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Marie Aberdam, Les archives de Norodom Sihanouk, données à l'EFEO et déposées aux Archives nationales

Les archives de Norodom Sihanouk, données à l'EFEO et déposées aux Archives nationales

 

 

Bulletin n° 34,  automne 2011

 

 

Marie Aberdam

 

 

Le 8 octobre 2008 le fonds Norodom Sihanouk est officiellement déposé aux Archives nationales sous la cote 665 AP[1]. En 2010, l’inventaire de ce fonds établi par Clothilde Roullier est publié sous la direction d’Olivier de Bernon et de Pascal Geneste, fruit du travail conjugué de l’École française d’Extrême-Orient et des Archives de France[2].

Il est superflu de répéter ici les conclusions de ce travail d’archivage considérable, dont l’ouvrage en question est le meilleur témoin. Il s’agit davantage de souligner les richesses d’une source multiple et originale. En effet, Norodom Sihanouk, souverain du Cambodge, fut un acteur majeur de l’indépendance de cet ancien protectorat français (1863-1953) et le chef de l’État cambodgien de 1960 jusqu’au coup d’État du 18 mars 1970 du général Lon Nol, qui plongea définitivement le Cambodge dans la guerre civile. De cette histoire troublée et tragique, peu d’archives originales ont subsisté. Les documents de Norodom Sihanouk antérieurs et postérieurs au coup d’État ont été détruits, comme une majeure partie des archives du Royaume du Cambodge, dès le 18 mars 1970, et de la République khmère, lors de la victoire des Khmers Rouges en avril 1975, et par la suite durant les vicissitudes qui suivirent la victoire vietnamienne de février 1979. Malgré son éviction du pouvoir, Norodom Sihanouk fut à la tête des grands groupes et mouvements, tant diplomatiques que politiques, qui animèrent la vie internationale et nationale cambodgienne durant toute la période post-khmère rouge. Son retour sur le trône en 1993 a, de la même manière, enrichi sa documentation. Ainsi les documents donnés par l’ancien souverain qui a abdiqué en 2004 en faveur de son fils Norodom Sihamoni, sont d’autant plus précieux qu’ils sont quasiment uniques.

Pour la connaissance de l’histoire khmère, les enjeux de ce dépôt sont immenses : au-delà de la portée d’un tel legs, la nature des documents eux-mêmes doit encore être déterminée par leurs consultations systématiques. Il ne saurait s’agir d’appréhender un tel fonds d’archives sans en connaître le détail. Cependant, les pistes d’études et les recommandations de lecture ne sauraient être trop nombreuses.

 

Présentation des ressources du fonds

 

Le fonds couvre l’histoire du Cambodge des années 1940, de l’accession au trône de Norodom Sihanouk en 1941 jusqu’à 2005, et tend à être augmenté par le Roi-Père lui-même. La chronologie des pièces se décompose ainsi : documents sauvés datant de 1940 à 1970 ; documents produits après le 18 mars 1970 jusqu’à 1975 ; documents préservés datant de la période de détention à Phnom Penh, entre avril 1976 et janvier 1979 ; documents produits durant le second exil de janvier 1979 à novembre 1991 ; documents datant du retour à Phnom Penh de novembre 1991 à 2005. Le sommaire de l’inventaire se compose d’une trentaine d’entrées : chronologique et thématique cette organisation tend à rendre compte du déroulement historique et à conserver l’organisation interne des documents originellement rassemblés par Norodom Sihanouk. Cette documentation est constituée, pour une grande part, de papiers officiels émanant de Norodom Sihanouk, de son entourage et des membres de ses cabinets, du Palais Royal et du gouvernement cambodgien dans leurs rapports diplomatiques avec l’ensemble de la communauté internationale (665 AP/176 à 665 AP/213 « Protocole et diplomatie » par exemple, dont 665 AP/177 à 665 AP/198 « Sommets internationaux et rencontres stratégiques »). Ce fonds réunit également des documentations de grandes institutions internationales ayant trait au Cambodge (Production extérieure au gouvernement cambodgien 665 AP/521 à 536).

