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Ombelyne Dagicour, Le « mythe » Leguia. Images et pouvoir sous le « Oncenio » au Pérou, 1919-1930

Le « mythe » Leguia. Images et pouvoir sous le « Oncenio » au Pérou, 1919-1930

 

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

 

Ombelyne Dagicour

 

 

Le 4 juillet 1919, par un coup d’État, Augusto Bernardino Leguía (1863-1932) arrive à la présidence de la République du Pérou[1]. Le régime politique qu’il instaure presque immédiatement après sa prise de fonction est celui dit de la « Patria Nueva », officialisé par la promulgation d’une nouvelle Constitution en janvier 1920. Ce régime est resté dans l’historiographie sous le nom de « Oncenio », terme qui souligne la durée du président Leguía au pouvoir, onze années, de juillet 1919 à août 1930, date de son renversement par le colonel Sanchez Cerro[2]. L’exceptionnelle longévité de la Patria Nueva dans l’histoire politique contemporaine péruvienne invite à se questionner sur la nature du régime léguiiste.

En 1903, ministre des Finances sous la présidence de M. Candamo, Augusto B. Leguía est élu président pour la première fois en 1908. Il représente la nouvelle génération progressiste et libérale du Parti Civil, et se heurte violemment au conservatisme des élites civilistes « traditionnelles ». Dans les années 1910, le processus de décomposition du Parti Civil est amorcé et atteint son paroxysme en 1915 à la suite du renversement de Billinghurst par le colonel Oscar R. Benavides, qui appelle à une convention générale des partis afin de rétablir un président civil. Le choix se porte alors sur le civiliste José Pardo. Le rejet par la branche léguiiste de ce dernier conduit à une scission définitive et à l'exil forcé de son leader.

Alors comment expliquer son « retour en grâce » dans l’opinion publique en 1919, alors qu’il est exilé à Londres depuis 1915 ? Car de fait, en 1919, c’est un homme politique reconnu de la société péruvienne appartenant à la « bourgeoisie financière » du début des années 1920[3]. Leguía fait partie de ces « planteurs politiciens »[4] dont la fortune repose sur l’agriculture spéculative, l’exploitation extractrice, ou encore sur l’essor des activités financières et commerciales, ces dernières ayant été rendues possibles par l’insertion du Pérou dans le commerce mondial depuis le milieu du xixe siècle. Pourtant, les soutiens à son coup d’État en juillet 1919 apparaissent extrêmement variés, rassemblant aussi bien les élites politiques, fidèles de l’ancien président de la République, que « des étudiants, des employés du commerce, des fonctionnaires, des militaires, gradés ou simples soldats, des artisans et des ouvriers »[5].

 

Les années 1910-1920 sont une période d’intense bouillonnement intellectuel, héritage de la guerre du Pacifique (1879-1883)[6]. Vécue comme un véritable traumatisme, la défaite interroge les intellectuels sur les causes de cette débâcle et les moyens de reconstruire et de moderniser le pays. Cette nouvelle génération d’intellectuels s’est formée, dans les années 1890, à l’Université liménienne San Marcos, bastion du positivisme, largement influencée par les principes comtiens du rationalisme et du matérialisme[7]. Cette élite progressiste et éclairée s’inscrit dans un rapport optimiste à l’avenir, à la recherche du progrès (matériel et moral), rejetant ainsi le legs traditionnel hispanique et colonial, jugé rétrograde et oppressif, principal responsable du sous-développement économique et social du pays, et implicitement, de la défaite face au Chili[8]. De nouveaux courants politiques et idéologiques de masse – le socialisme, le communisme et l’anarchisme –, secouent également la société péruvienne en ce début du xxe siècle. C’est une dynamique de mutations profondes du champ politique et social péruvien qui s’opère en ce début des années 1920, remettant en cause le modèle postcolonial sous l’effet de forces endogènes, mais également exogènes : la Révolution mexicaine de 1910 et la Révolution russe de 1917 trouvent un écho considérable en Amérique latine.

