitrage entre dépenses énergétiques et dépenses militaires. Le problème était qu’avec le contexte économique international, elle ne pouvait pas envisager des options qui combineraient un fort accroissement des dépenses militaires et énergétiques. Se posa alors la question de la vulnérabilité. Les moyens à mettre en œuvre pour y remédier impliquaient des mesures coûteuses de stockage et des plans pour gérer une rupture des approvisionnements. Une interruption d’un an de l’approvisionnement en pétrole dans les années 1980, portant sur 9 millions de barils par jour, entrainerait une décroissance de 6,6% aux États-Unis, de 8,8% en Europe et de 9,5% au Japon[3]. Si ce scénario paraissait peu plausible, il révéla la vulnérabilité des pays du Nord. Le déclenchement de la guerre entre l’Iran et l’Irak, deux grands producteurs, et les risques que le conflit faisait peser sur le golfe Persique donnaient une tout autre ampleur à ce scénario.

Les émirats avaient du matériel militaire de qualité, notamment français, mais en nombre limité compte tenu de la faiblesse de leur population, et qui était le plus souvent peu opérationnel faute de personnels qualifiés. Si l’on prend l’exemple du Qatar, l’armée alignait 4 500 hommes, 24 chars, 10 avions de chasse et 5 navires. Il s’agissait plutôt de forces de sécurité, destinées à parer tout risque de coup d’état, qui ne pouvaient rien faire face à une armée conventionnelle. Face à cette menace les émirats se rassemblèrent autour de l’Arabie Saoudite au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG)[4]. Ce conseil, faisant fi de l’opposition entre pays conservateurs et pro-occidentaux, était ouvertement tourné contre l’Iran chiite. Il aida financièrement l’Irak, malgré une attitude officiellement prudente. Le CCG prit une position de plus en plus partisane avec l’enlisement du conflit. Lors du 4e sommet, tenu à Doha en novembre 1983, le CCG  demanda à l’Iran de ne plus menacer la liberté de navigation dans le golfe et les détroits[5]. Il s’agissait d’un tournant puisque durant les années précédentes, l’Arabie Saoudite s’était opposée aux entreprises du Baath irakien dans le golfe. Ce soutien n’était en rien une alliance, mais visait à trouver un contrepoids à l’influence iranienne dans le golfe, qui s’attaquait notamment aux dérives du wahhabisme pratiqué en Arabie Saoudite et dans les autres émirats. Total voyait un lien entre ce rapprochement et la parution d’un roman américain, Crash of 79, qui faisait débat dans la péninsule arabique. Ce roman décrivait l’invasion des champs pétrolifères de la péninsule par une puissance voisine, dans laquelle tout le monde reconnut l’Iran. Il est intéressant de noter l’usage que les émirs ont fait de ce roman pour défendre leur politique. Il ne fut pas interdit, comme l’avait été l’année précédente le roman français de Michel Clerc Bakchiche. L’émir Fahd d’Arabie ordonna personnellement la traduction de l’ouvrage en arabe afin de le diffuser au plus grand nombre dans les émirats. C’était une façon indirecte, mais très efficace d’attaquer l’Iran et de faire rentrer l’idée de la menace iranienne dans les opinions. Ce faisant l’Arabie Saoudite donna le ton aux autres émirs pour un rapprochement avec l’Irak contre l’Iran, avant même la chute du Shah[6]. Cela se concrétisa au Qatar par une visite de l’émir Khalifa bin Ahmad al Thani en Irak et la reprise des relations diplomatiques.   

