X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 34, L'Asie et les autres » Pierre Journoud, Un « triangle stratégique » ? Le Vietnam entre la Chine et les États-Unis, depuis la fin de la Guerre froide

Pierre Journoud, Un « triangle stratégique » ? Le Vietnam entre la Chine et les États-Unis, depuis la fin de la Guerre froide

Un « triangle stratégique » ? Le Vietnam entre la Chine et les États-Unis, depuis la fin de la Guerre froide

 

 

Bulletin n° 34,  automne 2011

 

 

Pierre Journoud

 

 

 

La solidarité politico-militaire nouée entre le Vietnam et la Chine communistes jusqu’au début des années 1970 n’a pas effacé le caractère d’asymétrie persistante et d’ambivalence traditionnelle de leur relation[1]. De plus en plus nombreux à l’épreuve de la guerre contre les États-Unis et de la querelle sino-soviétique, les désaccords stratégiques se sont aggravés après que Mao eut décidé d’opérer un rapprochement historique avec Washington, conçu notamment par Nixon et Kissinger avec l’espoir que le dictateur chinois se prêterait à l’exercice d’une pression sur son allié vietnamien en faveur d’une négociation plus avantageuse pour les Américains. La réunification militaire du Vietnam, en avril 1975, le rapprochement entre Hanoi et Moscou – accéléré par le refus américain d’une normalisation avec son ancien adversaire et la fin de l’aide chinoise en 1978 –, puis la décision vietnamienne de renverser, en décembre 1978, le régime des Khmers rouges soutenu par Pékin dans un souci de contrepoids au Vietnam réunifié et de balkanisation de la péninsule indochinoise, conduisirent Deng Xiaoping à déclencher une guerre éclair contre son ancien allié. Favorable à un rapprochement avec Pékin pour contraindre Moscou aux concessions dans les négociations SALT (Strategic Arms Limitation Talks), l’administration Carter n’opposa alors que sa bienveillante complicité à l’initiative chinoise…

Résurgence de tensions nationalistes longtemps figées par la colonisation française, puis contenues tant bien que mal par les impératifs de la résistance contre les États-Unis, cette guerre de février-mars 1979 fut courte, mais son bilan extrêmement lourd : plus de 30 000 morts dans chacun des deux camps, selon les estimations officielles. Les dirigeants chinois n’ont pas tardé à tirer discrètement les leçons, dans le domaine militaire, de celle qu’ils prétendirent publiquement avoir infligée aux Vietnamiens. Il fallut dix ans, en revanche, pour que les relations diplomatiques fussent rétablies avec Hanoi. Entre-temps, l’URSS, enlisée en Afghanistan et déjà engagée sur la voie d’importantes réformes internes, avait amorcé un processus de retrait d’Asie du Sud-Est, obligeant Hanoi à anticiper des évolutions plus radicales. En 1986, les dirigeants de la République socialiste du Vietnam (RSV) lancèrent le Doi Moi, une politique d’ouverture économique et culturelle inspirée des réformes lancées en Chine par Deng Xiaoping à partir de 1978. Mais la suspension de l’aide soviétique en 1991 – à la suite de l’implosion de l’URSS, de la chute du communisme en Europe de l’Est et de la fin de la Guerre froide – détruisit l’un des principaux piliers sur lesquels les Vietnamiens avaient bâti leur sécurité après la guerre contre les États-Unis[2]. La fin de leur alliance privilégiée avec Moscou ne pouvait qu’accélérer leur volonté d’insertion dans un environnement régional de plus en plus dominé par la Chine, et sur une scène internationale encore caractérisée par la domination unipolaire des États-Unis. C’est donc avec la Chine que la normalisation fut concrétisée en priorité.

 

Un impératif géostratégique : la normalisation avec Pékin[3]

 

La proximité géographique, historique et culturelle entre les deux nations, le caractère fortement asymétrique de leur relation qui, tendant à conférer une hypersensibilité du « faible » à l’égard du « fort » et confinant plutôt le fort à l’indifférence ou au dédain vis-à-vis du faible, ont mécaniquement poussé Hanoi sur la voie d’une amélioration prudente de ses rapports avec Pékin. Les Vietnamiens savaient que leur sécurité et leur indépendance dépendaient étroitement de leur relation avec la Chine. Mais ils n’entendaient pas être satellisés. Les Chinois, quant à eux, ne pouvaient se désintéresser de la sécurité de leur flanc méridional, dont les guerres d’Indochine avaient montré l’importance. Au contraire, ils considéraient naturel d’exercer un certain contrôle de la péninsule indochinoise, dont seules les modalités avaient varié avec le temps[4].

