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Marco Platania, L'originalité de la politique française en Inde, 1750-1783. Grands établissements ou commerce ?

L'originalité de la politique française en Inde, 1750-1783. Grands établissements ou commerce ?

 

 

Bulletin n° 34,  automne 2011

 

 

Marco Platania

 

 

 

L'historiographie de l'aventure coloniale de la France en Inde[1] s'est focalisée de façon prioritaire sur la circulation d'instructions diplomatiques et militaires, entre la métropole et les établissements en Inde. Cet article se propose de situer cette dialectique dans un contexte plus large, comprenant les royaumes de l'Inde ainsi que les États européens en compétition avec la France, et notamment la Grande-Bretagne, eux aussi liés par des intérêts multiples au contexte politique local. Loin de considérer cet axe métropole-colonie comme exclusif de la politique impériale française, des pistes sont indiquées pour adopter une perspective multifocale, plurielle, « trans-impériale ». Les enjeux des relations que la France a entretenues avec les principautés de l'Inde sont particulièrement mis en lumière. L'angle de réflexion adopté exige que certains défis méthodologiques soient pris en compte, et que des controverses historiographiques sédimentées soient remises en questions.

 

 

Enjeux et problématiques

 

Il faut d'abord évacuer l'idée que la politique coloniale de la France, en Inde, au XVIIIe siècle, émane d'un sujet unitaire et s'inspire de principes bien fixés et constants. Les relations économiques et politiques avec les principautés relèvent de plusieurs acteurs, et elles sont plutôt le résultat d'une confrontation entre points de vue et intérêts différents, notamment ceux de la métropole et ceux des établissements en Inde. En métropole, le Conseil du roi, le ministre de la Marine et la direction de la Compagnie des Indes élaborent les grandes lignes des stratégies commerciales et politiques que les administrateurs en Inde doivent suivre ; ils décident ensuite des financements, des envois de navires, marchandises, personnel militaire et civil, et ils exercent le contrôle sur les administrateurs aux colonies. Il serait néanmoins dommageable de croire que l'administration coloniale en Inde est le simple exécuteur des ordres reçus. Cette thèse, qui a orienté les recherches de Sudipta Das, est exagérée[2]. Les administrateurs bénéficient d'une marge d'initiative considérable en raison de la distance entre les comptoirs de l'Inde et la France – ce qui entraîne une lenteur notable des communications – et parfois une énonciation trop vague des principes stratégiques qu'ils reçoivent. Face à l’accélération des démêlés politiques et militaires en Inde, la direction centrale de la Compagnie ne peut intervenir qu'« après coup », c'est-à-dire en décalage par rapport aux initiatives des administrateurs. Elle ne peut alors qu'apprécier les démarches entreprises, ou les contester, mais son pouvoir d'orientation est, en ces moments-là, fort limité.

Il faut encore considérer que les décisions entérinées en métropole dépendent largement des informations provenant des colonies, c'est-à-dire de la correspondance adressée par les administrateurs coloniaux à leurs supérieurs. Ainsi, la confiance que la direction de la Compagnie accorde à son personnel sur place, ou vice versa le désaccord qui peut surgir entre la direction centrale et le personnel aux colonies, influencent la mise en œuvre de la politique française, et occasionnent parfois des tensions importantes.

