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Yamasaki Kukiko, Représentations françaises du Japon et des Japonais, de 1868 à 1940

Représentations françaises du Japon et des Japonais, de 1868 à 1940

 

 

 

Bulletin n° 34,  automne 2011

 

 

Yamasaki Yukiko

 

 

De 1894 à 1940, le contexte politique du Japon connaît une évolution considérable et les images de ce pays ont donné lieu à des perceptions différentes par les Français[1].

En 1894, la situation du Japon est celle d’un État qui, face aux puissances occidentales, modifie ses contours, notamment à travers sa demande de révision des traités inégaux[2]. Déjà, en juillet 1894, un premier pas est franchi avec le traité anglo-japonais de commerce et de navigation, qui aboutit, pour le Japon à la suppression de l’extraterritorialité et, pour l’Angleterre, à freiner la progression russe vers le sud de l’Asie. Grâce à la menace russe, le Japon accède alors au statut de nation indépendante.

En août 1894, le pays engage des hostilités contre la Chine en vue du maintien de l’indépendance de la Corée. Présentée comme une guerre « entre le civilisé et le barbare »[3] ce conflit marque notamment le début de la colonisation de Taïwan par le Japon. De la même manière, se présentant comme une « nation de la Civilisation » (formule récurrente dans les discours de l’époque) face à une Russie tsariste arriérée, le Japon attaque la Russie, en 1904. Victorieux sur la Russie, il retrouve son autonomie sur les droits de douane grâce au traité nippo-americain de commerce et de navigation, en 1911, bientôt suivi par des accords émanant des autres grandes puissances européennes. En outre, le traité de 1905 avec la Russie permet bientôt (1910) au Japon d’annexer la Corée et de fonder la Compagnie des chemins de fer de Mandchourie du Sud.

Ainsi, grâce à ces deux guerres successives, ce pays obtient son indépendance et la possession de colonies et leurs intérêts sur le continent, aux dépens de la Chine et de la Russie. Comme le note alors Fukuzawa Yukichi, un idéologue représentatif de l’époque Meiji, le Japon considère qu’il ne fait plus désormais partie de l’Asie.

 

Comment l’Europe perçoit-elle ce nouveau Japon, qui se définit alors comme non-asiatique et se voit comme une nation plutôt continentale ? Quelle place le Japon peut-il occuper dans le monde occidental et quelles en sont les répercussions dans le contexte local ?

La représentation de ce Japon moderne dans les écrits français – ceux des revues, des livres, des manuels scolaires et des encyclopédies –, fait donc l’objet de cet article. Nous allons voir comment les Européens, en particulier les Français, ont réagi à ce phénomène japonais et comment ils ont perçu ses répercussions sur le maintien de leurs colonies en Asie. Près avoir mis en évidence leurs éléments permanents, nous verrons leur évolution dans le temps.

Éléments permanents des représentations du Japonais :

les mots, le style, les idées

 

La situation du Japon en Extrême-Orient fait de ses habitants des Asiatiques. Cependant, le mot « Asie » n’indique pas seulement le lieu géographique. Parce que l’Asie est le plus souvent définie et expliquée comme étant le contraire de l’Europe et de ses valeurs, l’emploi de ce terme pose aussi une question sensible, une interrogation qui dépasse le cadre asiatique pour finalement concerner également tout ce qui est européen.

 

La peur des « Jaunes » et de la « quantité »[4]

 

Du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, du comte de Gobineau au général de Gaulle, l’Asie est associée à l’idée d’un danger menaçant, dû en particulier à la « quantité » (de la population asiatique). On se souvient d’un discours du général de Gaulle fait à Brazzaville, le 21 août 1958[5], qui évoque « de grandes menaces » causées par l’arrivée des grandes masses humaines de l’Asie, invitant les Africains à les détourner ensemble. Les Asiatiques sont nombreux, donc dangereux. Ce sont les « foules innombrableS, grouillantes, pullulantes, [...] fourmillantes »[6]. Qualifiée d’invasion de la marée jaune, cette « quantité », engloutit, noie, submerge et absorbe l’Européen – une constatation récurrente dans les discours français.

