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Pierre Bouillon, Roumanie, décembre 1989 : Révolution démocratique ou coup d’État communiste ?

Roumanie, décembre 1989 : Révolution démocratique ou coup d’État communiste ?

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

 

Pierre Bouillon

 

 

Le 20 mai 1990, il y a vingt ans, se tinrent les premières élections dites démocratiques en Roumanie[1] ; moins d’un mois après, cependant, se déroulèrent des violences urbaines à Bucarest. Face au pouvoir élu et issu de la Révolution de décembre 1989 – le Front de salut national –, se manifestaient des opposants qui l’accusaient, en effet, de perpétuer la domination des apparatchiks communistes sous une autre forme. Le cœur du problème se situe donc à la fin de l’année 1989, pourtant associée dans toute l’Europe à la libération des peuples placés sous le joug communiste et soviétique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Libération certes, mais aussi liesse et espoir d’une société et d’une politique plus transparentes, où les dirigeants doivent rendre des comptes à leur population. Or, dès la fin de cette année 1989, la Roumanie semble se distinguer de l’ensemble du bloc de l’Est. Jusqu’en décembre, elle reste figée dans son totalitarisme communiste, sous la férule de son omnipotent Ceauşescu ; puis, au moment des fêtes de Noël, elle bascule.

À Timişoara, le 17 décembre, le peuple prend les armes, les forces armées tirent mais ne parviennent pas à reprendre complètement la situation en mains, cependant que les rumeurs de massacre, colportées par les agences de presse de l’Est, circulent à l’Ouest. Ceauşescu et l’appareil d’État, du 17 au 22 décembre, semblent échouer à maîtriser ce qui devient une situation insurrectionnelle. Le 21 décembre, Ceauşescu perd ses moyens devant une foule qui se disperse et l’humilie, en direct, à la télévision, lors d’un rassemblement de masse qu’il avait convoqué, persuadé que quelques promesses, tardives en cette fin d’année 1989, seraient suffisantes. Le lendemain, il s’enfuit de Bucarest avant d’être jugé et fusillé à Noël par des membres de ce même appareil d’État, au terme d’une parodie de procès. Entre-temps, la population, désormais cible de « terroristes », se trouve amenée à se regrouper autour d’une nouvelle équipe dirigeante constituée d’anciens communistes.

Le bilan humain est lourd : officiellement 1 033 morts, dont 543 à Bucarest après la fuite de Ceauşescu. Le courage démontré et l’ampleur des sacrifices consentis par le peuple insurgé émeuvent l’Ouest, particulièrement la France, sensible à ce que des Européens qui semblaient pourtant bien éloignés s’expriment en français, et où certains gardaient en mémoire l’accueil chaleureux fait par la population roumaine à de Gaulle, venu à Bucarest en 1968. Le charnier de Timişoara, où des cadavres sont exposés sur tous les médias occidentaux, s’avère cependant emblématique de cette révolution confisquée : si les Roumains payent effectivement le plus lourd tribut pour regagner leur liberté à l’Est du mur, les morts filmés ne sont pas les héros populaires tombés sous les balles de l’armée et de la Securitate[2]. Car à ce lourd bilan humain vient s’ajouter un bilan politique inattendu et désastreux pour les partisans d’une véritable démocratisation susceptible de ramener la Roumanie au sein d’une Europe réunifiée. Sous l’égide d’Iliescu, le président du Front du salut national autoproclamé, ce sont en effet d’anciens apparatchiks qui se sont rassemblés au cours de ces journées chaotiques.

Ayant trouvé au cours de celles-ci une légitimité révolutionnaire au nom de la liberté, ils confisquent ensuite cet héritage, aux dépens des insurgés et des dissidents non communistes comme Doina Cornea. À Bucarest cependant, place de l’Université, campe une opposition pour montrer à la face de l’Europe – désormais occupée à autre chose – que si Ceauşescu n’est plus là, les communistes le sont toujours. Pour briser cette opposition, Iliescu recourt, à plusieurs reprises, à une méthode communiste habillée de légalité libérale : ce sont les minériades de 1990, au cours desquelles des mineurs, dûment encadrés par le pouvoir en place, s’en prennent dans un déchaînement de violences à ceux qu’on leur désigne comme étant des étudiants et des bourgeois « ennemis du peuple ». L’équipe dirigeante ne s’en présentant pas moins comme la garante de l’ordre, elle obtient l’onction démocratique en mai, grâce aux votes d’une population roumaine brisée par le totalitarisme et ruinée par quarante ans de politique économique communistes, et dans sa grande majorité inconsciente des deux facettes de la Révolution de 1989.