Depuis la Troisième République jusqu'aux années 1990, ces tensions entre métropole et colonies entrainent une lecture dichotomique et anachronique de l'histoire de la France d'outre-mer. Le gouvernement Ferry, en effet, perçoit l'importance de défendre la tradition coloniale de la France face à l'opinion publique et parlementaire « timide » ; or, de toute évidence, cette tradition n'est pas aussi glorieuse que l'on souhaite et cela pose problème. La restauration de l'image de la France comme puissance coloniale s'accomplit par un double processus que l'on ne peut, ici, que résumer très sommairement. En premier lieu, l'historiographie coloniale[3] se lance à la redécouverte des héros et des moments de grandeur de la France d'outre-mer : les voyages de Champlain au Canada, les entreprises de Dupleix et de Bussy en Inde. Ces jalons d'histoire prouvent bien, selon les partisans de la politique de Ferry, que la France n'a jamais manqué de génie colonial. Mais cette tendance à trouver dans l'histoire de la France d'outre-mer les preuves de la « vocation coloniale » de la nation, s'accommode mal avec des ruptures telles que la perte du Canada, la cession de la Louisiane ou la débâcle en Inde. Comment expliquer ces revers ? Ce questionnement produit deux conséquences durables dans l'historiographie française : d'abord, la polarisation entre héros et antihéros coloniaux. D'un côté, les historiens célèbrent les aventuriers français, à l'instar de Dupleix et Bussy ; de l'autre côté, ils blâment la direction de la Compagnie, qu'ils estiment timide face aux initiatives de ses administrateurs, et myope face aux exigences des colonies en termes d'hommes, de ravitaillement, de financement, de navires. Or, on va montrer ici que, malgré les divergences et les tensions entre métropole et colonies, cette représentation dichotomique opposant les génies coloniaux à une administration « anticoloniale » est démesurée.

La deuxième caractéristique durable de l'historiographie du XXe siècle est la lecture qu'elle donne des politiques coloniales en Inde. La mise en valeur des stratégies de Dupleix et de Bussy est un cas exemplaire : ainsi, Alfred Martineau trouve dans un célèbre mémoire rédigé par Dupleix en 1753 rien moins que la formulation lucide de la « théorie moderne de la colonisation » légitimant « l'occupation d'une partie plus ou moins étendue du pays »[4]. C'est bien encore la conduite française en Inde, incarnée cette fois dans les manœuvres du général de Bussy dans le Deccan, que l'historiographie de la troisième République porte comme exemple d'une deuxième stratégie coloniale : celle-ci s'éloigne de la « politique de conquête »[5], et essaye d'établir la « prépondérance de l'influence française » par la diplomatie. On préconise le « protectorat »[6]. La tendance à actualiser les politiques coloniales de l'époque moderne a duré si longtemps, qu'elle revient encore, en 1991, dans le manuel d'histoire coloniale de Pierre Pluchon[7].

Les considérations qui suivent tentent de s'affranchir de ces schémas historiographiques, en indiquant des perspectives alternatives, ce qui permet de cerner la politique coloniale de la France en Inde, dans le contexte « impérial » précédemment évoqué.

 

Un « juste milieu » ambigu et des alliances variables

 

Au tournant de l'année 1781, alors que la Grande-Bretagne est engagée dans une tentative de plus en plus vaine de réprimer la révolte des colons américains, le gouvernement français décide d'ouvrir un front de combat en Inde. En mai, une flotte formée de cinq vaisseaux de guerre, une frégate et huit vaisseaux marchands, fait voile vers l'Île de France sous le commandement du bailli de Suffren[8]. Elle est suivie, en décembre, par l'envoi d'une armée aux ordres du vieux et célèbre général de Bussy, vétéran des campagnes militaires françaises en Inde dans les années 1750[9]. Le but de cette double expédition est de porter une aide militaire aux royaumes en guerre contre la Compagnie anglaise, diminuer la présence coloniale britannique et, par là, rétablir la présence et le crédit que la France avait perdus à l'issue de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Quelles ont été les instructions sur les négociations avec les princes indiens, reçues par le général à son départ ?

« Le S. Marquis de Bussi doit être prévenu que l’intention du Roi n’est pas de garder les conquêtes que ses armées pourront faire dans l’Inde ; il manifestera d’avance, ou à son débarquement, ses intentions généreuses et fera déclarer aux Princes du pays que sa Majesté fera restituer aux propriétaires primitifs les conquêtes qui seront faites sur ses ennemis ; qu’elle n’a eu vue que d’affoiblir la puissance des Anglois dans l’Inde, et d’y établir et maintenir un équilibre qui assure à ces Princes la tranquille possession de leurs états. […] On recommande seulement au S. Marquis de Bussi d’avoir toujours pour objet dans les négociations et dans les restitutions qu’il opérera, de se ménager les moyens de rembourser l’état des frais que cette entreprise lui coûte ; et de nous procurer de leur part, autour des établissements du commerce dont nous pourrons nous emparer, et que le traité de paix pourra nous assigner, des cessions suffisantes pour nous défrayer de l’entretien des possessions qui nous restent à cette époque »[10].