Le rapprochement sino-soviétique et le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge ont permis la réunion d’un premier sommet sino-vietnamien à Chengdu, en septembre 1990, qui aboutit à la normalisation des relations entre les deux capitales, en novembre 1991. Les lignes aériennes furent rouvertes en 1992. Parallèlement à la multiplication des échanges de visites de haut niveau – à commencer par celle de Li Peng en décembre 1992, la première d’un Premier ministre chinois depuis Zhou Enlai en 1971 –, le commerce entre les deux pays s’est rapidement accru : quasi nul en 1989, il a atteint 12 millions de dollars en 1990 ; 1,2 milliard en 1996 et 20 milliards en 2008 (selon une estimation[5] à prendre avec précaution parce qu’elle peine à intégrer le commerce transfrontalier). Précisément, les gouvernements des deux pays ont signé un accord de bornage, en décembre 1999, sur leurs 1 300 km de frontière terrestre commune, mettant fin à un contentieux qui envenimait leurs relations depuis plusieurs années, sans pour autant résoudre l’épineux problème des trafics transfrontaliers. Et c’est avec le soutien de Pékin qu’Hanoi est parvenu à convaincre ses partenaires de l’Asean (Association of Southeast Asian Nations) d’accepter l’adhésion du Cambodge au sein de l’association régionale. L’année du cinquantenaire de Dien Bien Phu a vu les autorités vietnamiennes louer l’aide de leur allié chinois, pour la première fois à ce niveau et à un tel degré depuis la guerre éclair de 1979. Icône militaire du régime, le général Vo Nguyen Giap a reçu avec éclat, en mai 2004, une délégation militaire chinoise de haut rang incluant quelques-uns de ses anciens conseillers, au moment où, dans les coulisses des colloques organisés en marge de la commémoration, Vietnamiens et Chinois se disputaient la paternité stratégique de la grande victoire contre les troupes de l’Union française…

Bien décidé à ne pas abdiquer une indépendance acquise au prix fort, le Vietnam s’est montré soucieux d’éviter, après la disparition de l’URSS, une dépendance excessive vis-à-vis de la Chine, en se rapprochant de l’Asean. La crise asiatique de 1997 a accéléré sa politique d’équidistance entre la Chine et l’Asean, à laquelle il a adhéré en 1995. En dépit des pressions de son puissant voisin, il s’est même refusé, au nom de l’intérêt national, à copier certaines réformes chinoises, comme celle qui a conduit le gouvernement de Pékin à décider, en 1998, de retirer l’armée du secteur économique. La puissance commerciale des Chinois, le manque de régulation et le déficit chronique de sa balance commerciale, lui ont fait craindre un processus de « vassalisation économique »[6]. Tout à sa stratégie d’ouverture économique et de diversification diplomatique, Hanoi a donc amorcé également un rapprochement avec ses anciens adversaires occidentaux : la France tout d’abord, dont le point d’orgue a été la visite officielle à Hanoi de François Mitterrand, venu y sceller la réconciliation en février 1993 ; puis surtout avec l’« hyperpuissance » étatsunienne.

 

Un impératif économique : le rapprochement avec les États-Unis

 

