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Julien Samier, L'aventure Cosmos Distribution du cinéma soviétique en France entre 1978 et 1986

L'aventure Cosmos Distribution du cinéma soviétique en France entre 1978 et 1986

 

 

Bulletin n° 35, printemps 2012

 

 

Julien Samier

 

 

Le 8 juillet 1967[1], l'ambassadeur de France en URSS, O. Wormser, et le président du comité pour la cinématographie auprès du conseil des ministres de l'URSS, S. Romanov, signaient à Moscou l'« accord sur les relations cinématographiques entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de l'Union des républiques socialistes soviétiques »[2]. Cet accord visait, entre autres, à favoriser les échanges cinématographiques entre les deux pays. La situation du cinéma soviétique dans le circuit commercial français était alors très fragile : dans les années 1960-1970, on estimait qu'un film soviétique attirait en moyenne entre 30 000 et 40 000 spectateurs, soit moins de 0,2% des entrées annuelles dans les salles françaises[3].

Mon projet a consisté à retrouver les réseaux de distribution des films soviétiques et à les étudier. Il s'agissait de s'interroger sur les professionnels du cinéma qui, dans les années 1970-1980, ont travaillé sur le cinéma soviétique, et de remettre au jour leur univers en se demandant s'il ne s'agissait que d'un monde de cinéphiles, de militants ou de commerçants. Le but était de savoir quels étaient les intérêts des gens de cinéma travaillant et gagnant leur vie grâce aux films soviétiques. L’intérêt n’était-il que cinéphile ? Comment fonctionnaient ces mondes, quels rouages les entraînaient ? Quels réseaux empruntaient les films ? Avec quels acteurs ? Sur quels accords ? Ces questions ont fondé ma recherche.

Paradoxalement, c'est à cette époque où la présence des films soviétiques sur les écrans français reste très faible qu'apparaît la plus importante société de distribution commerciale de films soviétiques, la société Cosmos, créée et dirigée par Richard Delmotte, qui permit, pendant une dizaine d'années, de faire vivre en France la culture cinématographique soviétique. C'est à cette société que mon mémoire s’est intéressé.

L'originalité de ce travail réside, en partie, dans les sources utilisées. J’ai eu à ma disposition des sources journalistiques, principalement les anciens numéros des Cahiers du Cinéma, les numéros de France/URSS, ceux du Film Français, mais aussi les mémoires et souvenirs des réalisateurs soviétiques, les films soviétiques sortis en France ainsi que des archives institutionnelles (archives du CNC et du ministère des Affaires étrangères notamment). Cependant, mon projet s'est surtout appuyé sur un dépouillement minutieux des archives de la société Cosmos Film (aujourd’hui Arkeïon Film), alors principal distributeur de films soviétiques en France à partir de la fin des années 1970. Ces archives n’avaient jamais encore été consultées avant mes recherches. À ce travail, s'est ajoutée une collecte de témoignages (interviews semi-dirigées) des différents acteurs des réseaux de distribution (les anciens de Cosmos), une collecte qui a enrichi ma recherche et renouvelé mon approche. Ces témoignages jalonnent cet article.

 

Audiphone

 

L'histoire de la plus grande société française distributrice de cinéma soviétique débuta curieusement en Afrique. Dans les années 1970, Richard Delmotte travaillait sous les ordres d'un industriel français, Mokaer, responsable de l'importation de matériel de projection cinématographique[4] d'origine soviétique pour différents pays d'Afrique. Delmotte était aussi gérant d'un réseau de salles africaines appartenant à Mokaer. C'est lorsque ce dernier décida de vendre ses salles de cinéma africaines à UGC que Mokaer et Delmotte rentrèrent en France avec l'idée de créer une société de distribution de cinéma. Par l'intermédiaire du CNC et du ministère de la Culture, ils constatèrent que la cinématographie provenant de l’Union soviétique était sous-estimée en France. Ayant gardé de nombreux contacts avec les Soviétiques, Richard Delmotte et Mokaer décidèrent de fonder une société de distribution de cinéma spécialisée dans le cinéma soviétique. C'est ainsi que naquit la société Audiphone en 1978, sur la base des accords de 1967, ne comportant qu’une dizaine d’employés[5], aux activités très diverses. Elle vendait et diffusait des films soviétiques en France, mais elle négociait surtout des films français en URSS ainsi que des extraits de films soviétiques, voire des films entiers, aux différentes chaînes de télévision et réalisateurs soucieux de terminer leurs reportages. Enfin, la société Audiphone s'occupait aussi de placer les divers films achetés dans différents petits festivals nationaux (l'URSS décidait des films qui étaient présentés aux festivals internationaux).

