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Amélie Charnay, Le festival de Salzbourg et l’identité autrichienne, 1917-1950

Le festival de Salzbourg et l’identité autrichienne, 1917-1950

 

Bulletin n° 35, printemps 2012

 

 

 

 

Amélie Charnay

 

 

Le 14 juin 1917 à Vienne[1], le critique musical Heinrich Damisch et le notable Friedrich Gehmacher créent une association destinée à réunir des fonds pour la construction d’un théâtre à Salzbourg[2]. Sur le modèle de Bayreuth consacré à Wagner, l’édifice abriterait un festival dédié uniquement à Mozart. Le compositeur, né dans la principauté de Salzbourg en 1756, est l’objet d’un véritable culte dans sa ville natale depuis le milieu du XIXe siècle. La Première Guerre mondiale contrecarre toutefois ce projet de festival. Il est relancé en 1918 grâce au soutien du metteur en scène Max Reinhardt, des musiciens Richard Strauss et Franz Schalk, ainsi que de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal. Reinhardt et Hofmannsthal finissent par prendre le contrôle artistique de l’association et imposent la tenue de la première édition du 22 au 26 août 1920. Leur idée est de développer une manifestation pluridisciplinaire (musique, théâtre, danse) mettant en valeur des auteurs classiques de langue allemande ou étrangère.

Entre la création de l’association en 1917 et le premier festival en 1920, des bouleversements majeurs ont eu lieu en Europe. La fin de la guerre se solde par l’effondrement de l’Empire d’Autriche-Hongrie en 1918. À ce moment crucial où la petite république alpine éclôt face à l’Allemagne, il nous a semblé que le festival de Salzbourg pouvait constituer un moyen d’étudier la construction de l’identité autrichienne. Comment le festival de Salzbourg est-il devenu un symbole de l’Autriche à l’étranger et dans quelle mesure a-t-il pu nourrir le sentiment d’identité nationale autrichien qui se développe à partir de la Première Guerre mondiale ?

Nous avons choisi, pour cela, de suivre un plan chronologique mettant en valeur les ruptures et les continuités de notre sujet d’étude. En 1925, le festival devient un événement culturel international incontournable et médiatisé. 1933 marque l’arrivée au pouvoir de Hitler avec des mesures compromettant le festival. En 1938, l’Anschluss fait passer le festival sous la coupe des nazis. 1945 clôt la période nazie et ouvre l’occupation militaire des Américains à Salzbourg.

 

Un festival allemand ou autrichien ?

 

Initiative d'origine privée, le festival de Salzbourg trouve peu de soutien lors de ses premières éditions de 1920 à 1924. Les habitants y sont hostiles et les élus locaux ne manifestent pas d'enthousiasme à son égard. Les festivaliers sont en effet accusés de faire monter les prix au détriment de la population locale[3]. Le Land (la province) et le Bund (le gouvernement fédéral) hésitent à accorder des subventions. Outre ces difficultés, le festival souffre de dissensions internes. La situation est telle que la manifestation est annulée en 1923[4] et 1924[5]. Même la construction du palais des festivals est ajournée. Cette période troublée s'achève par la refonte de l'association et le renouvellement de sa direction à la fin de l'année 1924[6].

 

C’est durant cette période que Reinhardt et Hofmannsthal développent l’idée du festival. Selon eux, il doit servir à rapprocher les peuples après la guerre et à reconstruire une Autriche meurtrie et appauvrie. Une façon pour la nouvelle République autrichienne de prouver à tous ses voisins que sa plus grande richesse reste l'art et que le pays est capable de porter haut la culture allemande[7]. Hofmannsthal introduit également le concept de « tribu bavaro-autrichienne »[8] dont la culture serait distincte de celle du reste de l'Allemagne. Le festival de Salzbourg aurait ainsi pour mission de faire revivre les traditions littéraires et artistiques propres au peuple « bavaro-autrichien ». Mais l’écrivain en donne une définition peu scientifique et le plus souvent tautologique qui conduit à une aporie : distinguer culturellement l’Autriche et la Bavière en revendiquant l’héritage d’artistes et d’écrivains allemands comme Goethe ou Schiller.

 

Une manifestation internationale

 

De 1925 à 1933, le festival de Salzbourg passe à la sphère publique en étant sauvé financièrement par le Landeshauptmann Franz Rehrl. Désormais contrôlée administrativement par la ville et le Land, la manifestation est également officiellement reconnue par le Bund qui ne souhaite pas pour autant la subventionner de façon conséquente.