Après plusieurs tentatives sacrifiées par Carter, en 1977-1978, sur l’autel du rapprochement avec la Chine, les années Reagan, surtout marquées par une tentative de réhabilitation de la guerre du Vietnam, n’ont guère servi la recherche d’objectifs susceptibles de favoriser la normalisation avec Hanoi[7]. En décidant, à l’été 1990, de retirer son soutien à l’occupation par les Khmers rouges du siège cambodgien aux Nations unies, George W. Bush a effectué sans doute l’un des premiers pas décisifs en direction des Vietnamiens. Mais ceux-ci ont achevé, depuis septembre 1989, leur retrait du Cambodge, l’une des conditions requises par Washington avant tout rapprochement officiel. Sous-estimant l’impact positif du Doi Moi, qui réduisit les conséquences de la diminution drastique de l’aide de Moscou, et de la reprise des échanges commerciaux avec la Chine, Washington pariait encore sur les effets de l’isolement politique et économique de la République socialiste du Vietnam pour la contraindre à accepter ses conditions[8]. Soutenues par des sénateurs influents – notamment le démocrate John Kerry et le républicain John McCain, tous deux vétérans du Vietnam –, les initiatives diplomatiques se multiplièrent en faveur du rapprochement. Commencés dès 1987, les séjours à Hanoi du général Jack Vessey, représentant spécial pour les POW (Prisoners of War) – MIA (Missing in Action) des présidents Reagan et Bush, ouvrirent la voie à des avancées décisives sur ce dossier si sensible aux États-Unis – au point d’avoir nourri un mythe régulièrement instrumentalisé sur la scène politique intérieure – des quelque 1 700 prisonniers de guerre (POW) et portés disparus (MIA)[9]. Les navettes de diplomates américains et vietnamiens, non encore protégés par l’immunité diplomatique, contribuèrent à rétablir la confiance mutuelle, tandis que Le Mai, le vice-ministre vietnamien des Affaires étrangères en charge des affaires américaines, se montra particulièrement constructif face aux demandes de recherche de prisonniers de guerre américains que les lobbies pensaient encore en vie et qui s’avérèrent infondées[10].

Conçus par la RSV comme un geste humanitaire et non comme une réponse à une exigence américaine, ces petits pas permirent l’ouverture d’une mission militaire américaine permanente à Hanoi et le lancement d’un programme d’assistance au déminage et d’aide médicale aux victimes des mines. Après le règlement du conflit cambodgien, en octobre 1991, plus rien n’empêchait d’officialiser le rapprochement américano-vietnamien. Entraîné par de grands groupes industriels tels que Boeing, General Electric ou Microsoft, le lobbying des milieux d’affaires l’emporta finalement, au Congrès, sur celui des POW-MIA qui s’opposa à toute concession à l’égard de Hanoi, comme l’influente National League of Families of American Prisoners and Missing in Southeast Asia[11]. Le Président Bill Clinton décida la levée de l’embargo sur le Vietnam, en février 1994, et l’ouverture de missions de liaison[12]. En juillet 1995, les deux gouvernements procédèrent au rétablissement des relations diplomatiques et c’est Pete Peterson, un ancien pilote de l’US Air Force fait prisonnier lors d’une mission de bombardements sur le Nord-Vietnam en 1966, que Bill Clinton choisit pour le représenter à Hanoi, en 1997, comme premier ambassadeur des États-Unis en RSV. Le symbole était éloquent ; il permit aussi d’atténuer les récriminations des lobbies et des sénateurs républicains. La visite que Bill Clinton effectua en novembre 2000 couronna ainsi une décennie d’efforts communs.

Les relations bilatérales, facilitées par une indéniable convergence d’intérêts stratégiques, vont dès lors se développer dans tous les secteurs, politique, militaire, économique, éducatif et culturel. Stimulés par la signature d’un accord de commerce bilatéral en 2001, puis par l’adhésion du Vietnam à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en janvier 2007 (d’ailleurs toutes deux préparées avec une importante assistance technique de l’USAID, la puissante agence étatsunienne pour le développement international), les échanges commerciaux passèrent de 220 millions dollars en 1994 à près de 16 milliards en 2008, ce qui fit des États-Unis le deuxième partenaire du Vietnam après la Chine[13].

Bien des sujets de friction demeurent, cependant, trente ans après la fin de la guerre : en dépit des progrès réalisés[14], Hanoi estime encore insuffisante l’aide apportée par le gouvernement américain aux victimes de l’agent orange – ce défoliant hautement toxique massivement utilisé par l’armée américaine entre 1962 et 1971, que l’on considère comme responsable de maladies et de décès chez au moins trois millions de Vietnamiens. Mais le gouvernement vietnamien, qui assume en toute conscience une politique d’oubli à l’égard des conséquences de l’engagement militaire des Américains, se refuse au statut de victime permanente qu’il considère comme une impasse. En rejetant excuses et regrets, il préfère marquer sa volonté de se consacrer exclusivement au présent et à la préparation de l’avenir[15]. De son côté, le gouvernement des États-Unis réclame une plus grande libéralisation du régime vietnamien dans le domaine des libertés publiques fondamentales, essentiellement politiques et religieuses. Mais ces critiques émanant d’un ancien adversaire vaincu et humilié, récurrentes et finalement sans grand impact sur le processus de décision à Hanoi, ne sont en rien comparables aux pressions directes et croissantes qu’exercent sur le gouvernement vietnamien, non seulement Pékin mais aussi, ce qui est plus récent, une frange croissante de la population vietnamienne, qu’elle soit du continent ou d’outre-mer…