À cette « quantité » est opposée la « qualité ». Mais qu’est-ce que la « qualité » européenne par rapport à celle de l’Asie ? D’après d’Estournelles de Constant, il y a deux éléments de réponse : « Quelque chose qui vaut beaucoup mieux que le nombre [...] une belle et noble intelligence, supérieure de mille coudées à l’habileté technique la plus développée », et « un grand courage, l’habitude et le goût des armes [...] l’héroïsme est atavique »[7]. Pour beaucoup, la qualité européenne ce sont donc les sciences, les techniques, les produits industriels, et la capacité de projeter l’organisation de la production, c’est-à-dire la colonisation. S’ajoute à cela, la qualité spécifique française – différente de celle des Américains ou des Soviétiques –, caractérisée par la présence d’une élite. Pendant l’entre-deux-guerres, la valeur française est défendue contre le machinisme américain et le matérialisme soviétique, un constat important pour comprendre le fait que le Japon relève parfois de la « qualité » européenne chez certains auteurs, par exemple lorsqu’il est en butte aux Soviétiques ou aux Américains (lors de l’attaque de Pearl Harbor[8], par exemple). Reflétant la peur française face à l’industrialisation du monde – qui risque de rattraper celle de l’Europe –, le mot « quantité » agrégé à l’Asie dépasse ainsi le simple cadre de la démographie asiatique. Dès lors, depuis la fin du XIXe siècle, la menace de la « quantité » est très souvent associée au thème du déclin de l’Europe.

Au-delà des contraires « qualité » et « quantité », on trouve aussi dans les discours tenus sur l’Europe et l’Asie une série d’oppositions, comme élite/masse, homme/foule, individu/multitude, esprit/matière ou masculin/féminin. André Malraux écrit que « L’Occident a inventé la valeur fondamentale : l’acte »[9]. Selon André Suarès « l’Orient est la matrice. L’Europe est l’acte. Femelle est l’Asie, et mâle l’Occident. Il faut les deux pour faire un monde »[10].

Pour continuer dans ce registre de la nature, l’analogie entomologique est fréquente pour décrire l’Asiatique, souvent représenté par des fourmis ou des termites – les Japonais formant une fourmilière asiatique. Et le manque d’individualité et d’humanité des Asiatiques les assimile volontiers à des automates.

 

Qui est le Japonais ? 

 

Ce sont donc sous des formes très diverses que la représentation du Japonais reflète cette double approche, la « quantité » asiatique, américaine ou soviétique et la « qualité » européenne ou française. Dans les quatre tendances que nous avons distinguées – identité, altérité, dualité et singularité (toujours sur notre période), seule « la singularité » échappe au jeu du miroir, car fondée sur les observations personnelles des écrivains au sujet de l’architecture, de l’art, ou de la gestuelle corporelle. Cette « singularité » est repérable dans les écrits d’André Malraux, d’Henri Michaux et d’autres écrivains encore. Intéressante, elle est cependant peu observée.

La première des attitudes, « l’identité », signe la modernisation du Japon et la colonisation qui l’a suivie, perçues essentiellement comme une forme d’« européanisation ». Très bons élèves à l’école européenne, les Japonais font l’objet, jusqu’aux années 1920, d’une évangélisation – qui va se révéler vaine. En revanche, la collaboration militaire entre le Japon et les puissances occidentales en Chine est possible, et parfois même nécessaire, comme lors de la révolte des Boxeurs[11]. À l’opposé des Chinois « xénophobes », les Japonais, volontairement occidentalisés, suscitent chez les Français un sentiment de sécurité, teinté néanmoins d’un voile de mépris.