Dans le cadre des études khmères, l’ensemble documentaire représente une opportunité sur de nombreux plans. Tout d’abord, il relève en partie du travail d’archivage du Roi-Père lui-même : celui qui reste le personnage controversé sur lequel les études historiques contemporaines du Cambodge ne peuvent faire l’impasse, livre ici sa mémoire personnelle et officielle d’une chronologie complexe et toujours piégée par les enjeux idéologiques de la Guerre froide, ainsi que par la politique khmère actuelle. Au-delà des autobiographies publiées par le Roi-Père, ce fonds pourrait notamment permettre d’étudier au plus près le rôle exact de Norodom Sihanouk, son importance dans les processus de décisions et l’impact de ses choix dans la politique cambodgienne après son exil forcé de 1970. Nombreux sont les documents de ce fonds annotés de sa main, on y retrouve également ses manuscrits (665 AP/348 à 665 AP/351). Le Roi-Père a répondu à de nombreuses interviews et a multiplié les entretiens ici réunis (« Presse » 665 AP/214 à 665 AP/254 notamment 665 AP/219 « Entretiens avec des journalistes »). Les dossiers de presse composés par Norodom Sihanouk lui-même ou son entourage (665 AP/221 à 665 AP/253) se complètent de documents sur « l’activité journalistique et éditoriale » de Norodom Sihanouk (665 AP/289 à 665 AP/347 et 665 AP/539 à 665 AP/582), remontant à 1959. Aussi il ne faut pas minimiser l’importance de ce fonds pour les études historiques portant sur la période antérieure au 18 mars 1970, car il s’agit dans notre cas d’exemplaires rares, notamment ceux relatifs aux « revues dirigées par Norodom Sihanouk » (665 AP/291 et 665 AP/292), voire uniques telles certaines photographies (665 AP/359 à 665 AP/361). Enfin, le portrait de Norodom Sihanouk peut s’enrichir des nombreux documents rendant compte de ses activités personnelles : le cinéma (« production cinématographique » 665 AP/352 à 665/AP 357), la cuisine (665 AP/506 « recettes de cuisine »), et de l’importante documentation concernant ses rapports avec le monde politique et les dirigeants mondiaux en général (« anniversaires, visites protocolaires et cérémonies » 665 AP/478).

 

Cette documentation pourrait également contribuer à identifier et étudier les autres acteurs nationaux et internationaux, comme la Chine, dans les destinées khmères. En effet, de nombreuses élites cambodgiennes parties en Asie, en Europe et aux États-Unis – à la suite de leur exil tout au long des années 1970 et 1980 –, tendent à appréhender les études khmères du point de vue international. De la sorte, le fonds permet d’envisager une recherche élargie quant aux périodes 1970-1975 et 1979-2005 à travers des dossiers transversaux et chronologiques : notamment les déclarations du Roi (665 AP/154 « Déclarations de Norodom Sihanouk »), ses communiqués de presse (665 AP/218 « Communiqués de presse de Norodom Sihanouk ou du cabinet (classement chronologique) ») ou le « bulletin mensuel de documentation du secrétariat privé de SAR le prince Norodom Sihanouk du Cambodge » (665 AP/293 à 665 AP/338 et 665 AP/539 à 665 AP/582). Il est permis d’envisager une étude de longue durée des processus politiques à l’œuvre, alors que la situation territoriale cambodgienne est très volatile durant toute la seconde période contemporaine, c'est-à-dire à partir de l’exil de Norodom Sihanouk hors du Cambodge, en mars 1970. Car c’est pendant cet exil que s’organise la résistance contre la République khmère de Lon Nol, entre 1970 et 1975, suivie, en avril 1975, par la victoire des Khmers Rouges et le retour de Norodom Sihanouk au Cambodge en 1976. Emprisonné jusqu’en 1979, Norodom Sihanouk quitte le pays dans un second exil lors de la victoire vietnamienne. Il s’établit en Corée du Nord et en Chine d’où il prend part ou dirige la résistance au gouvernement mis en place à Phnom Penh par la République socialiste du Vietnam. Le retrait du Vietnam en 1989 et l’implication des grands organismes internationaux, jusqu’au retour à la monarchie en 1993, ne sont pas oubliés.