L’ambassadeur de France au Qatar, Jean Paul François Bellivier, remarqua rapidement un changement d’atmosphère à l’état-major qatari. Malgré les avancées françaises dans les émirats, le Qatar était toujours proche des Britanniques sur le plan militaire. Le prince héritier, qui était également ministre de la Défense, était un ancien élève de Sandhurst et des officiers britanniques exerçaient encore des commandements dans l’armée de l’Air. La France pensait que le renouvellement du matériel serait confié à des Britanniques, mais l’Ambassade aida les industriels à promouvoir la qualité du matériel français. La chute du Shah changea la donne puisque le risque d’un conflit général avait mis en avant l’absence quasi totale d’une puissance défensive au Qatar. Le matériel français utilisé par l’Irak contre l’Iran avait montré ses qualités. On peut également mettre en avant le rôle de l’Arabie Saoudite qui avait déjà acheté du matériel français. Les Qataris mirent l’accent sur la volonté de disposer du matériel le plus sophistiqué, ce qui aboutit à l’achat de 14 Mirages F1 et d’une option pour les remplacer par des Mirages 2000. Cette commande s’ajouta à de nombreuses commandes de matériel français. De 1978 à 1981, le Qatar commanda également des AMX 13, 136 VAB à Berliet, 6 Alphajets pour l’entraînement des pilotes à Marcel Dassault, 3 patrouilleurs lance-missiles aux Constructions mécaniques de Normandie, des Exocets, des missiles antichars « Milan » et de nombreux autres armements pour équiper le matériel précité. Soit au total, une commande de 5,6 milliards de francs[7]. À la fin de la mission de l’ambassadeur de nombreux autres contrats étaient en train d’être négociés. La guerre Iran-Irak avait stimulé les importations françaises et renforcé la présence française dans la région au détriment des Britanniques.

Si le risque d’invasion était improbable, la France craignait que le conflit ne bloque la sortie du détroit d’Ormuz. Ce détroit, large de seulement 45 km, n’incluait que deux couloirs de navigation. Cette position faisait craindre des tentatives d’obstruction. Cette option était impossible dans le sens descendant en raison de la profondeur des fonds, mais pouvait être appliquée en sens montant. Néanmoins, les militaires démontrèrent que ce scénario n’était pas à craindre puisque rien n’empêchait les navires de passer plus au nord du détroit où les fonds étaient suffisamment profonds. Le blocus total n’apparaissait pas être une solution envisageable puisqu’il affecterait également les navires transportant le pétrole exporté par l’Iran et l’Irak. Un blocus limité paraissait difficile à mettre en place étant donné la faiblesse des forces maritimes en présence et l’importance du trafic transitant par Ormuz. Il ne restait plus alors que des moyens de moindre ampleur mais dont l’efficacité, notamment psychologique, pouvait s’avérer redoutable. L’interruption du trafic par le mouillage de mines sous-marines était facile à mettre en place et relativement peu coûteux. Enfin, les actions ponctuelles de détournement de tankers pourraient facilement être mises en place[8].

 

On peut observer que les militaires français avaient particulièrement bien anticipé les risques touchant le trafic maritime dans le golfe Persique. Dès que la situation militaire fut figée sur terre, les belligérants tentèrent de couper la rente pétrolière de leur ennemi principalement en recourant aux mines et aux détournements de navires. Néanmoins, dans un premier temps, la France comptait sur les Américains pour assurer la sécurité dans le golfe Persique. Elle s’inquiétait davantage des conséquences du conflit entre le Sud et le Nord Yémen qui menaçait le détroit de Bab El Mandeb porte d’entrée vers la mer Rouge et le canal de Suez. Le pétrole devait transiter par le Cap s’il était bloqué. La France s’inquiétait également du renforcement de l’influence de l’URSS sur le Nord Yémen et l’Ethiopie qui pourrait fortifier son emprise sur le détroit de Bab El Mandeb. La France était très impliquée dans la défense de ce détroit grâce à sa présence militaire à Djibouti[9], d’où son intérêt pour cette question. La menace sur Ormuz débuta avant même le début des hostilités entre l’Iran et l’Irak. Dès juillet 1979, Ahmed Zaki Yamani, Ministre saoudien du Pétrole, affirma que les exportations de pétrole des pays du golfe Persique pourraient être bloquées par des commandos palestiniens coulant des tankers pour bloquer le détroit. En fait, la menace du blocage était très largement exagérée, mais ce mythe connut un grand succès dans les médias qui alimentèrent la crainte d’un arrêt des approvisionnements. 