 

D'entrée, les instructions énoncent de façon claire les principes auxquels Bussy doit se tenir ; mais c'est à l'aune de la mise en œuvre de ces principes qu'il faudrait mesurer la nature de la politique pour le rétablissement de la présence française en Inde. Or, avec quels princes Bussy devait-il négocier ? Ensuite, quelle était la mesure « suffisante » des « possessions » nécessaires pour assurer à la Compagnie la possibilité de rembourser les frais des guerres et faire du commerce ? Les avis exprimés par l'administration française, la direction de la Compagnie et les administrateurs, font preuve des différences remarquables de points de vue et des revirements de stratégie. Ces derniers sont, par ailleurs, aussi fréquents de la part des princes indiens : le Nizam du Deccan, l'Empereur, les Mahrattes, les souverains du Mysore Häidar Ali et Tippou Sultan[11]. Il reste quand même possible de déceler, en filigrane des détails des négociations avec les royaumes de l'Inde, l’alternative encadrant les initiatives françaises pour le rétablissement de la présence dans le continent : la poursuite du « commerce » et celle des « conquêtes ». Nous allons voir que la recherche de l'équilibre, voire d'une sorte de juste milieu entre ces deux possibilités, fait l'originalité de la politique française en Inde au tournant du XVIIIe siècle, mais occasionne aussi des difficultés qui s'avéreront incontournables.

Si l’on revient en 1753, juste avant que la guerre de Sept Ans ne relance la rivalité franco-britannique en Inde, la direction de la Compagnie de Commerce peut prescrire de manière assez précise l'extension des conquêtes : elle recommande, notamment à Dupleix, d'arrêter l'annexion de territoire, et de veiller plutôt à conserver les établissements qu'il a placés sous son administration. Ainsi, lui écrit la Compagnie, le prochain envoi d'hommes et de financements devra servir exclusivement à « pourvoir à la sûreté de nos comptoirs, si malheureusement les circonstances venoient à changer dans l'Europe. Voilà, Monsieur, l'unique objet de notre attention, et celui qui doit principalement vous occuper »[12]. La conservation du statu quo – un statu quo par ailleurs accru de nouvelles possessions acquises jusqu'en 1753 – est la stratégie coloniale souhaitée par la direction de la Compagnie.

La guerre de Sept Ans (1756-1763) transforme la situation, en imposant à la France une réduction considérable de ses possessions en Inde. Plusieurs voix se lèvent alors de Pondichéry et de Chandernagor pour plaider le rétablissement des intérêts nationaux, ainsi qu’une reconquête de territoire. Avancés, entre autres, par Law de Lauriston, Bellecombe et Chevalier, les projets militaires et diplomatiques à la fois, divergent l'un de l'autre et sont parfois en opposition réciproque en raison des différents liens entretenus avec les royaumes, des alliances complexes qui interviennent entre ceux-ci et la Compagnie anglaise, ainsi que des vues des administrateurs. Malgré ces différences, un élément stratégique revient de façon régulière, et notamment un propos qui différencie la politique française de celle des Anglais : tandis que ces derniers sont considérés comme des conquérants sans freins, la France affiche une politique de possession des territoires inspirée des principes de la modération et de l'équilibre.