Ruiné après la guerre du Pacifique, le général Cáceres, figure majeure de la résistance contre les Chiliens, organise la reprise économique du Pérou entre les années 1885 et 1895, période dite de « la Reconstruction nationale »[9]. Cette politique remet en marche l’économie d’exportation libérale et renforce l’industrialisation par substitution des importations. Ainsi, la fin du xixe siècle connaît, sous l’influence du processus d’industrialisation et d’urbanisation, la formation d’une classe ouvrière et l’apparition d’un prolétariat urbain concentrées dans la capitale, Lima[10]. Ouvriers et classe moyenne sont les nouveaux acteurs politiques et sociaux qui émergent sur la scène politique et sociale, porteurs de revendications propres et qui appellent à davantage de participation et de représentation politique au sein de cette « Republica Aristocrática »[11]. Cependant, cette dynamique de craquèlement de l’édifice politique et social traditionnel, s’accompagne d’une forme de « malaise social »[12]. En outre, depuis 1919, le Pérou se trouve confronté à une importante crise d’ordre économique liée à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte de crise matérielle, les nouveaux acteurs, en prise aux difficultés de la vie quotidienne, ne trouvent donc aucune réponse à leurs attentes de la part du politique en cette année 1919.

Dès les années 1910, c’est un processus de décomposition du Parti Civil qui est amorcé, provoqué par la scission entre léguiistes et civilistes. Le Parti Civil au pouvoir, sous la direction de José Pardo apparaît sérieusement fragilisé et affaibli en 1919, sous la pression de ces luttes intestines[13]. De manière plus générale, c’est une remise en cause de sa légitimité que traverse le pardisme. La pratique du pouvoir autoritaire et répressive de José Pardo provoque une crise de confiance envers le pouvoir en place. Il s’agit bien d’un malaise du politique et de sa représentativité qui s’exprime. Le paysage politique péruvien apparaît largement déstructuré en 1919. La crise interne du Parti Civil n’est pas isolée, et c’est l’ensemble des forces politiques majeures qui semble connaître des difficultés.

Modernité doctrinaire et culturelle, reconfiguration des forces politiques et sociales dans un contexte de crise matérielle héritée de la Première Guerre mondiale – qui fait naître de nouvelles attentes vis-à-vis de l’État –, mais aussi crise du politique, constituent ce « moment 1919 », d’où émerge la figure politique d’A. B. Leguía. Profitant de cette crise généralisée, du discrédit du civilisme pardiste, se posant comme l’alternative, « l’anticiviliste », Leguía incarne, comme le titre la presse, « la réaction nationale »[14], contre l’immobilisme.

 

1919 : Leguía ou « la renaissance du Pérou »[15]

 

Le 7 février 1919, le Comité central léguiiste lance, dans les pages du journal El Comercio, un appel à la mobilisation pour le retour d’exil de Leguía, prévu deux jours plus tard[16]. Cette annonce s’adresse en particulier aux quartiers ouvriers du Callao et de la Victoria. Les partisans léguiistes orientent donc leur discours de mobilisation et leurs efforts de propagande en direction du prolétariat et des classes moyennes de Lima.

Pendant la campagne électorale, la mise en place d’organismes politiques pro-Leguía, tels que les comités et clubs, remplissent les fonctions essentielles de propagande et de militantisme. En 1924, on ne compte pas moins de 128 clubs dédiés à la réélection de Leguía. Ces derniers font appel aux différents réseaux de parentèles et de clientèles, dans une société où l’imbrication du social et du politique est très importante. Très tôt, les partisans léguiistes soulignent la nécessité de canaliser et de fonctionnaliser ce mouvement d’opinion mais aussi la dynamique des clubs. La création du Partido Democrático Reformista, en 1919, a pour objectif d’installer une direction et de canaliser les différentes forces léguiistes. En 1924, le PDR procède à la convocation d’une Assemblée générale des clubs léguiistes. Sur l’ensemble de ces clubs, 47% portent directement le nom d’Augusto B. Leguía, et 52% un nom en relation avec les valeurs de la Patria Nueva. Cet aspect éclaire évidemment l’organisation et le fonctionnement du « parti léguiiste », profondément attaché à un leader politique reconnu, premier dirigeant du parti et entouré de proches collaborateurs. Ainsi, la campagne électorale s’appuie sur la mobilisation des nouveaux acteurs politiques et sociaux et passe par un quadrillage de clubs, de comités patronnés par un organe canalisateur officiel, le PDR.