 

La première activité de la société Audiphone fut de constituer, à la fois un catalogue de films français à vendre aux Soviétiques et un fonds de films soviétiques à vendre en France. Pour y parvenir, les contacts avec Sovexportfilm (seule société soviétique habilitée à vendre et acheter des films en dehors de l’URSS) se multiplièrent[6]. Ces contacts avaient lieu par exemple lors des grands festivals internationaux, et en particulier au festival de Cannes mais aussi à Paris, rue Matignon dans les locaux de Sovexportfilm, dont les caves abritaient de nombreuses bobines datant de l'origine du cinéma soviétique. Pendant les premières années de présence dans cette entreprise, Hélène Mochiri, alors responsable des ventes aux télévisions, passait ses journées dans ces caves à visionner des films, permettant ainsi à la société Audiphone, pour qui elle travaillait, de disposer d'un fonds d'images et de films assez considérable. À cela, s'ajoutaient les activités d'Audiphone en URSS. Dans les principaux festivals de cinéma soviétiques, il y avait presque systématiquement une délégation d'Audiphone qui regardait les films, entrait en contact avec les réalisateurs, les acteurs, etc. Ainsi Audiphone se constituait doucement et sûrement un réseau solide et, en raison des accords bilatéraux de 1967, elle était obligée d'acheter un minimum de dix films par an. Mais acheter ne signifie pas diffuser. Ainsi en 1978, Audiphone ne distribua en France que le film L'esclave de l'amour, de Nikita Mikhalkov, en 1979 Sibériade, de Mikhalkov-Kontchalovski et en 1980, quatre films (soit six films en trois ans diffusés dans le réseau commercial). On peut dès lors s'interroger sur ses choix. Dans un premier temps, Richard Delmotte donnait la ligne à suivre, avec comme objectif de sélectionner des films pouvant séduire le plus large public. Pas plus cinéphile que communiste, Richard Delmotte n'avait pour ambition que de diffuser en France des films de divertissement (films d'action, d’espionnage...) dans l'espoir de rassembler un maximum de spectateurs. Bien vite, cependant, il laissa le choix des œuvres cinématographiques à acheter à des équipes plus aguerries. L'anecdote concernant l'achat du film Cinq Soirées de Mikhalkov illustre très bien le changement de politique d'Audiphone.

« Un jour, on nous passe un film en sépia, il n'y avait plus personne, ils étaient tous partis déjeuner et j'ai dit : ''ça, c'est très intéressant, gardons-le !''. C'était Cinq Soirées de Mikhalkov. [Richard Delmotte] l'a acheté, un peu à contrecœur quand même, parce que c'était barbant, c'est des gens qui parlent tout le temps, il cherchait un truc plus... genre Les Tziganes montent au Ciel. Parce qu'il n’avait pas confiance, il avait peur que les films plus confidentiels ne marchent pas. Mais en fait, ça marchait mieux parce que c'était relayé par les festivals, par la presse… Brusquement, c'était autre chose »[7] .

 

Les choix se portèrent rapidement sur des films d'auteurs, plus intimistes, plus proches du public qui s'intéressait alors au cinéma soviétique. Audiphone distribua des films de Mikhalkov, de Panfilov...