« L’altérité », elle, consiste à croire que « l’âme » japonaise, malgré le discours et une apparence civilisée, garde un « instinct de race jaune ». Fondée sur des valeurs spécifiquement asiatiques, la société japonaise est aux antipodes de la société européenne, car elle n’est pas composée d’individus, mais forme « un bloc fait de fractions. [...] Un bronze parfaitement fondu […]. Tous les types sont identiques [...] interchangeables »[12]. Le Japonais est « un animal nouveau qui ne nous appartient pas »[13].

Nous arrivons ainsi à la « dualité » relative à la double identité du Japonais. Puisque la civilisation japonaise se trouve entre l’Orient et l’Occident, le Japon est à la fois traditionnel et moderne. Et selon les différents auteurs, il y a harmonie ou conflit entre l’ancien et le nouveau Japon.

Dans la veine de cette idée, non seulement la civilisation, mais la « race » sont également perçues comme doubles. Les habitants de l’Asie de l’Est, dits de « race mongole » au XIXe siècle, sont plutôt appelés les « Jaunes » durant la première moitié du XXe siècle. Or la définition de « Jaune », à laquelle se rattache l’homme japonais, est ambiguë. Car cette notion n’est pas toujours géographique ou ethnique, elle est aussi sociale. D’après la Nouvelle Géographie Universelle[14], ouvrage écrit par Élisée Reclus en 1882, la société japonaise est composée de deux races : l’aristocrate blanc et le plébéien oriental. Le dictionnaire Larousse de 1930[15] indique que chez les Japonais, il y a un « type fin » et un « type grossier ». Mais que recouvre cette distinction entre « fin » et « grossier » ? Les manuels scolaires de géographie[16] de l’entre-deux-guerres apportent la réponse. En résumé, le type fin est de classe supérieure, aristocratique. Il est de race Mongole dont les caractéristiques sont : taille élancée, face allongée et ovale, nez droit, fin ou convexe, yeux moins obliques, presque droits, teint clair. Les caractéristiques du type grossier de la masse populaire sont : corps trapu, face large, nez aplatis, yeux obliques, bouche largement fendue, teint foncé, front bas. Selon un scientifique, la race jaune est « issue d’un métissage de blancs et de noirs [… et au Japon] parmi les hautes classes se discernent nettement certains caractères de la race blanche »[17]. En Asie, « cette masse de négroïdes et de métis – les Jaunes – formant la majorité de la population [...] imprégna fatalement l’élite, primitivement de race blanche »[18]. On y retrouve le thème du déclin de l’Europe lié à la « quantité jaune ».

 

Évolution de l’image du Japonais :

entre péril jaune et péril rouge ?

 

Le Japonais est le plus souvent associé aux problèmes, au danger, voire au péril, mais un « péril » qui menace l’Europe et la France et dont la nature ne cesse d’évoluer selon les événements – à savoir les révoltes des Boxeurs, la guerre russo-japonaise, la révolution russe et la création de l’URSS, l’occupation japonaise de la Mandchourie, et l’éclatement de la guerre sino-japonaise en 1937.

L’inquiétude est alors de savoir quel est le prochain péril pouvant être utilisé comme argument pour défendre la civilisation européenne, autrement dit, quel pays occupera le rôle d’avant-poste en Extrême-Orient ? Face à ces interrogations, le Japon, la Chine et la Russie trouvent chacun des Alliés ou des ennemis, selon les circonstances.

La menace qui vient de l’Asie est exprimée, en particulier, par l’expression « péril jaune » au moins depuis la fin du XIXe siècle. En 1895, juste après la victoire du Japon sur la Chine, le péril jaune est illustré par une gravure de Hermann Knackfuss intitulée Pour les peuples d’Europe, offerte au Tsar par Guillaume II[19].

Dans la gravure, l’archange Michel désigne du doigt la menace qui se trouve à l’Est, représentée par le Bouddha assis sur un dragon. Le Kaiser écrit alors à Nicolas II qu’il comprend la gravité de la mission russe investie de la protection de la civilisation européenne contre l’invasion des Mongols, et qu’il fera le nécessaire pour assurer sa sécurité. Bien que le but de ces arguments soit plus de détourner la Russie de la question européenne, que de contrer la menace chinoise ou japonaise supposée réelle, cette image du péril jaune reste gravée dans la mémoire collective européenne.  