 

L’opération paraissait d’autant plus improbable que les Palestiniens ne disposaient pas de moyens pour menacer la circulation dans le détroit et n’y avaient aucun intérêt. En agissant de la sorte, ils risqueraient de perdre le soutien des pays riverains et leurs financements[10]. Ce mythe eut néanmoins le mérite d’informer l’opinion sur les risques d’un blocage dans le détroit d’Ormuz, d’où les inquiétudes lors du déclenchement du conflit entre l’Iran et l’Irak, deux pays disposant de moyens militaires classiques capables de menacer la sécurité des pétroliers. C’est à cette même époque que Zbigniew Brzeziński conceptualisa son idée « d’arc de crise » en 1978, sur « une ceinture de feu islamique s’étirant du Maroc au Pakistan qui serait un lieu d’affrontement privilégié »[11]. Les menaces iraniennes inquiétèrent les médias, mais il apparut rapidement que le pays n’avait pas les moyens de les mettre à exécution[12]. Bien que les pertes humaines liées aux pétroliers attaqués fussent des tragédies, l’effet réel de ces frappes était principalement psychologique. Le déploiement massif de flottes américaines et d’un groupe aéronaval français démontrèrent la capacité des Occidentaux à défendre cet axe stratégique.

 

Les craintes françaises

 

Face à la montée des tensions, la France ne resta pas indifférente à l’instabilité de la région. Cet intérêt se matérialisa en janvier 1979 avec la mise en place du groupe de travail « géopolitique des hydrocarbures », créé conjointement par le Centre d’analyse et de prévision du ministères des Affaires étrangères  et le Centre d’études et de prévision du ministère de l’Industrie. Ce groupe devait informer les dirigeants français des risques au Moyen-Orient, notamment des tensions sociales nées d’un développement économique mal maitrisé et des tensions et conflits régionaux[13]. Cet intitulé révèle clairement le lien avec la révolution iranienne vue comme un facteur déstabilisant.

La sécurité de la région apparaissait d’autant plus importante que la diversification pétrolière avait révélé ses limites. Si le premier choc généra une augmentation rapide des prix, la période 1974-1979 fut caractérisée par une détente sur le marché français. Le prix du pétrole, libellé en dollars, avait peu augmenté si l’on raisonnait en valeur nominale. La baisse du dollar combinée à l’inflation mondiale généra même une baisse du coût réel unitaire du pétrole en France. Si l’on raisonne en francs constants, le prix CIF[14] de la tonne de pétrole diminua de 15% entre 1974 et 1978. Ce ne fut qu’à partir d’août 1979 que ce prix dépassa à nouveau celui de 1974. Le rééquilibrage de la balance des paiements fut ainsi obtenu dès 1976 pour le Japon, 1977 pour l’Italie et le Royaume-Uni et 1978 pour la France[15]. La crise iranienne changea la donne. En plus de l’instabilité politique, la France craignait également l’instabilité des prix. 

 

Fig. 1. Prix CIF de la tonne de pétrole rendu en France en francs constants (Source : FT 2 SG 10, rapport du groupe de travail sur la géopolitique des hydrocarbures, juillet 1979).

 

Loin du contre-choc pétrolier, les experts tablaient davantage sur une plus grande cohésion des  pays membres de l’OPEP et sur des tensions plus marquées entre consommateurs. Avant que la guerre Iran-Irak ne pousse ces deux pays à la surenchère productive pour vendre plus de pétrole, la France craignait de devoir gérer une situation de tension permanente due à une insuffisance de l’offre liée au déficit de la balance des paiements de l’OPEP. Seuls l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis (EAU) et le Koweït profitaient encore d’une balance excédentaire. Cette chute spectaculaire s’expliquait par un effet volume et un effet prix. Les importations de l’OPEP avaient crû de 115% entre 1974 et 1978, ce qui contribua à déséquilibrer la balance. En parallèle l’évolution des termes de l’échange fut défavorable à l’OPEP du fait de la chute du dollar[16].