 

Les chiffres de réception des films d'Audiphone sont variés. Ils vont de l'échec, avec le film de Daneliya, Marathon d'Automne et ses 2 590 spectateurs, au petit succès avec Sibériade de Mikhalkov-Kontchalovski qui attira 60 195 spectateurs. En moyenne, les films d'Audiphone rassemblaient 21 400 spectateurs, c’est-à-dire plus que la moyenne pour les films soviétiques sur la période des années 1970. Mais de nombreux problèmes entre Audiphone et les Soviétiques virent le jour. Comme le dit Hélène Mochiri : « C'était surtout des problèmes de culture différente. Il y eut pas mal de problèmes d'organisation. Parce qu'ils étaient très "bordéliques". Plus que politiques, les histoires qu'on a eues, c'était surtout technique, de mauvaise organisation, de gens qui s'en fichaient ». Ainsi, Audiphone dut faire face à des délais de livraison de copies relativement longs, à des procédures administratives interminables. Hélène Mochiri dit encore : « Obtenir des copies en bon état des Russes, c'était une autre affaire. Très longue. Ils étaient mal organisés. Ils envoyaient ça n'importe comment. Par exemple, les films des Républiques, il y avait une voix-off russe par-dessus les voix originales ».

 

De plus, la vente de films soviétiques en France ne constituait qu'une partie infime du travail de la société. Il fallait aussi vendre des films français à l'URSS, se constituer un catalogue de films tous azimuts pour pouvoir les vendre, entiers, à des télévisions ou, par extraits, à des cinéastes en quêtes d'images pour leur propre réalisation. « C'était du travail à chaque fois parce qu'il fallait insister, insister beaucoup même, c'était énormément difficile » se plaint encore aujourd'hui Hélène Mochiri. Car en plus de compiler tous ces films dans des catalogues, démarcher les télévisions, montrer que la société existait et tout ce qu'elle pouvait apporter aux professionnels du secteur, étaient des activités vitales pour la société Audiphone. En effet, la société devait sa viabilité économique à l'obtention du monopole de distribution de films soviétiques en France et surtout de films français en URSS[8] : pour s'approvisionner en films, la société Audiphone était obligée de passer par l'organisme soviétique Sovexportfilm, qui lui aussi n’avait qu'un unique interlocuteur, Richard Delmotte, par le biais de la société Audiphone. Ainsi, l’essentiel des profits d'Audiphone provenait de ces ventes de films français en URSS. Cependant, la vente de films soviétiques aux télévisions représentait l'autre grosse source de revenu de la société française, rapportant plus d'argent que la diffusion des films soviétiques dans les salles françaises[9]. Mais il fallait batailler ferme pour réussir à vendre un film à la télévision française. Hélène Mochiri se souvient :

« J'allais dans les festivals, je les rencontrais, je leur parlais. Je les invitais au festival de Moscou, de Tachkent. On se connaissait mieux comme ça. Ils se rendaient compte qu'il y avait des choses intéressantes, des gens intéressants, pas que des trucs qui font peur. Il y avait des gens déjà convaincus quand même mais ils avaient des moyens limités. Surtout les ciné-clubs de France 2 et France 3, Le cinéma de minuit. Ils avaient des goûts très... que américains. À la limite, ils passaient du muet et encore. Ils voulaient pas faire de découvertes. C'était un travail de longue haleine ».

Mais il y avait là un moyen de survie pour la société Audiphone. Comme l'explique l'ancienne employée de la société, on trouvait dans les revenus de cette entreprise « d'abord les ventes de films français en URSS et ensuite les ventes de longs métrages aux télévisions »[10]. On comprend, dès lors, que les efforts d'Audiphone ne se soient pas directement portés sur la distribution de films soviétiques dans les salles de cinéma.