Mais c’est surtout l’analyse des discours sur le péril jaune qui permet de percevoir l’évolution du rôle censé être joué par le Japon envers la Chine et à la Russie.

 

En cette période de la fin du XIXe siècle jusqu’à l’année 1904, au moins trois articles et trois livres écrits en français ont pour titre Le péril jaune. Comparé à celui d’autres pays européens comme l’Angleterre ou l’Allemagne, l’intérêt des Français sur ce sujet est plus vif, car il touche l’économie. Il s’agit bien alors d’une invasion de produits, et non d’hommes, qui est crainte. Pourtant, selon les auteurs Louis Vignon et Jacques Novicow, l’essor industriel asiatique est logique et naturel, issu des lois économiques et il n’y pas de péril. En fait, comme les Allemands d’hier, les Japonais produisent. Mais la différence, c’est que « le Japonais ne crée pas »[20]. Et les Européens de dire : « Tant que nous serons plus inventifs, nous l’emporterons [...] l’esprit d’invention est tout »[21]. Toujours à la pointe des avancées technologiques, les Européens continuent de créer de nouveaux marchés. Ils estiment que plus les Asiatiques seront industrialisés, plus ils seront consommateurs des produits européens. La preuve tient dans le fait que les Japonais importent alors de plus en plus. Il n’y a donc pas de risque de péril jaune.

En fait, ce réalisme disparaîtra rapidement dans les discours des années vingt et trente.

 

Le Japonais, gendarme d’Extrême-Orient et Samouraï

 

Le Japon joue un rôle majeur dans la répression de la révolte des Boxeurs, car les troupes japonaises – qui représentent 40% des troupes alliées –, arrivent les premières sur le terrain. Pour cette raison, les Japonais sont considérés comme les « gendarmes de l’Extrême-Orient », et du côté des Occidentaux. Ce statut leur permet de conclure, en 1902, un traité d’alliance avec l’Angleterre qui contrebalance ainsi la présence permanente des troupes russes en Mandchourie, arrivées depuis le conflit.

La révolte des Boxeurs est probablement à l’origine de la nette différenciation faite depuis, entre les Japonais et les Chinois. Face au « chaos chinois », le Japon symbolise « l’ordre » (citations de la presse et des discours). Cette nation volontaire, concentrée, dirigée et disciplinée contraste avec la Chine qui apparaît fragmentée, décentralisée, amorphe, et inconsistante.

C’est bien la « bravoure » japonaise qui est mise en avant dans le conflit du Japon avec la Russie, en 1905. Dans cette guerre russo-japonaise (1904-1905), fondée sur les intérêts des uns et des autres en Corée et en Mandchourie, deux impérialismes – japonais et russe – s’opposent directement. Le Japon étant essentiellement financé par des emprunts souscrits auprès de l’Angleterre et des États-Unis, ce conflit n’est donc pas une guerre entre l’Asie et l’Europe. Pourtant, redoutant l’argument du péril jaune, le gouvernement japonais demande à la Chine de déclarer sa neutralité afin que ce combat ne puisse être considéré comme une hostilité entre les races.

Cela n’empêche pas les Français de craindre que la victoire du Japon sur la Russie ne porte un coup au maintien et à la sécurité de leurs colonies et menace les intérêts européens en Chine, la Russie pouvant toujours servir de bouclier.

La victoire du Japon sur la Russie est perçue comme « la première revanche de l’Asie contre l’Europe »[22] ou encore « la fin du progrès colonial européen »[23]. Pour Anatole France, c’est le châtiment de la politique coloniale de l’Europe[24]. Selon les Français, elle présage aussi la montée de la Chine, en voie de « régénération » en quelque sorte. 