À cela s’ajoute un processus de mobilisation de la sphère publique. Il s’agit pour A. B. Leguía de se mettre en scène avec la pluralité de ses partisans et surtout de capter l’attention de l’opinion publique. Dans les mois qui précèdent les élections présidentielles, A. B. Leguía instrumentalise les techniques modernes de communication de masse. Il se montre lors de nombreuses visites et cérémonies qui mobilisent l’espace public. Habile communicant, Leguía s’affiche avec une multiplicité d’acteurs politiques et sociaux et se pose en figure de consensus dans une perspective de création de liens politique et social. Le candidat joue sur une performance du corps et de la parole, comme en témoigne la théâtralisation de son apparition publique lors de la manifestation sportive du 27 avril 1919, organisée par le Club de la Juventud. Après une arrivée détonante en voiture décapotable, A. B. Leguía veut être vu et enfile le costume de l’homme politique accessible et populaire, se distinguant par sa maîtrise de l’art oratoire. Cette forme d’expressivité politique – intégrant la corporéité comme ressource politique, inconsciente ou stratégique –, influe sur le processus d’adhésion à Leguía qui trouve ici un large auditoire. Par conséquent, la campagne électorale du printemps 1919 semble constituer le véritable « momentum », pour reprendre l’expression d’Omar Carlier, qui entend par ce concept, le moment où le personnage politique réussit à s’imposer comme « maître des mots et des signes », maître des masses, maître de l’heure[17].

De la sorte, lors de son accession au pouvoir en juillet 1919, l’extrême popularité de Leguía repose non seulement sur la dynamique de l’image salvatrice, mais aussi sur la mobilisation d’un imaginaire pactiste qui lui permettent de se poser en leader incarné du peuple, prompt à rétablir les normes constitutionnelles et les principes démocratiques, principales attentes des nouveaux acteurs politiques et sociaux, en quête de représentation et de participation politique.

 

« Les mots » de la Patria Nueva.

Analyse du projet politique léguiiste

 

Pour durer, la dynamique qui s’est créée autour de Leguía doit nécessairement se doubler d’une « normalisation » institutionnelle et constitutionnelle. La Constitution promulguée le 18 janvier 1920, nous l’avons vu, instaure officiellement la « Patria Nueva ». Le titre même de ce régime est tout à fait symbolique de ce projet de régénération.

L’originalité de l’accession au pouvoir d’A. B. Leguía repose sur un processus de cooptation des classes populaires et moyennes. Le texte constitutionnel de 1920 est révélateur de cet intérêt pour ces milieux et, comparé à celui de 1860, on constate en effet que la Constitution de la Patria Nueva se distingue par l’introduction d’un important corpus inédit, dédié à la législation sociale sous le titre « Garanties sociales »[18]. Outre la réaffirmation du respect et des garanties des droits et libertés individuelles, des principes progressistes et de protection sociale y sont introduits. L’autre point fondamental de la Constitution correspond à la reconnaissance officielle des communautés indigènes et l’engagement de l’État dans sa protection (art. 58) et la réaffirmation de l’imprescriptibilité des terres collectives (art. 41). Par conséquent, le régime de la Patria Nueva s’inscrit dans une dimension clairement interventionniste. La Constitution léguiiste semble influencée par la constitution mexicaine de 1917, mais aussi par les expériences européennes d’après-guerre qui participent de la diffusion d’une nouvelle conception de l’État comme instrument du développement socio-économique. A. B. Leguía se pose ainsi en figure paternelle et protectrice qui rappelle la fonction tutélaire et d’assistance de l’État léguiiste. Cependant, les conditions dans lesquelles émerge cette nouvelle conception de l’État progressiste et interventionniste ne doivent pas être sous-estimées. Porté par une dynamique essentiellement populaire, A. B. Leguía, une fois au pouvoir, se doit de satisfaire ces nouveaux « bastions léguiistes » afin de conserver le soutien de ce nouvel électorat. Il s’agit donc d’une politique relativement pragmatique et stratégique vis-à-vis de l’électorat léguiiste de 1919. De plus, cette politique vise à répondre, paradoxalement, aux angoisses des cercles cette fois plus élitistes face au « péril rouge ».

Ce pragmatisme léguiiste se retrouve sur le plan économique et financier. Lors de l’inauguration de l’Assemblée nationale de 1919, A. B. Leguía insiste sur la nécessité d’une rénovation non seulement politique, mais également économique. La modernisation économique se fait pour partie sous la pression des nouvelles couches populaires et moyennes dont l’adhésion au régime repose partiellement sur une attente de progrès matériel. La stabilité du régime léguiiste dépend donc largement de sa capacité à créer de la croissance. Quels sont ces principaux défis économiques ? En 1919, Leguía doit répondre aux problèmes consécutifs à l’arrêt du premier conflit mondial. Ce programme ambitieux de « reconstruction nationale » pose cependant la question cruciale de son financement. Pour le rendre possible, A. B. Leguía fait appel aux capitaux étrangers et tout particulièrement nord-américains[19]. Le souci de Leguía de forger une économie nationale plus intégrée trouve son illustration dans l’importance accordée à la modernisation des infrastructures et, en particulier, du chemin de fer. Le projet de développement et de modernisation économique de la Patria Nueva soutenu par Leguía, s’inscrit dans la perspective d’une meilleure union du territoire national, par le biais d’un rapprochement de la côte et des régions plus isolées de la sierra et de la selva.