Cette situation faisait craindre à la France une radicalisation politique des pays arabes qui pourrait aboutir à la fin de la distinction traditionnelle entre modérés et radicaux. Le fait que le Qatar et les EAU, deux pays traditionnellement modérés, soient en pointe lors du choc de 1979, n’était pas en mesure d’apaiser ces craintes. À cela s’ajoutait le remplacement progressif du nationalisme nassérien panarabe par le retour en force de l’Islam. C’est ici qu’on assista à une convergence de l’instabilité économique et de l’instabilité politique. La France craignait que la situation économique ne favorise la diffusion du modèle iranien, ce qui créerait un sentiment d’instabilité politique et de confusion qui n’était guère propice à la sécurité des approvisionnements ou à la modération en matière de prix. Face à cette menace, le rôle régulateur de l’Arabie Saoudite devenait risqué. Pour éviter la contagion du modèle iranien, l’Arabie Saoudite adopta une nouvelle stratégie plus modérée et moins pro-américaine. Elle limita son rôle régulateur, au début des années 1980, et plafonna les quantités produites pour ne pas entraver la hausse des prix et ainsi ne pas mécontenter l’opinion arabe. L’Arabie Saoudite voulait à tout prix éviter une révolution islamique sur son territoire. Cette stratégie fut renforcée par la perte de confiance à l’égard des États-Unis liée à leur faiblesse lors de la crise iranienne, démontrée par la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, et à l’hostilité saoudienne au traité de paix israélo-égyptien[17].

La France craignait également une rivalité accrue entre les pays occidentaux pour le contrôle des pétroles du Moyen-Orient ; rivalité qui serait sans aucun doute exploitée par les pays producteurs. Le principal problème était celui de la demande américaine. La France dénonçait l’effet d’éviction, exercé par les États-Unis sur le marché pétrolier, qui se concrétisait par un accroissement de leur part relative au détriment du reste du monde. Les États-Unis consommaient 42% du pétrole de l’OCDE alors qu’ils ne représentaient que 28% de la population. De 1973 à 1979, les importations américaines augmentèrent de 1,8 million de barils par jour alors que la production mondiale ne s’était accrue que de 0,7 million et que la production de l’OPEP avait décrue de 1 million de barils par jour[18]. Cette situation inquiétait les Européens qui essayèrent de réaliser des économies d’énergie. À la même époque, la France réduisit ses importations de 400 000 barils par jour.

Cette situation inquiétait d’autant plus la France que l’instabilité du marché accentuait les clivages entre pays occidentaux et qu’elle paraissait plus vulnérable. Si l’on compare la France avec la République fédérale allemande (RFA), le résultat était inquiétant. Le problème pétrolier n’avait pas la même ampleur en RFA qu’en France. À aucun moment la RFA ne connut un déficit de sa balance des paiements depuis le choc de 1973. Ce résultat s’expliquait par une plus faible dépendance énergétique de la RFA, 57% contre 77% pour la France, du fait de la part encore relativement importante du charbon dans le bilan énergétique allemand. De plus, la RFA, comme le Japon, avait la réputation d’être capable de payer le pétrole au prix fort grâce à l’importance de ses exportations. La RFA a ainsi réalisé le tour de force d’équilibrer sa balance commerciale avec l’OPEP dés 1977. Le commerce avec l’OPEP était excédentaire de 2,6 milliards de dollars en 1978. La RFA fut l’un des premiers bénéficiaires de l’augmentation des prix puisque la rente pétrolière de l’OPEP dynamisa les exportations allemandes[19]. On est très éloigné du cas français où les ventes d’armes étaient loin de compenser les importations pétrolières. Avant le choc de 1978/1979, l’Allemagne pouvait supporter une augmentation immédiate de 30% de sa facture pétrolière sans craindre le déficit de sa balance des paiements. La situation de la Grande-Bretagne était particulière puisque les gisements de la mer du Nord rendaient le pays autosuffisant.