Concrètement, la coopération avec les princes de l'Inde se heurte néanmoins à des problèmes qui finissent par compromettre la réussite de la politique du « juste milieu ». Un rôle important dans l'échec des alliances est joué par le décalage entre les intérêts immédiats de la France et ceux des royaumes de l'Inde. Le soutien financier et militaire aux guerres qui se déroulent dans la péninsule est un élément central dans toutes les négociations. Or, du côté français, ce soutien n'est ni rapide, ni inconditionné. La lenteur des communications et la détresse des finances nationales ont certes occasionné des hésitations. Mais le véritable problème est sans doute dans le statut que la Couronne pense assumer dans les guerres de l'Inde. Alors que les princes souhaitent recruter un allié militaire pour poursuivre des guerres de grande ampleur et de longue durée, l'administration française envisage, certes aussi à cause d'exigences pratiques, de mettre en place une stratégie d'interventions armées ponctuelles, finalisées à l'obtention de terres en échange de l'aide offerte. Ainsi, les royaumes indiens s'aperçoivent bientôt que le soutien offert par la France est lent ou en deçà de leurs attentes. Du côté français, le ministère de la Marine juge excessives les demandes avancées par les souverains indiens, ou tout simplement irrecevables car trop onéreuses. Ce décalage entre la France et les princes de l'Inde fait échouer maintes négociations qui se trouvaient à un point déjà bien avancé. Pour exemple, les négociations simultanées avec les Mahrattes et le royaume du Mysore en témoignent.

 

 

 

La politique coloniale française à l'épreuve des faits

 

Le projet d'une alliance avec les Mahrattes se forme dès 1777 à l’initiative du gouverneur de Chandernagor, Chevalier, et aussi, semble-t-il, de la confédération mahratte elle-même[13]. En l'espace de cinq années, jusqu'en 1783 au moins, des accords préliminaires circulent entre Pounah et la France à travers un réseau de négociateurs-intermédiaires, à l'instar du chevalier de Montigny, de Pallebot de Saint-Lubin (émissaires de Sartine), de Duchemin (commandant des troupes en Inde), de Warnet et de Chauvigny (officiers de marine), de Souillac (gouverneur de l'Île de France), et du général de Bussy. Il est remarquable que ces préliminaires, très détaillés du côté des affaires militaires, n'envisagent pas un accord sur les terres que la Compagnie française se serait appropriées, sauf la concession de Bombay soustraite aux Anglais et une exemption des droits sur les marchandises transitant par les ports de « Chaoul » ou de « Nadada », au choix[14].

La raison plus profonde de l'échec des négociations est sans doute la divergence des intérêts des deux parties. Les Mahrattes, en effet, poursuivent une politique d'agrandissement qui les amène à dialoguer en même temps avec les Français, le Moghol et les Anglais. Ainsi, tout en attendant des renforts que Bussy ne peut acheminer vers le Malabar – puisque les troupes sont déjà employées sur la côte de Coromandel en soutien des armées du Mysore –, les Mahrattes entament des pourparlers avec l'Angleterre. Le vieux général est pris à contre-pied. Par ailleurs, sa conduite n'est pas tout à fait linéaire non plus : bien qu'il souhaite resserrer l'alliance avec les Mahrattes, il est forcé de coopérer avec le Mysore, ce royaume étant le principal opposant à l'expansion anglaise au Coromandel – région où se situe Pondichéry[15]. Or, l'alliance avec le Mysore complique la position de la France envers les autres puissances, notamment les Mahrattes, dont le Mysore est également un adversaire. Bussy aurait pu s'accommoder de ces difficultés en renforçant l'alliance avec le Mysore. Mais la divergence des intérêts compromet encore la réussite des ententes. Au-delà des incompréhensions tactiques – l'indécision de l'initiative militaire française en 1782 irrite Haïdar-Ali, ce à quoi s'ajoute l'attaque des Anglais au cœur du Mysore obligeant les troupes indiennes à se retirer du Carnatic et à abandonner Bussy –, les souverains du Mysore se méfient de l'empressement français à signer un traité qui aurait érigé la France en puissance locale, avant même que l'engagement militaire ne soit officiellement lancé[16].

Les difficultés et l'ambiguïté que l'on vient de décrire dans les relations diplomatiques de la France avec les royaumes de l'Inde ne sont donc le fruit ni du hasard ni de négligences : la dissémination des possessions françaises – sur la côte du Coromandel, sur les bords du Gange, et dans l'Océan Indien (notamment les Îles de France et de Bourbon) – et les rivalités entre les différents royaumes indiens endommagent le rapprochement des intérêts de ces nombreux interlocuteurs. Les deux principaux pôles de la France en Inde, Chandernagor au Bengale, et Pondichéry sur la côte de Coromandel, sont en effet naturellement portés à privilégier les ententes à l'échelle locale, à savoir avec les Mahrattes et le Mysore. En outre, face aux rivalités subsistant entre les royautés dont ces comptoirs relèvent, le ministère qui coordonne les négociations est forcé à des ententes asymétriques dont la durée et la cohérence sont continuellement remises en cause. Le développement d'une politique unitaire avec les princes du pays est, en l'occurrence, quasi impossible.