La perspective d’intégration territoriale est en effet une composante essentielle du régime de la Patria Nueva. L’union territoriale doit amener progressivement l’union nationale, c’est-à-dire un renforcement de la conscience et du sentiment d’appartenance à la nation. Ce projet politique pose évidemment ici le problème crucial de l’indigène et de son intégration dans ce processus de construction de l’État nation péruvien dans les années 1920. Un siècle après l’Indépendance, le régime de la Patria Nueva pose, par conséquent, la problématique du rapport entre État et ethnicité. Largement influencé par le contexte intellectuel de renouveau de l’indigénisme, A. B. Leguía met en place une législation tutélaire et de protection. Lorsqu’il reçoit des délégations de représentants de communautés indigènes au Palais de Gobierno de la capitale, il se met en scène comme figure paternelle et protectrice. À plusieurs reprises, Leguía s’exprime même en quechua. Cette pratique s’inscrit dans une instrumentalisation du passé et de l’imaginaire andins. A. B. Leguía réactive ici des références socioculturelles spécifiques qui donnent à son discours un effet plus percutant et plus compréhensible pour ce segment de la nation péruvienne encore largement analphabète. Le quechua permet de contourner les différents filtres des traductions et d’introduire, pour la première fois, un rapport direct entre le président de la République et les communautés indigènes. Cette pratique politique vaut à Leguía d’être surnommé le « Président inca », guide de la réhabilitation et de la « rédemption de la race indigène ». Ainsi, au-delà de la simple perspective de modernisation économique et sociale, le projet léguiiste intègre une dimension plus politique et idéologique : l’aspiration à un territoire et à une population unie tournée vers un objectif commun, celui de la félicité et de la prospérité nationale. Ce programme s’accompagne d’un véritable discours nationaliste et identitaire afin de rassembler le plus grand nombre.

La société péruvienne, encore sous le choc de la défaite militaire de 1883, a perdu ses repères et se fissure sous l’effet du craquèlement de l’héritage postcolonial. Dans ce contexte anxiogène et de crise généralisée, Leguía promet une ère de prospérité, l’instauration d’un « nouvel Age d’or ». Cette promesse d’un avenir glorieux et prestigieux fonde le ralliement massif au régime de la Patria Nueva dont l’objectif est de recréer du consensus dans ce corps politique et social malade. Cependant, si ce discours léguiiste se veut englobant et mobilisant, il se révèle aussi à double tranchant. Toute opposition au projet amenant l’exclusion, il débouche par conséquent de manière inévitable sur la création de nouvelles tensions internes à la société péruvienne.

L’analyse du projet politique de la Patria Nueva amène à s’interroger sur la place et la fonction de son leader. Véritable « architecte », « artisan » du régime, ce dernier se pose en guide suprême.

 

Mysticisme et personnalisation du régime léguiiste

 

Les surnoms attribués au président, que l’on retrouve dans les plus grands quotidiens de Lima, le dépeignent comme étant « plus qu’un simple homme ». Ces formes d’adhésion ne se limitent pas au cadre des proches et des élites politiques et sociales car on les voit également au sein de milieux plus populaires. La stabilité et le fonctionnement du régime de la Patria Nueva apparaissent intensément liés à la personne même de son leader politique, comme le souligne le ministre Celestino Manchego Muñoz : « Cette entreprise prodigieuse possède, dans tous ses aspects, la marque indélébile et incomparable de votre personnalité. […] La grandeur du Pérou est votre œuvre » [20].