 

 

Hanoi face à la rivalité sino-américaine

 

Bien qu’elle revête aussi ses dynamiques propres, la scène sud-est asiatique ne peut plus se comprendre sans tenir compte du fait qu’elle est devenue le lieu privilégié où s’affirment – et parfois s’opposent – les ambitions mondiales des États-Unis et de la Chine. L’« alliance stratégique » sino-américaine des dernières années de Guerre froide[16], dont Hanoi a fait les frais en occupant le Cambodge, a laissé place à un manque de confiance stratégique préoccupant – selon l’analyse de Dan Piccuta, le conseiller politique du commandant en chef des forces américaines du Pacifique – entre deux puissances encore profondément méfiantes l’une vis-à-vis de l’autre. Situés aux avant-postes de ce face-à-face, les Vietnamiens nourrissent une crainte presque obsessionnelle de voir leur pays ravalé, d’une manière ou d’une autre, au rang d’une simple province chinoise. Alors que cette puissance s’affirme dans tous les domaines et fait douter de la fidélité des dirigeants chinois au concept d’ascension pacifique qu’ils n’ont de cesse d’invoquer sur la scène internationale, les tensions se cristallisent à nouveau, plus particulièrement autour des îles ou îlots de la mer de Chine méridionale/mer orientale, contestés en raison de leur intérêt stratégique. Reflets d’un « supercomplexe de sécurité asiatique » induit par les nouveaux rapports de force dans la région, les incidents se sont rapidement multipliés, aussi bien avec les pêcheurs ou les navires vietnamiens en mission d’exploration[17] qu’avec les navires de surveillance américains.

Les Vietnamiens sont les seuls des six États parties à ce conflit territorial complexe à s’être déjà heurtés militairement à la Chine, notamment en 1988, où ils ont perdu plusieurs dizaines de pêcheurs. Dans un contexte marqué par la modernisation rapide des forces navales chinoises, les prétentions de Pékin sur la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale qu’elle considère comme relevant de son « indisputable souveraineté », constituent pour Hanoi – qui revendique aussi une part substantielle de cette mer qu’elle nomme orientale –, une source permanente d’insécurité. Les vives inquiétudes des Vietnamiens sont, en l’occurrence, partagées par les États-Unis, puissance encore dominante de l’Indo-Pacifique qui a constamment défendu le principe de la liberté de navigation, mais dont la flotte est considérée par une partie des hauts responsables militaires et experts chinois comme une « source de déstabilisation » régionale[18]. À l’été 2010, l’administration Obama a estimé opportun d’effectuer un retour diplomatique visible en Asie du Sud-Est en affirmant publiquement, dans le cadre du Forum de sécurité régionale (ARF) réuni à Hanoi et par la voie d’Hillary Clinton, qu’une « résolution pacifique » et « sans coercition » des différends territoriaux en mer de Chine méridionale relevait de l’« intérêt national » (selon The Wall Street Journal du 24 juillet 2010) des États-Unis. Ces déclarations remarquées ont été doublées d’un redéploiement de plusieurs bâtiments importants de la flotte du Pacifique. Quant au Vietnam, il a engagé en 2009 un effort sans précédent de modernisation de son outil naval (et aérien). En décidant d’acquérir six sous-marins russes de la classe kilo, il a signifié clairement qu’il n’avait pas l’intention de se cantonner aux déclarations diplomatiques pour le cas où sa souveraineté territoriale – ou ce qu’il considère comme telle – serait plus directement menacée. Il a noué parallèlement des « dialogues » et des « partenariats » stratégiques avec plusieurs grandes puissances militaires de la région. Depuis 2000, année de la première visite à Hanoi d’un secrétaire à la Défense (William Cohen), les visites de haut niveau se succèdent au Vietnam et aux États-Unis ; des navires américains font régulièrement escale dans les ports vietnamiens, comme le destroyer USS John S. McCain accueilli pacifiquement à Danang, en août 2010. La VIIe Flotte se livre même à des exercices d’entraînement communs avec la marine vietnamienne et se prête à des opérations humanitaires dans certaines provinces côtières. Enfin, un « dialogue de défense » entre les autorités des deux pays a été inauguré à Hanoi à l’été 2010[19]. La participation du secrétaire à la Défense, Robert Gates, au forum appelé ADMM+8[20] accueilli par Hanoi en octobre 2010, illustre à la fois la qualité de la relation américano-vietnamienne, à laquelle la diplomatie de défense a pris une part importante, mais aussi la convergence croissante – bien que conjoncturelle et donc susceptible de nouvelles évolutions – des intérêts stratégiques des États-Unis et du Vietnam face à la Chine.

