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Annick Foucrier, Editorial

Editorial

 

 

 

Bulletin n° 35, printemps 2012

 

 

Annick Foucrier

 

 

Outre le résumé de la thèse sur « Le festival de Salzbourg et l’identité autrichienne, 1917-1950 », d’Amélie Charnay, soutenue en janvier 2011, celui de Wein Weibert Arthus sur « Les relations internationales d’Haïti de 1957 à 1971 : la politique étrangère de François Duvalier », soutenue en juin 2011, et le compte rendu du colloque Penser le système international, xixe-xxie siècle, en l’honneur de George-Henri Soutou (septembre-octobre 2011), ce numéro de printemps 2012 présente onze articles de jeunes chercheurs ayant soutenu brillamment en 2011 un mémoire de Master 2 qu’ils ont passé deux ans à construire avec passion. Il faut leur reconnaître du mérite car c’est un exercice difficile pour des apprentis chercheurs que de résumer en une dizaine de pages un texte qui en fait 100 à 150.

L’ensemble est roboratif : les pistes que ces jeunes auteurs ont suivies sont un témoignage de leur imagination, de leur capacité d’analyse et de synthèse, et du dynamisme du master d’histoire des mondes étrangers et des relations internationales.

Quels sont les caractères de ce cru ? Pas de rondeur bonhomme. D’une belle intensité thématique, on y aperçoit des guerres, des luttes, des conflits, des rivalités, des renversements, mais aussi de la solidarité, de la curiosité pour l’autre. On y sent vibrer la volonté de comprendre. On y retrouve le goût de l’archive, mais aussi de la discussion, à l’écoute de façons de penser différentes.

Ancrés dans les territoires couverts par les six centres de recherche de l’Institut Pierre Renouvin, les articles abordent les relations internationales avec des sujets sur la France et les Français face à différentes questions de l’histoire récente : l’expulsion des Allemands des Sudètes et la délimitation de la frontière germano-polonaise à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale, la distribution de films soviétiques dans les années 1980, le Ghana de Nkrumah, le golfe Persique lors des chocs pétroliers des années 1970, ainsi que l’Empire ottoman au temps du Second Empire. L’autre dimension de l’Institut Pierre Renouvin, l’histoire des mondes étrangers, est aussi bien représentée – l’Europe orientale avec l’écriture de l’histoire de la Pologne, l’Amérique du Nord avec deux textes sur New York, l’Amérique du Sud avec un article sur la Bolivie, et un autre sur l’Asie du Sud-Est, plus particulièrement le Cambodge. Il convient de présenter brièvement ces documents avant de proposer quelques éléments de réflexion.

 

Deux étudiants du Centre de recherches et d’histoire de l’Amérique du Nord ont rédigé des articles qui apportent, par une coïncidence intéressante, des éclairages complémentaires sur les évolutions récentes de la ville de New York.

Quentin Convard (« La politique de la tolérance zéro à New York dans les années 1990 ») a choisi un sujet traité plutôt par les sociologues et souvent abordé de façon polémique. Il en offre une analyse équilibrée et nuancée, qui replace cette politique en perspective avec la théorie de la vitre brisée et le « quality of life policing »[1]. Dans les années 1970, New York est en faillite, les dépenses ayant été alourdies par l’embauche de nombreux fonctionnaires municipaux (dont des policiers) et par l’arrivée de populations démunies et dépendantes de l’aide sociale, d’une part, tandis que les recettes ont diminué, d’autre part, avec le départ des classes moyennes – qui paient l’impôt – vers les banlieues. Qui se rappelle le quartier de Times Square à cette époque, avec ses trottoirs sales, ses bars louches et ses hôtels de passe, ne peut qu’être frappé de la différence avec le quartier de distractions familiales qu’il est devenu. Quentin Convard explique le rôle joué par le maire Rudolf Giuliani et le chef de la police William Bratton dans la lutte contre la criminalité et la délinquance, et il discute les conditions du succès de cette politique ainsi que les critiques qui lui ont été adressées.