Cette personnalisation du régime devient plus intense au moment de la réélection de 1924. L’élaboration d’un lien étroit et spécifique entre le peuple et l’Homme providentiel, attendu, porteur des espérances de la société, se rattache à l’idéal type de la domination charismatique théorisée par le sociologue allemand Max Weber[21]. Celui-ci oppose aux formes de dominations traditionnelles et légales, le pouvoir de l’autorité charismatique, qu’il définit comme une forme de gouvernement extraordinaire, reposant sur la vertu héroïque ou la valeur exemplaire d’un chef, surgissant généralement dans des conditions inhabituelles ou critiques, et visant à surmonter une situation de crise ou d’urgence. Le charisme, dans ces conditions, apparaît comme une qualité déterminée par les perceptions subjectives des adeptes ou « fidèles ». Par son origine sémantique, le charisme intègre également une forte dimension relationnelle, faite de dons et de contre-dons, de reconnaissance, de séduction même, et participe à la formation d’une véritable « communauté émotionnelle »[22]. Doté de cette qualité exceptionnelle, A. B Leguía se distingue de ses concitoyens par sa singularité et son exemplarité qui suscitent l’admiration et l’adhésion inconditionnelles dans une perspective de modulation et de transformation du peuple péruvien, et qui rappellent évidemment les expériences européennes du Duce italien Benito Mussolini ou encore de l’Espagnol Primo de Rivera, contemporaines du régime léguiiste.

Si l’image salvatrice instaure en grande partie la dynamique nécessaire à l’accession au pouvoir d’A. B. Leguía en 1919, ce dernier se retrouve rapidement confronté à la problématique de sa pérennisation au pouvoir. C’est toute la question de l’utilité fonctionnelle de l’image et du charisme qui se pose ici. Cette instabilité sous-jacente pousse Leguía à réactiver et à entretenir jour après jour l’adhésion à sa personne et la croyance en ses qualités exceptionnelles. Le leader de la Patria Nueva participe activement au façonnement du « mythe héroïque » qui l’entoure. C’est ainsi que l’image du président se charge progressivement du goût pour le mysticisme de Leguía lui-même. Le projet de « transformation d’un peuple et la création d’une Patrie »[23] est vécu par Leguía comme une véritable mission personnelle. Cette image sacrificielle se double d’une référence christique. À l’occasion d’un hommage national en son honneur au Club Tennis de la Exposición, le 31 octobre 1926, Leguía prononce un discours étonnant dans lequel il se compare « au Dieu du Calvaire qui a souffert le martyre sur la Croix, libérant l’Humanité de son péché »[24]. Cette espérance chrétienne du salut et de la fraternité retrouvée, construite par le président, se retrouve dans certains de ses surnoms tels que « Nouveau Messie » ou encore « Viracocha », du nom d’une divinité inca, appellations qui s’inscrivent plus largement dans la réactivation d’un imaginaire cyclique andin, et tout particulièrement dans le mythe de l’Inkarri[25].

Arrivé au pouvoir en 1919 sous l’effet d’une rhétorique salvatrice soutenue par un contexte de crise généralisée, Augusto B. Leguía, « envoyé par la Providence », se retrouve cependant assez vite confronté à une double problématique : la perpétuation au pouvoir et l’adhésion au nouveau régime instauré. L’instrumentalisation d’un discours patriotique et nationaliste s’articulant avec une mise en scène du pouvoir et de son leader politique au moyen de la mobilisation de diverses images et autres codes socioculturels, construisent l’adhésion au projet politique léguiiste. La multiplicité des images édifiées et mobilisées par Leguía lui-même et ses proches collaborateurs amène à supposer une nécessité fonctionnelle de l’image sous le régime léguiiste. L’attachement au régime de la Patria Nueva ne passe pas par l’adhésion ni à un parti politique ni à un courant idéologique clairement défini, mais bien par le ralliement à un homme. Augusto B. Leguía apparaît comme la clé de voûte du fonctionnement politique et de la stabilité du régime.

 

En résumé, le nouveau pacte de la Patria Nueva semble reposer fondamentalement sur une logique de don et de contre-don, à laquelle se juxtapose la transversalité des images mobilisées, du patriote au guide mystique en passant par l’instrumentalisation de mythes préhispaniques qui placent Leguía en figure centrale, véritable pivot du régime et de sa stabilité, capable de concentrer sur lui l’affectivité du groupe[26]. Dans une société en pleine reconfiguration, il s’agit d’éviter le démembrement du corps politique et social et de recréer une communauté imaginaire tournée vers l’avenir, soudée par le « halo émotionnel du renouvellement »[27], et guidée à son sommet par un leader qui assume cette mission de transformation. Facteur de dynamique et de stabilité du régime de la Patria Nueva, cet attachement spécifique à A. B. Leguía apparaît cependant comme une très grande faiblesse puisque, renversé en 1930, le régime de la Patria Nueva ne survit pas à son leader.