 

Conclusion : un équilibre délicat

 

L’affirmation de plus en plus décomplexée de la diplomatie chinoise, la modernisation rapide de son économie et de son armée, et la recrudescence des tensions que celles-ci provoquent dans une région aux équilibres encore instables, poussent les Vietnamiens à rechercher des contrepoids diplomatiques et militaires en cas de nouvelle crise avec Pékin. L’intensification de leur rapprochement avec les États-Unis traduit la prise en compte de ces évolutions régionales, mais aussi la recrudescence du nationalisme antichinois dans la population. S’il renforce l’autonomie du Vietnam vis-à-vis de la Chine, il ne saurait toutefois être interprété comme un alignement sur Washington délibérément orienté contre Pékin. Hanoi prend bien soin de souligner que ses relations avec les États-Unis et la Chine sont indépendantes l’une de l’autre. Pas plus que ses partenaires de l’Asean, qu’elle tente néanmoins de rallier à sa position, Hanoi n’a intérêt à une nouvelle Guerre froide sino-américaine qui aurait pour théâtre principal la mer de Chine méridionale. Les exégètes de la relation sino-vietnamienne n’ont donc pas fini de décrypter les contradictions entre les incidents récurrents qui les ponctuent – d’une manière particulièrement exacerbée dans l’espace maritime contesté, en cette fin de printemps 2011 –, et l’intimité des relations entre les deux partis communistes, que traduisent, sur le mode des anciennes relations de l’État tributaire vietnamien à l’empereur de Chine, les déclarations de bonne volonté, la fréquence des visites bilatérales et la poursuite des efforts de coopération pour tenter de résoudre les différends les plus aigus.



[1]    L’auteur est chargé d’études à l’Irsem et membre du Centre d’histoire de l’Asie contemporaine (Chac) à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Sur les années 1970-1980, voir notamment : Jean-Claude Pomonti et Hugues Tertrais, Vietnam. Communistes et dragons, Paris, Le Monde-Éditions, 1994 ; Odd Arne Westad et Sophie Quinn-Judge (ed.), The Third Indochina War: Conflict between China, Vietnam and Cambodia, 1972-1979, Londres, Routledge, 2006 ; Pierre Journoud et Cécile Mentrey-Monceau (dir.), Vietnam 1968-1976. La sortie de guerre, Bruxelles, Peter Lang, 2011 ; Laurent Cesari, « La troisième guerre d’Indochine. Hégémonie chinoise, bénédiction américaine », Actes du colloque « 1979-1981. Un tournant dans les relations internationales », Paris, 12-13 mai 2011, à paraître.

[3]    Koong Pai Chung, « Southeast Asian Countries’ Perceptions of China’s Military Modernization », Sigur Center Asia Papers n° 5, The George Washington University, 1999 ; Ang Cheng Guan, « Vietnam-China Relations Since the End of the Cold War », IDSS Working Paper n° 1, Singapour, 1998 ; Matthieu Salomon et Vu Doan Kiet, « L’Empire du Milieu perçu du Vietnam : grand frère incontournable et inquiétant », Outre-Terre, n° 15, 2006, p. 229-245.

[4]    François Joyaux, « Les relations sino-vietnamiennes : perspectives politiques et économiques », Tiers-Monde, 1970, vol. 11, n° 42-43, p. 291-300 ; Brantly Womack, China and Vietnam. The Politics of Asymetry, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.