 

Cosmos

 

À la fin des années 1970, Mokaer mourut et Richard Delmotte se vit dans l'obligation de racheter les parts du défunt[11]. Seul aux commandes, il décida alors de changer le nom de la société et c’est ainsi qu’à la fin 1980, Audiphone devint Cosmos. Dans le même temps, il acquit le cinéma parisien l'Arlequin qu'il rebaptisa Cosmos. La société continua à travailler comme avant, achetant et vendant des films soviétiques (aux cinémas, aux télévisions, aux réalisateurs) et français (aux Soviétiques), selon les mêmes dispositions. Hormis quelques rares films (en majorité ceux du début du cinéma soviétique) et les films de Tarkovski appartenant à Gaumont, tout le reste de la production soviétique appartenait à Cosmos. Ainsi, entre 1980 et 1986, il y eut une constante augmentation du nombre de films soviétiques distribués en France (de 4 en 1981 à 18 en 1986). En dix ans, la petite société de Richard Delmotte devint un partenaire aussi précieux que redoutable pour les Soviétiques. Grâce au cinéma le Cosmos, de nombreuses rencontres et rétrospectives furent organisées (rétrospective Tarkovski, un hommage à Dovjenko, etc.), en présence des réalisateurs soviétiques parfois, soulignant ainsi l’extension des réseaux de cette société. Des voyages en URSS, des passages dans différents festivals internationaux, permirent aux équipes de Cosmos d’étoffer peu à peu leurs carnets d'adresse, renforçant, de la sorte, le nombre des interlocuteurs. Rapidement les contacts avec l'Union des cinéastes se multiplièrent, ainsi que les relations directes avec les cinéastes. La société Cosmos put alors entendre parler de films – parfois même les visionner – qui dérangeaient les autorités soviétiques, impossibles à voir à Sovexportfilm. Les équipes de Cosmos n'avaient en réalité qu'un mot d'ordre, visionner le plus de films possible et rencontrer le maximum de cinéastes. Si finalement aucun film demandé par Cosmos ne fut empêché d'arriver en France, certains films furent parfois retenus très longtemps. C'est le cas des films de Muratova ou de La commissaire d'Askoldov, dont les équipes de Cosmos prirent connaissance au début des années 1980 et qui ne put sortir en France qu'en 1987[12].

 

 

Le grand tournant de la société Cosmos se situe en 1983, après la disparition de Mokaer. Richard Delmotte s'étant retrouvé seul propriétaire de la société, il lui fallut très vite trouver d'autres capitaux et revendre des parts de la société à un nouvel investisseur et pour y parvenir, s'associer avec Jean-Baptiste Doumeng dit « le milliardaire rouge ». Doumeng était un industriel communiste français qui faisait de nombreuses affaires avec l'URSS, en particulier par le biais de sa société agricole Interagra. C'était un personnage complexe. Selon Serge Coumont « son allure d'homme fruste et simple aurait masqué une vaste et fine culture d’autodidacte curieux de tout, qui souffrait de n’avoir pas pu poursuivre ses études »[13]. Mais il s'agissait aussi d'un homme d'influence proche des dirigeants soviétiques. Nous en voulons pour preuve la préface que rédigea Mikhail Gorbatchev dans l'ouvrage de René Mauriès, qui lui était consacré[14]. Et il était avant tout « un très grand commerçant », comme le souligne l'ancien vice-président de la Chambre de commerce franco-soviétique, Evgueni Golanov[15]. Dans son empire industriel, Doumeng n'était alors concerné par aucune activité culturelle et il reçut ainsi avec plaisir la proposition de Richard Delmotte de collaborer à la société Cosmos. La vie de l’entreprise ne devait pas en être chamboulée, Delmotte restant le principal dirigeant. Mais Doumeng eut une (seule) exigence, celle de placer dans les locaux de Cosmos un gérant communiste… ce qui produisit un véritable choc[16]. Le rôle de ce gérant était mal défini mais il veillait à ce que les activités de Cosmos ne dérangent pas Moscou et qu'elles respectent les volontés de Sovexportfilm. Toujours à l'écoute des Soviétiques, il devait faire son possible pour les satisfaire. Autant dire que cette intrusion déclencha un mini-séisme dans cette petite société de distribution Cosmos où personne n’avait jamais affiché de discours politique. À la suite de ce changement dans l’organigramme, l'atmosphère de travail se transforma radicalement. Jean Boyenval se souvient de l’un de ces gérants, Jean Bourdarias :

« Il a été rappelé du jour au lendemain par le groupe pour incompétence, je pense. Il avait réussi en peu de temps à se mettre à dos tout le personnel qui en a informé Interagra. Bourdarias était un apparatchik sans culture qui, en la circonstance qui nous occupait, ne connaissait de plus strictement rien au cinéma. Son propos : ne pas faire de vagues avec les Russes et donc le groupe qui l'avait directement nommé ».

