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Maud Chirio, La politique des militaires, 1961-1978. Mobilisations et révoltes d’officiers sous la dictature brésilienne

La politique des militaires, 1961-1978. Mobilisations et révoltes d’officiers sous la dictature brésilienne

 

 

Bulletin n° 33, printemps 2011

 

 

Maud Chirio

 

 

La dictature inaugurée au Brésil par le coup d’État du 1er avril 1964 est inédite dans l’histoire du pays[1] : pour la première fois, au nom de l’institution armée, des militaires s’installent durablement à la tête de l’État. Le régime se construit autour de la règle hiérarchique : les hauts gradés, généraux d’armée, exercent l’essentiel du pouvoir et les valeurs propres à une institution considérée comme « professionnelle » (discipline, solidarité de classe, éloignement affiché du débat politique) et régissent un État devenu militaire. Les officiers plus jeunes, lieutenants, capitaines, majors et colonels, ne semblent pas être des acteurs politiques de premier plan ; ils traversent le régime dans l’ombre de leurs supérieurs[2].

L’objectif central de la thèse de doctorat « La politique des militaires. Mobilisations et révoltes d’officiers sous la dictature brésilienne (1961-1978) » a été de montrer que, sous la dictature, une vie politique subsiste à l’intérieur des forces armées brésiliennes. Celle-ci a longtemps été passée sous silence du fait de la dissimulation, par les militaires, des tensions internes à leur institution mais aussi en raison de l’extrême carence de sources jusqu’au début des années 2000. Cette recherche s’est en effet fondée sur deux sources nouvelles : les archives policières du régime, notamment celles du Service national d’informations (SNI), celles des Divisions de sécurité et d’informations (DSI) des ministères, récemment déposées aux Archives nationales ; mais aussi sur des entretiens avec d’anciens officiers activistes, jamais entendus jusqu’alors. La presse, généraliste et militaire, et de nombreuses archives personnelles d’officiers ont complété le corpus.

Ces archives laissent apparaître que, sous la dictature, la mobilisation politique persiste et implique des officiers de tous grades qui, frustrés par leur éloignement des principaux cercles de décision, réclament généralement un durcissement du régime et des mesures répressives. Tout au long des 21 années que dure la dictature, ils ne représentent qu’une minorité au sein de leur corps. Pourtant les postes clés qu’ils occupent dans l’appareil d’État, l’insistance de leurs mobilisations et la légitimité qu’ils mettent en avant – incarner « l’opinion des casernes » ignorée par les chefs et le véritable esprit de la « Révolution » d’avril 1964[3] – en font des acteurs déterminants dans l’évolution politique du régime.

 

Dès les années 1930 et sous l’influence d’une Mission Militaire Française de « professionnalisation », l’armée brésilienne fait certes l’objet d’une entreprise de démobilisation politique : selon l’expression d’un ministre de la Guerre des années 1930 et 1940, Góis Monteiro, il fallait construire la « politique de l’armée » sur les ruines de la « politique dans l’armée ». Mais l’apolitisme des militaires demeure avant tout une exigence et un idéal : il ne se traduit que partiellement dans les faits. Dans les années 1950, au climat acéré de Guerre froide, l’armée se mobilise et se déchire. À sa droite se construit un mythe : faire la « révolution » contre la démocratie civile décadente et corrompue, contre la menace communiste, et contre l’héritage de Getúlio Vargas, défunt leader de masses dont le pouvoir personnel a marqué le cœur du siècle.

Cette mobilisation constitue l’arrière-plan de la conspiration contre le président travailliste João Goulart (1961-1964), principal héritier de Vargas, dans laquelle de nombreux jeunes officiers anticommunistes et conservateurs s’engagent avec enthousiasme. Après le coup d’État, les plus galonnés d’entre eux, lieutenants-colonels et colonels, prétendent à des places de choix dans le nouveau régime. Or le premier président militaire, le général Castelo Branco (1964-1967), imbu de l’idéal hiérarchique, refuse leur participation au nouveau pouvoir et se montre réticent à l’égard des mesures radicales qu’ils appellent de leurs vœux. Cette « ligne dure » des colonels obtient pourtant gain de cause à la fin de l’année 1965 : le pouvoir militaire opère alors son premier virage autoritaire en édictant un deuxième « Acte Institutionnel »[4] et le ministre de la Guerre Costa e Silva, considéré comme un dur et un proche des « casernes » en ébullition, s’impose comme le successeur inévitable du président en place. 

Avec l’arrivée au pouvoir de Costa e Silva, en 1967, ces colonels qui se disent de « ligne dure » obtiennent pourtant une victoire à la Pyrrhus. Le nouveau président est plus militariste que son prédécesseur, mais se montre tout aussi hostile à la participation politique des subalternes : le régime qu’il veut bâtir est un régime de généraux. Certains colonels entrent alors dans une trajectoire de dissidence et commencent à critiquer l’existence même du pouvoir militaire ; d’autres prennent les armes contre les symboles de la gauche, dénonçant à mi-mot ce qu’ils considèrent comme la faiblesse du gouvernement face à la subversion.