[5]    Cf. Ang Cheng Guan, « Vietnam-China Relations …», op. cit. ; Vietnam Briefing, 29 avril 2011, cf. le site, [consulté le 30 juin 2011] : http://www.vietnam-briefing.com/news/today-30-year-anniversary-sino-vietnamese-war.html/.

[6]    Benoît de Trégoldé, « Un théâtre d’ombres : le Vietnam entre la Chine et l’Asean au lendemain de la crise asiatique », Les Études du CERI, n° 68, août 2000, p. 7-8, p. 29. Cf. [consulté le 25 juin 2011] :

www.ceri-sciencespo.com/publica/etude/etude68.pdf.

[7]    Cécile Menétrey-Monchau, American-Vietnamese Relations in the Wake of War: Diplomacy After the Capture of Saigon, 1975-1979, Jefferson, N.C., McFarland & Company Inc., 2006 ; Andrew Martin, Receptions of War. Vietnam in American Culture, Norman, University of Oklahoma Press, 1993.

[8]    Hoang Anh Tuan, « Rapprochement Between Vietnam and the United States: A Response », Contemporary Southeast Asia, vol. 32, n° 3, 2010, p. 343-349.

[9]    Ibid., p. 347.

[10]   Ambassadeur Kenneth M. Quinn, « Big Schif for South East Asia », TuoiTreNews, 23 octobre 2010.

[11]   Frederick Z. Brown, « Rapprochement Between Vietnam and the United States », Contemporary Southeast Asia, vol. 32, n° 3, 2010, p. 321 et suiv.

[12]   Identique au Chincom (China Committee) imposé à la Chine, l’embargo rigoureux qui frappait les articles destinés au Vietminh depuis le printemps 1953, avait été étendu à l’ensemble du territoire vietnamien après la victoire nord-vietnamienne de 1975.

[13]   F. Brown, « Rapprochement Between Vietnam…», op. cit., p. 324. Sur le développement des relations militaires et ses aléas : Lewis S. Stern, « U.S.-Vietnam Defense Relations: Deepening Ties, Adding Relevance », Strategic Forum, n° 246, septembre 2009.

[14]   Grâce aux efforts de dizaines d’ONG, au premier rang desquelles la Fondation Ford et l’Institut Aspen, un comité conjoint a été mis sur pied à l’issue de la visite du président George Bush à Hanoi, en 2006, pour concrétiser la coopération entre les deux pays dans ce domaine : F. Brown, op. cit., p. 328.

[15]   Réunie à Hanoi, en août 2010, la 4e conférence de l’Unesco sur la réconciliation en Asie a apporté une nouvelle illustration du postulat vietnamien, selon lequel « les enjeux nationaux dépassent la somme des malheurs individuels » et justifient une « histoire nationale aux trous de mémoire entretenus » : Philippe Lefailler, « Compte rendu : 4e conférence de l’Unesco sur la réconciliation en Asie, Hanoi, 6-7 Août 2010 », Aséanie, n° 26, 2010, p. 193-197.

[16]   S. Mahmud Ali, US-China Cold War Collaboration, 1971-1989, Londres, Routledge, 2005.

[17]   Plus de 60 incidents sino-vietnamiens ont été recensés depuis 2005 : The New York Times, 12 octobre 2010 (sur les plus récents : dépêche Reuters du 5 juin 2011). Sur cette notion de « supercomplexe de sécurité asiatique » développée par Barry Buzan : Yves-Heng Lim, « La mer de Chine méridionale, échiquier du jeu entre grandes puissances », in Pierre Journoud (dir.), « L’évolution du débat stratégique en Asie du Sud-Est depuis 1945 », Études de l’Irsem, n° 11, 2011 (voir aussi les contributions de Pierre Grosser, Ilya Gaiduk et Laurent Cesari dans ce volume).

[18]   Michel Auslin, « Tipping Point in the Indo-Pacific », American Interest, mars-avril 2011.

[19]   F. Brown, op. cit., p. 333.

[20]   Pour Asean Defence Ministers’ Meetings – Plus, qui regroupe, outre les dix membres de l’Asean depuis 2006, l’Australie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée, la Nouvelle-Zélande, la Russie et les États-Unis, depuis 2010.