Marie Burnel (« New York, entre urbanisme et conservation du patrimoine. Étude de cas, le Meatpacking District ») a réfléchi sur les problèmes d’urbanisme et de conservation à partir du cas d’un quartier, le Meatpacking District, dont la mutation a commencé il y a une dizaine d’années et est toujours en cours. Cet ancien domaine des abattoirs et des boucheries, longtemps peu apprécié des promoteurs du fait des nuisances qui accompagnaient ses activités, est actuellement en pleine réhabilitation et gentrification, au point que des délégations de municipalités viennent étudier la high line, ancienne voie de chemin de fer aérien transformée en promenade, et que le Whitney Museum y a installé une annexe. La lutte des populations locales, menacées par la hausse des prix des loyers, et l’action des autorités municipales autour du maire Michael Bloomberg, ont fait de ce quartier ce que l’on peut considérer comme « un modèle de préservation moderne et intelligente », dont on peut se demander dans quelle mesure il est « applicable à d’autres quartiers industriels de métropoles nord-américaines » et au-delà.

Maria Elvira Alvarez (« Mouvement féministe en Bolivie et droit de vote en Bolivie, 1920-1952 »), étudiante au Centre de recherches d’histoire de l’Amérique latine et du monde ibérique, questionne les modes d’organisation, les stratégies d’action et les objectifs des mouvements féministes en Bolivie dans la première moitié du xxe siècle. Le contexte est celui de la guerre du Chaco contre le Paraguay (1932-1935) et d’un mouvement de révolution qui aboutit, en 1952, au renversement des oligarchies en place. Elle s’interroge sur les logiques de genre et de classe (on peut rajouter de race), qui font que certaines femmes (celles qui ne sont pas illettrées) obtiennent en 1945 le droit de vote, puis qu’en 1952 le droit de vote est acquis pour toutes les femmes dans le cadre du suffrage universel, bien qu’elles restent cantonnées dans une situation économique et politique subordonnée.

Deux articles émanent du Centre de recherches sur l’histoire de l’Europe centrale contemporaine. Cécile Laurent (« L'expulsion des Allemands des Sudètes vue par la France, 1944-1966 ») se lamente de constater que le public français ne connaît pas l’histoire des Allemands des Sudètes. C’est sans doute vrai pour la « génération Y », ces classes d’âge nées après 1980, mais j’ai le souvenir d’avoir étudié ce sujet au lycée et à l’université, puis de l’avoir moi-même enseigné au lycée jusque dans les années 1980. Quoi qu’il en soit, elle a mené une enquête fine dans les archives diplomatiques et dans la presse française, ce qui lui permet de remarquer que « la politique s’efface devant les besoins économiques », et que vingt ans après les expulsions on continue en France à parler des Allemands des Sudètes. Raison de plus pour que l’on s’interroge sur ce type de déplacement forcé des populations, souvent pratiqué par les vainqueurs après les périodes de guerre.

Éloi Piet (« Le regard de la diplomatie française sur le déplacement de la frontière germano-polonaise, de 1940 à 1953 ») analyse le renversement des perceptions françaises de la Pologne. L’alliance traditionnelle des Français et des Polonais invite les premiers à soutenir les demandes de redéfinition des frontières formulées par les Polonais aux dépens de l’Allemagne. Mais la Guerre froide, l’allié devenu communiste (une prise de pouvoir facilitée par les massacres perpétrés à l’encontre des élites polonaises), obligent la France à opérer un ajustement de sa diplomatie.