 



[1]    Cet article est le compte rendu du mémoire de Master 2, réalisé sous la direction d’Annick Lempérière, « Le mythe Leguía. Images et pouvoirs sous le Oncenio, Pérou, 1919-1930 », soutenu en 2010 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2]    Jorge Basadre, Historia de la Republica del Perú, t. XIII, t. XV, t. XVI, Lima, Editorial Universitaria, 1968 (6e éd.).

[3]    Jean Piel, Capitalisme agraire au Pérou. Originalité de la société agraire péruvienne au XIXe siècle, t. 1, Paris, Éditions Anthropos, 1975 ; id., Capitalisme agraire au Pérou. L’essor du néolatifundisme dans le Pérou républicain, t. 2, Paris, Éditions Anthropos, 1983.

[4]    Michael J. Gonzales, « Planters and Politics in Peru, 1895-1919 », Journal of Inter American Studies and World Affairs, vol. 23, n° 3, octobre 1991.

[5]    Jorge Basadre, Historia de la Republica del Perú…, op. cit., t. XIII, p. 9.

[6]    Peter Klaren, Nación y sociedad en la historia del Perú, Lima, Instituto de Estudios Peruanos, 2004.

[7]    Jésus Chavarria, « The Intellectuals and the crisis of modern Peruvian nationalism, 1870-1919 », The Hispanic American historical review, vol. 50, n° 2, mai 1970, p. 258-270.

[8]    Manuel González Prada, Paginas libres, Horas de lucha, Lima, Ediciones Biblioteca Ayacucho, 1976 (1re éd. 1890).

[9]    Peter Klaren, Nación y sociedad…, op. cit.

[10]   Steve Stein (ed.), Lima obrera, 1900-1930, Lima, Ediciones El Virrey, 1986-1987.

[11]   Manuel Burga, Alberto Flores Galindo, Apogeo y crisis de la Republica Aristocrática, Lima, Ediciones Rikchay Perú, 1981 (1re éd. 1979).

[12]   Jorge Basadre, Historia de la Republica del Perú…, op. cit., t. XIII, p. 135.

[13]   Pablo Fernando Luna, « État, fiscalité et finances au Pérou à la fin des années vingt : la gestion nationale du « civilisme » et le régime des onze années d’Augusto B. Leguía », Thèse de doctorat soutenue en 1991, réalisée sous la direction de Jean Piel, à l’Université Paris VII ; Ulrich Mucke, Political culture in nineteenth century Peru: the rise of the Partido Civil, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2004.

[14]   El Comercio, 8 février 1919, n° 37668, Lima, Biblioteca Nacional del Perú (BNP).

[15]   Carlos Bahamonde, Leguía o el renacimiento del Perú, Lima, La Revista, 1928.

[16]   El Comercio, 7 février 1919, n° 37666, Lima, BNP.

[17]   Omar Carlier (dir.), Le corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, Paris, Éditions L’Harmattan, 2008, p. 19.

[18]   Alejandro Belaunde, Juan Bromley, La Asamblea de 1919. Historia de la Asamblea y galería de sus miembros, Lima, BNP, 1920, p. 103-130.

[19]   Fredrick B. Pike, The United States and the Andean Republics: Peru, Bolivia and Ecuador, Cambridge, Harvard University Press, 1977.

 

[20]   Celestino Manchego Muñoz, Augusto B. Leguía, forjador de la grandeza del Perú, 1919, 4 de julio de 1928 […], Lima, BNP, 1928.

[21]   Max Weber, Economie et société, trad. Fr. J. Chavy et E. de Dampierre, Paris, Plon, 1971.

[22]   Ibid., p. 322-323 ; Vincent Azoulay, Xénophon et les grâces du pouvoir. De la charis au charisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004.

[23]   Celestino Manchego Muñoz, Augusto B. Leguía…, op. cit.

[24]   Fernandini Eulogio, El homenaje tributado al Señor Augusto B. Leguía, presidente de la Republica, con motivo del triunfo jurídico obtenido por él en nuestro problema con Chile […], Lima, Ediciones Ravago Velarde, 1926.

[25]   Sur cette notion, voir Jean Michel Sallmann (dir.), Visions indiennes, visions baroques. Les métissages de l’inconscient, Paris, PUF, 1992.

[26]   Clifford Geertz, « Centre, rois et charisme : réflexions sur les symboliques du pouvoir » Savoir local, savoir global : les lieux du savoir, Paris, 1986 (1re éd. 1983), p. 153-182.

[27]   Alexandre Dorna, Le populisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 1999, p. 210.