L’opinion française, majoritairement pro-russe, est déçue par cette victoire du Japon même si une partie de la gauche, tel Austin de Croze, inspiré par la Révolution française, souhaite que la Russie autocrate soit vaincue par le Japon, « nation libérale » dit-il. Il s’attend presque à « la rénovation de la Chine par le Japon, puisque la race blanche a failli à sa mission d’humanité et de progrès »[25].

De cette guerre, surgit une image ambivalente du Japonais, admiré pour son militarisme ou sa bravoure, mais dont l’expression du patriotisme fait peur. « Le Japon tout entier est devenu samouraï. Le "savoir-mourir" fait partie du savoir-vivre »[26]. Il est difficile de combattre le soldat possédant le « stoïcisme imperturbable de cette impassibilité devant la mort [...] L’armée japonaise est une armée de guerriers-nés »[27].

 

L’idéologisation du péril

 

Progressivement, cette ambivalence va se muer en inquiétude. Car le Japon se range certes du côté des Alliés et, vainqueur, il obtient les possessions allemandes en Chine. Mais durant la guerre, il a fourni aussi des produits industriels à l’Europe, et a ainsi pris place sur le marché chinois, en profitant de l’absence européenne sur ce terrain. C’est à ce moment qu’il devient un vrai concurrent sur le plan économique.

Sur le plan politique, l’asiatisme japonais change progressivement d’objectif. En 1898, la Société de la culture commune de l’Asie orientale est créée par Konoe Atsumaro, président de la Chambre des Pairs. Financée par le ministère des Affaires étrangères, elle regroupe tous les mouvements existants de l’asiatisme japonais et, soutenant fortement à l’origine les nationalistes et les révolutionnaires chinois et indochinois, elle s’oriente petit à petit vers le panasiatisme sous l’égide du Japon.

Ainsi, au début des années 1920, on craint que le Japon n’envahisse la Chine, mais on redoute aussi sa propension à installer une situation de monopole, appelée « doctrine Monroe asiatique ». L’internationalisation de la Chine semble être alors le rempart contre l’asiatisme japonais.

La création de l’URSS, en 1922, et le succès de son plan quinquennal viennent relativiser les actions économiques et politiques japonaises en Chine. Le Japon a tout juste créé le Mandchoukouo en 1932, un État fantoche que la France ne reconnaît pas, mais dont les visiteurs français décrivent l’ordre, la sécurité et le progrès qui y règnent, tout à fait contraires au chaos et à la « xénophobie » chinoise. La « propreté » du Mandchoukouo est également vantée, ce que ne manque pas de railler Henri Michaux qui se moque de « ce désir (japonais) de nettoyer »[28]. Comparé à une colonie – évoquant la mise en œuvre du Maroc ou du Canada –, le Mandchoukouo est considéré comme un État tampon entre la Russie et la Chine, l’unique rempart de la civilisation capable d’arrêter la progression soviétique vers le Sud, ainsi que l’infiltration des idées communistes en Chine, voire en Indochine. La signification du « Jaune » change, car désormais l’Asie incarne le communisme[29]. L’asiatisme japonais est devenu moins dangereux, car « le véritable mouvement panasiatique, c’est une tendance encouragée par l’URSS »[30]. Ainsi le terme Asie est idéologisé, et le Japon « blanchi ».

Le revirement a lieu à la suite de l’occupation japonaise de la Chine du Nord-Est, en 1937. La France soutient la Chine nationaliste et ravitaille Tchang Kaï-Chek par la route reliant Haïphong à Kunming, jusqu’à l’occupation de l’Indochine du Nord par des troupes japonaises en 1940. Un livre intitulé Le péril jaune[31] est publié en 1938, comportant une traduction entière du mémorandum Tanaka[32] – qui expose le plan de conquête du Japon –, et présente un discours d’Édouard Herriot. Du point de vue d’É. Hérriot, le Japon qui a la Chine sous son autorité, va chercher « une autre victoire : celle de la race jaune sur la race blanche »[33]. Le péril jaune sera réalisé « si les Chinois songent, comme les Japonais, à conquérir les Blancs pour se venger de l’oppression du siècle passé – condition morale –, et si les premiers veulent suivre ces derniers dans cette lutte, en acceptant leur discipline – condition matérielle »[34]. D’après Joseph Paul-Boncour, si le péril jaune est conduit par le militarisme japonais, il est alors aisé d’envisager « le sort dramatique du monde occidental »[35]. La presse parle des « conséquences incalculables non seulement pour la France [...], mais pour le monde blanc », qui peut entraîner « l’éviction des Blancs en Extrême-Orient »[36]. Pour le vicomte Edgar Cecil of Chelwood, prix Nobel en 1937, la Chine qui combat le Japon – considéré comme une des « forces anarchiques » –, est le « champion de la civilisation »[37]. Par ailleurs, l’auteur Jean Escarra critique les méthodes sauvages des troupes japonaises en Chine[38].