Dans ce contexte, le principe du « juste milieu » et l'idée de créer une coexistence pacifique et respectueuse entre les princes du pays et les comptoirs français – que l'administration met en avant comme fondements de sa politique pour le rétablissement de son influence en Inde –, s'avèrent inconciliables avec les intérêts des royaumes. Cela devient évident à plusieurs reprises dans les années 1780-1783, quand le traité de paix signé entre la France et la Grande-Bretagne oblige Bussy, pour obtenir la restitution des comptoirs, à se retirer des guerres en Inde et à inviter Tippou Sultan à en faire autant, alors que le souverain du Mysore souhaite continuer l'affrontement avec les Anglais[17].

 

Originalité de la politique française en Inde

 

Que peut-on conclure de ce survol ? Sans doute, la politique poursuivie par la France pour se rétablir en Inde au tournant du XVIIIe siècle est originale dans la mesure où elle s'attache à la recherche du juste milieu entre commerce et conquêtes. Néanmoins, ce principe est à l'origine de nombreuses divergences et difficultés. D'abord, la mesure convenable des possessions en Inde ne se laisse pas appréhender clairement. Elle fait l'objet de controverses inépuisables entre la métropole et les colonies, et laisse paraître une fondamentale ambiguïté des instructions données à Bussy. Ensuite, aux yeux des princes indiens, la politique française semble soit trop timide et incertaine du côté militaire, soit trop audacieuse du côté diplomatique, en raison des prétentions avancées.

S'attachant aux multiples épisodes ayant caractérisé les tentatives de rétablissement de la France au tournant du XVIIIe siècle, l'historiographie coloniale y a retrouvé des occasions de blâmer les incertitudes du ministère de la Marine et d'apprécier l'audace de quelques administrateurs. Cette historiographie a encore analysé, dans les détails les plus minutieux, des démêlés militaires pour attribuer la responsabilité de la rupture des alliances à tel ou tel autre épisode, ou tel ou tel acteur, s'appuyant sur quelques mémoires circulant entre la métropole et les colonies. Ainsi, l'historiographie de la politique coloniale de la France en Inde a été victime des polémiques – qu'elle a perpétuées – créées à l'époque même, par les acteurs concernés.

Pourrait-on qualifier au moins certains aspects de la conduite de la France en Inde comme relevant d'une politique « impériale » ? La difficulté de répondre à cette question relève de la pluralité, et peut-être de l'ambiguïté de la notion d'empire. Certes, il serait dommage de penser que, tant au niveau du ministère de la Marine que de la part de l'administration des comptoirs, la France se soit désengagée de l'Inde. Mais il faut également se demander jusqu'à quel point elle aurait poussé ses conquêtes. Quelle sorte d'administration la France aurait-elle mis en place sur les territoires occupés ? Confronté à ces questions, le principe du « juste milieu » de l'articulation du commerce aux conquêtes, principe dont se sont inspirés les différents acteurs coloniaux et commerciaux français, révèle, à côté de l'ambiguïté de la politique coloniale au tournant du XVIIIe siècle, toute son originalité. Ce n'est que dans le contexte indien lui-même, au sein des négociations avec les différents royaumes et de la résistance à l'avancée de la Compagnie anglaise, que cette politique fluctuante se laisserait appréhender. La courte durée de l'aventure de la France ne permettra que d'imaginer l'aboutissement possible de cette politique, et ceci explique les questionnements et l'intérêt que cette politique ne cesse d'alimenter.