 

Enjeux et problématiques

 

Il nous faut ici expliciter la démarche du Roi-Père lorsqu’il destina ses archives à la France, archives pourtant cambodgiennes. Publiée dans l’ouvrage d’inventaire, l’une des lettres de Norodom Sihanouk à Olivier de Bernon, directeur d‘études à l’École française d’Extrême-Orient, donne les raisons du voyage emprunté par ces archives, depuis les résidences de Chhang Sou On en Corée du Nord, et de Pékin jusqu’au bureau parisien de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) puis celui des Archives nationales françaises. Norodom Sihanouk y considère que ce fonds ne peut être préservé dans son propre pays, souhaitant ainsi tout autant le faire connaître que le protéger. La confiance du Roi-Père pour l’EFEO résulte d’une histoire qui leur est commune, une histoire de préservation du patrimoine khmer, rappelée par Olivier de Bernon dans son avant-propos. Un climat de controverse et des risques de perte et de destruction sont donc à la base de la constitution de ce fonds. Ces documents ainsi arrivés en France, ne vont pas manquer de faciliter les études de cette période récente, problématique.

S’il célèbre le rôle et les réalisations de l’EFEO, ce dépôt rappelle cependant la précarité de la situation du patrimoine au Cambodge, malgré l’existence des Archives nationales du Cambodge. En effet, si les politiques de préservation ont été efficaces dans certains secteurs, telle la muséographie, la préservation du passé contemporain du Cambodge mérite un plus grand investissement[3]. Enfin, le voyage de ces archives renseigne sur les rapports entretenus entre la monarchie et le pouvoir politique khmer actuel, comme le montre le choix de Norodom Sihanouk d’établir sa résidence principale hors du pays après son abdication.

Ces archives rendent compte des rapports entretenus par Norodom Sihanouk avec les dirigeants Khmers Rouges, avec les différentes organisations et groupes paramilitaires ou politiques nés de la guerre civile, et avec la Chine et la Corée du Nord – autant de sujets controversés. Mais il faut pourtant rester vigilant sur les dates d’ouverture des différents cartons de ce fonds : certes, la majorité du fonds est libre de consultation, compte tenu de la convention de dépôt établie entre l’EFEO et les Archives nationales ; cependant, certains cartons sont soumis à des délais de communication allant de 25 à 50 ans, du fait de l’aspect polémique ou stratégique de certaines informations et de la protection des personnes qu’ils recèlent (voir les « conditions d’accès et d’utilisation » à la fin de l’introduction[4]). Sont aussi concernés certains documents ayant trait aux dirigeants de la République du Kampuchea démocratique (665 AP/151 « Lettres, télégrammes et rapports de Khieu Samphân, Hu Nim et Ieng Sary »), soumis à un délai de 50 ans à partir de leurs dates d’origine. Sont également soumis à cette longue échéance des documentations plus générales qui, très détaillées dans les inventaires, permettent un intéressant travail préparatoire, notamment sur la période précédant le 20 mars 1970 (665 AP/1 à 665 AP/9 « Documents du Cabinet » dont 665 AP/3). Un délai de communication de 25 ans (« rapports officiels » 665 AP/521 et « Programmes des Nations unies pour le développement [PNUD)] [1989-1999] » 665 AP/524) touche aussi des documents provenant des grandes institutions.

 