Médiatisé dans le monde entier à partir de 1925, Salzbourg contribue à développer le tourisme et à attirer une nouvelle clientèle célèbre et huppée. Dans ses mémoires, Stefan Zweig qui réside à Salzbourg, témoigne du succès international du festival en écrivant qu’il a l’impression de vivre « au centre de l’Europe »[9]. Le festival a beau être critiqué pour sa programmation conservatrice, il fait figure de modèle et contribue à renforcer l’image d'une Autriche mélomane. Mais cette réussite est menacée dès 1933 par l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne.

 

Salzbourg contre Bayreuth

 

Le chancelier Engelbert Dollfuss doit faire face à une campagne de terreur de la part des nazis autrichiens à partir de 1932[10]. Le nouveau Reich espère déstabiliser son voisin dans le but de réaliser l’Anschluss Dollfuss finit par interdire le NSDAP le 19 juin 1933[11]. L’Autriche indépendante devient alors une cible à abattre pour l’Allemagne qui tente notamment de compromettre la tenue du festival de Salzbourg. Mais ni les pressions officielles de l’Allemagne nazie, ni les violences clandestines des partisans de Hitler ne réussissent à le compromettre. Privée de ses touristes allemands et de ses artistes les plus prestigieux, la manifestation s’ouvre encore davantage aux autres nationalités. Son attractivité est, par ailleurs, renforcée par sa nouvelle image de festival anti-Bayreuth.

Du fait de sa situation géographique, le festival se retrouve en première ligne face à l’Allemagne de Hitler. Mais la présence d’artistes et d’intellectuels engagés ne doit pas masquer les ambiguïtés de la direction et du Bund qui n’ont pas pour objectif de transformer Salzbourg en manifestation antinazie. La ville sert même de cadre, à partir de 1936, à la réconciliation austro-allemande. Les diplomates et les stratèges y côtoient également les plus grandes stars du cinéma et de nombreuses têtes couronnées, toujours friandes de mondanités. Tout ce petit monde semble fasciné par le chef d’orchestre haut en couleurs Arturo Toscanini, qui s’impose comme l’homme fort du festival de 1934 à 1938. Mais l’étau nazi se resserre en 1938 avec l’Anschluss.

 

Au service des nazis

 

Suivant les volontés du ministre de la Propagande Goebbels et avec la bénédiction de Hitler, Salzbourg devient le deuxième festival du Reich après Bayreuth. La manifestation doit servir à la fois à atténuer l’hostilité de l’opinion internationale et mettre en valeur le prestige du régime.

Contrairement à ce que l’on pouvait attendre, Goebbels n’opère aucune révolution artistique. Choisissant à plusieurs reprises des artistes pour leur talent plutôt que leurs opinions politiques, il ne craint pas les contradictions en sollicitant, par exemple, des metteurs en scène fidèles à Max Reinhardt comme Heinz Hilpert. La programmation reste presque inchangée, exception faite des opéras de Wagner pour ne pas concurrencer Bayreuth. Les nazis inscrivent ainsi Salzbourg dans la continuité de ses débuts, même s’ils rejettent l’héritage d’Hugo von Hofmannsthal et de Max Reinhardt.

Les plus profonds bouleversements sont finalement occasionnés par la guerre qui coupe le festival de son public international et ravale Salzbourg au rang de manifestation provinciale destinée à soutenir le moral des troupes. L’autre grande rupture concerne le discours véhiculé par le festival. Au service de l’idéologie nazie, Salzbourg nie toute spécificité autrichienne. Un message que les Américains entreprennent de contredire lorsqu’ils administrent Salzbourg après la capitulation de l’armée allemande en 1945.

 

1945, une seconde naissance

 

Le festival de Salzbourg se relève plutôt bien des affres de la guerre et de sept années d’instrumentalisation nazie, même si les premières éditions demeurent compliquées à organiser d’un point de vue logistique. La programmation reste toujours axée principalement sur Mozart mais une autre orientation est donnée par la nouvelle direction artistique, plus ouverte aux œuvres contemporaines.

Ce qui se joue à Salzbourg pour les Américains à partir de 1945 dépasse largement le cadre de la construction d’un pays libre et démocratique. Leur intérêt est aussi géostratégique : se servir de la manifestation pour inciter tous les Alliés à coopérer et rivaliser avec les Soviétiques sur le terrain de la culture. Il s’agit également de prendre pied artistiquement en Autriche pour continuer d’exercer une influence durable sur les esprits.