 

Avant l'arrivée de Doumeng et de ses gérants, les équipes de Cosmos travaillaient dans le calme. Avec lui, tout changea. Voici deux événements représentatifs des bouleversements qui découlèrent de cette nomination. Le premier eut lieu en 1983, lorsque le directeur de la programmation du cinéma le Cosmos décida de faire une rétrospective sur les films d'Andrei Tarkovski. L’année précédente, Tarkovski, alors en train de tourner son film Nostalghia, avait annoncé sa décision de ne plus rentrer en URSS. Le gérant communiste de l'époque essaya alors de toutes les façons possibles de faire annuler cette rétrospective[17]. Jean Boyenval, responsable de cet événement, se souvient, amusé, du dialogue qu'il eut avec le gérant de l'époque :

« Il entre dans mon bureau et me dit : ''On fera pas cette rétrospective !''. Je réponds : ''Vous voyez, ce courrier ? Ce sont des lettres envoyées un peu partout pour prévenir de la manifestation, à peu près 600 lettres ont déjà été envoyées. Comment vous voulez annuler ça après ? Donc, si vous voulez que ça s'ébruite qu'on interdit un cinéaste, dites-le moi, et j'envoie d'autres lettres, y a pas de problème''. Et là, il m'attrape le bras et me dit : ''Venez Jean, on va se battre''. Bref, il est sorti seul et Delmotte m'a soutenu là-dessus ».

 

L'annulation fut impossible mais cette altercation marqua la vie de la société pendant plusieurs mois.

Attardons-nous maintenant sur le cas du film de Serguei Paradjanov, Sayat Nova. C'est le problème le plus paradoxal et peut-être le plus révélateur du changement d'atmosphère dans la société Cosmos. En août 1986, Cosmos décida de diffuser le film Sayat Nova (tourné en 1969). La sortie du film provoqua la colère du gérant qui fit interdire cette sortie[18]. Cette attitude était surprenante car, si le cinéaste n'était pas en bons termes avec le régime (il fut emprisonné en 1973, libéré en 1977, autorisé à tourner seulement en 1983), la sortie, en décembre 1986, de La légende de la forteresse du Souram du même Paradjanov, se fit sans problème. De plus, ce même film était déjà paru en France en janvier 1982, avant la prise de pouvoir de Doumeng, et avait connu un véritable succès. Il resta huit semaines à l'affiche et attira trente mille spectateurs[19]. Sayat Nova fut aussi l'occasion d'une facétie des équipes de Cosmos à l'encontre des dirigeants soviétiques. La date est incertaine[20] mais lors d'un festival de films kirghizes organisé à Douarneney, une grosse délégation soviétique arriva en France. Dans le cadre de cette manifestation, il fallut produire des badges pour les participants, réalisés à la fois par le directeur du festival et des équipes de Cosmos qui fournissaient les copies des films au festival. Pour faire ces badges, une image extraite de Sayat Nova fut choisie. Hélène Mochiri raconte : « Tous les gens de Sovexportfilm, très officiels, le type du KGB qui nous accompagnait, ils avaient tous le badge Sayat Nova. On a tellement ri ! ». L'influence de l'équipe de Doumeng sur le fonctionnement de la société Cosmos était indéniable, autant que la pugnacité, la liberté et l'indépendance des employés de Cosmos.