 

À l’image de l’Europe, une Asie unifiée ?

 

De ce que nous venons de voir, deux faits se dégagent. Tout d’abord, le nationalisme chinois n’a jamais vraiment été estimé à sa dimension réelle, à la différence du nationalisme japonais, très vite apparent. Ensuite, la perpétuelle menace russe et soviétique détermine l’attitude française envers le Japon.

L’image du Japon oscille ainsi entre deux mondes et leurs valeurs, l’Asie et l’Europe, et dans cette vision dualiste, « l’Asie » au singulier est réduite à une entité unie et abstraite. Mais comment réagissent les Japonais à cette vision occidentale dualiste ?

Dans les années trente, ils participent de cette vue du monde en réclamant le panasiatisme. Le mot Tôyô (Orient) est inventé au profit du Japon pour servir de contrepoids à l’Occident, et c’est lui qui représente désormais l’Orient. Mais cette évolution est critiquée par l’historien Sôkichi Tsuda qui met en évidence la diversité de l’Asie de l’Est par rapport à l’homogénéité de l’Europe occidentale, dont la civilisation est relativement commune aux pays qui la composent.

« Ne comprenant pas, en général, les sentiments chinois, ignorant leur nationalité, le Japonais a tendance à se confondre avec eux [...] Mais même s’il invente les mots Tôyô-jin (l’homme oriental) ou Tôyô-bunka (la culture orientale), il est évident que cela ne donne aucune impression, ne suscite aucune valeur ni chez les Chinois ni chez les Indiens [...] Il n’y a pas de monde oriental, ni de culture orientale [...] La culture dite orientale ne trouve son sens que dans la propagande japonaise »[39].

 

Contrairement à l’Europe, il semble que le terme Asie ne puisse se concilier avec l’idée d’intégration, et qu’un asiatisme japonais à l’image de l’Europe, soit voué à l’échec.

En somme, entre 1894 et 1940, le Japon fait l’objet de multiples représentations apparemment contradictoires. Néanmoins, ces représentations acquièrent une cohérence si l’on se place du point de vue de la France et ses perceptions, qui considèrent le Japon dans ses rapports à la Russie et l’Union soviétique. Une perspective qui est en fait, pour la France, une défense de ses intérêts en Extrême-Orient.



[1]    L’auteure de cet article rédige actuellement une thèse sur « Les représentations françaises du Japon et leur résonance chez les Japonais de 1895 à 1940 », sous la direction d’Hugues Tertrais, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Enseignante de la langue japonaise, successivement à l’Université de Toulouse le Mirail, à l’Institut d’Informatique d’Entreprise à Paris, puis à l’INALCO, elle est actuellement traductrice et documentaliste.

[2]    En 1858 le Japon, qui doit ouvrir ses ports aux puissances occidentales,  a conclu les traités dits « inégaux » avec les États-Unis, l’Angleterre, la Russie, les Pays-Bas et la France.

[3]    Cette expression est le titre de l’éditorial du journal Jizi-sinpo, daté du 29 juillet 1894. Jizi-sinpo appartenait à Fukuzawa Yukichi, idéologue de la « désasianisation ».