La Roumanie apparaît de fait, en 1990, scindée en deux camps sur l’interprétation à donner aux événements. C’est le mérite du dernier livre de Catherine Durandin, La mort des Ceauşescu, la vérité sur un coup d’État communiste[3], que d’en présenter une synthèse, synthèse éclairée par les différentes hypothèses que cette révolution a suscitées. Pour les dirigeants en place, aucun doute n’est permis : ils se sont installés démocratiquement à la tête du pouvoir, sans ingérence étrangère. Pour les opposants, au contraire, une révolution populaire, démocratique, a été confisquée par des apparatchiks, soutenus par l’urss gorbatchévienne, voire par les États-Unis dans une moindre mesure. L’Union soviétique aurait aidé, à travers ses alliés comme la Hongrie et ses services comme le kgb, les alliés qu’elle conservait au sein de l’appareil d’État roumain, aussi bien dans le Parti que dans l’armée et la police politique.

 

Dès 1987, Gorbatchev avait en effet critiqué l’immobilisme de Ceauşescu. L’insurrection des ouvriers de Braşov, la même année, puis sa répression, avaient montré à la fois l’ampleur du mécontentement populaire et l’incapacité du pouvoir à imaginer de nouvelles solutions, à l’inverse d’un vieil apparatchik, Silviu Brucan, qui fit passer une première déclaration par la BBC, Radio Free Europe et Voice of America, que les Roumains pouvaient écouter clandestinement. Ce même communiste convaincu, ainsi que cinq autres, fit passer une nouvelle lettre de protestation en mars 1989 : la Securitate, gardienne du régime, semblait bel et bien faire preuve de clémence envers certains opposants. Elle saura, au cours de la Révolution, faire en sorte qu’une « bonne » et une « mauvaise » Securitate soient distinguées et même, après décembre, préserver une grande partie de ses cadres de toute épuration et de tous les comptes qu’elle aurait dû rendre à la population roumaine.

De même, l’armée saura se présenter comme la gardienne du peuple, malgré la répression qu’elle mène avant le 22 décembre. C’est ainsi le général Stănculescu, officiellement en charge de celle-ci à Timişoara, qui organise la fuite de Ceauşescu au terme de laquelle ce dernier est fait prisonnier. Ce même général préside ensuite le tribunal, en charge d’éviter que l’ancien dictateur ne puisse s’exprimer publiquement. Un procès équitable aurait, en effet, comporté le risque que Ceauşescu montre ouvertement que tous les membres de la nouvelle équipe dirigeante l’avaient servi durant des années. Un tel procès aurait donc pu tourner au procès du communisme, et non à celui d’un homme tenu pour seul responsable des malheurs de tout un pays.

 

Au nord de la Transylvanie, la ville de Baia Mare, décrite dans un dernier chapitre sous forme d’épilogue par Catherine Durandin, est exemplaire d’une transition qui est une passation de pouvoir des cadres communistes aux mêmes cadres néocommunistes. Loin des mobilisations de Bucarest et de Timişoara, la Révolution semble, en effet, parfaitement organisée dans cette ville. Les différences avec l’ancien régime, elles, paraissent se réduire au nouveau drapeau débarrassé de son emblème communiste, et à l’usage des mots « citoyen » et « compatriote » en lieu et place de « camarade ».

 

Un quart de siècle après l’instauration du règne de Ceauşescu, l’empreinte particulière qu’il avait donnée à son pays reste donc d’actualité à la fin de 1989 : contrairement aux autres pays d’Europe centrale, la véritable transition démocratique roumaine devra encore attendre le milieu des années 1990[4].

 



[1]    Cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de mon mémoire de master 1, réalisé sous la direction de Marie-Pierre Rey, qui portait sur la Révolution roumaine de 1989. C’est pour avoir travaillé sur ces questions complexes que j’ai commenté le dernier livre de Catherine Durandin consacré à ce sujet : La mort des Ceauşescu, la vérité sur un coup d’État communiste, Paris, Bourin Éditeur, 2009, 213 p. Il s’agit donc d’une contribution qui ne prend pas ici la forme stricte d’un compte rendu de master, mais qui s’en est néanmoins inspirée.

[2]    Nom de la police politique roumaine.

[3]    Catherine Durandin, La mort des Ceauşescu..., op. cit.

[4]    Après avoir abordé la fin de Ceauşescu dans mon master, je poursuis mes recherches en thèse sur la période de 1968 à 1977, c’est-à-dire à partir du moment où l’exception roumaine était vue de manière positive en France jusqu’au moment où l’isolement de ce régime commença sur la scène européenne. Le cadre de cette recherche a été élargi à la Hongrie pour mieux analyser par comparaison les spécificités de ce régime.