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Hugues Tertrais, Editorial

Editorial

 

 

Bulletin n° 34,  automne 2011

 

 

 

Hugues Tertrais

 

 

L’Asie, d’une certaine manière, ce sont les Autres: les autres qui l’ont défini et en ont fait un espace singulier, parfois inquiétant. A contrario, la représentation vaut d’abord pour le Japon qui, tirant le bilan de sa modernisation autoritaire et rapide, estima au début du XXe siècle ne plus en faire partie. Vu de loin, certains Occidentaux la craignaient alors, surtout pour son caractère innombrable, opposant précisément la « quantité » – l’Asie – à la « qualité » – l’Europe – et allant jusqu’à l’affubler de qualificatifs apeurés, « masse de négroïdes et de métis », avant que le terme Asie soit en quelque sorte idéologisé, quand le Jaune commença à se confondre avec le Rouge (Yamasaki Yukiko, « Représentations françaises du Japon et des Japonais, de 1868 à 1940 »). L’appréciation vaut également pour la Chine au tournant du XXe siècle quand, après avoir eu si peur des Boxeurs et de l’alliance de ses derniers avec la dynastie Qing – Mandchoue –, les Puissances durent inventer un nouveau mode de négociation-sanction avec elle avant d’entrer, sur les dix à quinze premières années du siècle, dans la « Belle époque » de la domination occidentale sur l’Empire du Milieu (Yan Yan, « La France dans les négociations de paix après le mouvement des Boxeurs en Chine »).

Plus au sud, dans l’Indochine française, le « mal jaune » semble avoir été contagieux, sorte de complaisance envers les charmes supposés de la colonie, envoûtants bien sûr. À Dien Bien Phu avant la bataille, début 1954, la célèbre « cuvette » brasse encore tous les stéréotypes ambiants. Plus dure sera la chute ! L’attaque du 13 mars 1954 plonge cette communauté si confiante en elle-même en « immersion complète et définitive dans la réalité de la guerre ». La fascination le cède au sentiment de tromperie, face à des êtres nécessairement « mauvais, hypocrites et cruels ». Être vaincu par des gens qui avaient été méprisés relève bien sûr de l’insupportable et, à nouveau l’idéologie mélange les genres, la haine anti-communiste à la figure de l’Asiatique menteur derrière son sourire (Laure Cournil, « Soldat de Dien Bien Phu : une vision de l’Asie »). Le « sourire khmer » justement, qui ressort notamment de la statuaire d’Angkor, a aussi sa célébrité : le Protectorat français n’y est pas pour rien qui, après que ses savants aient décrypté<s>s</s> le sens des pierres du parc archéologique, dès le début du XXe siècle, a favorisé la renaissance des Arts khmers au point d’en faire la vitrine de l’Indochine coloniale (Gabrielle Abbe, « Donner à voir les Arts khmers. La direction des arts cambodgiens, organisme de propagande des arts khmers, 1920-1945 »).

L’Asie des révolutions a, d’une certaine façon, fait justice de ces représentations : l’adversaire donne à Dien Bien Phu une autre image de l’Asie et, derrière le « sourire khmer », la tragédie « khmère rouge » se tient en embuscade. Mais ses révoltes entretiennent leurs propres mythes : après la fin des blocs et de l’affrontement idéologique bipolaire, une nouvelle « guerre du peuple » se réclamant du maoïsme, vingt ans après le décès de Mao et presque autant après l’abandon de la référence maoïste en Chine, se déclenche en 1996 dans le petit royaume himalayen du Népal. Stratégie d’arrière-garde ? Dix ans plus tard, autour de 2006, les maoïstes népalais réintègrent le « jeu démocratique », au grand dam des derniers internationalistes de la planète (Benoît Cailmail, « Le maoïsme népalais : entre Mouvement internationaliste révolutionnaire et jeu démocratique »). Les communismes d’État en Asie n’en continuent pas moins à fonctionner, aux prix parfois d’une relecture de leur propre histoire insistant sur leur caractère national, voire gommant quelque peu le rôle qu’a eu l’Internationale communiste dans leur émergence (Jérémie Tamiatto, « La naissance du parti communiste chinois : le début de la ‘Grande renaissance’ ? »).