[4]    Nous avons préféré à dessein le mot « quantité » à celui de « nombre ». Car l’utilisation de l’un ou l’autre de ces termes, pour désigner les peuples de l’Asie, n’est pas anodine. Le « nombre » est surtout associé aux Asiatiques de 1896 aux années 1920 ; la « quantité » est utilisée non seulement pour l'Asie, mais aussi pour les États-Unis et l'URSS, soulignant l’aspect matériel, le manque d'esprit et d'élite dans la société de ces pays. En d’autres, termes, à l’aspect quantitatif des sociétés asiatique, américaine ou soviétique, s’opposent la qualité des sociétés européenne et japonaise (éventuellement).

<h1 style="margin-top:0cm;margin-right:0cm;margin-bottom:2.0pt;margin-left: 14.2pt;text-align:justify;text-justify:inter-ideograph">Le terme « quantité » couvre donc un domaine plus large et plus idéologique que le mot « nombre » et, dès la fin des années 1920, son utilisation coïncide avec l'apparition de l'antimatérialisme. La « quantité » se substitue alors au « nombre » chez certains auteurs. Par exemple, André Suarès emploie les oppositions qualité/nombre, en 1927, et André Malraux qualité/quantité, en 1935. René Guénon, auteur de l’ouvrage Orient et Occident (Paris, Payot, 1926), rédige Le règne de la quantité et les signes des temps (Paris, Gallimard), en 1945, pour critiquer la modernité. </h1>

[5]    « Il y a ailleurs dans le monde, principalement en Asie de grandes masses humaines qui cherchent à s'étendre, faute d'avoir chez elles des moyens suffisants de vivre… ». Cf. http://www.charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/de-gaulle-et-le-monde/de-gaulle-et-lrsquoafrique-vers-l-independance-1944-1960/documents/discours-de-brazzaville-le-21-aout-1958.php [consulté le 7 mai 2011].

[6]    Etienne Dennery, Foules d’Asie, surpopulation japonaise, expansion chinoise, émigration indienne, Paris, Armand Colin, 1930, p. 2.

[7]    Paul Henri Benjamin Balluet d’Estournelles de Constant, « Le péril prochain : l’Europe et ses rivaux », Revue des Deux Mondes, 1er avril 1896, p. 680.

[8]    Capitaine de Vaisseau Jacques Le Comte, « Amérique et Japon », L’Illustration, n° 5154, 20 décembre 1941, p. 380-381. L’auteur insiste sur la qualité des personnels japonais par rapport à la marine américaine, numériquement plus forte.

[9]    André Malraux, « Les écrivains, la culture et la guerre », Vendredi, n° 1, novembre 1935.

[10]   André Suarès, « L’ombre sur l’Europe », La Revue des Vivants, avril 1927.

[11]   La révolte des Boxeurs est un soulèvement mené en Chine contre l'influence religieuse et politique occidentale dans l'Empire du milieu. De 1899 au Traité de paix de 1901, elle fait un grand nombre de victimes occidentales et chinoises (au minimum plusieurs dizaines de milliers). Son nom de « Boxeurs » vient de ce que ses membres pratiquaient un art martial dit « boxe chinoise ».

[12]   Ludovic Naudeau, Le Japon moderne : son évolution, Paris, Ernest Flammarion, 1909, p. 39-40. L. Naudeau est journaliste au Temps, et l’un des reporters illustres de la guerre russo-japonaise. Il est fait prisonnier à Moukden et passe un an au Japon.

[13]   Gustave La Vieuville, Essai de psychologie japonaise. La race des Dieux, Paris, A. Challamel, 1908, p. 10.

[14]    Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle. La terre et les hommes. T. VII : L’Asie orientale, Paris, Hachette, 1882, p. 759-760. Pour rédiger cet ouvrage, E. Reclus est aidé par Leon Metchnikov (qui écrit L’Empire Japonais, Genève, Imprimerie orientale de l’Atsume Gusa, 1881). É. Reclus nuance pourtant l’existence de deux races chez les Japonais en ajoutant que « la population actuelle du Nippon est l’une des plus homogènes qu’il y ait dans le monde. Ils ont même langue, même mœurs et pleine conscience de leur nationalité commune. Mais si bien fondus en un seul peuple que soient maintenant les Japonais, il n’est pas probable qu’ils appartiennent à une seule et même race ». Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, op. cit., p. 749.