La France se révéla intéressée par le Japon puisque la dépendance pétrolière de ce pays était bien plus importante. Pour prévenir le risque de rupture des approvisionnements, le Japon adopta une stratégie du bon payeur. Il accepta de surpayer ses importations par rapport au prix du marché. En cas de crise, le pays tentait de compenser par un effort commercial à l’exportation. Cette stratégie permettait de contrebalancer le relèvement des prix du pétrole et ainsi de rétablir sa balance commerciale. L’excédent annuel du Japon lui permettait de supporter un doublement des prix du pétrole sans craindre le déficit de sa balance des paiements. Néanmoins, il est intéressant de noter que la stratégie japonaise était très différente de la stratégie allemande. La balance des paiements Japon-OPEP était très déficitaire, ce qui signifiait que le Japon cherchait à rééquilibrer sa balance globale en obtenant des excédents sur des pays tiers, principalement aux États-Unis. Le Japon profita ainsi indirectement du privilège monétaire américain. Le paiement de la facture pétrolière japonaise était lié à la possibilité d’un fort déficit américain[20].

 

La guerre Iran-Irak fut l’occasion pour la France d’accroître son influence dans le golfe, avec comme point culminant l’envoi du porte-avions Clemenceau pour protéger les tankers. Si la France bénéficiait d’une bonne image dans les émirats, lui permettant de jouer un rôle à part, les craintes françaises sur l’approvisionnement pétrolier révélèrent les limites de cette politique. Le Japon ou la RFA n’avaient pas l’influence politique de la France dans les émirats, mais parvenaient à limiter leur dépendance comme le prouve leur balance commerciale. La France cumulait une forte dépendance énergétique et une incapacité à répercuter l’augmentation des prix du pétrole par un développement rapide de ses exportations. De plus, dans l’hypothèse d’une augmentation importante et continue des prix du pétrole, la France serait également victime, par un effet indirect, des stratégies des autres pays. L’agressivité commerciale accrue de la RFA et du Japon rendrait la tâche de rééquilibrage plus difficile. Pour contrebalancer ces effets négatifs, la France se devait d’agir davantage sur le jeu diplomatique pour tenter de nouer des relations privilégiées avec les États du golfe Persique.

 



[1]    Cet article rend compte du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction de Robert Frank, « La CFP [Compagnie française des pétroles] au Qatar de 1935 à nos jours », soutenu en 2011 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2]    Fonds Total (FT) 1 SG 35, note sur le conflit Irako-iranien du 23 septembre 1980.

[3]    FT 2 SG 10, groupe de travail sur la géopolitique des hydrocarbures, compte rendu du 29 janvier 1981.

[4]    FT 2 SG 10, note confidentiel défense du SGDN sur les risques de déstabilisation des Émirats du golfe.

[5]    FT 90.7/4, le golfe vital et incertain, le CCG : l’unité face aux menaces et pour le développement.

[6]    FT 1 SG 36, note d’information Moyen Orient n° 145 du 28 avril 1978.

[7]    FT 2SG12, rapport de fin de mission de Jean Paul François Bellivier, ambassadeur de France au Qatar de mai 1978 à octobre 1981, pp.16-19.

[8]    FT 2 SG 10, note « Confidentiel Défense » du SGDN sur le détroit d’Ormuz.

[9]    FT 2 SG 10, note du SGDN sur les menaces sur les approvisionnements pétroliers du golfe.

[10]   FT 90.7/4, mémorandum de Bavelier destiné à Labouret sur les risques d’interruption du trafic daté du 13 juillet 1979.

[11]   FT 90.7/4, « Le golfe vital et incertain », note anonyme non datée.

[12]   FT 90.7/4, note sur les conséquences d’un arrêt du trafic pétrolier transitant par Ormuz du 26 mars 1984.

[13]   FT 2 SG 10, objectif du groupe et calendrier prévisionnel, juillet 1979.

[14]   Cost, Insurance and Freight. Un échange commercial exprimé en CIF représente son prix comprenant les coûts nécessaires à l'acheminement jusqu'à la frontière nationale.

[15]   FT 2 SG 10, rapport du groupe de travail sur la géopolitique des hydrocarbures, juillet 1979.

[16]   Ibid.

[17]   FT 2 SG 10, rapport du groupe de travail sur la géopolitique des hydrocarbures, juillet 1979.

[18]   Ibid.

[19]   Ibid.

[20]   Ibid.