Au Centre de recherches d’histoire des Slaves, Julien Samier (« L’aventure Cosmos. Distribution du cinéma soviétique en France, entre 1978 et 1986 ») a étudié une petite société dont l’activité consistait à importer des films soviétiques en jouant le rôle d’intermédiaire avec la société d’État soviétique. Intérêts commerciaux et décisions politiques obligent à des accommodements mais cette entreprise culturelle fonctionne bien, jusqu’à ce que la libéralisation en Russie mette fin aux avantages d’exclusivité qui lui avaient été accordés. Des interviews-témoignages de membres de cette société sont utilisés pour en illustrer l’histoire.

Du même Centre, Witold Griot (« L’École historique de Cracovie. Une relecture de l'histoire de la Pologne par les conservateurs positivistes, 1867-1904 ») présente un exercice d’histoire des idées. En réaction contre l’école romantique qui expliquait la partition de la Pologne par l’action d’éléments extérieurs, l’école historique de Cracovie recherche les causes de la chute de la Pologne dans ses faiblesses internes, tout particulièrement l’affaiblissement lié à une « société inégalitaire où la noblesse concentre tous les pouvoirs ».

Étudiante au Centre d’histoire de l’Asie contemporaine, Marie Aberdam (« La scène politique khmère de 1945 à 1970, acteurs et enjeux ») suit les actions du roi Norodom Sihanouk, un souverain haut en couleurs qui s’appuie sur sa popularité et l’appétence extrême orientale pour l’harmonie sociale, dans une époque de troubles politiques qui va de l’indépendance au coup d’État du général Lon Nol. Elle s’interroge sur « l’intégration des membres traditionnels des cercles dirigeants locaux à des institutions importées, la démocratie participative et le système des partis », un dilemme récurrent des cultures non-occidentales.

Du Centre d’histoire des relations internationales contemporaines, proviennent les trois derniers textes. Thomas Gasnier (« Le marquis de Ploeuc à Constantinople, 1859-1863. Entre influence politique et circulations culturelles ») s’intéresse à un personnage fascinant, un acteur des relations franco-ottomanes qui n’est pas un diplomate mais un financier, et devient le premier directeur de la banque ottomane en avril 1863. Sa correspondance révèle un « ottomanophile ». Au cœur du mouvement de réformes administratives et financières de l’Empire ottoman, son action permet « une sensibilisation certaine des élites ottomanes aux techniques financières européennes » et soutient la pénétration financière française contre les intérêts anglais.

Thelma Appenteng-Darrac (« Les relations diplomatiques franco-ghanéennes, 1953-1963 ») décrit les menées de Kwame Nkrumah (nationaliste panafricain qui dirige le Ghana comme chef du parti victorieux aux élections sous la domination anglaise puis comme président après l’indépendance acquise en 1957), pour saper les bases de la domination française en Afrique de l’Ouest, et les relations compliquées et ombrageuses entre le Ghana anglophone et la puissance coloniale présente dans les pays francophones voisins.

Kévin Wursthorn (« La France et les enjeux pétroliers dans le golfe Persique, de 1974 aux années 1980 »), à travers de nombreuses notes tirées des archives de la société pétrolière Total, détaille les craintes françaises devant l’instabilité de la région alors que les deux grands chocs pétroliers secouent les économies des pays développés.

 

La lecture de ces articles inspire quelques réflexions. Sans surprise, la période très contemporaine recueille les faveurs des étudiants, qui ont rendu quatre textes sur les années 1950, et quatre sur la fin du xxe siècle. Un autre traite de la première moitié du xxe siècle et deux situent leur sujet dans la deuxième moitié du xixe siècle. Ils se positionnent sur des temporalités courtes (la moitié a choisi des périodes de quatre à treize ans, l’autre des périodes de vingt-deux à trente-sept ans). Une bonne compréhension du sujet peut cependant imposer une rétrospective couvrant le siècle passé (Burnel).

L’éventail des sujets traités s’inscrit dans différents domaines de la recherche historique, sans qu’ils se limitent obligatoirement à un seul. On y trouve de l’histoire des relations diplomatiques (Laurent, Piet), économiques (Gasnier, Wursthorn), coloniales et post-coloniales (Aberdam, Appenteng). On retrouve aussi l’histoire urbaine (Burnel), l’histoire sociale (Convard), l’histoire culturelle (Samier), l’histoire des idées (Griot), l’histoire du genre (Alvarez).