[1]    Cet article s'inscrit dans le cadre d'une bourse post-doctorale, financée par la Mairie de Paris (programme Research in Paris 2010) pour le développement d'une recherche au Centre d'histoire de l'Asie contemporaine, UMR IRICE, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Sudipta Das, Myths and realities of French Imperialism in India, 1763-1783, New York, Peter Lang, 1992.

[3]    Cf. Pierre Margry, Relations et mémoires inédits pour servir à l’histoire de la France dans les pays d’outre-mer, tirés des Archives du ministère de la Marine et des Colonies, Paris, Challamel, 1867 ; Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’outre-mer. Découvertes et établissements des Français dans l’Ouest et dans le Sud de l’Amérique septentrionale, Paris, Maisonneuve, 1879-1888 ; Tibulle Hamont, Un essai d'Empire français dans l'Inde au xviiie siècle. Dupleix d'après sa correspondance inédite, Paris, Plon, 1881 ; Émile Barbé, Le Nabab René Madec. Histoire diplomatique des projets de la France sur le Bengale et le Pendjab (1772-1808), Paris, Alcan, 1894 ; Paul Gaffarel, Histoire de la Floride française, Paris, Didot, 1875 ; Eugène Réveillaud, Histoire du Canada et des Canadiens français, de la découverte jusqu'à nos jours, Paris, Grassart, 1884.

[4]    Alfred Martineau, Bussy et l'Inde française. 1720-1785, Abbeville, Paris, Société de l'histoire des colonies françaises et librairie Ernest Leroux, 1935, p. 449.

[5]    Ibid., p. 445.

[6]      Raman C. Vasa, Le Protectorat français aux Indes sous le marquis de Bussy, Paris, Librairie Picard, 1935, spécialement les pages 3-4 et 203-213.

[7]    Pierre Pluchon et Denise Bouche, Histoire de la colonisation française, t. 1, Paris, Fayard, 1991, p. 179-190. Cf. le chapitre « Le Protectorat français sur le Deccan : Bussy », où l'auteur oppose la stratégie de Bussy, véritable exemple de protectorat, et l'« action expansionniste » de Dupleix.

[8]    Journal de bord du bailli de Suffren dans l'Inde, publié par Henri Moris, Rennes, La Découvrance, 1995 (1re éd. 1888), p. 7.

[9]    Siba Pada Sen, The French in India, 1763-1816, New Delhi, Munshiram Manoharlal, 1971 (1re éd. 1958), p. 220.

[10]   Mémoire du Roi pour servir d’instruction au S. M. de Bussy (11 novembre 1781), BNF, NAF, 9433, fol. 80.

[11]   Pour une vue d'ensemble cf. Alfred Martineau, Lettres et conventions des gouverneurs de Pondichéry avec différents princes hindous, 1666 à 1793, Pondichéry, Société de l'histoire de l'Inde française, 1911-1914 ; Alfred Martineau, Dupleix et l’Inde française, 4 vol., Paris, Champion, 1920-1928 ; Alfred Martineau, Bussy et l'Inde française, op. cit. ; Siba Pada Sen, op. cit. ; Sudipta Das, op. cit. ; V. G. Hatalkar, Relations between the French and the Marathas (1668-1815), Bombay, University of Bombay, 1958 ; Aniruddha Ray, « France and Mysore: A History of Diverse French Strategies », in Habib Irfan (ed.), State and Diplomacy under Tipu Sultan. Documents and Essays, Indian History Congress, Tulika Books, 2001, p. 120-139.

[12]    BNF, NAF, 9145, f.  89 v. La lettre est datée 10 janvier 1753.

[13]   Siba Pada Sen, The French in India…, op. cit., p. 333-334.

[14]    Pour le détail de ces préliminaires, cf. Alfred Martineau, Bussy..., op. cit., p. 349-350.

[15]   Siba Pada Sen, The French in India…, op. cit., p. 337-338 ; Mohibbul Hasan, History of Tipu Sultan, Delhi, Aakar Books, 2005, p. 43-54.

[16]    Siba Pada Sen, The French in India…, op. cit., p. 276 ; Mohibbul Hasan, History of Tipu …, op. cit., p. 44 ?

[17]   Mohibbul Hasan, History of Tipu …, op. cit., p. 51-54.