Mais l’armée américaine prend soin de laisser les Autrichiens organiser eux-mêmes la manifestation. Elle réussit ainsi à conquérir le cœur des Salzbourgeois malgré l’impopularité du processus de « dénazification ». Par ailleurs, l’institutionnalisation du festival s’achève par le vote à Vienne d’une loi de financement en 1950. Une façon de reconnaître implicitement l’intérêt national du festival qui dépend désormais entièrement du Bund, du Land et de la ville de Salzbourg.

 

 

Durant l’entre-deux-guerres, le festival de Salzbourg a véritablement conquis les élites européennes et américaines, provoquant ainsi l’intérêt des médias internationaux. Grâce à cette audience, il a contribué à véhiculer une image positive de l’Autriche et est devenu l’un des symboles de son indépendance face à l’Allemagne. Un regard étranger qui a pesé dans le développement du sentiment d’identité nationale.

 

Après 1945, Salzbourg a tenu une place de choix dans le développement d’une identité nationale fondée sur une spécificité culturelle. Avec ce festival notamment, l’Autriche s’est transformé en petit paradis dédié à la musique. Quitte à oublier la collaboration de certains artistes avec les nazis et à évacuer un peu vite la culpabilité collective des années de guerre[12].



[1]    Cet article est le compte rendu d’une thèse réalisée dans le cadre d’un Doctorat, sous la direction de Bernard Michel, « Le festival de Salzbourg et l’identité autrichienne 1917-1950 », soutenue en janvier 2011 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2]    Les sources ont été consultées au Österreichisches Staatsarchiv (ÖstA)-Allgemeines Verwaltungsarchiv (AvA), kaiserlich und königlich (kk) Ministerium des Innern. Pour cette note :  ÖstA/ AvA, kk Ministerium des Innern, 15/16/Vereine Kt 1830/ 19.328/17.

[3]    Ernst Hanisch, « Wirtschaftswachstum ohneIndustrialisierung. Fremdenverkehr und sozialer Wandel in Salzburg 1918-1938 », in Hans Haas (hrsg), « Weltbühne und Naturkulisse. Zwei Jahrhunderte Salzburg-Tourismus,Salzburg », Salzburg, Verlag Anton Pustet, 1994, p. 52.

[4]    « Keine Festspiele in Salzburg », Berliner Tagesblatt, 16 juin 1923 ;  Josef Preis, « Salzburg ohne Festspiele », Neue Freie Presse, 21 juin 1923 ; « Le Festival international de Salzbourg », Comoedia, 26 juillet 1923.

[5]    « Absage der « Mirakel » Aufführungen », Salzburger Chronik, 12 août 1924 ; Edda Fuhrich, Gisela Prossnitz, Hans Jaklitsch, Die Salzburger Festspiele : ihre Geschichte in Daten, Zeitzeugnissen und Bildern [Le festival de Salzbourg : son histoire en dates, témoignages et images], Salzburg, Residenz Verlag, 1990, p. 21-22.

[6]    LA/RSTH GK 219/1924 ; ASF/Kt « Zur Gründung der Salzburger Festspiele ».

[7]    Max Reinhardt, « Denkschrift zur Errichtung eines Festspielhauses in Hellbrunn » [Mémorandum sur la création d’un festival à Hellbrunn], in Hugo Fetting, Max Reinhardt Schriften. Aufzeichnungen. Briefe. Reden, Berlin, Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, 1974, p. 176-182 ; p. 182-187.

[8]    Hugo von Hofmannsthal, Festspiele in Salzburg, Wien, S. Fischer, 1952. Ce recueil comprend tous les textes de Hofmannsthal sur le festival de Salzbourg publiés de 1919 à 1928.

[9]    Stefan ZweigLe Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, Livre de Poche, 1998, p. 405.

[10]   Gerhard L. Weinberg, « Die deutsche Außenpolitik und Österreich 1937/38 » (La politique étrangère allemande et l’Autriche), in Gerald Stourzh, Österreich, Deutschland und die Mächte. Internationale und Österreichische Aspekte des « Anschlusses » vom März 1938, Wien, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 1990, p. 62 ; Alexander N. Lassner, « Austria between Mussolini and Hitler: War by Other Means », in Günter Bischof (ed.), Contemporary Austrian Study 14, New Brunswick and London, 2006, p. 93.

[11]   Walter Goldinger, Dieter A. Binder, Geschichte der Republik Österreich 1918-1938, Wien, Verlag für Geschichte und Politik Oldenbourg, 1992, p. 205.

[12]   Suzanne Breuss, Karine Liebhart, Andreas Pribersky, Insznierungen. Stichwörter zu Osterreich (Mises en scène. Mots-clefs autour de l‘Autriche), Wien, Sonderzahl, 1995, entrée « Opfermythos ».