Il a déjà été signalé que les luttes, les guerres et les conflits sont fréquemment étudiés. C’est une histoire de bruit et de fureur, d’espoirs et de déceptions, ce qui s’accorde assez bien avec des temporalités courtes. On y observe des renversements – de régimes, d’alliances –, mais peu d’études comparées, ce qui permettrait de mieux relativiser.

Un des exemples les plus fascinants est celui de ces intermédiaires – individus comme le marquis de Plouec à Constantinople ou organisations comme la société Total dans le golfe Persique –, qui jouent un rôle souvent négligé et méconnu dans les rapports de force et les décisions politiques et économiques. Il reste encore des middlemen (et des middlewomen) à découvrir.

Sept articles sur onze intègrent la France dans leur problématique, ce qui est facilité par l’existence de sources accessibles et bien répertoriées. Un élargissement est envisageable, par exemple le cas de relations internationales entre plusieurs pays hors la France, car d’une part un nombre croissant de fonds d’archives a été numérisé et est accessible sur l’internet, et d’autre part de plus en plus d’étudiants effectuent une mobilité qui leur permet de se rendre dans des pays où ils peuvent trouver des informations essentielles à leur recherche. C’est le cas de certains des auteurs qui ont effectué des séjours à l’étranger dans le cadre de leur master, à leurs frais sur le terrain (Burnel, Convard), ou grâce aux échanges de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Alvarez, Piet). Une telle disposition à voyager mérite d’être encouragée.

Les sources mentionnées dans les articles sont celles du ministère des Affaires étrangères, provenant des dépôts de La Courneuve et de Nantes, des articles de presse, des rapports de sociétés, d’associations, des fonds privés – en particulier des correspondances –, et des témoignages recueillis directement auprès d’individus ayant participé aux événements étudiés.

Diverses, originales, parfois obtenues à l’issue d’une longue traque ou par un coup de chance (évidemment favorisé par une patiente recherche), on sait bien que les sources sont fragiles, notamment les témoignages personnels, et qu’elles doivent être confrontées à d’autres points de vue. Les matériaux du web sont particulièrement sujets à discussion, la lecture des articles de l’encyclopédie en ligne wikipédia constituant un très bon exercice pour le développement du sens critique.

Il est aussi satisfaisant de voir l’attention avec laquelle ces jeunes chercheurs font jouer les changements d’échelle (sur un quartier et une ville – Burnel – ou sur un pays et un continent – Aberdam), comment ils font appel à la micro ou à la macro-histoire pour poser les questions qui les aident à comprendre, comment ils s’intéressent aux groupes, aux institutions, au collectif, mais aussi aux individus, lesquels apportent la chair nécessaire pour donner du relief aux faits.

Afin de faire progresser leurs recherches et de nous offrir ces articles que nous avons plaisir à lire, les auteurs ont dû développer des qualités très précieuses. Les sujets qui concernent des pays étrangers, parfois lointains, ou qui mettent en lumière les relations de la France et des Français avec des pays étrangers demandent une bonne connaissance des langues, et l’utilisation de documents émanant d’autres populations apporte des compétences pluriculturelles d’un grand intérêt dans un monde globalisé. Lorsque ces étudiants chercheurs se préoccupent des applications pratiques de leur réflexion, ils contribuent à la valorisation de leur formation. On leur souhaite à tous, bonne chance.



[1]    La « théorie de la vitre brisée » a été formulée par James Q. Wilson et George L. Kelling ; dans le « quality of life policing », la police sanctionne aussi des délits que l’on peut considérer comme mineurs, mais qui ont un impact sur la qualité de vie des populations et provoquent un sentiment de dégradation de l’environnement social.