Une crise politique, à la fin de 1969, révèle la fragilité des fondements du « régime des généraux ». Frappé par un accident vasculaire cérébral, le général Costa e Silva se trouve alors empêché de poursuivre son mandat. La succession doit s’organiser dans l’urgence, mais la règle hiérarchique et le candidat choisi par les conciles de généraux peinent à s’imposer. Des légitimités concurrentes sont mises en avant : celle d’officiers plus tôt engagés en politique, qui se considèrent comme plus authentiquement « révolutionnaires » que les généraux ; celle de membres de l’appareil répressif ; et celle du nombre, c’est-à-dire des casernes et de ceux qui s’en prétendent les représentants. Le général Médici (1969-1974), ne peut finalement accéder à la présidence qu’au prix d’une consultation générale du corps des officiers : une « élection » cousue de fil blanc, mais qui démontre qu’en cas de vacance du pouvoir, il n’existe pas de consensus explicite sur les sources de la souveraineté « révolutionnaire ».

Au cours des « années de plomb » (1969-1974), la violente répression des mouvements de gauche contribue à étouffer les dissensions internes à l’armée. Elles ressurgissent à partir de 1974, lorsque le quatrième général-président, Ernesto Geisel (1974-1979), entreprend de relâcher la pression autoritaire et policière du régime. Les protestations émanent alors d’une nouvelle génération de jeunes officiers, en majorité membres de l’appareil policier. Plus jeunes que les colonels de la « première ligne dure », dotés d’un moindre prestige professionnel et sans passé de conspirateurs, ils ne prétendent plus participer aux décisions politiques : ils luttent pour maintenir leur place au sein de l’État militaire et policier. Au même moment, une partie de la première génération d’activistes opte, par frustration politique et esprit de vengeance contre le groupe au pouvoir, pour une dissidence inattendue : le rapprochement avec l’opposition libérale, qui réclame un retour rapide des civils au pouvoir.

En quelques mois, ces puissantes frondes d’officiers sont pourtant défaites par le pouvoir en place : les fanatiques de la « droite radicale », qui terrorisent la population au moyen d’attentats presque quotidiens, perdent tout espoir d’un débouché politique quand leur principal porte-parole, le ministre de l’Armée Sylvio Frota, est exclu du gouvernement à la fin de l’année 1977. Peu après, la dissidence libérale d’officiers de la « première ligne dure » échoue elle aussi à faire élire son candidat aux présidentielles de 1979. La présidence, et avec elle le pouvoir des généraux, sortent invaincus. C’est la renaissance progressive de la société civile et les recompositions de la classe politique, et non les tensions internes à l’armée, qui mettent à bas la dictature, en 1985.

 

L’instauration d’un régime militaire n’a donc pas perturbé l’ordre hiérarchique au sein de l’armée brésilienne et n’y a pas introduit de climat révolutionnaire. Au contraire, les généraux au pouvoir ont accentué la tendance à la démobilisation politique et ont empêché qu’une génération d’officiers très politisés, les colonels de 1964, obtienne un véritable rôle au sein de l’État militaire. Pourtant l’appareil policier, cœur de la dictature, a servi de lieu de formation d’une nouvelle « ligne dure », constituée de militaires fanatisés par le régime lui-même, accoutumés à la violence politique, profondément rétifs aux idéaux démocratiques.  



[1]    Cet article rend compte de ma thèse, réalisée sous la direction d’Annick Lempérière, soutenue en novembre 2009, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le jury était composé de Luiz Félipe de Alencastro (Université Paris-Sorbonne Paris IV), Celso Castro (Fundação Getulio Vargas/CPDOC), Robert Frank (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Jean Joana (Institut d’études politiques de Toulouse).

[2]    L’occupation du pouvoir d’État par des généraux caractérise également les autres « Dictatures de sécurité nationale » du cône sud de l’Amérique latine : Uruguay (1973-1985), Chili (1973-1990), Argentine (1976-1982). Ce n’est pas le cas de tous les régimes et mouvements militaires de la même époque aux idéologies proches, comme la dictature des colonels en Grèce (1967-1974), ou éloignées, tel Cuba des capitaines barbudos (1959) ou le Portugal de la Révolution des œillets (1974).

[3]    Le coup d’État de 1964 est en effet baptisé officiellement « Révolution démocratique, glorieuse et rédemptrice ».

[4]    En s’emparant du pouvoir, les militaires édictent un Acte institutionnel qui légalise le coup d’État, les persécutions politiques (pour une durée limitée) et la soumission des pouvoirs civils. Il était supposé demeurer unique. L’Acte institutionnel n° 2, en octobre 1965, inscrit le régime militaire dans la durée tout en accentuant sa coloration autoritaire.