[15]    Paul Augé (dir.), Larousse du XXe siècle, Paris, Larousse, 1930.

[16]   La moitié des articles concernant le Japon et la totalité des articles de plus de trois lignes font mention de ces deux types japonais. Cf. M. Fallex, A. Gibert, Géographie générale, Paris, Delagrave, 1927 ; M. Genin, Traité de géographie, Paris, Carus, 1930 ; J. Didier, Les principales puissances économique du monde, Paris, F. Lanore, 1931 ; E. Peyralbe, Géographie générale. Le monde moins l’Europe, Paris, Librairie Hatier, 1935 ;  V. Prévot, Les grandes puissances économiques, Paris, Librairie classique Eugène Belin, 1955.

[17]   Aimé-François Legendre, La civilisation chinoise moderne, Paris, Payot, 1926, p. 216-217. Le docteur Legendre a fondé en Chine une École de médecine impériale au Setchouen, en 1903, et a créé le premier Institut Pasteur en Chine, en 1911.

[18]   Aimé-François Legendre, « Autour des événements de Chine. Race blanche et race jaune », L’Illustration, n° 4295, 27 juin 1925, p. 634-636.

[19]   On peut voir cette image sur le lien [consulté le 7 juin 2011]

http://de.wikipedia.org/wiki/V%C3%B6lker_Europas,_wahrt_eure_heiligsten_G%C3%BCter

[20]   Louis Vignon, « Le péril jaune », Revue politique et parlementaire, 1897, p. 21.

[21]   Jacques Novicow, « Le péril jaune, le caractère, la cause, le remède », Revue générale, Bruxelles, Société Belge de Librairie, 1897, p. 6.

[22]    Aimé-François Legendre, Tour d’Horizon mondial : Quo vadis Europa atque America ?, Paris, Payot, 1920, p. 305-308.

[23]    Maurice Muret, Le Crépuscule des nations blanches, Paris, Payot, 1926, p. 19.

[24]    Anatole France, Sur la pierre blanche, Paris, Calmann-Lévy, 1905.

[25]   Austin de Croze, Péril jaune et Japon, Paris, Comptoir général d’édition, 1904, p. 48.

[26]   Henri Foncillon, Essai sur le Génie Japonais, Lyon, Publications du Comité franco-japonais, 1918, p. 5-36.

[27]   Ludovic Naudeau, Le Japon moderne, op. cit., p. 110.

[28]    Henri Michaux, Un barbare en Asie, Paris, Gallimard, 1933, p. 204.

[29]    André Suarès, « L’ombre sur l’Europe »…, op. cit., p. 370.

[30]   Albert Maybon, « La leçon des intellectuels d’Asie », La Revue des Vivants, mars 1928.

[31]    Dr Maigreabeille, Le péril jaune, Genève, Éditions du rassemblement universel pour la paix, 1938. Le Dr Maigreabeille a rassemblé dans ce livre plusieurs documents aux points de vue différents – japonais, pacifistes, etc.

[32]    Ce document probablement faux aurait été présenté à l’empereur le 25 juillet 1927.

[33]   Dr Maigreabeille, Le péril jaune, op. cit., p. 6.

[34]   Ibid., p. 6.

[35]   Ibid.

[36]   Ibid., p. 25.

[37]   Ibid., p. 3.

[38]   Jean Escarra, L’honorable paix japonaise, Paris, Bernard Grasset, 1938, p. 8-9.

[39]   Sôkichi Tsuda, Shina-shisô to Nihon, [La pensée chinoise et le Japon], rédigé entre 1933 et 1936, Tokyo, Iwanami shoten, 1938, p. v, 173, 197, 199.