Nous terminons cette présentation en parlant de l’importante documentation qui porte sur les organisations paramilitaires et politiques nées de la guerre civile et des périodes postérieures. Ces dossiers réservés concernent les déclarations, les activités et les personnes affiliées à ces groupes (Dossiers de correspondance 665 AP/48 : « FUNCIPEC-ANS » – le Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif [FUNCIPEC] et l’Armée nationale khmère [ANS] – ; 665 AP/170 « Bureau politique du FUNK » – le Front uni national du Cambodge/Kampuchea [FUNC/K] – ; 665 AP/ 49 « GCKD » : affaires générales – Gouvernement de coalition du Kampuchea démocratique [GCKD] ). Il faudra donc de la patience avant de pouvoir enfin les découvrir un jour. Toutefois, une certaine partie de la documentation concernant les mêmes sujets est ouverte (665 AP/518 : Production du FUNC/FUNK et du GRUNC, ou 665 AP/175 : Activités du GCKD, du GNC et de la RNC – Gouvernement national du Cambodge [GNC] et la Résistance nationale du Cambodge [RNC] ). L’étude de ces acteurs est indispensable pour comprendre les rapports de force ayant mené aux accords de paix de 1991 au Cambodge : en effet, ces groupes réunissent des personnalités elles-mêmes héritières des factions représentées durant la période du Royaume du Cambodge, et qui ont été amenées à se positionner sur la scène cambodgienne après 1991. Il est donc nécessaire de les intégrer aux études du fait politique au Cambodge. De même, il est essentiel de détailler les rapports entretenus entre Norodom Sihanouk et ces groupes, qu’ils lui soient fidèles ou opposés, et surtout d’envisager la reconversion officielle ou officieuse de leurs membres après le cessez-le-feu.

 

On le voit, le dépôt des archives de Norodom Sihanouk est un événement autant symbolique que scientifique. De fait, il n’est pas fréquent de voir un homme d’État donner des documents – tant personnels qu’officiels – à un pays étranger. Aussi les études khmères doivent se féliciter du profit à tirer d’un tel fonds qui enrichit les connaissances sur le Cambodge contemporain, et offre nombre de thématiques et problématiques de recherche à explorer. Il faut souligner ici les ressources de l’ouvrage d’inventaire établi par Clothilde Roullier qui a le grand mérite d’établir un inventaire des autres dépôts d’archives concernant Norodom Sihanouk et le Cambodge, sur et hors du territoire français, ainsi que les sources imprimées consultables en bibliothèques (voir Sources complémentaires[5]). Là, il est question de méthodologie, un aspect des études cambodgiennes contemporaines qui a pu être négligé face aux multiples disparitions qui ont souvent désespéré les chercheurs. Beaucoup ont critiqué la documentation, notamment française, concernant le Cambodge, héritière des lacunes coloniales ; d’autres ont recommandé la prudence face à l’écrit dans une culture khmère essentiellement orale. Une grande prudence est effectivement de mise face aux sources écrites, notamment au niveau de la langue : sources rédigées en français et sources écrites en khmer ne peuvent être considérées de la même façon. Il serait d’ailleurs tout à fait intéressant de réfléchir à l’emploi de ces deux langues dans les documents de Norodom Sihanouk, en termes d’usage et de fréquence, sachant que le français est resté la langue de l’État cambodgien jusqu’à la fin des années 1960. En somme, une fois ces précautions admises, une histoire critique reste possible qui, si elle ne peut aller au-delà des destructions et des manques, se doit d’explorer les pistes problématiques propres au fait khmer.



[1]    Étudiante de khmer à l'INALCO et en histoire à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’auteur est titulaire d’un Master 2 en Histoire des relations internationales et mondes étrangers (Centre d'histoire de l'Asie contemporaine  dirigé par Hugues Tertrais). Cette présentation des archives de Norodom Sihanouk fait partie de ses recherches qui portent sur l’histoire du Cambodge contemporain de 1953 à 1970, réalisées à partir des archives du ministère des Affaires étrangères, des archives du ministère de la France d'Outre-Mer et du fonds Norodom Sihanouk.

[2]    Les archives de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, données à l’École française d’Extrême-Orient et déposées aux Archives nationales (1970-2007), inventaire établi par Clothilde Roullier, sous la direction d’Olivier de Bernon et Pascal Geneste, Paris, Somogy - EFEO - Archives nationales, 2010.

[3]    Concernant le patrimoine cambodgien contemporain, voir notamment le travail de collecte et préservation des fonds multimédias www.bophana.org ; le site des archives nationales du Cambodge www.nac.gov.kh/fr/ ; l’association de recherche sur les études khmères www.aefek.free.fr.

[4]    Les archives de Norodom Sihanouk, op. cit., Introduction, p. 10- 32.

[5]    Ibid.