Les relations de l’Asie avec « les Autres » revêtent cependant des formes plus classiques, celles des grands rapports de force internationaux, qui s’apprécient sur la durée et peuvent être repensées : la présence française en Inde, qui nous ramène au XVIIIe siècle, en est un bon exemple. La question se situe avant la révolution industrielle et la nouvelle « vague » coloniale qui lui est liée au XIXe siècle, où peut être observée, en fait d’impérialisme occidental, la recherche d’un juste milieu entre commerce et conquête, qui mène cependant à l’échec (Marco Platania, « L’originalité de la politique française en Inde, 1750-1783. Grands établissements ou commerce ? »). Venu de l’autre côté du monde par rapport à l’Asie, depuis l’Amérique d’où, d’une certaine manière, les États-Unis se coulent dans les routes de l’Amérique espagnole, cette autre puissance développe aussi ses activités commerciales vers le Pacifique, dès sa naissance à la fin du XVIIIe siècle. Curieusement, le XIXe siècle apparaît déjà pour le Pacifique comme un siècle américain : entre la commande d’une cartographie de cet océan par le président Adams, qui rêve de l’englober dans la doctrine Monroe – on est dans les années 1820 – et l’établissement en 1898 des États-Unis à Hawaï et aux Philippines, se déploie en effet la « destinée manifeste » des États-Unis (Nicolas Vaicbourdt, « L’invention de l’Asie par les États-Unis »).

Les États-Unis sont effectivement là pour longtemps. Après la reconquête du Pacifique contre le Japon, et la capitulation de cette dernière puissance, la Corée apparaît comme un lieu important de leur arrimage en Asie orientale, au cœur du triangle formé par la Russie, la Chine et le Japon : une relation en effet très spécifique qui paraît y perpétuer la Guerre froide alors que cet allié des États-Unis, en terme de croissance, paraît être l’un des plus dynamiques de la planète (Han Jae-Yeong, « La Corée et les États-Unis, une relation particulière »). De l’autre côté du pays du Milieu, au sud de cette immense Chine dont la centralité structure l’Asie toute entière, les États-Unis, qui ont au Vietnam, plus encore qu’en Corée, une forte expérience de guerre, y inscrivent également une destinée stratégique spécifique (Pierre Journoud, « Un ‘triangle stratégique’ ? Le Vietnam et les États-Unis depuis la fin de la Guerre froide »).

Reste-t-il encore en Asie une place pour l’Europe, d’où cette réflexion est partie et qui a tant pesé pour nommer et structurer l’Asie ? Depuis la décolonisation, l’heure apparaît de plus en plus au multilatéralisme et à des négociations complexes à caractère commercial (Kuroda Toyama, « L’instauration du ‘système de préférence généralisé’ de la Communauté européenne, 1968-1971 »).

Les « lieux de recherche », rubrique traditionnelle et essentielle du Bulletin, ramènent partiellement à l’Asie, avec de nouvelles archives, désormais disponibles, de l’ancien chef de l’État cambodgien Norodom Sihanouk, dont la longévité politique, entre 1941 et 2004 – 63 ans ! – colle à la destinée du pays lui-même (Marie Aberdam, « Les archives de Norodom Sihanouk, données à l’EFEO et déposées aux Archives nationales »). Un autre lieu de recherche, relatif à la propagande de guerre britannique, ne nous éloigne pas totalement du dossier principal du bulletin, tant la Grande-Bretagne fut aussi une puissance asiatique (Audrey Vedel Bonnéry, « Radio Propaganda et Archives. La propagande de guerre radiophonique et les archives britanniques, entre Munich et la Libération). Un article en varia complète le numéro, consacré aux États-Unis, attestant du caractère global des recherches menées à l’Institut Pierre Renouvin (Camille Julien-Moraud, « Les Afro-Américains en politique, des années 1960 à nos jours »).