 

 

Il faut donc saluer l'effort de toutes les équipes de Cosmos pour sortir en France et diffuser un grand nombre de films soviétiques, pour la plupart parfaitement inconnus du grand public. La société Cosmos a révélé de nombreux petits films qui se sont avérés des échecs commerciaux peut-être, mais qui avaient le mérite de présenter un versant de la production cinématographique soviétique ignoré jusque-là, comme La chasse sauvage du roi Stah de Roubintchik (3 975 entrées) ou encore Une gifle de Malian (737 personnes). À travers ces choix « suicidaires », commercialement parlant, Cosmos a néanmoins réussi à diffuser en France des films de réalisateurs inconnus, offrant au public une vision plus vaste du cinéma soviétique. L'aventure Cosmos perdura jusqu'en 1986. En mai de cette année-là, le cinquième congrès des cinéastes se réunit en URSS. Le monde du cinéma soviétique connut un énorme bouleversement : l’influence du Goskino déclina de façon quasi-exponentielle, et d'un point de vue économique, la libéralisation de la production entraîna une production indépendante soumise à la loi du marché (nombre d’entrées, rentabilité, etc.). Les coopératives indépendantes furent autorisées à produire des films. Le paysage avait changé. Il n'y eut plus de production d'État[21], Sovexportfilm perdit ainsi son rôle central et fut obligé de restructurer ses activités. Le système mis en place, des années durant par Cosmos, s'écroula d'un coup. Sans plus aucun interlocuteur ou monopole, les frontières s’ouvrirent. Ce fut alors, à nouveau, un véritable séisme pour la petite société française. Cosmos, auparavant petite entreprise pionnière, seule interlocutrice des Soviétiques, se vit, à partir de 1986, écartée des négociations qui se déroulèrent sans elle. Leur histoire s’arrêta là. La société Cosmos ferma ses portes. Le système mis en place n'existait plus. Tout était défait, et à refaire.



[1]    Cet article est le compte rendu du mémoire réalisé dans le cadre d’un Master 2, sous la direction de Sabine Dullin, « Au travers des cils, les réseaux de distribution du cinéma soviétique en France entre 1967 et 1986 », soutenu en 2011 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Accord franco-soviétique du 8 juillet 1967, archives du Centre national de la cinématographie, dossier URSS.

[3]      Marie-Pierre Rey, « Le cinéma dans les relations franco-soviétiques, enjeux et problématiques à l'heure de la détente, 1964-1974 », in Jean-François Sirinelli, Georges-Henri Soutou (dir.), Culture et guerre froide, Paris, PUPS, 2008, p. 159-172.

[4]    Entretien avec Jean Boyenval réalisé le 30 avril 2009 à Paris.

[5]    Entretien avec Hélène Mochiri réalisé le 20 mai 2009 à Paris.

[6]    Entretien avec Monique Gailhard réalisé le 9 avril 2009 à Paris.

[7]    Entretien avec Hélène Mochiri réalisé le 20 mai 2009 à Paris.

[8]    Entretien avec Jean Boyenval réalisé le 30 avril 2009 à Paris.

[9]    Entretien avec Hélène Mochiri réalisé le 20 mai 2009 à Paris.

[10]    Id.

[11]    Entretien avec Monique Gailhard réalisé le 9 avril 2009 à Paris.

[12]    Entretien avec Jean Boyenval, réalisé le 30 avril 2009 à Paris.

[13]    Serge Coumont, La balade de J.-B. D : le milliardaire rouge, Paris, Éditions Atlantica, 2006.

[14]   René Mauriès, Jean-Baptiste Doumeng : le grand absent, préface de Mikhaïl Gorbatchev, Toulouse, Éditons Milan, coll. « Les gens d'ici », 1992.

[15]    Id.

[16]    Entretien avec Jean Boyenval réalisé le 30 avril 2009 à Paris.

[17]    Id.

[18]    Id.

[19]   Statistiques du Film français, n° 1901, décembre 1982.

[20]    Entretien avec Hélène Mochiri réalisé le 20 mai 2009 à Paris.

[21]   Sur ce sujet, on peut lire : Martine Godet, « Le cinéma soviétique à l’heure de la Perestroïka », Vingtième siècle, n° 29, Janvier-Mars 1991, p. 85-89.